Une découverte méconnue. – L’exploration du docteur Harry Brown. – Les mystères de l’Afrique. – Pris par des singes. – Les singes-hommes.

 
 

Un explorateur oublié

 
 

Les journaux de tous pays, en annonçant, il y a quelques mois la mort du fameux Stanley ont naturellement rappelé dans quelles conditions s’accomplit le fait qui domine sa vie entière, et qui arracha le reporter du New-York Herald au journalisme pour en faire un grand explorateur : la recherche de Livingstone, perdu depuis trois ans dans l’Afrique centrale.

Mais, chose bizarre, aucun d’eux n’a rappelé le voyage accompli dans la région de l’Okanga par le docteur Harry Brown, voyage si extraordinaire qu’il y eut comme un mot d’ordre dans les milieux scientifiques du monde entier pour en nier l’authenticité, et taire jusqu’au nom de l’explorateur, considérant celui-ci comme un imposteur ou un fou.

Il ne s’agissait de rien moins, apprenons-le à ceux qui l’ignoreraient, et rappelons-le à ceux qui l’auraient oublié, que de l’existence d’un royaume de singes découvert par cet émule de Stanley.

Cette relation a paru en 1877 dans le Sydney and Paramatta Pioneer, et c’est un simple résumé, parfois même une traduction littérale, que nous en faisons aujourd’hui ; mais vingt-sept années s’étant écoulées depuis cette époque, nous espérons que, pour nos lecteurs, résumé et traduction auront toute la saveur de l’inédit.
 
 

La mission du docteur Harry Brown

 
 

Le 1er janvier 1876, M. John Austin, directeur du Sydney and Paramatta Pioneer, appelait dans son cabinet le docteur Harry Brown, un de ses collaborateurs pour la partie scientifique, et lui faisait à brûle-pourpoint la proposition suivante :

Se rendre sur la côte occidentale d’Afrique, partir du cap Pangara en suivant autant que possible la ligne équatoriale, et arriver à Kismayou, c’est-à-dire effectuer la traversée du continent noir dans sa largeur, selon un itinéraire beaucoup plus rectiligne que celui de Stanley, en pénétrant dans la grande selve africaine où l’explorateur américain avait entrevu des peuples de pygmées cannibales, tâcher même de capturer un de ces pygmées et le ramener en Australie.

Pour cette expédition, – la caisse du S. A. P. P. étant riche, – un crédit de 4000 livres sterling (cent mille francs) était ouvert au docteur. La dépense était forte, mais la réclame faite au journal australien serait immense.

Harry Brown, âgé alors de trente-trois ans, vigoureux d’esprit et de corps, accepta immédiatement. Trois jours plus tard, il partait.
 
 

Organisation de l’expédition

 
 

Arrivé à Pangara, le 23 mars de cette année 1876, le docteur eut vite fait de s’organiser une escorte : cinq hommes de la tribu des Bakalaïs, autant de celle des Pahoums, enfin un nombre égal de celle des Osyébas.

On se demandera peut-être pourquoi l’explorateur, assez audacieux pour s’aventurer avec une si faible troupe dans ces régions inconnues, n’avait pas pris purement et simplement ses compagnons de voyage dans l’une de ces tribus.

En agissant comme il le faisait, le docteur Brown montrait une grande connaissance du cœur de l’homme, et surtout de l’homme primitif. Les indigènes d’une même tribu eussent pu s’entendre pour l’abandonner, peut-être même pour le voler ou l’assassiner. Appartenant à des tribus différentes, et ne fraternisant qu’incomplètement malgré la communauté de couleur, ils se surveilleraient les uns les autres. C’était l’application du vieil adage politique : « Diviser pour régner. »
 
 

 

Dans la forêt africaine

 
 

L’expédition employa trois mois à se frayer un chemin jusqu’au Likouala. Pendant les premières semaines, on avait fait une moyenne de douze kilomètres par jour, en profitant de sentiers indigènes. Mais, peu à peu, toute trace de pas disparut ; les obstacles : rivières, torrents, forêts, broussailles se multiplièrent tellement que les voyageurs, obligés de se frayer un chemin à coups de couteau et de hache parmi les inextricables entrelacements de lianes, furent souvent dans l’impossibilité de faire plus de cinq cents mètres par jour.

