En feuilletant les pages de l’hebdomadaire Marianne, nous sommes tombé il y a quelque temps sur cette curieuse nouvelle, manifestement signée d’un pseudonyme : « Démar Naudal. » Nous avons aussitôt été frappé de sa singulière proximité avec l’anagramme de René Daumal – même en prenant en considération le redoublement du « d » et du « a. » Nous n’en avons bien évidemment aucune certitude, mais l’hypothèse qu’il soit le véritable auteur de ce texte nous a paru assez plausible.
 

MONSIEUR N

 
 

 
 

Sur la Croisette, à Cannes, un soir du dernier mois d’août, assis devant une fiole de Xérès, – sa boisson favorite, – Ted Whealy, suivant sa coutume, rêvait tout haut et nous l’écoutions en silence :

« Ma plus belle aventure, – disait-il, – je l’ai vécue là-bas, au Mexique, dans l’État de Sonora, au temps où le terrible virus judéo-asiatique n’y avait point encore fait torturer les prêtres, brûler les églises, spolier et chasser les étrangers corrects.

Alors inspecteur d’une compagnie minière de mon pays, je revenais d’une tournée générale à travers nos exploitations aurifères et remontais, au trot de mon cheval, vers Hermosillo, d’où je comptais, empruntant enfin la voie ferrée, rentrer directement aux États. (1) L’après-midi finissait et je ne me sentais pas absolument sûr de mon chemin, – une simple piste, d’ailleurs, – non plus que de la distance qui me séparait encore de la ville. Me dressant sur mes étriers pour mieux voir alentour, j’aperçus, dans un pli de terrain, un semblant de village : une quarantaine d’habitations échelonnées le long de la route. Piquant des deux, j’y parvins bientôt ; devant la seule maison qui me sembla propre à m’offrir rafraîchissements et renseignements, je mis pied à terre, attachai ma monture à un anneau de fer scellé dans le mur, près du porche. Puis, je pénétrai hardiment dans le patio (2), où glougloutait (chose rarissime dans la région) une minuscule fontaine, auprès d’un microscopique bassin.

Au bruit de mes éperons sonnant sur les dalles, un homme parut : grand, le teint basané, déjà âgé, – me sembla-t-il, –  il était vêtu, selon la mode des notables du pays, de velours noir, portait le sombrero (3) et la ceinture rouge sur laquelle, sortant à demi d’une gaine de cuir, la crosse ornementée d’un fort revolver tranchait durement.

Soulevant mon casque et rassemblant toutes mes notions d’espagnol, je lui demandai s’il pouvait – contre paiement, s’entend – me procurer rafraîchissements et renseignements :

« Soyez le bienvenu, Senor, me dit-il ; asseyez-vous, reposez-vous, je vais vous donner ce dont vous avez besoin. »

Il revint bientôt, apportant, avec des alcools du pays, un alcarazas ruisselant, rempli d’eau fraîche. Comme il demeurait debout, devant la table rustique sur laquelle il m’avait servi, je l’invitai à prendre place à mes côtés et à trinquer avec moi. Nous bûmes et causâmes ; j’obtins enfin les conseils qui m’étaient nécessaires ; mais comme je me disposais à payer mon écot et à prendre congé, le tintement d’une clochette me fit soudain lever la tête.

Mon hôte, de son côté, n’avait pu réprimer un tressaillement. Je me rendis compte alors que notre entretien avait eu des témoins et même des auditrices : derrière la grille qui obstruait une fenêtre, à quatre ou cinq mètres au-dessus du sol, trois bustes de jeunes femmes se détachaient sur la pénombre d’une pièce intérieure… Et le Mexicain, tout de suite :

« Senor, la nuit va venir ; la piste n’est pas sûre, pour les gringos (4) ; sous la lune, les armes partent presque seules… Restez sous mon toit jusqu’à l’aube ; il ne vous en coûtera absolument rien et vous serez content de votre soirée… venez, mes filles désirent vous connaître… »

J’acceptai sans hésiter son offre : d’une part, je savais le danger réel qu’une chevauchée nocturne dans cette sorte de désert pouvait me faire courir ; d’autre part, ces trois silhouettes féminines m’intriguaient et m’attiraient à la fois…

Me guidant à travers sa demeure, mon hôte, parvenu à l’étage supérieur, ouvrit une dernière porte, s’effaça devant moi, me fit passer, referma l’huis et disparut. J’entendis le bruit de ses pas décroître rapidement. Un peu interdit, je ne savais que faire quand, surgissant d’un amas de coussins disposé derrière la fenêtre de tout à l’heure, se dressèrent demi-nues (il faisait si chaud !) les trois inconnues.

