Quand le fermier Jean Beaumaire perdit sa femme, la rumeur publique l’accusa de l’avoir assassinée de connivence avec sa servante, une fille de rien…

En effet, les circonstances de cette mort inattendue n’étaient rien moins que mystérieuses ; on avait découvert le cadavre de la jeune fermière dans le poulailler, la gorge tailladée de coups de rasoir ; et bien que la justice eût admis l’hypothèse du suicide et mis hors de cause Jean Beaumaire et sa servante, les paysans n’en continuaient pas moins à les considérer comme coupables.

Lorsqu’ils passaient sur la route pour se rendre aux champs, de loin, les gamins impitoyables leur jetaient ce mot cruel :

« Assassins ! »

Mais c’est surtout à Marine, la servante, qu’étaient destinés les quolibets et les insultes ; les commères féroces et fortes en gueule lui montraient le poing.

« Eh ! va donc, carnage ! »

La fille ne répliquait pas, mais dans son regard sournois brillait une flamme de colère.

Ah ! si elle avait pu ! comme elle les aurait étranglées avec joie, ces femelles qui l’accablaient de malédictions et de mots blessants.

Pourtant, elle passait, en apparence indifférente, en haussant les épaules, mais avec, au cœur, le désir de la vengeance et la fureur contenue d’une rage impuissante.

On l’avait, d’ailleurs, toujours détestée au village. Le fermier Beaumaire l’avait, un jour de marché, ramenée d’Elbeuf et installée au foyer domestique en qualité de servante ; mais, de travail, la Marine en faisait peu, elle ne sortait guère de la maison et la fermière était réduite à faire, elle-même, les besognes les plus grossières et les moins propres.

Toujours mise avec une élégance prétentieuse, la jeune fille paraissait être plutôt la maîtresse que la domestique ; et le village, tout entier, se gaussait à plaisir.

L’union semblait ne plus régner dans le ménage Beaumaire, le mari devenait brutal et querelleur, la femme triste et sombre ; bien souvent on l’avait surprise en train de pleurer, la tête enfouie dans sa devantière.

Seule, au milieu de cet intérieur désolé, la Marine semblait vivre à son aise, elle s’absentait des heures entières sans que jamais Beaumaire lui en fît un reproche.

La fermière devenait de plus en plus taciturne ; elle était changée à ce point que les métayers d’alentour qui passaient devant la ferme et jetaient un coup d’œil dans la cour, avaient peine à reconnaître, dans ce squelette vivant, l’accorte et aimable jeune femme qu’ils avaient connue.

De ce changement subit, chacun connaissait la cause, et si l’on méprisait fort l’homme assez oublieux de ses devoirs pour introduire l’adultère dans son foyer, on exécrait cette fille dont l’impudence et le cynisme révoltaient les plus indifférents et les moins vertueux.

Le curé avait conseillé à la femme Beaumaire de retourner chez son père, mais elle avait repoussé cette solution, à cause de l’enfant.

En effet, elle avait un bébé de quelques mois, lequel était toute sa consolation, tout son espoir, sa seule raison de souffrir.
 

*

 

Chacun savait cela dans la commune, et, c’est pourquoi, quand on découvrit le cadavre de Céline Beaumaire, personne ne s’arrêta, un instant, à l’hypothèse d’un suicide ; il y avait, évidemment, crime, et le nom des coupables était sur toutes les lèvres.
 

*

 

Quand le parquet eut rendu l’ordonnance de non-lieu, Beaumaire et la Marine reparurent au village ; ce fut une indignation générale. Il fut convenu que les honnêtes gens de l’endroit cesseraient tout commerce avec eux.

Aussi, rien n’étant plus tenace que les haines de la campagne, à partir de ce jour, ces deux êtres vécurent absolument en dehors de la vie locale ; ils auraient été dépourvus de tout que personne ne se fût avisé de leur porter secours.

Ils avaient en conséquence voué une haine pareille à ceux-là qui les avaient cloués au pilori de l’infamie.