On était arrivé dans une région où jamais ne s’étaient aventurés les indigènes de la caravane ni nuls autres, région sur laquelle couraient mille bruits redoutables et fantastiques.

Ici, nous citons textuellement la relation du docteur Brown :
 
 

Une région mystérieuse

 
 

« L’épaisseur de la forêt était devenue telle que nous marchions comme enveloppés d’un incessant crépuscule. Parfois même, c’étaient les ténèbres complètes, et, dans cette nuit, retentissaient des bruits étranges, discordants, faits de hurlements sinistres et de cris aigus. Parfois, on eût dit les pleurs d’un enfant ou les imprécations inarticulées d’un ivrogne. À plusieurs reprises, des formes imprécises passèrent comme en volant au-dessus de nos têtes. Mes compagnons, surtout Moutoussa, disaient que nous avions quitté le pays des hommes pour entrer dans celui des démons.

Aussi fut-ce avec un véritable soulagement que nous vîmes enfin la selve s’éclaircir, les clairières succéder aux fourrés impénétrables, et, soudain, de vastes champs cultivés de cannes à sucre nous apparaître ; çà et là des huttes grossières, abandonnées.

Ce jour marque une date inoubliable dans ma vie : c’était le 17 juillet 1876. Il y avait trois mois et demi que nous avions quitté Pangara. »
 
 

L’expédition capturée

 
 

« J’étais occupé à relever sur ma carte le parcours de la veille. À quelques pas derrière moi, Moutoussa fumait tranquillement sa pipe en regardant l’horizon. C’était un plaisir, après cette incessante traversée au milieu des broussailles et des ténèbres, d’apercevoir enfin devant soi l’espace étendu et lumineux.

Mabalé, qui remplissait les fonctions de cuisinier, plumait un pigeon des bois que j’avais abattu le matin d’un coup de fusil. Les autres indigènes se reposaient paresseusement autour de la marmite où cuisait leur riz.

Tout à coup, un cri strident retentit devant nous, cri auquel répondit comme un roulement de tonnerre au-dessus de nos têtes, et, en même temps que de l’herbe épaisse surgissait à nos pieds une troupe guerrière armée de sagaies et de casse-tête, une autre troupe, pareillement armée, tombait sur nous du sommet des arbres.

La stupeur paralysa notre défense, impossible, d’ailleurs, vu la disproportion numérique. En un clin d’œil, nous fûmes entourés, désarmés, dévêtus même, et solidement ligotés.

De quelle peuplade africaine étions-nous captifs ? »
 
 

 

Une race extraordinaire

 
 

« Étourdi de la soudaineté de l’événement, et plus encore d’un vigoureux coup de trique sur le front, je n’avais pas jusqu’alors bien considéré nos agresseurs. Je demeurai stupéfait en les regardant ; jamais je n’eusse pu imaginer pareille race humaine.

Qu’on se figure des monstres complètement nus, de 1,50 m. à l,60 m. de hauteur, avec des bras musculeux extraordinairement velus et un développement thoracique énorme. L’abondance de leur système pileux était telle qu’on pouvait à peine entrevoir par places leur peau qui paraissait brune plutôt que noire ; leur toison sombre était entremêlée de poils roux fauve. Leur agilité était stupéfiante ; ils sautaient, bondissaient comme s’ils eussent eu des ailes, escaladant ainsi qu’en un rêve les arbres les plus gros et les plus rugueux. Détail remarquable, ils n’enlaçaient pas le tronc de leurs quatre membres et de leur poitrine, mais l’embrassaient de l’extrémité de leurs bras, et marchaient avec la plante des pieds sur ce tronc comme sur un plan horizontal, ainsi que le font les Canaques de la Nouvelle-Calédonie.

