L’OUÏE

 

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Nous avons parlé l’autre jour de la neo-color, cette fantastique couleur invisible et qui rend tels ceux qui s’en revêtent ; aujourd’hui, je continue le récit des histoires que me conta mon ami, car elles sont la voie montante du progrès, et il est bon que la plupart de nous ne soient pas ignorants comme autrefois, mais instruits de ce qui se fait ou peut se faire. Écoutons donc le récit des découvertes d’Harry Speed.

J’allais partir au journal, lorsque Harry Speed entra chez moi ; il était vêtu comme tout le monde et bien visible cette fois, mais il portait un mince paquet avec grandes précautions.

Depuis l’aventure d’épouvante qui m’était arrivée, avec lui, à propos de la satanique neo-color, je me défiais de l’homme tout en admirant son incomparable génie.

« Qu’est-ce qu’il y a, Harry ? dis-je ; qu’est-ce que vous allez bouleverser aujourd’hui ?

– Votre sens auditif, mon cher… votre ouïe.

– Encore une diablerie.

– S’il vous plaît d’appeler ainsi la science moderne, j’acquiesce, car les mots n’ont que le sens qu’on leur prête dans les différents idiomes où ils passent. Les hommes les ont inventés, moins pratiques mille fois que les bêtes qui n’ont, par espèce, qu’un langage, et qui, très probablement, se comprennent toutes.

– Assez de phrases. De quoi s’agit-il ?

– D’entendre causer les poissons.

– Ah ! les poissons causent ?

– Sûrement ; rien n’est silencieux dans la nature, le silence n’existe pas plus que l’immobilité. De même que toutes les molécules tourbillonnent avec assez de vitesse pour nous paraître immuables, figées, de même tout chante…

– Encore une de vos rêveries.

– Ne vous ai-je pas prouvé la neo-color ?

– Cette chose fantastique ?

– Et réelle. De même, le son est infini. Hors la gamme perceptible pour notre diapason auriculaire, il existe des harmonies en-deçà et au-delà des vibrations perçues par nous. Ces vibrations trop basses ou trop aiguës, nos organes humains ne peuvent les saisir ; mais les animaux, dont les oreilles sont différentes, les perçoivent.

– Et il les émettent et les recueillent.

– Sûrement. Nous imaginons le poisson silencieux ? Il ne l’est pas. Je vais plus loin. Vous croyez le végétal silencieux ? Il ne l’est pas. Vous croyez le minéral silencieux ? Il ne l’est pas davantage. Ah ! la nature mystérieuse a bien d’autres choses encore que vous ignorez.

– Ceci, je l’admets. Mais vous qui avez l’air de la fouiller en maître, que vous a-t-elle dit ?

– Elle m’a permis de fabriquer l’audi-lux.

– Qu’est-ce que l’audi-lux ?

– Un tout petit instrument composé d’un nombre infini de lamelles faites d’un métal amalgamé par moi et dénommé « l’isolium. » Ces lamelles, en nombre variable, selon l’octave visée, sont convexes s’il s’agit de percevoir le son grave plus bas que notre diapason ultime de basses, et concaves s’il s’agit de percevoir le son aigu en avant de l’octave élevée. Or, dans mon cornet, je capte le son que m’apporte le pavillon placé devant l’appareil buccal du poisson.

– Ah ! Et que raconte la langouste au homard ?

– Pas de fantaisie, je vous prie ; je ne sais pas le sens de leur conversation, je ne saisis encore que le son.

– C’est, ma foi, quelque chose, et de nouveau, certes !

– Voulez-vous venir à l’aquarium ?

– Allons. »

Tout en suivant à pied les allées paisibles qui conduisent au Trocadéro, nous continuions la causerie.

« Et les chevaux, les veaux, les chiens, à part ce qu’ils nous permettent d’entendre de leur vocabulaire, ont-ils d’autres élocutions ?

