L’ÉCORCHÉ VIVANT

 

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Je n’y croyais pas. Je n’y voulais point croire. Proposer à mon rédacteur en chef d’aller vérifier le fait, étudier le phénomène, c’était m’exposer à obtenir un éclat de rire pour toute réponse. Pour ma part, je doute de tout, mais je ne nie rien. Donc, sans rien dire, à l’insu de mes meilleurs amis, auxquels je n’aurais pu cacher le but de mon voyage, je m’élançai vers le chemin de fer du Nord. Ceci se passait dimanche soir et lundi, à six heures du matin, je faisais mon entrée dans la ville de Londres.

Je courus aussitôt chez l’ami qui m’avait écrit, et qui, soit dit en passant, est un des plus agréables rédacteurs du Pall Mail Gazette. Il sourit en me voyant entrer.

« Je savais bien que vous viendriez.

– Mais, demandai-je en hésitant, est-ce vrai ?

– Aussi vrai que possible.

– Et je pourrai le voir ?

– Ce soir même, à Trinity-Square, vous savez, auprès de la Tour, à Blue-Bells Tavern

– C’est inouï, murmurai-je.

– Mon cher ami, rien n’est impossible ; ce que vous verrez, si excentrique que cela puisse vous paraître, a sa logique et ses causes : il n’y a pas de miracles, il n’y a que des accidents… »

Et, coupant court à toute dissertation, nous nous mîmes à table. La journée passa tant bien que mal. Il n’y avait pas trop de brouillard. Nous dinâmes admirablement au Wellington (ceci n’est pas une réclame !) et, vers huit heures, nous sautâmes dans un cab en criant Trinity-Square.

La taverne des Blue-Bells (des clochettes bleues) se trouve à l’angle d’une rue dont le nom vous importe peu : c’est une sorte de bouge, d’ordinaire aussi mal peuplé que possible ; mais ce soir-là, c’était une affluence inusitée de gentlemen des plus sévèrement habillés. On se pressait à la porte, notamment autour d’une grande affiche ainsi conçue :
 

INOUÏ ! UNIQUE ! GREAT ATTRACTION !

À neuf heures

L’honorable Li-Miao-Sing

Se dépouillera devant la respectable assistance

De sa peau

Venez voir

L’homme sans peau, mais vivant !

 

Mon ami, en sa qualité de journaliste, jouissait de quelque influence : nous entrâmes par une porte dérobée et, un instant après, nous étions assis à une table, tout près du stage.

La taverne des Blue-Bells sacrifie aux deux muses Euterpe et Terpsichore : après une gigue accentuée, dansée par un de ces comiques à tout faire comme seule en possède l’Angleterre, nous entendîmes, sans les écouter, les éternelles chansons On the Sands et Rosalie, the Prairie Flower. Mais, il faut l’avouer, nul ne prêtait attention à ces artistes de bonne volonté ; et, comme neuf heures venaient de sonner, les pintes ruolzées commencèrent à exécuter sur le bois des tables des sarabandes effrénées. Des murmures s’élevèrent, si bien que chanteurs et danseurs se retirèrent prudemment et que le manager s’écria :

« Ladies and gentlemen, l’écorché va avoir l’honneur de se présenter devant vous. »

Il se fit un profond silence ; c’eût été le cas de répéter, eu égard au quartier mal famé de Wapping, l’aphorisme sacramentel : on aurait entendu voler un mouchoir.

Quant à moi, je me demandais de quelle atroce mystification nous allions être victimes. Tout à coup, la porte de la scène s’ouvrit, et sur un coup de gong, un homme entra. C’était Li-Miao-Sing. Costume chinois, rien d’extraordinaire à première vue : seulement la peau très jaune et quelque peu ridée. Il était vêtu d’une large robe ; la tête était rasée et une longue mèche de cheveux roulait de son crâne à ses talons. Ses yeux étaient cerclés d’une teinte plus bistrée encore que le reste du visage. Le Chinois s’inclina légèrement. L’orchestre entama une sorte de marche baroque que je veux bien croire chinoise, en raison de son atrocité anti-mélodique. L’homme se plaça sur le devant de la scène. Il ôta gravement sa robe et resta nu jusqu’à la ceinture.

Alors se passa une scène horrible, extravagante, telle que jamais Baudelaire n’en a rêvé.

