« Par l’enfer, cette satanée musique n’arrêtera donc jamais… »

Grelottant sous la pluie qui tombait à verse, l’homme, un mendiant barbu, aux vêtements souillés, poursuivait son attente enfiévrée.

Il était 10 heures du soir.

Du premier étage de la maison située de l’autre côté de la petite place, un bruit de valses et de tangos parvenait jusqu’à lui et il sentait une colère lui venir contre ces airs de danse qui prolongeaient son supplice.

« Tout cela pour gagner quelques pence problématiques en ouvrant les portières des voitures ? Tiens, ça me dégoûte. »

Et, pour exprimer son dégoût, le vagabond cracha par terre rageusement.

À quelques mètres de là, deux policemen déambulaient sur la place.

Afin de se réchauffer, le vagabond se mit à battre la semelle contre le mur, sans pour cela détourner son regard du porche de la maison, objet de sa préoccupation.

Cependant, au premier étage de celle-ci, une des larges fenêtres qui donnaient sur le balcon s’était entrouverte ; un jeune homme et une jeune fille, avides d’un peu de fraîcheur, s’étaient accoudés à la balustrade, protégés de la pluie qui tombait par la corniche de l’étage supérieur.

Il y avait donc à cet instant précis, à 10 h. 20 du soir, le 24 avril 1964, cinq êtres humains qui se trouvaient sur la place principale de Portland, petite ville anglaise du Comté de Cheshire : un vagabond, deux policemen, et deux jeunes gens en toilette de soirée.

Certes, ceux-ci n’étaient pas, à proprement parler, dans la rue, mais le fait de se trouver sur un balcon les faisait en quelque sorte participer à la vie du dehors.

C’est à ce moment-là qu’on peut situer le début de l’étrange aventure.

Cela commença par une plaisanterie stupide.

Brusquement la porte-fenêtre qui donnait accès au balcon fut refermée derrière le couple surpris ; les deux jeunes gens se trouvaient prisonniers et dans l’impossibilité de regagner la salle de danse.

« Quel est l’idiot ? grommela le garçon.

– Laissez donc, Richard, apaisa sa compagne ; ils ne vont pas tarder à ouvrir. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir. Ce seront eux les plus attrapés. »

Cependant, de l’autre côté de la place, le mendiant avait immédiatement remarqué l’arrivée du couple sur le balcon. Flairant vaguement une bonne aubaine, il se rapprochait négligemment, en se dissimulant autant que possible derrière les échafaudages d’une maison en construction.

De leur côté, les deux policemen surveillaient sans en avoir l’air la maison où avait lieu la réception, mais ils étaient trop près pour avoir pu remarquer la scène qui se passait à quelques mètres au-dessus d’eux.

De longues minutes s’écoulèrent.

Tout en parlant, Richard et Ginna suivaient machinalement des yeux les allées et venues des policiers devant la porte.

Par instants, le vent rabattait sur les jeunes gens quelques gouttes de pluie et, au bout d’un certain temps, Ginna ne put réprimer un frisson.

Son compagnon s’en aperçut aussitôt.

« Cette fois, il nous faut rentrer ; vous attraperiez du mal. Tant pis pour notre amour-propre ; demandons grâce à nos bourreaux. »

Du doigt, il tambourinait la vitre pour attirer l’attention de quelque danseur. Sans succès.

Une vague inquiétude lui vint, irraisonnée, mais, ne voulant rien en laisser deviner, il continua à cogner plus fort.

Aucun d’eux ne pouvait voir ce qui se passait dans la salle car un lourd rideau masquait l’intérieur de la pièce.

« C’est trop stupide à la fin, s’énerva Richard ; vous voilà toute transie. Cette farce est odieuse. »

Accrochée au bras de son compagnon, la jeune fille ne disait rien, inquiète elle aussi.

« Si dans deux minutes on ne nous a pas ouvert, je casse le carreau, annonça le jeune homme.

–  Oh ! Richard, n’en faites rien, supplia-t-elle ; nous serions ridicules.

– Voyez-vous une autre solution ? Et puis quelle importance cela a-t-il ? Je dirai que j’ai agi par mégarde. »

Déjà il avait sorti son mouchoir et l’avait roulé autour de son poing. D’un coup sec, il fit voler la vitre en éclats.