Ces êtres étaient dolichocéphales comme les nègres africains ; leur crâne, rejeté en arrière, contrastait par son étroitesse avec le développement des maxillaires. La bouche, largement fendue et meublée de dents énormes, était surmontée d’un nez écrasé ; les yeux, étincelants et mobiles, brillaient, enfoncés sous des arcades sourcilières proéminentes.

Tels devaient être aux âges tertiaires nos premiers ancêtres préhistoriques. »
 
 

Prisonniers de monstres

 
 

« Ouaoulé ! » cria une voix, dont le timbre inexprimable me fit frissonner.

Et, à cet ordre lancé par leur chef, nos captureurs nous donnèrent, à coups de sagaies dans les côtes, le signal du départ. Un détachement marchait en tête, un autre formait l’arrière-garde. Au milieu, nous venions à la file indienne, flanqués de chaque côté par des gardiens vigilants.

« Moutoussa, dis-je au Bakalaï qui marchait devant moi, tu connais plusieurs idiomes de l’intérieur. Parle-leur ; ils te comprendront peut-être.

– Ô maître ! répondit mon compagnon, vous donc pas voir ? Eux pas nègres comme nous ; eux pas parler la langue des hommes.

– Que veux-tu dire ? » balbutiai-je, dans un choc de tout mon être.

Et pourtant, les paroles de Moutoussa, si bouleversantes fussent-elles, n’étaient pas tout à fait une surprise pour moi. Une idée vague, folle, incroyable, avait déjà effleuré mou cerveau.

« Nos captureurs n’appartenaient pas à la race humaine ! »
 
 

 

Au-dessous de l’homme, au-delà du singe

 
 

« J’examinais maintenant avec plus d’attention ces créatures. Évidemment, si ce n’étaient des hommes, ce ne pouvaient être que des singes, et, pourtant, des différences appréciables pour un observateur attentif les séparaient de toutes les espèces simiennes connues, voire même du chimpanzé et du gorille, les deux singes anthropomorphes africains.

On sait que le gorille, le chimpanzé et l’orang sont les trois représentants actuellement existants du monde simien qui peuvent être considérés, sinon comme frères, du moins comme cousins germains de l’homme, descendant, eux et lui, d’un ancêtre commun dont nous sommes les fils perfectionnés, tandis qu’ils en sont les rejetons dégénérés. »

Le docteur Brown entre ici dans quelques détails techniques que, faute de place, nous ne reproduisons pas, sur les caractères apparents différenciant ses ravisseurs des genres chimpanzé et gorille. Puis il continue :

« Ces êtres possèdent réellement un idiome, idiome à la fois sourd, guttural et sifflant, mais déjà articulé, et, avec beaucoup d’attention, j’arrivais à noter le sens des intonations différentes. Car cette langue, évidemment embryonnaire, apparaissait pauvre en mots, et c’était surtout, – ainsi qu’en chinois, – par l’accentuation que ces mots exprimaient des choses différentes. Ainsi, « Ouaoulé, » prononcé rapidement d’un ton suraigu, signifiait « partir, » mais, dit d’une voix grave, en prolongeant la dernière syllabe, c’était « défi, combat. » Prononcé très bas, le même mot traduisait le comble de la terreur.

Nos gardiens nous firent marcher impitoyablement pendant trois heures sous un soleil de plomb, dont les rayons n’étaient tamisés maintenant par le feuillage d’aucune forêt. Mes compagnons nègres étaient terrifiés et n’osaient ouvrir la bouche, de peur de provoquer la colère des singes ; j’étais épuisé. Cependant, malgré cette fatigue et l’horreur de ma captivité entre les mains de ces brutes, j’étais soutenu par la curiosité de vivre une semblable situation ; il me paraissait impossible que, malgré ce désastre dû à une surprise, l’esprit de l’homme ne trouvât pas un moyen de salut.

