Dans l’ombre fraîche de la salle, la fermière conduisit les deux enfants jusqu’au seuil, ses mains maternelles posées sur leurs chapeaux de paille.

« Allez ! dit la femme en souriant. Et n’oubliez pas d’embrasser la tante Berthe pour moi !… Et surtout, revenez de bonne heure !… Et soyez sages !… Nane, ne mange pas trop ! Et toi, Pierrot, ne fais pas enrager ta sœur !… Attention en traversant la route !… »

Elle cria, car ils s’éloignaient :

« Et ne vous amusez pas en chemin !… »

Nane et Pierrot – neuf ans, dix ans – cheminaient, la main dans la main. Du village à la Maison Bleue, il n’y avait pas plus de trois kilomètres. Un sentier conduisait, tout droit, de l’un à l’autre, à travers des ondulations, – un très joli sentier, bien ombragé, longeant le ruisseau. À droite, les champs montaient ; un talus bombait sa muraille ronde, velue d’avoine, puis de seigle, puis de blé, puis de colza, puis de sarrasin, puis de maïs… À gauche, s’enfonçait un ravin boisé, au fond duquel l’eau courante mettait des reflets et des murmures.

« On va voir Polyte, dit Pierrot.

– Oui, dit Nane, qui se mit à rire en sautant d’une jambe sur l’autre.

– On va lui jeter des pierres reprit Pierrot.

– Le v’là ! » fit Nane.

Polyte apparut à l’horizon du talus, au milieu de l’avoine à Blistat. Il se dressait contre l’éblouissement du ciel bleu.

Polyte n’était pas une créature humaine, mais un épouvantail à moineaux. Blistat l’avait planté dans son champ comme une sentinelle. Privé de figure et de mains, n’ayant pour corps qu’une maigre croix de bois, Polyte se composait surtout d’un chapeau de feutre déteint et d’un très vieux paletot jaunâtre qui agitait ses manches lorsqu’il faisait du vent.

« Eh ! Polyte ! clama Pierrot. Attends ! Attends, va ! Mauvais diable ! »

Les pierres filaient. La plupart manquaient leur but. Quelques-unes faisaient un bruit mou en frappant le vieux paletot jaunâtre ou le feutre déteint.

Nane, épanouie, regardait s’accomplir l’œuvre chimériquement vengeresse. Et Pierrot, frémissant d’une colère devenue réelle, invectivait de son mieux cette espèce d’homme vide qui, sous les chocs, avait comme des sursauts.

« Ah ! sale type ! Attends voir ! Tu ne sais pas qui je suis, moi ! Tiens, vieux vilain ! Tiens ! tiens ! Non, mais alors ! C’est-il que tu crois qu’on a peur de toi ?

– Faut repartir, dit Nane. Maman a bien recommandé de ne pas s’arrêter en route.

– Voui, on y va ! accepta Pierrot. Mais je voulais y montrer qui que je suis, à Polyte. On s’a bien amusés, s’pas ?

– Pour sûr ! » confirma Nane.

Et elle se retourna pour faire un pied de nez à Polyte, dont la solitude reprenait possession.
 

*

 

Nane et Pierrot arrivèrent bientôt à la Maison Bleue, sur la grand-route. La tante Berthe les accueillit avec de gros baisers. D’une voix aiguë, elle rassembla toute sa nichée d’enfants. Fillettes, garçonnets et bambins s’en allèrent dans les granges, les greniers. On goûta vers quatre heures. Les jeux reprirent dans le verger. Le temps passait sans qu’on s’en aperçût. Quand la tante Berthe arriva en poussant des appels stridents, le jour baissait.

« Nane ! Pierrot ! Vite ! Il faut vous en aller, mes agneaux. Je n’y pensais plus, moi ! Votre maman va s’inquiéter… Vous arriverez tout juste avant la nuit… À la soupe, vous autres ! Le père s’impatiente. »

Les deux petits, rouges encore de leurs ébats, s’échappèrent en courant.
 

*

 

« Dépêchons-nous ! » dit Nane.

Ils se reprirent la main et marchèrent à la hâte.

« On s’a bien amusés, » dit Nane.

Pierrot ne répondit pas.

