J.-H. ROSNY AÎNÉ – LA FORCE MYSTÉRIEUSE, un volume à 3 fr. 60. Plon-Nourrit et Cie, éditeurs.

 
 

Si véritablement, le Prix Nobel a été fondé, un peu comme l’Académie française, non point tant pour récompenser des spécialistes à succès que des hommes représentatifs de l’esprit tout entier de leur pays, on peut s’étonner qu’il n’ait été attribué déjà à J.-H. Rosny aîné. Ce n’est, du reste, on peut l’espérer, qu’une questions d’années, de mois, peut-être, car cette opinion est celle, tout en même temps, de nos meilleurs littérateurs contemporains et de nos plus grands savants.

J.-H. Rosny aîné a ce rare mérite, en effet, d’être tout à la fois un véritable savant dont les hommes tels que Poincaré ont apprécié en maintes occasions le mérite et un littérateur dont le talent est trop connu pour qu’il soit, je pense, nécessaire de le rappeler ici. J.-H. Rosny aîné est aussi, ce qui ne gâte rien, un grand honnête homme et, reconnaissons-le franchement, ce triple mérite est assez rare aujourd’hui.

Bien avant Wells, J.-H. Rosny aîné a compris que la littérature d’hier, pour belle qu’elle ait été, demeure inimitable, comme l’architecture ou la statuaire grecques, parce qu’elle fut parfaite et qu’étant imperfectible, on ne peut, à vouloir l’imiter, que produire d’inutiles pastiches. Nous devons, comme le firent nos aînés, nous lancer résolument dans de nouveaux chemins, construire à notre tour ; nous devons être des novateurs dans le domaine de l’esprit, comme les anciens, devenus classiques, furent au début des révolutionnaires.

Cette révolution, il est puéril de la vouloir tenter en recourant à des bizarreries de la forme littéraire ; il convient au contraire de faire appel, plus que jamais, à cet immense réservoir d’énergie intellectuelle accumulée qu’est la forme littéraire classique, qui, lentement, se complète au cours des siècles.

C’est dans le domaine des idées, dans l’invention intellectuelle que nous devons chercher du nouveau et le formidable mouvement scientifique de ces dernières années doit fournir à notre esprit un élément de réaction intellectuelle suffisant pour que nous n’en cherchions point d’autre. Ici encore, remarquez-le bien, il ne s’agit pas de suivre, mais bien de précéder. J’entends par là qu’il ne faut pas appliquer timidement les découvertes d’hier à des romans d’étrennes, déduire de hardiesses scientifiques acquises de petites applications faites pour amuser les enfants. Le littérateur a une mission plus haute. Il doit faire aujourd’hui ce que faisait le savant d’autrefois et puisque nos savants modernes, volontairement, se spécialisent dans l’observation et dans la classification, c’est au littérateur d’anticiper, exactement comme anticipaient les grands génies scientifiques d’autrefois, au temps où les sciences n’étaient point séparées des Beaux-Arts, et où l’esprit humain ne formait qu’un bloc.

Notre science, avec raison peut-être, se cantonne aujourd’hui dans la provisoire certitude mathématique ; elle nous fournit ainsi une documentation de tout premier ordre, mais elle se montre tout en même temps d’une pauvreté intellectuelle véritablement décevante. Nos savants d’aujourd’hui sont de véritables bibliothécaires ; ce ne sont plus guère des créateurs.

Cette prudence excessive, dictée par les théories scientifiques modernes, serait parfaitement raisonnable si la certitude du nombre pouvait paraître absolue. On peut penser malheureusement que cette certitude n’est qu’illusoire, que l’unité n’est qu’un mirage de notre propre personnalité et que la division de la réalité en nombres successifs n’est que ce même mirage reflété à l’infini. Avec la meilleure volonté du monde, la quantité ne peut rendre compte de la qualité et la qualité tout entière échappe à la science. Ce sont là des vérités que je me suis efforcé de faire entrevoir en écrivant Le Voyage au pays de la quatrième dimension ; je n’y reviens pas.

Ce qui importe, en ces matières littéraires, et ce qui donne aux romans de J.-H. Rosny aîné leur grande valeur, c’est qu’il faut à toute force que les inductions littéraires ou philosophiques soient basées rigoureusement sur des données scientifiques et que l’auteur ne construise jamais d’hypothèse en s’écartant des directions données par les observations scientifiques les plus exactes.

Ce qu’il faut, en effet, c’est poursuivre les déductions jusqu’au bout, grossir en quelque sorte les hypothèses et les développer pour nous permettre d’en entrevoir toutes les conséquences, exactement comme le microscope nous permet de comprendre les micro-organismes. Une vérité admise poursuivie jusqu’au bout, amplifiée sans déformations, peut devenir toujours plus évidente ou plus absurde. Dans les deux cas, le service rendu est incontestable, la démonstration demeurant aussi juste, directe ou par l’absurde. Il faut, comme le voulait Socrate, accoucher les esprits ; il faut les forcer à réfléchir, à pousser jusqu’au bout leurs déductions ; il faut soumettre les vérités scientifiques au formidable grossissement de la littérature, exactement comme nous soumettons à l’exagération poétique nos petites émotions ou les menus événements de la vie de chaque jour. Le rôle du littérateur, c’est-à-dire du poète, est, je le répète, celui d’un microscope moral ; il faut avouer que les révélations qu’il peut nous donner sont grandioses lorsqu’elles s’appliquent à l’humanité tout entière, lorsqu’elles intéressent les lois mêmes qui dominent le monde.
 