D’ailleurs, je remarquais que ces singes me témoignaient relativement plus d’égards qu’à mes compagnons, sur les épaules desquels ils faisaient fréquemment jouer le casse-tête. Histoire de s’amuser ! Ils se contentaient de me considérer sous le nez en se communiquant leurs réflexions.

Sans doute, la couleur de ma peau leur inspirait-elle un certain respect. »
 
 

 

Les Pithécopolis

 
 

« Il était environ midi lorsque nous arrivâmes au bord d’un clair et large ruisseau, coulant sous une double rangée de palmiers. Deux cocotiers abattus formaient un pont que nous franchîmes, stimulés par les sagaies de nos gardiens, et, peu après, au cri de : « Laooû ! » nous fîmes halte.

Nous nous trouvions alors devant une rangée de cases très primitives, en forme de ruches et d’abris, s’étendant sans un véritable dôme de verdure.

Déjà toute la population était accourue. Un millier de ces monstres, mâles et femelles, nous contemplaient avec des regards où se mêlaient la haine et l’orgueil : la haine parce que nous étions d’une autre race que la leur, l’orgueil de nous avoir vaincus.

Ils avaient étendu à terre et dispersé tout le matériel de notre expédition. L’un d’eux, ouvrant ma sacoche, en tira mon rasoir, et le contempla avec stupéfaction. Je tremblais qu’il ne voulût l’essayer sur un de nous ; mais il devait en être autrement. Ayant finalement saisi la lame à pleine main, le singe poussa un furieux hurlement de douleur, un hurlement tel que je faillis m’évanouir, car il avait quelque chose d’humain. L’instant d’après, sa main ensanglantée avait ressaisi le rasoir, – par le manche cette fois, – et le lançait dans le ruisseau.

Un autre singe s’était emparé de mon revolver chargé et soufflait dans le canon, le prenant sans doute pour une flûte, car ce peuple extraordinaire possédait de primitifs instruments de musique : des bambous creux, percés de trous. À la fin, las de ses efforts, il vint à moi et m’introduisit la canon dans la bouche en me faisant signe de souffler. En même temps, sa main tourmentait la crosse, le barillet, la détente. Ce jeu dura deux ou trois mortelles minutes ; par quel miracle n’ai-je pas été foudroyé ? »
 
 

Sauvé des singes, mais non des hommes

 
 

La relation du docteur Brown contient de longs détails sur la vie de ces singes qui ont une ébauche d’agriculture, savent produire du feu par le frottement, et constituent une force armée, veillant aux frontières de ce royaume étrange pour le préserver de l’invasion des hommes.

Tous les nègres qui tombaient entre leurs mains étaient mis à mort.

Tel fut le sort des compagnons du docteur. Celui-ci, épargné grâce au prestige de sa couleur, vécut deux mois au milieu de ce peuple sous-humain, et, finalement, réussit à s’échapper. Il erra des semaines, se nourrissant de plantes sauvages jusqu’au jour où, rencontrant miraculeusement une expédition européenne, il put regagner la côte ouest.

L’année suivante parut dans le S. A. P. P. le récit de cette expédition.

Dans le monde scientifique tout entier, on cria à l’invraisemblance, au mensonge, à la fumisterie. La relation du voyageur mentionnait une espèce de singes non décrite encore dans les livres officiels, non étudiée dans les Muséums ; donc la relation de Brown était fausse !

Effroyable constatation : depuis cette époque, le docteur disparut ; jamais plus il n’écrivit, jamais plus il ne donna signe de vie. Et le bruit courut – point démenti – que le savant miraculeusement échappé aux dangers de l’Afrique centrale, sorti sain et sauf des mains velues des singes, n’avait pu échapper à la haine et à la jalousie des hommes civilisés et que ses confrères l’avaient fait enfermer – sain d’esprit – dans une maison de fous !
 
 

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(Charles Malato, in Mon Dimanche, revue populaire illustrée, troisième année, n° 98, 16 octobre 1904)