Le Chinois porta les mains à son crâne : il me sembla qu’il détachait quelque chose, comme un fil. La peau s’écarta ; je vis une ligne rouge former scission. Puis, de ses doigts, l’homme agrandit la séparation : la peau s’éloigna du crâne, puis s’abaissa le long du front en deux parties égale comme un bonnet qui se fût ouvert en deux parties, ou plutôt comme l’enveloppe d’une orange exactement coupée en deux hémisphères. Cette peau descendait toujours, et la couleur rouge s’accentuait. En un instant, cette peau fut ouverte jusqu’aux épaules. C’était horrible. Nous avions devant les yeux une tête d’écorché, avec sa teinte sanguinolente avec les muscles blanchâtres et rosés, avec l’orbiculaire des paupières de nuance pourpre.

Bientôt les épaules se découvrirent, la peau se soulevant comme un vêtement ; on comptait, comme sur un cadavre d’amphithéâtre, le biceps, le long suspinateur, le sterno-huméral. Tout le reste était à nu. Que dis-je ? sans peau, écorché comme par le scalpel. Les bras étaient sortis de la peau comme d’une gaine. Tableau fantastique ! Il y avait des cris dans la salle. Les hommes étaient pâles. Il semblait que le Chinois sourît de ses lèvres d’un rose humide. Cauchemar impossible à décrire. La peau étant rejetée en arrière, l’homme se tint immobile pendant un instant. Puis, il leva les bras et les mit sur sa tête. On vit dans tout ce buste les muscles remuer comme les cordes d’un échafaudage. Il semblait que tout cela roulât sur une poulie, se raccourcissant ou s’allongeant. Il prit plusieurs poses : c’était un déplacement de chairs rouges qui faisait frissonner… Je fermai les yeux.

Mais un tonnerre d’applaudissements me réveilla de cet état de dégoût. Je regardai ; l’homme avait disparu.

– Eh bien ? me demanda mon ami, qui, en véritable Anglais, n’avait pas un seul instant perdu son flegme.

– Je n’y comprends rien, mais c’est horrible.

– Voulez-vous parler au Chinois ? »

J’avoue que j’hésitai un instant ; mais, surmontant rapidement ce premier mouvement :

« Allons, » lui dis-je.

Nous nous levâmes, et, entrant dans le Wine Room ou pièce réservée, nous frappâmes à la porte intérieure. Quelqu’un vint ouvrir et répondit à mon compagnon :

« Attendez ! l’homme remet sa peau. »

Cinq minutes après, nous étions introduits. Le Chinois était étendu sur un lit de ouate ; ses yeux étaient fermés, il semblait souffrir.

« Voici des gentlemen qui désirent vous parler, » dit le manager.

Le Chinois regarda et dit :

« Attendez un instant. Cela cuit encore ! »

Tout ceci fut dit en anglais, mais je parle suffisamment la langue pour n’avoir perdu aucun détail.

Le Chinois ne se fit pas prier pour nous raconter son histoire, et, sur les instances de mon ami, il se décida à donner les explications que nous réclamions. Seulement, il nous pria de nous approcher, afin que le manager n’entendît point, défense lui ayant été faite de révéler son secret.

Li-Miao-Sing est chinois ; il se trouvait il y a cinq ans dans l’armée insurrectionnelle des Taï-Pings, « mais, nous avoua-t-il, le diable me tenta et je fis un vilain métier : je fus envoyé comme espion dans le camp des Fils-du-Ciel et je trahis mes frères. Les Taï-Pings, ayant remarqué mon absence prolongée, jurèrent par Hang-Sew-Tseven (c’est le fondateur de leur secte) de se venger du parjure.

Huit jours après j’étais pris. La vengeance des Taï-Pings fut atroce. Ils me condamnèrent à être tailladé en dix mille morceaux. Quelle torture ! Je fus attaché à un poteau, et le bourreau, à l’aide d’un couteau aigu et affilé comme un rasoir, m’arracha par lambeaux toute la peau du corps. Ce qui se passa, je ne le sais. C’était une affreuse douleur ; il me semblait que j’étais plongé dans un bain d’huile bouillante. Je perdis connaissance. Quand je revins à moi, étonné d’être encore vivant et éprouvant d’atroces souffrances, j’étais étendu sur une sorte de tamis imbibé d’huile, et un homme était auprès de moi. Il me raconta que les Chinois avaient surpris les Taï-Pings pendant le supplice, que j’avais été détaché, puis abandonné comme mort. Seules mes jambes avaient échappé à l’horrible couteau. L’homme qui me parlait était médecin ; combien de temps me soigna-t-il, je ne saurais le dire, tant je souffrais. Seulement, au bout de trois mois, il s’était formé sur mon pauvre corps une sorte de pellicule transparente, laissant apparaître toutes les teintes des muscles.

