LE NYCTALOPE

 

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Ils s’étaient égarés dans cette forêt palustre où, continuellement, il fallait contourner des mares. Vers le soir, ils arrivèrent dans une auberge aussi sinistre que les anciennes ventas des sierras ibériques.

L’hôtesse, pareille à une vieille Malaise rôtie par les soleils, leur servit une omelette au jambon sombre, du pain gluant, un vin qui emportait la bouche…

Il y avait trois hommes dans ce logis, le père et ses deux fils, trois individus trapus, noirs, velus, aux profils de lynx, aux yeux jaunes… Ils se tenaient à l’autre extrémité de la salle basse. Par intervalles, ils jetaient des regards strabèques vers les voyageurs.

« Ça sent la tanière, ici ! chuchota Louis Lameran lorsque, le souper fini, ils se trouvèrent seuls dans une chambre aux solives vermoulues.

– Il s’agit d’être sur ses gardes ! répondit Jean Gaverne. Heureusement, j’y vois la nuit. »

Il était nyctalope, non par une maladie de l’œil, mais par une vision de chat ou de renard. Ni lui ni son compagnon n’étaient taillés en force. Comme armes, Lameran avait un revolver, avec lequel il était incapable de viser, et Gaverne un gros gourdin, mais il ignorait l’art du bâtonniste. En somme, c’étaient des hommes pacifiques, peu exercés, que trois bandits robustes massacreraient sans grand-peine.
 

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Ils fermèrent la porte du mieux qu’ils purent. Pas de verrous et une serrure branlante.

« Bah ! fit le nyctalope… il ne faut pas se fier aux apparences… Nous rirons demain de nos inquiétudes. »

Louis haussa mélancoliquement les sourcils. C’était un observateur attentif : il avait surpris des signes suspects.

Après avoir barricadé la porte avec un malheureux petit lavabo et bouclé les volets en bois plein, ils se couchèrent. Jeunes encore, et fatigués, ils s’endormirent vite…

Un craquement éveilla Lameran au milieu de la nuit. Il se dressa… il épia les ténèbres… Le craquement se renouvela. Puis, une lueur très vague se fit, qu’il devina venir d’une baie ouverte, baie qui pourtant n’était pas dans la direction de la porte. Enfin, il entendit un bruit léger et mou, qui décelait la marche de pieds nus… Les cheveux hérissés, la gorge aussi sèche qu’un bloc de chaux, il saisit son revolver. Il ne voyait rien – rien que la baie confuse où ils ne devaient plus être
 

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Subitement, une main rude s’abattit sur sa paume et arracha le revolver avec une rapidité fantastique…

Effaré, abasourdi, en proie à l’instinct, Louis roula sur lui-même, s’effondra dans la ruelle et se glissa sous le lit.

La scène devint fantastique. On entendait distinctement les pas mous ; le lit de Lameran fut ébranlé ; puis une détonation retentit, suivie d’un cri de détresse et de la chute d’un corps…

Les pas s’accélérèrent ; bientôt, il y eut une seconde détonation… une fuite… des blasphèmes… un piétinement sur l’escalier… enfin un troisième coup de revolver, une clameur d’agonie…
 

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Malgré son épouvante, Lameran était sorti de sa retraite… Sûr qu’on massacrait son compagnon, il cherchait à le secourir, au péril de sa vie… Il se heurtait, dans les ténèbres, aux chaises, au lavabo, au lit de Gaverne ; il rauquait :

« Au meurtre ! Au meurtre ! »

Une voix gaie l’interrompit :

« Rassure-toi, mon pauvre camarade… nous sommes sauvés… »

Une allumette craqua ; l’antique chandelle jeta dans la chambre ses lueurs fuligineuses. Avec une stupéfaction indicible, Louis aperçut sur le sol les cadavres de deux des bandits, le père et un des fils.

