« Alors ?… dit le docteur Bathsoap.

– Alors, répondit le grand Ferlock Solmes en se drapant modestement dans sa vieille mais très célèbre robe de chambre écossaise, avec ce bout de canine, deux onces de crotte de gazelle et trois pouces de tulle « rose saumon, » je suis arrivé à la conclusion définitive que le colonel Mac-Habby avait été d’abord l’amant de la begum de Sumatra pour devenir ensuite ce cadavre, que par dépit amoureux le radjah de Kili-Kili avait servi à ses invités sous forme de daube d’antilope… »

Ce fut à cet instant que le vieux et fidèle serviteur annonça avec un fort accent irlandais la comtesse Estelle de Romanée.

« Faites entrer, grommela le détective. Vous ne me gênez pas, Bathsoap ; restez, je vous en prie, puisque je vous ai engagé comme médecin et comme confident permanent. »

Ferlock Solmes, d’un pas lourd, s’en fut à la fenêtre à guillotine et appuya son front brûlant contre la vitre ; sa température frontale baissa d’un degré Fahrenheit et l’illustre policier contempla l’habituel tableau de la vie londonienne qui se déroulait devant ses yeux fiévreux. Vingt-cinq mille chômeurs défilaient dans le brouillard sous le regard atone des policemen trempés. Une balayeuse en chapeau à plumes délavées poussait dans le ruisseau le dernier discours de sir Lloyd George et tous les petits garçons en culotte de golf lisaient, en se rendant à l’école, les merveilleuses aventures du super-détective.

« Asseyez-vous, madame, » dit Ferlock à la comtesse.

Et avant que celle-ci eût pu prononcer une parole, il s’avança vers cette vieille petite dame, cueillit avec deux doigts osseux sur son manteau un cheveu blanc, deux grains de poussière, un poil de carlin, un pétale de violette, passa ces diverses matières sous une loupe puissante et dit de sa voix monocorde :

« Vous êtes la comtesse Estelle de Romanée. Vous êtes née en 1845 de l’union d’un écuyer de la cour d’Autriche et d’une danseuse italienne ; vous avez épousé en secondes noces le comte de Romanée ; vous détestez les chats siamois et vous êtes arthritique ; vous adorez la musique russe et haïssez le chester grillé, et vous êtes venue me trouver parce qu’on vous a dérobé un étui en galuchat dans lequel étaient enfermées deux émeraudes qu’un violoniste hongrois avait volées par amour de vous à la Païva.

– Merveilleux ! » dit le docteur Bathsoap.

Mais la vieille petite dame doucha cet enthousiasme :

« Pas tout à fait exact. Mon père avait horreur des chevaux et était marguillier à Saint-Julien-le-Pauvre, à Paris ; ma sainte mère était blanchisseuse ; je suis née en 1851, à Neuilly ; j’adore les félins ; mes articulations ne craquent pas ; j’aime le « welsh rarebit » et la musique italienne, et je n’ai jamais possédé d’émeraudes de ma vie. »

Ferlock Solmes considéra la vieille dame sans aménité… Mais celle-ci reprenait :

« Tout cela n’a d’ailleurs aucune espèce d’importance. Je suis venue vous trouver, maître, pour un motif grave. J’habite, depuis la regrettable suppression du corps des zouaves pontificaux, un château dans le Yorkshire, où nous avons jadis émigré, mon mari et moi. Hier soir, le comte se tenait à sa place habituelle, dans le grand hall du manoir. Rien ne laissait présager les horribles événements qui allaient se produire. La chouette réglementaire hululait selon l’habitude, le fantôme de service avait fait sa ronde comme à l’accoutumée, les feux follets balisaient la grande allée d’ifs, ce qui, entre parenthèses, nous économise l’électricité. Or, comme j’avais fini ma réussite quotidienne et que j’allais dire bonsoir au comte….

– Celui-ci avait disparu, dit Ferlock Solmes.