Tout de suite entouré, questionné, serré de près, je me trouvai, en un moment, débarrassé de mon casque, de ma vareuse et de mes bottes, mollement étendu entre les deux aînées, tandis que la benjamine, plus réservée, se serrait contre mes jambes.

C’étaient trois belles filles, de pur type hispano-américain, sans trace apparente de récent métissage indien ; l’aînée pouvait compter vingt-quatre ans au plus ; elle portait une rose pourpre dans sa luxuriante chevelure de jais ; la seconde avouait vingt-et-un printemps ; elle arborait une rose de tonalité un peu moins vive ; quant à la plus jeune, – dix-neuf ans à peine, – elle avait choisi pour parure le bouton, à peine éclos, d’une rose blanche…

Nous bûmes, naturellement… Bientôt, la conversation devint tendre ; uniquement régies par leur instinct naturel, elles s’abandonnaient aux caresses et les rendaient aussi, sans réticences comme sans provocations, et je goûtai à loisir leurs lèvres tour à tour… Mais respirer ainsi les effluves poivrés montant de ces corps souples et fermes de jeunes filles serrées contre ma propre chair, lutiner des gorges érigées et des croupes chaudes, en subir les frôlements incessants, me devinrent bien vite intolérables et je manifestai mon désir de passer à des jeux plus… définitifs. J’assistai alors à la paradoxale querelle de trois femmes disputant – courtoisement, d’ailleurs – à qui subirait mon étreinte totale… La cadette revendiquait déjà ma possession, quand son aînée :

« C’est moi qui ai sonné, tout à l’heure ; nous appliquerons la règle. »

Et l’autre de bouder ; mais la plus jeune :

« Il m’appartiendra d’abord ; c’est mon droit : je suis encore mosita (5)… J’ai droit de priorité, le jour où je prends ma décision… »

Ses paroles déchaînèrent l’enthousiasme des deux autres : elles embrassaient à pleine bouche la petite sœur – la vierge, disaient-elles, – qui avait enfin fixé son choix… Puis, s’écartant sur les coussins, elles la laissèrent s’allonger entre mes bras…

Sur le moment même, je pensais exactement que ces trois filles me jouaient une comédie bien réglée. Mais j’étais jeune ; au cours de mon voyage de plus de deux mois, j’avais dû me contenter – plutôt mal que bien – de brefs et peu fréquents contacts avec quelque métisse ou même Indienne, assez peu désirables. J’enlaçai donc mon amoureuse, sans guère me soucier des deux spectatrices restantes.

Dolorès (ai-je dit qu’elle se nommait ainsi ?) venait à l’étreinte de tout son être, de tout son désir… Eh bien ! rendez-vous compte de ma stupéfaction quand je perçus qu’elle était réellement vierge, – quand je sentis le déchirement subit de sa chair intime, – quand j’entendis le léger cri de douleur qu’elle ne put qu’imparfaitement étouffer en un baiser plus sauvage…

Je vous le jure, je ne savais quelle figure faire ; rendez-vous bien compte : en un pays inconnu, dont on parle mal la langue, entrer dans une maison pour s’y désaltérer, tomber sur trois filles exquises qui se disputent vos faveurs, – avec le tacite consentement de leur père, bien plus, – et y déflorer une vierge !…

… Mais bien vite la seconde des sœurs entraînait ma victime un peu chancelante vers un coin plus intime, tandis que l’aînée, prenant sa place à mes côtés, entreprenait, par des attentions variées, de me distraire à son profit de cet incident… L’aînée, satisfaite, fut ensuite remplacée par la cadette, qui, grâce à la vertu de certains vins généreux, obtint aussi son tour… Je vous l’ai dit déjà : j’étais jeune, alors…

… Puis, la nuit étant tout à fait venue, – une nuit chaude et étoilée comme celle-ci, – le père nous servit dans la chambre même le repas, que suivit un café très fort, copieusement arrosé d’aguardiente (6), – sans toutefois prendre part lui-même à nos agapes.

