Voici encore une histoire que je n’oserais vous dire si je n’étais couvert par l’autorité de l’Académie des sciences de Québec, dont les mémoires ont relaté un fait absolument semblable à celui-ci. Les circonstances seules sont différentes.

Mais mon récit n’est point au Canada. Il se passe dans les monts d’Auvergne.

Un moissonneur du plateau des Millevaches était venu travailler sur le versant occidental du puy Violent, à soixante kilomètres de chez lui. C’était au mois d’août. Le soleil de midi dardait ses rayons sur les champs. Pierre Lamblin – c’était son nom – s’étendit sous une roche pour se reposer, et s’endormit.

Il fut réveillé par des plaintes étranges. Il entendit une femme qui se lamentait avec une expression poignante d’effroi et de douleur.

« Hélas ! disait-elle, je vais mourir et il n’est pas là ! Il est si loin ! Comment le prévenir ou l’appeler ? »

Pierre fut frappé par le son de cette voix. Il croyait entendre celle de sa femme. Il se frotta les yeux, se mit sur son séant, et dit :

« Oh ! quel cauchemar ! Que c’est bête de rêver d’aussi vilaines choses. »

À ce moment, la voix recommença :

« Voisine, courez vite chez Jean le messager. Il y a peut-être un moyen de prévenir mon Pierre ? »

Le moissonneur devint pâle et se mit à trembler. C’était bien sa femme qui parlait. Oui, elle s’adressait à Clémence, la voisine, dont il reconnut aussi la voix, et il y avait, en effet, au village un messager du nom de Jean – Jean Lapierre – qui avait deux chevaux et tenait auberge au coin de la route de Laqueille.

« Qu’est ceci ? se dit-il. Je ne dors pas, et j’entends la voix de Marie-Louise. C’est de la sorcellerie ! »

Sa femme continuait à se lamenter.

« Pierre ! Mon Pierre ! Pourquoi es-tu si loin ? Reviens, je vais mourir !… Notre pauvre petit Claude va demeurer seul dans sa berce !… Viens, mon Pierre ! »

L’homme frissonna et son front se couvrit de sueur.

« Je deviens fou, se dit-il. Le soleil a-t-il fait bouillir ma cervelle ? C’est Marie-Louise que j’entends et je l’ai laissée bien vivante à soixante kilomètres d’ici ! Allons voyons, j’ai trop bu, ou cette roche est-elle hantée par les fades ? »

Il demeura aux écoutes. La voix parlait toujours :

« Oh ! j’ai mal !… Je n’ai plus de forces ! Pierre !… Mon Pierre !… »

Alors la voix fit un grand cri, et ce fut tout. L’homme n’entendit plus rien. Il tendait l’oreille. Il lui sembla qu’on percevait le bruit des meubles qu’on déplace, de l’armoire qu’on ouvre pour y prendre le drap mortuaire.
 

*

 

Il avait saisi sa tête entre ses mains, terrifié. Il promena autour de lui un regard égaré : il ne vit que la roche solide. Il sortit de son abri et explora les alentours, écartant les genêts secs et les orties, soulevant les pierres, brisant les branches des buissons. Il s’arrêta, riant amèrement de cette puérile recherche, et il se retournait souvent, vite, avec frayeur, pour s’assurer qu’un fantôme n’était pas derrière lui.

« Je ne resterai pas ici, » fit-il.

Et, chargeant sur ses épaules ses outils et son sac de toile bleue, il se dirigea vers la gare.

Trois heures plus tard, il cheminait d’un pas rapide et fiévreux sur la grand-route qui mène à son village.

Il croisa un gas du pays qui lui dit :

« Du courage, l’ami.

– Quoi ? La Marie-Louise ?…

– Et ne le savais-tu point ?

– Morte ?

– Elle a passé, il y a quelques heures. Je croyais qu’on t’avait rappelé. »

Pierre trouva sa maisonnette en deuil, Marie-Louise morte sur le lit, le petit Claude dans la berce ; la voisine Clémence veillait. Elle ouvrit l’armoire pour prendre un linge, et Pierre tressaillit : c’était bien le même grincement de porte qu’il avait entendu à midi. Il répéta les paroles que Marie-Louise avait dites, et elles étaient d’une exactitude effrayante. Tout le village sut bientôt le miracle. Les uns dirent que la Vierge avait averti le mari. Les autres assurèrent que c’était le démon. Le jour des obsèques, le curé exorcisa la maison.