– Comme vous le dites si bien… Disparu, évanoui… J’ai fait battre le domaine dans tous les sens. Pas de traces. Mais là où la chose se corse, c’est qu’une deuxième disparition devait assombrir encore cette nuit déjà tragique. Ma première femme de chambre, que j’aimais comme une fille, n’était plus là non plus. »

Ferlock fit derechef craquer ses articulations, émoussa néanmoins son regard par trop incisif et fixa la comtesse.

« Quel âge avait le comte de Romanée ?

– Il aurait quatre-vingt-dix-sept ans aujourd’hui… C’est atroce…

– Et la femme de chambre ?…

– Vingt-cinq ans aux cerises.

– Très bien ! Je vais vous demander de rester tranquille dans ce coin. Il me faut trois heures quarante-cinq et je vous donnerai la clef de cette énigme. Ce n’est pas commode, mais je pense y arriver. Docteur, voulez-vous me faire ma piqûre d’eau de Cologne ?… »

Bathsoap avait pris la seringue Pravaz et une expression désespérée, mais déjà le grand détective avait relevé sa manchette et présentait un avant-bras, artistement pyrogravé par mille pointes.

« Vous allez encore vous intoxiquer, maître ; ce n’est pas raisonnable… »

Le stupéfiant avait plongé Ferlock Solmes dans une courte extase qui se transforma en fébrilité. Entouré d’un nuage de tabac de Virginie, il traçait sur une feuille de papier des signes étranges. Le docteur Bathsoap remarqua qu’il multipliait les quatre-vingt-dix-sept ans du comte par les vingt-cinq ans de la femme de chambre. Ses fantastiques yeux gris lançaient des éclairs. Après une deuxième piqûre, la sueur coula à grosses gouttes de son front parcheminé sur son bureau. La comtesse sidérée contemplait ce puissant travail de déduction. Dehors, la vie continuait, les chômeurs défilaient toujours dans le brouillard, la balayeuse poussait les discours libéraux vers le ruisseau libérateur et les petits garçons se passionnaient encore pour les aventures du détective.

Mais la deux cent vingt-cinquième minute venait de sonner lorsque Ferlock Solmes annonça avec son léger accent d’Aberdeen :

« Madame, la logique nous commande de prouver que le comte de Romanée, dernier du nom, a été enlevé par la première femme de chambre… Une passion ultime, sans doute.

– Mais… dit la comtesse.

– Il n’y a pas de mais. Voici le plan du château que, par bonheur, j’avais dans ma documentation. L’enlèvement s’est fait à onze heures trente par la poterne basse. Les deux fugitifs sont montés en auto. Le comte marchait allègrement malgré son grand âge.

– Impossible.

– Si vous me coupez encore, madame… j’aurai le regret de me taire…

– Impossible, maître. Je ne vois pas les raisons qui auraient poussé ma servante à emmener mon mari. Le comte était empaillé… Oui, j’adorais Romanée et, lors de sa mort en 1902, je l’ai fait embaumer et empailler dans son costume de colonel des guides. À notre arrivée en Angleterre, je l’avais placé dans le hall du manoir. Comme cela, je pouvais à toute heure du jour contempler sa silhouette martiale. »

Ferlock Solmes tirait nerveusement sur sa pipe de merisier de Tipperary. Il pria le docteur de raccompagner la comtesse.

« Bathsoap, cette histoire est formidable, mais je suis persuadé que je touche à la vérité… Je n’abandonne pas l’affaire… Faites-moi une piqûre de thé bien léger… cette fois-ci. »
 

*

 

Huit jours après, la comtesse Estelle de Romanée recevait la lettre suivante :
 

Madame,
 

Ferlock Solmes ne se trompe jamais. Le comte a été bel et bien enlevé par votre première femme de chambre. La coupable l’a cédé contre vingt-cinq mille dollars à John Petitfoot de Chicago, qui désirait avoir un aïeul authentique pour le montrer à ses connaissances. Si vous voulez que j’arrête la voleuse et que je fasse revenir le comte franco de port et d’emballage, veuillez me le faire savoir.
 

Acceptez mes hommages les plus distingués.
 

FERLOCK SOLMES

 
 

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(Pierre-Gilles Veber, in Le Matin, quarante-huitième année, n° 17133, dimanche 15 février 1931)