 

 

Prenez par exemple l’hypothèse qui fait le fond scientifique du nouveau roman de J.-H. Rosny aîné : la Maladie de la lumière. Cette maladie inquiétante, incompréhensible, se révèle tout d’abord par de légères raies brunâtres qui déforment l’image dans le miroir, par une excitation incompréhensible du genre humain.

La lumière semble, sans l’intervention d’aucun milieu réfringent, se dédoubler et perdre tout en même temps de son énergie. L’extrême bord du spectre, qui comprend les rayons violets, est attaqué. Tout d’abord, le violet , puis l’indigo disparaissent. Le bleu devient grisâtre ; la conductibilité des métaux diminue ; le réseau électrique mondial est atteint ; puis c’est le feu qui disparaît, tandis que les rayons orangés et rouges augmentent d’intensité et montrent une extraordinaire activité fluorescente. Les savants que passionne le phénomène, et qui sont les héros de ce livre, émettront, lorsque le phénomène aura cessé, une curieuse hypothèse. Évidemment, ce n’est ni le soleil ni la planète qui sont en cause, mais le milieu interplanétaire. Les vibrations lumineuses ont été attaquées au passage par un ouragan interplanétaire inconnu. Ce sont les rayons violets qui se sont le plus mal défendus contre les vibrations hélicoïdales qui les frappaient. Les rayons rouges, au contraire, ont résisté exactement comme se défendent contre les microbes envahisseurs les globules du sang. Remarquez bien que cette hypothèse n’a rien d’absurde au point de vue scientifique et la science très avertie de J.-H. Rosny aîné ne saurait être prise en défaut. Remarquez bien, du reste, que dans ce même domaine de l’hypothèse, on aurait pu supposer également une modification dans la longueur des ondes vibratoires, une transformation du bleu en jaune, du jaune en rouge et, en poussant les choses plus loin, en augmentant la gravité de la maladie de la lumière, on aurait pu supposer également, une transformation pour nos sens d’ondes lumineuses en ondes sonores. Il est vrai que c’eût été un tel vacarme qu’il vaut mieux ne point envisager cette hypothèse.

Mais, me direz-vous, à quoi servent de pareilles suppositions scientifiques que l’observation ne semble point approuver ? Il paraît, en effet, que la nature, dans toutes ses manifestations, témoigne, fort heureusement pour nous, d’une extraordinaire stabilité et que les phénomènes physiques ou chimiques, à la différence des phénomènes organiques, ne supposent point de maladie possible… C’est là que je vous attendais.

Il n’est pas difficile, en effet, de démontrer toutes les conséquences que peut avoir une pareille discussion et quel horizon formidable elle peut nous découvrir. Pourquoi les phénomènes physiques ne sont-ils pas atteints par la maladie, alors que la maladie est de règle chez les êtres organisés ? Est-ce une différence de degré ou de nature ? Toute la question est là.

S’il ne s’agit que d’une différence de degré, voyez quelles conséquences formidables et inattendues nous pouvons tirer de la comparaison du monde et de notre personnalité. Si la différence est de nature, les conséquences philosophiques sont encore plus curieuses et plus complexes. Avec un pareil point de départ, nous pouvons refaire toute la philosophie, et toute la science humaine.

Ce sont là de hauts problèmes que nous pouvons envisager seulement aujourd’hui ; c’est par eux que peut se séparer le monde d’hier et celui de demain. On dit volontiers qu’il n’y a rien de nouveau sur terre, surtout en matière littéraire ; la littérature scientifique pourra demain nous prouver le contraire.

Ce que j’estime particulièrement, dans ce nouveau roman de J.- H. Rosny aîné, c’est sa forme simple, je dirais volontiers bon enfant, qui dissimule avec trop de modestie la valeur scientifique de l’auteur. C’est par là que J.-H. Rosny aîné demeurera toujours très supérieur aux romanciers anglais qui suivent la science plutôt qu’ils ne la dominent. L’esprit français paraît seul capable, à l’heure actuelle, de reprendre la grande tradition du conte philosophique, qui naquit en même temps que l’Encyclopédie et du conte rabelaisien, qui s’épanouit au moment même où la science antique était ramenée en Europe par l’intermédiaire des Arabes.

Le littérateur digne de ce nom doit rester à toutes les époques le chef. Il doit dominer le sujet qu’il traite et sa tâche devient singulièrement ardue, mais tout en même temps particulièrement noble, à une époque où il lui faut, de toute nécessité, dominer la science maîtresse de l’univers. Notre littérature paraît en décadence, aujourd’hui, c’est certain, tout simplement parce que peu d’hommes sont capables de refaire la grande synthèse platonicienne ou aristotélique. Il ne suffit plus que le poète domine aujourd’hui le monde naturel ; il lui faut aussi dominer un monde artificiel, singulièrement complexe.