Enfin, après quelques autres heures de caresses, entremêlées de chants et de danses, le sommeil nous enveloppa tous quatre, enlacés sur les coussins…
 

*

 

À l’aube, mon hôte reparut et m’éveilla :

« Voici le jour, Senor ; il faut reprendre votre route… »

Ses filles s’étiraient comme de belles chattes, mais, bien vite, Dolorès, tout contre moi :

« Tu vas à Hermosillo, as-tu dit ?… À l’entrée de la ville, à gauche, s’élève une chapelle ; tu y verras, aux pieds d’une statue de Maria de Magdala, un reliquaire de cristal et d’or ; il contient déjà deux fleurs ; tu l’ouvriras et y déposeras celle-ci… Jure que tu le feras… Je le saurai… »

Je jurai et elle passa à une boutonnière de ma vareuse la rose blanche, maintenant déclose, qu’elle portait dans sa chevelure la nuit précédente…
 
 

 

Les adieux des trois jeunes filles furent touchants puis, au seuil de l’hacienda, comme je me mettais en selle, mon hôte, ayant cillé devant la décoration de ma veste, déboucla rapidement la lanière de cuir où pendait la sacoche de son revolver, l’ajusta autour de ma taille, puis, sortant l’arme de sa gaine, me la mit en main.

« Je vous le prête ; vous en aurez sans doute besoin avant d’arriver à la ville  ; c’est une bonne arme, qui a fait souvent ses preuves ; elle porte à cent cinquante pas…

– Mais je suis armé, déjà…

– Votre petite arme ridicule ne tire pas loin, n’est pas juste ; puis, vous ne l’avez pas immédiatement sous la main.

– Merci mille fois… Mais, pour vous rendre votre bien ?…

– Tous les peones (7) d’Hermosillo connaissent ce revolver ; donnez-le à n’importe lequel d’entre eux en le priant de me le rendre ; il retrouvera vite son maître.

– Merci encore, et adieu.

– Adios, Caballero ; que Maria de Magdala vous ait en sa sainte garde !… »

… Pendant la traversée de la fin du village, je surpris l’expression d’un étonnement profond peinte sur le visage de ceux que je croisais ; tous, remarquant la rose, me saluaient, – ou la saluaient…

Sur la piste, la monotonie du paysage, – herbe rare et cactus étrangement difformes à perte de vue, – me laissa tout loisir pour réfléchir. J’examinai avec soin l’arme si obligeamment offerte : c’était un revolver à barillet de fort calibre, – un engin de guerre presque, – très long de canon, à la crosse incrustée richement de nacre et d’or – une arme de valeur, en vérité et bien en main… Pourquoi diable me l’avait-on confiée ?… Et ce bizarre souhait pour la route ?…

Je ne tardai guère à comprendre : piquant droit à travers le désert au grand galop de sa monture, un cavalier manœuvrait pour me couper la route ; bientôt, son cheval volta sur la piste même et, presque avant qu’il ne fût arrêté, un coup de feu retentit. J’entendis siffler la balle et ressentis soudain un choc douloureux à l’épaule gauche. Je ripostai : l’homme – un métis aux cheveux rouges – lâcha son arme, battit l’air des deux bras et vida les étriers… Je me rendis compte tout d’abord que j’avais visé juste – mon agresseur étant mort – puis que sa balle m’avait à peine touché : toute petite blessure en séton, où le projectile n’était point resté… Mon mouchoir fit l’office de pansement provisoire et je continuai plus rapidement ma route.

Arrivé à Hermosillo, je trouvai sans peine la chapelle, la statue et le reliquaire ; je déposai dans ce dernier la rose blanche près des deux squelettes de ses sœurs. Puis je passai chez un docteur : paroles rassurantes, pansement, quinine. Devant la posada (8), dans un groupe de peones accroupis en tas, je choisis celui qui me semblait le moins abruti et, lui montrant le revolver, lui demandai s’il en connaissait le propriétaire :

« Senor, –  s’écria-t-il, – si vous portez cette arme, c’est que la troisième rose blanche a rejoint les deux autres, dans le reliquaire… Mais vous avez tiré !… Alors, comme je vous vois ici vivant, c’est aussi qu’El Ruffo est mort !… »