J’étais sauvé, mais le moindre mouvement m’arrachait des cris déchirants. Le médecin paraissait méditer un projet. Il attendit quelque temps afin de voir si la pellicule s’épaissirait ; elle restait toujours transparente et se déchirait au moindre contact. Alors, il imagina de me fabriquer une sorte de peau factice, assez malléable pour que je pusse l’endosser comme un vêtement. Je souffris d’abord beaucoup, puis peu à peu je m’y habituai. Tous les matins, je devais tenir dans l’huile, pendant une heure, cet étrange vêtement.

Cette peau, admirablement travaillée d’ailleurs, prit si bien la forme de mon corps, qu’à part sa couleur et quelques plis, elle joua admirablement la peau humaine. Vous devinez le reste. Le médecin me proposa d’exploiter cet incroyable phénomène.

J’étais misérable ; j’acceptai. Nous parcourûmes ainsi l’Asie, et nous venons d’arriver en Europe. Lorsque j’ôte cette peau, je souffre atrocement, car ma véritable peau est si mince, que la seule impression de l’air me torture. Mais que voulez-vous ? À chacun sa destinée. »
 

*

 

Voilà ce que j’ai vu. Voilà ce que j’ai entendu. L’écorché vivant a déjà reçu des propositions de Paris, mais je doute qu’on autorise son exhibition. Nos nerfs sont trop sensibles, et, à dire vrai, l’ayant vu une fois, j’oserais à peine le revoir.
 

JOÉ TRÉZEL

 
 

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(Joé Trézel [pseudonyme de Jules Lermina], in Le Gaulois, deuxième année, n° 285, vendredi 16 avril 1869 ; repris dans Le Petit Journal quotidien, septième année, n° 2298, samedi 17 avril 1869 ; dans le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, vingt-cinquième année, n° 5862, samedi 17 avril 1869 ; dans La Petite Presse, journal quotidien, quatrième année, n° 1095, dimanche 18 avril 1869 ; dans Le Voleur, quarante-deuxième année, n° 651, samedi 24 avril 1869 ; dans La Gironde, dix-septième année, n° 6435, mardi 27 avril 1869 ; « Nouvelles diverses, » dans le Journal de St-Quentin et de l’Aisne, cinquantième année, n° 3570, vendredi 30 avril 1869 ; un extrait en figure également également dans la Nouvelle Encyclopédie nationale par Maurice Lachâtre, 1870. Ce texte a été repris dans la revue Le Visage Vert n° 16 [juin 2009], suivi d’un article de Jérôme Solal, « Lermina et le supplice chinois aux dix mille morceaux. » Étude anatomique de Jacques Gautier d’Agoty pour Anatomie de la tête, en tableaux imprimés, de Duverney, 1748)

 
 
 

 

Paris, le 30 mai.

 

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L’HOMME QUI ÔTE SA PEAU…

EN PUBLIC !!!…

 

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Les feuilles politiques et littéraires se sont occupées, il y a trois mois, d’après un récit emprunté au Gaulois, d’un spectacle qui attirait la foule à Londres,

Et que probablement l’autorité n’aurait pas voulu permettre à Paris.

Dans la capitale de l’Angleterre, l’affiche se produisait ainsi qu’il suit :
 

Inouï ! unique, great attraction !

À neuf heures précises,

L’honorable Si-Miaou-Sing,

devant la respectable assistance,

SE DÉPOUILLERA DE SA PEAU…

Venez tous voir…

L’HOMME SANS PEAU !… VIVANT.

 

Quand la représentation commençait – quand la toile se levait, on apercevait Li-Miaou-Sing, vêtu en Chinois…

Le Chinois saluait tandis que l’orchestre jouait un air avec accompagnement obligé de clochettes.