– Naturellement. Ils ont un langage qui leur facilite de se comprendre, et ce que nous percevons n’est que l’appel d’avant-garde, le « qui vive » destiné à l’homme : le récit suit sur un diapason inconnu. J’ignore, je vous le répète, le sens des phrases, mais je vous affirme que le veau partant pour l’abattoir le pressent… le dit à ses compagnons.

– L’animal est intuitif ?

– Plus que nous… mais ne mêlons pas les sujets… Le veau partant au martyre a une plainte aiguë sur un mode mineur lamentable, avertisseur, et que de très loin ses frères saisissent ! N’avez-vous jamais remarqué dans les champs l’arrêt subit d’une troupe de bêtes et son attention spontanée ? tous les animaux tendent le cou, écoutent… Et ces chevaux, aux relais, qui se lèchent le cou entre eux et paraissent se conter des phrases tendres… ils s’avertissent – en sons fort graves – des malheurs, des menaces des ennemis… Et les corbeaux qui posent une sentinelle avancée pour prévenir la troupe… Ce serait à ne pas achever mes exemples sur cette passionnante étude que je suis avec un attrait irrésistible et dont je vous montrerai encore de plus stupéfiantes merveilles.

Ah ! on parle d’occultisme, on appelle à soi les « Esprits. »

Quels tâtonnements dans l’obscurité, alors que la science si clairement nous ouvre une voie encore mal éclairée, mais que les soleils de demain inonderont de clarté !

– Nous comprendrons le langage des bêtes.

– Nous saisirons leur clavier, nous aurons le super-audi-lux qui nous permettra d’entendre le frottement des atomes, le tourbillonnement des molécules qui composent le métal, le minéral, ce qu’on appelle la matière et qui n’est pas ! Nous entendrons le chant des vibrations lumineuses.

– Selon vous, rien n’est inerte.

– Rien n’est inerte, rien n’est immobile, rien n’est silencieux, rien n’est insensible.

– Vous allez loin.

– Non, je pars à peine ; seulement, le chemin attire mon avidité scientifique comme l’aimant attire le fer, comme l’amour attire le cœur.

– Oh ! l’amour, il ne vous occupe guère, ce me semble.

– Toutes mes études y mènent, puisqu’il est la base du monde. Dans tous les règnes de la nature, il agit.

– Vous m’épouvantez avec votre envol… Voici l’aquarium, écoutons les quatuors ou soli des poissons. »

Ce que je vis alors, – je ne l’invente pas, – ce que j’entendis, je l’ai encore vibrant dans le cerveau. Ce fut un rassemblement des hôtes de l’élément humide devant le fabuleux cornet acoustique, je mis sur mon tympan la mince lamelle métallique de l’audi-lux et voici ce que je pus ouïr : une mélopée lente, – les vibrations pescatoriennes sont longues, tandis que les vibrations de sons émis par les oiseaux sont d’une incalculable rapidité, – une série peu variée d’un dixième de ton peut-être – mais tellement troublante, tellement impressionnante sur mes cellules cérébrales que je croyais les sentir s’amplifier, résonner dans mon crâne.

Au bout d’une minute, Harry Speed m’enleva l’instrument.

« Assez, dit-il, pour un début ; vous éprouveriez des troubles cérébraux ; le déplacement momentané des vibrations auditives de votre diapason humain amènerait une supra-sensitivité qui vous rendrait sourd à toute autre audition.

– Alors, les sourds ?

– Les sourds ? Je pense à faire sur eux quelques expériences…

La prochaine fois, nous aborderons l’étude d’un troisième sens humain. Nous avons vu : les yeux, les oreilles ; nous parlerons de l’odorat. L’odeur des pensées. »

Telle est le sujet de la troisième étude d’Harry Speed, qu’il a dénommée : mens-odor.
 

(À suivre)

 
 

 

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(René d’Anjou, « Variétés, » in Le Soleil, trente-huitième année, n° 240, lundi 28 août 1911)