La Marine, sans que Beaumaire osât protester, s’en vengeait sur l’innocent bébé, que leur avait laissé la défunte ; elle le privait de soins, le laissait crier à son gré et ne lui donnait de nourriture que ce qu’il fallait pour ne pas le laisser mourir de faim.

Ils avaient relégué le berceau de l’enfant dans un coin de la chambre, et jamais la nuit, ni Beaumaire ni sa servante ne prenaient la peine de se lever pour s’enquérir de l’état du petit et lui donner les soins que réclamait son jeune âge.

… Une nuit, le fermier fut réveillé en sursaut ; il lui semblait entendre crier l’osier du berceau, comme si une main vigilante l’eût balancé pour endormir l’enfant.

Il prêta l’oreille ; une voix douce et chantante, mais lointaine et à peine perceptible, murmurait, comme pour caresser le sommeil du bébé :
 

Il était un petit navire

Il était un petit navire

Qui n’avait ja ja jamais navigué

Qui n’avait ja ja jamais navigué.
 

De plus en plus intrigué, Beaumaire s’était redressé.

D’où venait cette voix dont les accents ne lui étaient point inconnus ?

La servante reposait à ses côtés d’un sommeil profond ; alors, qui donc chantait à cette heure dans la chambre, au chevet du petit ?

Il écarta les rideaux du lit et jeta un regard dans la pièce ; il ne put retenir un cri de stupeur et d’effroi.

Il venait de reconnaître, penchée avidement sur le berceau, comme pour épier le sommeil du bébé, sa femme, la défunte, qui glissait vers lui, à ce moment, un regard de reproche.

Au cri poussé par son amant, la Marine s’était éveillée, et, comme lui, cherchait à comprendre ; l’aspect de son ancienne maîtresse veillant sur l’enfant lui fit pousser à son tour un cri de terreur.

Ils s’étaient tous les deux blottis l’un contre l’autre, dans une attitude de protection mutuelle, les cheveux hérissés, les pupilles dilatées par l’effroi, le visage ruisselant d’une sueur froide, le corps secoué d’un frisson d’épouvante.

Sans paraître les apercevoir, à présent, la morte continuait son manège, faisant gémir l’osier du berceau sous sa main transparente, puis reprenant la chanson qu’elle terminait avec des modulations sépulcrales pour la recommencer de nouveau.

L’enfant, lui, ne criait plus ; il paraissait dormir d’un sommeil paisible. Jusqu’au jour il en fut ainsi ; dans le premier rayon de soleil s’évanouit la vision.

Les misérables, la clarté rutilante du soleil revenue, reprirent possession d’eux-mêmes ; ils crurent avoir rêvé, et s’amusèrent de leurs folles terreurs de la nuit.

Pourtant, quand vint le crépuscule du soir, leur assurance les abandonna ; ils n’osaient plus sortir dans la cour de la ferme de peur d’y rencontrer la défunte, avec ses yeux ternes et son corps transparent.

Le soir, quand vint l’heure du repos, ils ne se couchèrent qu’en tremblant, et n’osèrent point éteindre la chandelle, redoutant l’ombre mystérieuse de la nuit, complice des spectres.

Néanmoins, vers minuit, ils s’endormirent épuisés.

Leur repos fut de courte durée ; la chanson les réveilla :
 

Il était un petit navire

Il était un petit navire

Qui n’avait ja ja jamais navigué

Qui n’avait ja ja jamais navigué.
 

Ils plongèrent dans la chambre un regard terrifié.

L’enfant suçait la vie sur le sein de la morte !
 
 

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(Jean de Kerlecq, « Contes et nouvelles, » in Le Progrès de la Côte-d’Or, journal républicain quotidien, quarante-deuxième année, n° 158, mardi 7 juin 1910 ; ce conte, sous une forme et dans un cadre entièrement remaniés, a été repris dans le recueil Contes à faire frémir, histoires d’épouvante à la manière d’Edgar Poe, Paris : France-Édition [1924], sous le titre : « L’Ombre de la morte. » Käthe Kollwitz, « Frau mit totem Kind » [Mère avec son enfant mort], eau-forte, pointe sèche, émeri et vernis, 1903)