Après l’enterrement, Pierre vit le vide se creuser autour de lui. Il faisait peur à tous. Des gamins ayant, la nuit, allumé une chandelle dans une citrouille vidée, près de sa porte, on raconta, le lendemain, que sa demeure était le rendez-vous des mauvais esprits, qui y dansaient des sarabandes, et qu’une femme noire apparaissait à minuit et faisait un grand cri. Pierre dut quitter le pays. On l’eût assassiné. Le maire dut prévenir la gendarmerie et le sous-préfet. Les journaux de Clermont-Ferrand contèrent le miracle. On ne parla plus que de la morte des Millevaches et les automobilistes faisaient un détour pour voir la sinistre maison. Le Petit Parisien, toujours au fait des événements de province, relata ce mystère, et c’est par lui qu’il fut connu du docteur Duperche, de l’Académie des sciences, qu’il est temps de faire entrer en scène.

Ce savant avait lu les annales de l’Académie des sciences de Québec et il fut frappé par l’analogie de ce phénomène avec le fait divers canadien ; des trappeurs avaient entendu des voix de confrères campés à cent kilomètres d’eux.

« Ce nouveau fait, se dit-il, doit avoir la même cause. »

Il mena une enquête. Il alla trouver le moissonneur et se fit conduire par lui à la roche du puy Violent. Il lui posait des questions :

« Où étiez-vous assis ? De quel côté venait la voix ? » Et il scrutait la paroi. Sans rien dire, il parut satisfait de son examen. Il partit alors pour les Millevaches, en laissant là un jeune secrétaire nommé Mazard, à qui il recommanda :

« Soyez là à quatre heures et demie précises, et vous me direz si vous entendez quelque chose.

– Mais…

– Vous avez peur ? Le garde champêtre restera avec vous. »

En arrivant aux Millevaches, le docteur Duperche examina la maison, et il avait l’air ravi.

« C’est cela ! C’est absolument cela ! C’est admirable ! »

À quatre heures et demie précises, le jeune secrétaire et le garde champêtre étaient sous la roche, incrédules, mais anxieux. Soudain, une voix retentit.

« Mazard, êtes-vous là ? »

Le garde champêtre tira son sabre et s’enfuit.

Mazard avait reconnu la voix du docteur.

Il répondit :

« C’est vous, cher maître ?

– Oui, c’est moi. Vous êtes bien dans le creux de la roche ?

– Oui.

– Eh bien ! voilà tout le mystère ! Quelle fameuse communication pour l’Académie ! La chambre mortuaire où je suis en ce moment a pour mur de fond la roche elle-même. Le lit y est adossé. Cette roche présente une fissure qui est comme l’orifice d’un tube pneumatique ; la fissure se prolonge d’un seul tenant jusqu’à vous, à travers une seule masse calcaire. Y êtes-vous ?

– Oh ! très curieux. Ainsi, nous causons à soixante kilomètres de distance par un tuyau acoustique ?

– Tout simplement. Notez la place où vous êtes. Nous allons rédiger un des plus merveilleux rapports. Venez me rejoindre. »
 

*

 

L’affaire fit grand bruit alors. Une société financière s’est aussitôt constituée pour exploiter cette curiosité naturelle. Elle s’appelle l’ « Écho Diabolique. » Un tramway électrique relie les deux postes du tube.

Pierre est concierge de sa maison, devenue un musée où l’on vend des cailloux de la Bourboule. Claude vend les cartes postales avec le portrait de sa mère.

C’est la fortune du pays. Un cabaret a pris l’enseigne « À Marie-Louise. » Et Pierre est très considéré. Il deviendra maire de la commune. Tout est bien qui finit bien.
 
 

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(Léo Claretie, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, trente-cinquième année, n° 12362, samedi 3 septembre 1910 ; « Les Contes de la Dépêche, » in La Dépêche, journal de la démocratie, quarante-sixième année, n° 17298, samedi 11 décembre 1915. Carl Spitzweg, « Der Geologe, » huile sur toile, c. 1860)