Quand la symphonie baroque était terminée, le Chinois ôtait sa robe et se mettait tout nu jusqu’à la ceinture…

Ici, je dois laisser la parole au correspondant du Gaulois qui avait payé sa place à cette singulière exhibition…
 

*

 

« Le Chinois porta, dit-il, les mains à son crâne : il me sembla qu’il détachait quelque chose, comme un fil !!!…

La peau s’écarta ; je vis une ligne rouge former scission. Puis, de ses doigts, l’homme agrandit la séparation : la peau s’éloigna du crâne, puis s’abaissa le long du front en deux parties égales, comme un bonnet qui se fût ouvert en deux parties… ou plutôt comme l’enveloppe d’une orange, exactement coupée en deux hémisphères…

Cette peau descendait toujours, et la couleur rouge s’accentuait. En un instant, cette peau fut ouverte jusqu’aux épaules. C’était horrible. Nous avions devant les yeux une tête d’écorché, avec sa teinte sanguinolente, avec les muscles blanchâtres et rosés, avec l’orbiculaire des paupières de nuance pourpre !…

Bientôt les épaules se découvrirent, la peau se soulevant comme un vêtement ; on comptait, comme sur un cadavre d’amphithéâtre, le biceps, le long suspinateur, le sterno-huméral. Tout le reste était à nu. Que dis-je ? sans peau, écorché comme par le scalpel. Les bras étaient sortis de la peau comme d’une gaine !…

Tableau fantastique ! Il y avait des cris dans la salle. Les hommes étaient pâles. Il semblait que le Chinois sourît de ses lèvres d’un rose humide. Cauchemar impossible à décrire ! La peau étant rejetée en arrière, l’homme se tint immobile pendant un instant. Puis il leva les bras et les mit sur sa tête. On vit dans tout ce buste les muscles remuer comme les cordes d’un échafaudage. Il semblait que tout cela roulât sur une poulie, se raccourcissant ou s’allongeant. Il prit plusieurs poses : c’était un déplacement de chairs rouges qui faisait frissonner… Je fermai les yeux.

Mais un tonnerre d’applaudissements me réveilla de cet état de dégoût. Je regardai ; l’homme avait disparu. »
 

*

 

La prétendue histoire de la vie antérieure du Chinois écorché peut se dire en deux mots…

Il avait, dans les dernières guerres de Chine, trahi ses frères au profit des Fils-du-Ciel, leurs ennemis.

Tombé dans leurs mains, il avait été condamné à périr par l’écorchement.

Il perdit connaissance, tandis que le bourreau lui enlevait sa peau avec un rasoir… à ce point qu’on crut ne le devoir écorcher que jusqu’à la ceinture.

Un médecin le soigna, et au bout de trois mois il se forma sur son corps une sorte de pellicule transparente et qui laissait voir son corps dans tout son mécanisme intérieur.

Cette pellicule ne s’épaissit pas avec le temps, mais, au contraire, se déchirait au moindre contact.

« Alors, dit le Chinois quand il consent à raconter son histoire, le médecin charitable imagina de me fabriquer une sorte de peau factice, assez malléable pour que je pusse l’endosser comme un vêtement. Je souffris d’abord beaucoup, puis peu à peu je m’y habituai. Tous les matins, je devais tenir dans l’huile, pendant une heure, cet étrange vêtement. Cette peau, admirablement travaillée d’ailleurs, prit si bien la forme de mon corps, qu’à part sa couleur et quelques plis, elle joua admirablement la peau humaine. Vous devinez le reste. Le médecin me proposa d’exploiter cet incroyable phénomène. J’étais misérable ; j’acceptai. Nous parcourûmes ainsi l’Asie, et nous venons d’arriver en Europe.

Lorsque j’ôte cette peau, je souffre atrocement, car ma véritable peau est… si mince… que la seule impression de l’air me torture… Mais, que voulez-vous ?… À chacun sa destinée… »
 

*

 

Voilà bien, en abrégé, la narration publiée par M. Joé Trézel, dans un numéro du Gaulois d’avril dernier.

J’ai une foi absolue dans la bonne foi de mon confrère…

Mais je crois que le Chinois, avec sa longue robe parsemée de dessins de plateau à thé, – avec sa tête rasée d’où s’échappait une mèche solitaire qui allait jusqu’au sol… – avec son visage bistré… a abusé de sa confiance.

On m’a assuré que le fait était médicalement impossible.

J’avais lu, comme tout le monde, en m’y intéressant très fort, ce récit du drame de Si-Miaou-Sing,

Et j’y croyais… aimant mieux croire… que d’y aller voir,

Quand je reçus, il y a un mois, la lettre suivante d’un médecin de Paris :
 

À monsieur Timothée Trimm.