Jean Gaverne se tenait là, livide, le revolver au poing. Il eut un rire convulsif et balbutia :

« C’est un rêve… Je ne me connaissais pas !… Quand ils ont ouvert cette porte cachée dans la muraille… JE LES ATTENDAIS. Je les ai vus venir, je suivais chacun de leurs mouvements, tandis que je ne leur étais visible qu’à de brefs intervalles et très confusément… C’est alors que j’ai eu l’idée du revolver… Je te discernais avec netteté… Je t’ai arraché l’arme et je suis parvenu à les abattre tous trois … moi qui n’atteindrais pas un sanglier à deux mètres !… C’est que j’ai pu tirer à bout portant, en les attaquant chaque fois sur le côté… sans qu’ils me vissent… À peine si j’ai eu peur, figure-toi ! J’eus dès leur arrivée le sentiment d’une supériorité écrasante : j’étais comme un voyant qui se battrait avec des aveugles ! »

Une lamentation funèbre s’éleva dans une chambre voisine, un hurlement de louve au fond des bois…

L’hôtesse sauvage pleurait les fauves !
 
 

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(J.-H. Rosny aîné, de l’Académie Goncourt, in La France Libre, journal socialiste, deuxième année, n° 447, lundi 22 septembre 1919 ; illustration de Sidney Sime)

 
 
 

 

L’EXPÉRIENCE DU PROFESSEUR CADASTRE

 

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Il y avait déjà six mois que Guillaume Pergannes désirait partager ses jours avec Mlle Nicole Darmaye, laquelle était conforme à ses goûts esthétiques et jouissait, par surcroît, d’un charme complexe qui venait de la grâce de ses mouvements, du timbre de sa voix, de sa douceur mêlée de subtile malice. Cette jeune personne faisait songer aux belles filles du Cumberland, dont les visages ont l’éclat de la nacre et le velouté des pétales de nelumbo, dont les cheveux semblent des torches à flamme d’or, dont la démarche fait songer aux nymphes agiles qui accompagnaient Diane chasseresse sur le Cynthe, le Taygète et l’Érymanthe. Il hésitait à se croire préféré, car son goût pour Nicole était partagé par de sportifs jeunes hommes et par des quadragénaires pourvus des biens qui permettent aux femmes de fréquenter assidûment les salons des couturiers et de déambuler dans d’étincelantes limousines. Il suffit d’un mot pour fixer de telles incertitudes : ce mot fut prononcé un soir de mai, devant Cassiopée, Wéga, le Cygne et les deux Ourses…

Toutefois, il fallait obtenir le consentement du professeur Cadastre, oncle et tuteur de Nicole, qui l’avait élevée avec un soin paternel et en qui elle avait une confiance absolue.
 

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Par suite, le lendemain matin, vers dix heures, Guillaume fit passer sa carte au professeur, qui ordonna de l’introduire dans son laboratoire. Cadastre y officiait, à peu près vêtu comme un maître-queue, hors le bonnet. Il s’occupait, depuis deux ans, du profond problème de la congélation organique… Aussi le laboratoire était-il passablement frais… On voyait, sur un plan translucide et sous des cloches de verre, deux grenouilles, deux carpes et deux souris réduites à l’état de glaçons…

« Dépêchons-nous ! fit le professeur. Le temps, c’est des expériences ! »

La demande de Guillaume n’exigeait pas un discours en trois points. Il alla vite au fait, en y joignant tout au plus quelques épithètes auditives et quelques interjections émues…

« Je ne vous connais pas, » répondit le professeur en fronçant des sourcils énormes et noirs.

La nature s’était complue à l’orner d’un poil pullulant et d’une physionomie diabolique. Ses yeux de feu luisaient d’une malice agressive ; sa bouche avait les plis du sarcasme et de la mauvaise humeur.