C’est là un grand-œuvre, que peut réaliser seulement une élite singulièrement restreinte.

Ce qu’il y a de charmant dans le talent de J.-H. Rosny aîné, je le disais en commençant, c’est qu’il est double et que le romancier, quelle que soit la puissance d’induction du savant, garde toujours la direction sentimentale de l’œuvre. Dans La Force mystérieuse, le roman occupe même la place principale.

C’est un jeune savant, Georges Mayral, qui s’aperçoit le premier, un jour, de la maladie naissante de la lumière. Il va tout aussitôt trouver son maître et ami, Langre, afin de le consulter. C’était un homme de la plus haute valeur scientifique qui vivait très retiré et amèrement triste, car sa vie n’avait été faite que de déceptions ; sa science était méconnue, la gloire de ses découvertes usurpée par d’autres, sa fille unique avait cru aimer une sorte de fou maniaque qui la rendait fort malheureuse, tandis que Mayral, élève favori de Langre, ne pouvait se consoler de n’avoir pas été l’élu de Sabine.

Les deux savants réunis ne peuvent trouver la clef du mystère. Dans les rues régnait une atmosphère de démence ; les gens se querellaient, les autos menaient un train d’enfer. Sabine, entre temps, téléphone que son mari, devenu fou furieux, veut la tuer, ainsi que ses deux enfants. Les deux hommes se précipitent à son secours, et c’est le curieux récit de toutes les péripéties de la traversée du Paris effervescent. On retrouve la jeune femme ; on la ramène au logis paternel.
 
 

 

Dans le chapitre intitulé La Nuit rouge, on verra Paris à feu et à sang, l’émeute révolutionnaire déchaînée ; l’assassinat du président de la République, puis la charge furieuse de l’armée, qui reste victorieuse, tandis que les esprits se calment parce que le phénomène mystérieux s’atténue. La lumière semble même être redevenue normale. Les radiotélégrammes avaient annoncé que le même désarroi s’était emparé de toute la planète, mais les savants ne s’illusionnaient guère sur cette réaction. Ils ne tardent pas à observer des phénomènes plus inquiétants.

Dans le chapitre intitulé Le Crépuscule de la vie, l’auteur nous montre les conséquences fatales du dédoublement de la lumière et les terribles perturbations qu’elle entraîne dans le magnétisme terrestre. Bien que l’on fût en été, la température descend à 10°. Les gens et les bêtes meurent par centaines, subitement foudroyés par un mal étrange. Ce sera du reste, pour l’auteur, une excellente occasion de se débarrasser du vilain mari de Sabine. Chez le vieux savant se sont réfugiés, comme dans l’arche antique, Sabine, ses enfants, et Georges Mayral, qui sera le sauveur de tous, grâce à son énergie, à sa science et à son optimisme, encouragé, du reste, par l’amour qu’il a voué à Sabine.

Durant la nuit tragique et glaciale, lui seul résiste à la mortelle léthargie, et, après trente-six heures d’angoisse, c’est la résurrection, car le bleu renaît, ainsi que la chaleur.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, on retrouve les cinq privilégiés installés dans une jolie villa à la Roche-sur-Yonne. La réaction a produit un colossal renouveau de végétation anormale, grâce à l’accroissement des rayons jaunes, orangés et rouges. Mais tout cela n’alla point sans entraîner d’étranges phénomènes. Les êtres organisés semblaient résister mieux que le monde physique. Toutefois, des taches étranges se produisirent sur la peau des humains. Puis tous les êtres, hommes et bêtes, éprouvent un irrésistible besoin de se grouper. Langre déclare qu’on est pris dans un piège immense, qu’on est saisi par une autre vie. Il devient impossible, dès lors, de tuer les animaux, mais cela amène une autre période de démence, la crise carnivore. Georges Mayral sauve ses compagnons en les emmenant dans la forêt, où se trouve une vaste champignonnière abandonnée, et le curieux départ de ce groupe rappelle les romans préhistoriques du même auteur. Grâce au traitement par les champignons, nos héros résistent aux rudes épreuves de l’attaque des carnivores. Tous les habitants de la Roche-sur-Yonne sont également sauvés par les deux savants, qu’ils considèrent comme de bons sorciers.

Enfin, l’équilibre planétaire se rétablit. Un matin, on voit reparaître les journaux ; les communications reprennent, et, à la fin du livre, le vieux savant Langre préside le congrès scientifique qui réunit tous les savants du monde. Il explique les causes probables du phénomène. Il est acclamé et connaît enfin la gloire, tandis que Mayral et Sabine ont le bonheur de s’aimer.

Ce roman, d’une lecture facile, nous transporte au-delà des limites habituelles de notre pauvre littérature contemporaine. C’est une œuvre digne en tout point du très grand poète qu’est J.-H. Rosny aîné.
 
 

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(Gaston de Pawlowski, « La Semaine littéraire, » in Comœdia, huitième année, n° 2412, dimanche 10 mai 1914)