 

Monsieur,
 

Voulez-vous me permettre quelques réflexions, au sujet de l’article :
 

L’ÉCORCHÉ VIVANT

 

Sans nier la possibilité du fait, n’y a-t-il pas lieu de penser que les spectateurs de Londres, comme tant d’autres, aient pu être les dupes d’un rusé mystificateur ?

Je hasarde l’explication suivante. Je ne parle pas de cette mèche de la nuque aux talons qui, ici, ne peut être qu’artificielle.

Ce qui me frappe d’abord, c’est ce sourire du patient qui souffre atrocement quand il enlève sa peau artificielle.

Admettons que je veuille faire concurrence à Si-Miaou-Sing : Sans recourir aux plus habiles, il ne manque pas de peintres qui, pour quelques francs, me peindront biceps, long suspinateur, sterno-humeral, après l’orbiculaire pourpre, etc., le tout avec vernis, et imité au point d’en imposer de loin à un anatomiste même.

La peau artificielle est en caoutchouc sans doute ; le farceur (si farceur il y a) a dû la faire faire en jaune et ridée.

Dans le drame, Sing perd connaissance (on la perdrait à moins !). Or, remarquons comme le médecin arrive à propos pour lui faire confectionner une nouvelle peau si artistement travaillée ! et ce conseil atroce chez un disciple d’Hippocrate de se montrer dans les foires et théâtres, malgré des souffrances inouïes à chaque exhibition !

Je ne parle pas des dépenses un peu élevées de la peau dans un bain d’huile, chaque matin ; les spectateurs, dirait-on, sont là pour les payer.

En raison des fonctions de la peau, reconnues d’une si haute importance par tout médecin physiologiste, j’ai peine à comprendre la vie persistant chez un écorché avec sa mince pellicule, et même la vie, pendant plusieurs heures, après les tortures que Sing aurait endurées.

Veuillez agréer, Monsieur, expression des sentiments les plus distingués.
 

A. SAULNIER,

Docteur-médecin.
 

Cette communication jeta un peu de doute dans mon esprit.

Mon confrère du Gaulois avait pu être trompé. J’écrivis à mon propre médecin et lui demandai une consultation sur le cas en litige, en me gardant bien de lui apprendre que j’allais imprimer sa réponse toute vive.

Voici ce qu’il me répondit :
 

Paris, 21 mai 1869.

 

Mon cher Timothée Trimm,
 

Puisqu’il vous plaît de parler du fameux écorché de Londres, il faut bien que je m’exécute et que, sur votre demande, je vous donne mon avis sur cette absurde plaisanterie, absurde au point de vue scientifique bien entendu, car au point de vue de la spéculation on pourrait soutenir le contraire.

Établissons d’abord les faits, puis nous les discuterons rapidement. À Londres, un Chinois se dépouille chaque soir d’une peau artificielle et se montre écorché de la tête à la ceinture.

Entre nous, il est fort heureux que les scalpels n’aient point écorché le Chinois de la tête aux pieds, la peau artificielle eût coûté plus cher. Mais nous verrons bientôt que l’imposteur qui vit du Chinois a été bien conseillé en limitant de la sorte la prétendue surface écorchée. Il a eu de bonnes raisons pour en agir ainsi.

L’écorché de Londres n’a jamais été écorché ; c’est un Chinois plus ou moins habilement peint ; on a de si bonnes peintures en Chine ; le Chinois en a été quitte pour se faire arracher les poils. En avait-il beaucoup ? les Chinois n’en ont guère.

Un homme ne pourrait survivre à l’horrible mutilation qui consisterait à lui arracher la peau de la tête, de la face, du cou, des bras et du tronc. – Il succomberait pendant l’opération à une hémorragie ou plutôt à la douleur ; et il n’est point de baume, même celui du Samaritain, ce Samaritain fût-il docteur et sénateur tout à la fois, qui pourrait l’arracher à une mort cruelle.

Mais, pour être agréable au médecin anglais qui a pansé les blessures du pauvre Chinois, supposons un instant que la malheureuse victime ait survécu, eh bien, la science établit que le Chinois serait mort quelques heures après une mutilation qui eût supprimé les fonctions de la peau d’emblée sur la moitié du corps.

Foucault a prouvé expérimentalement qu’un chien succombait rapidement lorsqu’on avait recouvert sa peau d’un vernis.

