Avant de soulever le heurtoir de la porte, l’homme en sueur se découvrit et essuya le cuir intérieur de son feutre. Il faisait très chaud, ce matin-là.

Après une hésitation suprême, l’homme se décida, enfin, à laisser retomber le heurtoir sur la cuvette de métal. Une demi-minute s’écoula et le visiteur eut l’impression très nette qu’un témoin l’observait, en silence, du premier étage, à travers les lamelles des persiennes.

« C’est M. Rambert que vous désirez voir ? »

Surpris, l’interpellé tourna la tête. Un vieux, qui poussait une brouette grinçante, s’était arrêté devant la porte close et contemplait le visiteur avec curiosité.

« Est-ce que M. Rambert est absent ? »

Le vieux hocha la tête.

« Absent ou pas, c’est tout comme !

– Que voulez-vous dire ?

– Même s’il est là, M. Rambert ne vous ouvrira pas. Il ne reçoit jamais personne.

– Je suis son frère.

– C’est bien possible ! acquiesça le vieux, poliment.

– Je lui ai écrit, pour lui annoncer ma visite.

– Et il vous a répondu ?

– Non ! Évidemment ! »

Le voyageur, alors, éleva la voix :

« Étienne ? C’est moi, Adrien !… J’arrive de là-bas… Il faut absolument que je te parle !… Ouvre-moi ! »

Une rage subite injectait ses sclérotiques, tandis qu’il tambourinait, des deux poings, contre la porte close, sous le regard narquois du passant.

« Si tu ne m’ouvres pas, Étienne, prends garde ! Tu sais bien que nous avons un compte à régler tous les deux. »

Puis, soudain, le silence.
 

*

 

… Les deux hommes causèrent, tête à tête, devant une bouteille de vin frais.

« Bien sûr, on pourrait chercher longtemps, entre Rhône et Durance, sans trouver quelqu’un d’aussi original que votre frère, déclara le vieux. Il vit tout seul. Il n’a pas de domestique, pas d’ami. Son seul plaisir, c’est de soigner ses vilaines plantes.

– Quelles plantes ?

– Je ne pourrais pas vous dire leurs noms. Des plantes sauvages qu’il fait venir des colonies et qui lui coûtent les yeux de la tête, à ce qu’il paraît. Il a fait construire une serre, derrière sa maison, et il se relève trois fois, chaque nuit, pour aller vérifier la température et, au besoin, recharger la chaudière ! »

Le voyageur répéta, les yeux mi-clos :

« Des plantes grasses… »

Le vieux attendit, durant quelques secondes, puis demanda :

« Vous êtes pour quelque temps, dans le pays ?

– Non. Je repars tout à l’heure.

– Est-ce qu’on vous reverra ?

– Je ne crois pas. Le voyage coûte trop cher.

– Vous habitez loin ?

– Au Mexique ! » répondit le voyageur, dans un souffle.

Un grand pli dur creusait son front bronzé et il faisait rouler, machinalement, entre le pouce et l’index de sa main droite, la dent de requin qu’il gardait, en manière de fétiche, au creux de son gousset.
 

*

 

Ce fut le laitier, six mois plus tard, qui alerta la gendarmerie.

« Je dépose une bouteille pleine, près de la porte, chaque soir, et, le matin, je la reprends, vide, en faisant ma tournée. Or, voilà plus d’une semaine que M. Rambert n’a pas rentré son lait.

– Vous l’avez appelé ?

– Bien sûr ! Mais il ne m’a pas répondu. »

Le chef héla deux de ses hommes :

« Allez chercher un serrurier. On va voir, là-bas, ce qui se passe. »

… Des relents de lard rance et de moisissure empestaient la maison silencieuse, lorsque l’ouvrier eut forcé la porte, sur la réquisition du brigadier.

« Monsieur Rambert ? Hé ? »

Une couche de poussière veloutait les meubles du vestibule et, dans la chambre, les draps du lit défait pendaient jusqu’à la carpette.

« Monsieur Rambert ? Où êtes-vous ? »

Quelqu’un suggéra :

« Si on allait voir dans la serre ? »

Le soleil blanc de janvier baignait l’immense cloche cloisonnée où tout un monde végétal, gorgé de venin, hérissé de piquants, constellé de pustules, s’enchevêtrait, débordait les étagères de métal et recouvrait le sol de ses nœuds reptiliens.

Une moiteur hideuse perlait sur ces peaux vertes et le brigadier qui s’était hasardé, le premier, dans la serre, poussa un cri :

« Regardez ! là ! par terre ! »

L’horticulteur gisait à plat ventre sur le sol, parmi des débris d’emballage. Et, jaillis d’une souche monstrueuse, de longs tentacules flexibles s’enroulaient autour de son cou.

Les assistants se regardèrent, avec stupeur.

« C’est la plante qui l’a étranglé ! »

Quand on releva le corps, une lettre décachetée tomba de la poche pectorale et le brigadier en parcourut le texte, d’un coup d’œil rapide.

Dans cette missive, datée de Mexico, le frère du défunt lui exprimait tous ses regrets de n’avoir pu régler à l’amiable, au cours de son séjour en France, une question d’intérêts qui les séparait depuis plus de dix ans. Et, afin de bien prouver à son aîné qu’il ne gardait aucune humeur de ce contretemps, il lui annonçait l’envoi, par le même courrier, d’une plante grasse, encore inconnue en Europe, qui achèverait de donner à sa collection un prix tout particulier.
 
 

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(Albert-Jean, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, cinquante-sixième année, n° 20290, jeudi 12 octobre 1939 ; gravure représentant une plante cobra [Darlingtonia californica], extraite de la revue La Science illustrée, 1892)