Tout le monde semblait donc au courant, dans la région… Pressant le peone de questions, j’obtins enfin la clef de l’énigme : mon hôte avait été autrefois le chef farouche d’une bande de ces guerilleros (9) qui donnèrent naguère tant de fil à retordre à nos troupes, le long de la frontière du Texas, en avant d’El Paso. Assagi et marié par la suite, il demeurait veuf avec ses trois filles, dont il tolérait toutes les fantaisies. El Ruffo – un métis à demi bandit – convoitait la plus jeune et avait juré d’abattre quiconque la toucherait… Quant à Dolorès, si je restais un jour encore à Hermosillo, je la reverrais à la chapelle : elle y viendrait pour sa « purification… »

– Sa « purification ?… » Qu’est-ce donc ?

– Quand une fille de l’ancienne race – de sang espagnol – a commis sa première faute, elle vient, au plus tôt, se confesser au padre et recevoir la Sainte Communion… »

Je demeurai pantois devant les conséquences curieuses de ce mélange de religion fanatique et de sang trop chaud…

… Mais pendant cette conversation un malaise m’avait peu à peu envahi : une froideur mortelle, descendant de mon épaule, semblait s’emparer de tout mon corps ; je chancelai soudain… Le peone me soutint, tâta mes mains glacées, regarda sous mes paupières :

« La balle d’El Ruffo devait être empoisonnée… À l’aide, amigos… Portez le Senor à sa chambre… Je vais chercher Dolorès ; elle sait le remède et peut le sauver… »

… Je ne repris connaissance que le lendemain seulement ; Dolorès, penchée sur ma couche, me faisait ingurgiter je ne sais quelle tisane de plantes… Et, bien vite, je recommençai à vivre…

D’abord sceptique, j’interrogeai ma novia (10) : une balle empoisonnée, quelle plaisanterie ! J’avais pris les fièvres, sans doute, dans nos mines… Mais elle :

« Ne ris pas, amigo mio, il suffit de rayer au couteau la balle d’une cartouche et de la tremper dans le suc d’une certaine variété de cactus : la sève épaisse se dépose dans les rainures et cette balle devient alors presque sûrement mortelle… Heureusement, celle tirée par El Ruffo n’a pas séjourné dans ton corps : entrée et sortie toute chaude, elle n’a déposé que très peu de ce poison, dont nous connaissons l’antidote ; sans cela…

– Je serais mort ?…

– Oui… je serais venue trop tard…

– Ainsi, tu m’as sauvé…

– Et, dans quelques heures, tu pourras partir…

– Partir !… Oh ! Pas aujourd’hui !… »

Que vous dirai-je de plus ?… Mes forces m’étant aussi subitement revenues qu’elles m’avaient abandonné, nous passâmes, Dolorès et moi, une dernière nuit de volupté ardente. Pourtant, le lendemain, je montai dans le railway qui devait me ramener aux États – me déprenant vraiment avec tristesse des bras de cette si sincère amante… que je n’ai, d’ailleurs, jamais revue.

… Depuis, quand je rêve, par une nuit chaude comme celle-ci, toute chargée d’effluves de femmes et de fleurs, je me rappelle le reliquaire d’or où – au fond du Mexique farouche, aux pieds de la bonne Pécheresse à qui Jésus de Nazareth pardonna naguère – reposent peut-être encore les hommages de virginité des trois sœurs que j’ai connues là-bas, et, surtout, la rose blanche de Dolorès, que j’y déposai moi-même, au péril de ma vie. »
 

Démar Naudal.
 
 

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(1) Les États-Unis d’Amérique du Nord..
 

(2) Cour intérieure.
 

(3) Large chapeau mexicain, à coiffe conique.
 

(4) Étrangers (avec une nuance de mépris).
 

(5) Exactement : pucelle.
 

(6) Eau-de-vie.
 

(7) Paysans et aussi domestiques.
 

(8) Auberge.
 

(9) Troupes irrégulières mexico-texiennes, qui s’opposèrent sauvagement à l’annexion du Texas par les États-Unis ; ces bandes vivaient sur le pays, aussi redoutées des populations que de leurs adversaires officiels.
 

(10) Exactement : fiancée ; pris ici pour : amie.
 
 

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(« Démar Naudal » [René Daumal ?], in Marianne, l’hebdomadaire de l’élite intellectuelle française et étrangère, neuvième année, n° 382, mercredi 14 février 1940)