Vous voyez donc bien que l’exploiteur du Chinois a été bien conseillé, et avait de bonnes raisons pour ne peindre sa victime qu’à moitié, et lui laisser la peau intacte de la ceinture aux pieds. Si le pauvre Chinois eût été peint de la tête aux pieds, seulement pendant quelques heures, il est probable qu’il n’eût donné qu’une seule représentation…

Quant à l’illusion, elle ne peut exister que pour des yeux peu exercés et à distance. Pour obtenir le résultat du Chinois, il a suffi de copier fidèlement une planche de nos atlas d’anatomie ou de louer un mannequin anatomique du docteur Auzoux. – Toute l’habileté aura consisté à disposer la vraie peau du Chinois de telle sorte qu’elle pût recevoir la peinture. – Mais n’oubliez pas, mon cher Timothée, qu’à Londres il est une spécialité très lucrative, exercée surtout par les femmes ; on les appelle les émailleuses ; elles sont fort habiles, dit-on, dans l’art de maquiller, de peindre et d’émailler le visage et les épaules de certaines dames du grand et du demi-monde.

Je ne vous dirai rien de la peau artificielle du Chinois ; peu importe son tissu ; ce qu’il faut, c’est que cette enveloppe artificielle n’altère pas la peinture.

Mais rassurez-vous et rassurez vos nombreux lecteurs, le Chinois peint ne souffre pas… et il peut sourire aux curieux.

Concluons : le public est toujours friand de nouveautés et surtout de nouveautés extraordinaires. Vive le Chinois aux dépens des curieux, – je lui souhaite de vivre longtemps pour lui et pour son exploiteur.

Je vous serre les deux mains, et vous prie de garder tout ceci pour vous.
 

A. DUMONTPALLIER
 

*

 

Nous avions depuis longtemps l’écorché en plâtre, montrant les muscles à découvert, et les dessins gravés de Tortebat, Salvage et Gerdy.

Cela est fort intéressant pour les peintres et les sculpteurs qui veulent pouvoir se permettre des coquetteries d’exactitude anatomique… dans leurs tableaux.

Nous n’avons pas encore eu d’écorché vivant…

Il est une plaisanterie qui a cours.

« Vous m’écorchez, dit un client au marchand qui lui fait des prix arbitraires.

– Mme de Pompadour parle parfaitement l’allemand, disait Louis XV au Dauphin.

– Oui, sire, répondit le prince, mais elle écorche furieusement le français. »

Les écorcheurs n’ont pas seulement été les laborieux dépouilleurs de peau des animaux, témoin la bluette suivante qui date du commencement de ce siècle :
 

Un jour Martin, n’ayant d’autre ressource

Que d’écorcher les animaux,

Dont il allait vendre les peaux

Pour garnir tant soit peu sa bourse,

Fit rencontre d’un usurier.

« Ah ! bonjour, dit-il, mon confrère.

– Ton confrère !… ceci me paraît familier,

Répartit l’Harpagon, enflammé de colère ;

Qui te donne le droit de m’appeler ainsi ?

Ton état répond-il à celui que j’exerce ?

Es-tu dans la finance, es-tu dans le commerce ?

Hélas ! répond Martin, ma raison, la voici :

J’ai dit que nous étions confrères, nous le sommes ;

Ce que j’avance n’est pas faux :

Si j’écorche les animaux,

Vous, monsieur, tous les jours vous écorchez les hommes. »
 

*

 

Toutefois, nous n’avons jamais eu d’écorché ôtant en public sa peau factice et se montrant à nu devant une assistance consternée…

Même écorché jusqu’à la ceinture, la chose est invraisemblable.

La peau humaine a une double fonction restrictive et absorbante.

Elle contient des réseaux nerveux et vasculaires.

Nul ne peut se passer de sa peau, un Chinois pas plus qu’un Parisien.

Si jamais Li-Miaou-Sing obtient de M. Piétri, notre préfet de police, l’autorisation d’ôter sa peau factice en public, au théâtre du Châtelet, dans un drame japonais, ou à l’Eldorado, dans une saynette… il se trouvera des malins qui devineront son subterfuge.

Quant à moi, je serai toujours tenté de lui dire, comme la Dorine de Tartuffe :
 

« … Je vous verrais nu du haut jusques en bas…

Que toute votre peau ne me tenterait pas… »

 
 

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(Timothée Trimm [pseudonyme de Léo Lespès], in Le Petit Moniteur universel du soir, n° 150, lundi 31 mai 1869 ; étude anatomique de Jacques Gautier d’Agoty pour Anatomie générale des viscères, 1752)