Le soir s’assombrissait. Dans le silence grandissant montaient des bruits nouveaux : grésillement de l’herbe, flûte des crapauds, ululement de la chouette. Et déjà, sous les feuillages, au creux du ravin, des morceaux de nuit étaient installés, en avance.

« Dis, reprit Nane, on s’a bien amusés… Dis ! »

Mais, tout à coup, elle aussi pensa à ce que son frère pensait. Et son cœur fut glacé.

Ils allaient sans rien dire, écoutant se taire le crépuscule, ouvrant de grands yeux, épouvantés soudain de suivre cette sente étroite, encaissée, que des ténèbres louches emplissaient.

Assurant sa faible voix, Pierrot dit enfin, la gorge serrée :

« Tu ne le revois pas encore ?…

– Qui ? demanda-t-elle, sachant bien, pourtant, ce qu’il voulait dire.

– Polyte…

– Non… » souffla-t-elle.

Les deux petites mains se serrèrent plus fort.

Polyte… L’ombre donnait à sa présence, à son existence, une valeur terrifiante. Que devenait-il, la nuit ? Que faisait-il dans l’obscurité ? Peut-être se mettait-il à marcher à travers la campagne, hanté par des désirs de vengeance ?… Peut-être, à cette heure, guettait-il les deux enfants, pour sauter sur eux et leur faire expier l’affront qu’ils lui avaient infligé !…

Nane murmura :

« Courons ! »

Ils prirent leur course. Polyte venait de surgir à la crête du talus, tandis que la lune, énorme et jaune, se levait derrière lui.

Pierrot se refusait à le voir. Pierrot fuyait. Mais Nane, déjà femme, eut un regard par-dessus l’épaule ; et, dans un gémissement éperdu, elle bégaya :

« Il bouge ! Il bouge !… Vite ! Courons ! »

Ce fut une panique. Ils suffoquaient. Le sang leur battait aux oreilles. Ils entendaient, en arrière, le bruit d’une marche épouvantable.
 

*

 

Leur mère, anxieuse, les attendait, silhouette noire dans la porte claire.

« Mon Dieu ! Qu’ils ont chaud ! Dans quel état… Voilà ce que c’est que de partir en retard ! Après, on se dépêche, on arrive en nage et on attrape du mal ! Et moi, je ne vivais plus. »

La table était mise. Comme à la Maison Bleue, le père et les garçons de ferme avalaient une soupe fumante. Nane et Pierrot, délivrés, mais encore tremblants, se glissèrent à leurs places ; et quand la porte fut close sur la campagne nocturne, un même soupir détendit leurs nerfs.

Pas pour longtemps.

La porte, soudain, fut heurtée. Deux coups secs. Deux coups frappés par une main qui n’était certainement qu’un bout de bois.

Le père, placide, jeta :

« Entrez ! »

Les petits frémirent. Lentement tournait le vantail…

Et Polyte, au seuil de la nuit reparue, se montra : chapeau déteint et vieux paletot jaunâtre. Il tenait un bâton dans sa manche, et, comme il ôtait son feutre, on vit qu’il avait une sorte de figure – une pauvre vieille figure misérable.

Et Polyte, sans avancer dans la lumière, comme si l’ombre seule pût lui permettre de vivre, Polyte chevrota :

« Messieurs-dames, y aurait-il par charité un petit coin dans l’étable, pour un brave homme malheureux ?

– Mais, tonnerre de Dieu ! s’exclama le père avec un gros rire. Vous avez chipé les frusques de l’épouvantail à Blistat ! »

Le vieillard baissa la tête.

« Excusez, dit-il. Elles étaient meilleures que les miennes…

– Allons, venez, bonhomme ! Et nourrissez-vous. »

Nane et Pierrot se regardaient fixement. Puis Nane se prit à pleurer, Pierrot éclata d’un fou rire…

Et, sans comprendre, leur mère interdite les emmena coucher.
 
 

 

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(Maurice Renard, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-quatrième année, n° 15658, mardi 1er février 1927. Caricature de Sydney Prior Hall, « The Agricultural Lock-Out: Anxious Moments, » 1874 ; Joaquim Vayreda, « L’Espantaocells » [L’Épouvantail], huile sur toile, c. 1883-85)