Herr Doktor Groll possédait un chien et une solide philosophie.

Avant la guerre, Groll enseignait la sagesse à l’Université de Bonn. Son chien s’appelait Thor.

« La guerre, disait Groll, est la condition naturelle de tout ce qui respire. Si les hommes étaient intelligents, ils ne songeraient qu’à asseoir leur domination sur le monde. Les blancs extermineraient toutes les races inférieures. Puis ils se mangeraient entre eux, selon la morale des crabes et des scorpions. La nation la plus vigoureuse, la plus prolifique, la plus civilisée asservirait les autres. Alors, riche à l’excès, délivrée des soucis matériels, maîtresse du temps, de l’air et de l’espace, cette nation ne connaîtrait plus d’obstacles à son développement. Elle travaillerait sans entraves à la solution des plus ardus problèmes, tels que la conquête de l’immortalité, la destruction de la bêtise, la culture artificielle du génie ! »

Dans ses rêves, Groll entrevoyait une cité future où l’on ne connaîtrait plus ni la nuit, ni la faim, ni le froid, ni incommodités d’aucune sorte, et où tout le monde, mêmes les balayeurs de rue, aurait des diplômes et du talent.

Quand vint la guerre, la vraie guerre, celle qui n’est point dans les livres, Groll rejoignit son régiment sans hésiter, car il était Reserve-Offizier, et il savait que l’individu n’est rien et se doit tout entier à sa famille, à sa race, à son espèce.

Groll se mit à la tête de sa troupe, et il marcha vers Liège. Il était suivi de son chien.

Et la route était belle et les soldats chantaient. Leurs bottes frappaient la terre en cadence. Dès qu’ils furent en pays ennemi, ils incendièrent un village.

Dans le village en feu, ils fusillèrent le bourgmestre, le secrétaire communal, le brasseur, le curé et le maréchal-ferrant. Puis ils tuèrent la femme du boulanger, parce qu’elle était jolie ; et ils pendirent une petite fille. Groll admira l’instinct de ses hommes. Sans avoir étudié, ils connaissaient, comprenaient et appliquaient les admirables lois de la nature !

« C’est bien ainsi, dit-il, qu’agissent les héros. L’humain plus qu’humain doit bannir à jamais la pitié de son âme. La charité chrétienne a été, jusqu’ici, la source empoisonnée de toutes nos erreurs et de toutes nos faiblesses. »

Mais, à la sortie du village, Thor, le chien, eut un caprice. Il tomba en arrêt devant le cadavre d’une paysanne qui tenait le corps d’un nouveau-né dans ses bras. Thor tendait son museau vers le ciel. Et, soit qu’il eût mal aux yeux (à cause des fumées de l’incendie), soit qu’il fût réellement triste, il pleura.

Tout de suite, Groll devint blême de colère. Il chassa Thor à coups de cravache. Après, il se tourna vers ses soldats et il commanda d’une voix terrible :

« En avant ! »

Les soldats reprirent leur marche. La route était belle. Leurs bottes frappaient la terre en cadence. Thor n’eut d’autre ressource que de se mettre à la queue de la colonne.

Au tournant du chemin, Groll l’aperçut.

« Chassez-le ! ordonna-t-il, je ne veux plus le voir. »

Mais les fantassins eurent beau lui jeter des pierres, le chien ne voulut jamais les quitter. Il se mit hors de portée, voilà tout.

« C’est bon, grogna Groll, vous ne lui donnerez pas à manger. Nous verrons bien ce que son cœur sensible lui dictera quand il n’aura plus rien dans le ventre. »

Après de longues étapes, le bataillon de Groll déboucha dans la plaine brabançonne. Un jour, il fut attaqué à l’improviste, juste à la sortie d’un petit bois. La Camarde photographia la troupe sur un film de mitrailleuse ! Les balles arrivaient invisibles, bourdonnantes et drues : un vrai rideau d’abeilles pressées de regagner leur ruche. Groll en reçut une en pleine poitrine. Il tomba. Ses soldats s’enfuirent, et Groll resta seul, couché sur le gazon.

Il voulut se lever. C’était impossible. Il comprit qu’il allait passer la nuit là, abandonné de tous et sans secours…

En ce moment, une chaude caresse mouilla son visage. Groll ouvrit les yeux. C’était Thor, qui était venu le rejoindre. Mais un Thor hideux, méconnaissable, couvert de fange et de bave. La bête semblait être retournée à l’état sauvage. Elle avait l’échine oblique, une haleine de loup et des yeux rouges.

Groll chassa Thor à coups de poing. Thor gémit et s’éloigna.

Mais, au bout de quelques instants, le chien fit une deuxième tentative. Il s’approcha de nouveau la gueule haletante, les crocs découverts. Alors, Groll eut très peur. Il prit son browning et tira. Thor, blessé au ventre, s’enfuit.

Cependant, ce brusque effort fut fatal à Groll. Quelque chose se rompit dans sa poitrine. Il cracha un flot de sang et il mourut, le nez dans sa vomissure…

Thor, qui l’observait de loin, fut content de le voir enfin immobile. Il revint en rampant et il posa sa tête sur la main de l’homme. Et, sentant que cette main ne le frappait plus, il tressaillit de joie. Il resta un moment ainsi, inondé d’un inexprimable bonheur. Puis il osa poser sa patte sur le bras de son maître. Le bras ne bougea point. Le chien aussitôt oublia ses souffrances.

Il huma le vent du soir et regarda le soleil descendre derrière les arbres. Le ciel devint rose, puis vermeil, puis violet et il se peupla de lumières sans nombre. Le chant des grillons vibra sous l’herbe épaisse. Thor mourut à son tour, les yeux remplis d’étoiles !

Mais, le lendemain, les soldats de Groll revinrent. Ils jetèrent le corps de Thor en pâture aux corbeaux et mirent Groll dans une fosse. Et, sur cette fosse, ils plantèrent une croix. Car c’étaient des hommes, après tout, et ils ne voulaient pas désespérer.
 
 

 

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(Horace van Offel, « Les Contes de l’Excelsior, » in L’Excelsior, neuvième année, n° 2743, lundi 20 mai 1918)