« Tout ce qu’on ne connaît pas est équivoque ! ajouta-t-il… Je vous mettrai en observation. »

Et, se dirigeant vers les bêtes glacées, il dit :

« Vous voyez ces carpes, ces grenouilles et ces souris ?… À l’heure qu’il est, dix heures et quatorze minutes… elles sont positivement réduites à l’état de glace. En voici la preuve. »

Il saisit une carpe et la broya d’un coup de pilon, puis, répétant une opération identique sur une grenouille et une souris :

« Voilà… elles se rompent absolument comme des minéraux… Et pourtant, cher Monsieur, en réalité, elles n’étaient pas mortes… Seulement, leur vie était devenue virtuelle… Je vais vous le prouver en faisant revivre la carpe, la grenouille et la souris intactes… Pour la carpe et la grenouille, c’est classique… Pour la souris, c’est tout nouveau… (1) Jusqu’à présent, aucune souris réduite à l’état de glaçon n’avait pu être ressuscitée. J’en augure la résurrection des mammifères… et, de surcroît, j’ai inventé un procédé nouveau de reviviscence… »

Tout en parlant, le professeur immergea la carpe et la grenouille dans de petits récipients d’eau ; il enveloppa la souris d’une espèce d’ouate et la déposa sur une plaque… Après quoi, il se livra à divers tripotages, aussi mystérieux pour Guillaume que pour un naturel des îles Samoa… Mais le résultat fut aussi clair que le cristal de roche. La carpe se réveilla la première, puis la grenouille donna des signes manifestes de vie, enfin, la souris, après une période vague, ouvrit ses petits yeux de jayet et remua ses pattes.

« Voilà ! éjacula Cadastre avec orgueil… Nous sommes à la veille d’une ère nouvelle… Des miracles vont devenir possibles pour les hommes malades et même morts… »

Il leva ses mains velues, son visage revêtit une expression formidable ; il déclara :

« J’ai imaginé une expérience humaine… nouvelle en un sens… car le dégel musculaire des tissus, chez les animaux supérieurs, a été réalisé grossièrement… Il me faudrait un pied ou une main… »

Il considéra avec convoitise les pieds et les mains de Guillaume.

« Un pied ou une main ! répéta-t-il d’une voix véhémente et caverneuse… Je garantis presque le risque… neuf bonnes chances contre une mauvaise. Voici ce dont il s’agit : je congèlerais le pied ou la main de la personne en expérience… je les réduirais à l’état de glace… puis, je ferais naturellement comme pour la souris… »

Les yeux de corbeau semblaient lancer des étincelles électriques.

« Si je réussissais complètement, les résultats de l’expérience seraient incalculables… incalculables, cher Monsieur ! »

Sa main se posa sur l’épaule de Guillaume. Il ajouta d’un air insinuant :

« Pourquoi ne serait-ce pas vous ?… Songez à l’honneur… à la gloire ! Puis, à cette condition, je vous accorderais la main de Nicole… »

Guillaume l’écoutait, stupéfait et stupéfié. Dans la trouble atmosphère, il subit une hypnose qui s’aggravait de l’image de Nicole. Il ne savait plus ; il ne voyait plus dans l’existence que son amour et le diabolique Cadastre.

Alors, saisi d’un vertige :

« Soit ! fit-il… je consens… »

Tout de suite, le professeur le projeta dans un fauteuil et lui fit respirer un anesthésique…
 

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Quand Guillaume s’éveilla, sa jambe et son pied droits étaient enveloppés d’un appareil bizarre… Il frissonnait… Le professeur, penché, se livrait à des manœuvres dans l’intérieur de l’appareil… Soudain, il poussa une exclamation consternée :

« Nous n’avons pas de chance… Le pied s’est détaché… »

Et, ramenant le pied enveloppé de bandelettes, il lui donna un coup de pilon…

Un morceau se détacha, qui roula sur le sol :

« Le gros orteil ! » fit le professeur, en secouant la tête.

Guillaume le regardait avec horreur et avec haine…

Subitement, Cadastre se mit à rire, un rire aride, strident, cuivré, sardonique, qui le rendait plus démoniaque encore… Et, donnant une tape sur le crâne du jeune homme :

« L’expérience a complètement réussi ! fit-il. Votre pied est intact… n’ayant jamais été congelé. Mais je sais à qui je donne ma petite Nicole ! »
 
 

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(1) Le récit se passe en 1909.
 

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(J.-H. Rosny aîné, de l’Académie Goncourt, « Contes et nouvelles, » in La France Libre, journal socialiste, première année, n° 35, lundi 5 août 1918 ; illustration d’Arthur Rackham pour les Tales of Mystery and Imagination d’Edgar Allan Poe, 1935)