Au bruit du verre cassé, un des policemen leva la tête, tandis que le vagabond, de plus en plus intéressé, faisait quelques nouveaux pas en avant dans la direction de la maison.

« Ah ! celle-là, elle est raide… »

Richard avait passé la main dans l’ouverture ainsi pratiquée pour chercher l’espagnolette, mais il avait heurté le rideau de fer intérieur que l’on baissait chaque nuit.

Stupéfait et atterré, il se retourna vers sa compagne.

« Excusez-moi, Ginna, mais je crois que pendant notre conversation le bal a pris fin. Le volet de sûreté est descendu. »

La jeune fille avait bondi.

« Fini, le bal ? mais, voyons, c’est impossible ; il devait durer au moins jusqu’à 11 heures et il y a à peine dix minutes que nous sommes là. Regardez l’heure. »

D’un geste rapide, Richard consulta sa montre-bracelet.

« Toutes les déveines, ma montre est arrêtée, constata-t-il, mal à l’aise ; mais vous devez avoir raison, sans cela nous aurions entendu dans la rue la cohue de la sortie et nous aurions assisté au départ des voitures. On a simplement voulu corser cette stupide plaisanterie.

– Écoutez, Richard, reprit la jeune fille anxieuse, je vous en supplie, faites-nous ouvrir. Le temps passe et j’ai promis à ma mère d’être rentrée pour 11 heures. Tenez, on n’entend même plus la musique. Dans quelques instants, tout le monde va partir.

– Chut ! Ginna, interrompit doucement son compagnon, voilà le carillon de l’église anglicane qui va nous fixer sur l’heure. »

Dans la nuit, les coups s’égrenèrent. Ils en comptèrent douze.

Les deux jeunes gens se regardèrent, consternés.

« Elle est forte, celle-là, articula enfin Richard. Et personne n’a quitté le bal ; c’est à n’y rien comprendre.

– Minuit… mais c’est épouvantable, haleta-t-elle, prête à pleurer ; qu’est-ce qui se passe ?

– Je n’en sais rien, mais nous n’avons plus qu’une seule ressource, appeler un policeman.

– Vous n’y pensez pas, Richard ; demain, toute la ville le saura ; je serai compromise.

– Calmez-vous, je vous en supplie, intervint-il, en saisissant les deux mains de la jeune fille. Tant pis pour ce que les gens diront.

– Cela vous est bien égal, évidemment, s’exclama-t-elle agressive ; vous n’avez pas de réputation à préserver, vous. Mais moi, après une aventure comme celle-là, personne ne voudra plus de moi.

– Le beau malheur… alors, en ce cas, je me dévouerai.

– Richard…

–  Ginna chérie… »

Depuis quelques instants, il ne pleuvait plus et le ciel s’était découvert.

Le plus grand des policemen s’était approché en dessous du balcon. Par terre, quelque chose brillait ; il se pencha : sa main rencontra un morceau de verre.

« Je ne m’étais pas trompé, » murmura-t-il.

Il porta un sifflet à ses lèvres et le son strident déchira la nuit.

« Avez-vous entendu, Richard ? questionna Ginna en se serrant plus près de son compagnon. Qu’est-ce encore ?

– N’ayez pas peur, petite fiancée ; je crois que cela va hâter notre délivrance. Nous n’aurons même pas besoin d’appeler. »

En bas, le second policeman avait rejoint son collègue et tous deux tambourinaient déjà à la porte de la maison qui se trouvait du côté opposé au balcon.

Voyant le terrain libre, le mendiant s’était avancé à son tour. Il se tenait maintenant presque en dessous de l’endroit où se trouvaient Richard et Cinna.

« Eh… pstt… les amoureux, voulez-vous que je vous aide ? »

Richard se pencha interloqué, puis se décidant brusquement :

« Pouvez-vous trouver une échelle ? » souffla-t-il.

L’autre fit un geste affirmatif en se dirigeant vers la masse sombre du bâtiment voisin, devant lequel était installé un chantier de construction.

Pendant ce temps, les deux policiers s’efforçaient toujours de se faire ouvrir. En vain.

« Ah çà ! ce portier est donc sourd… grommela l’un d’eux. Nous ne pouvons tout de même pas enfoncer cette porte. Qu’en pensez-vous, Smith ?

– Je pense qu’on est peut-être en train de cambrioler la maison. Pendant ce temps, nous sommes là à nous meurtrir les poings sans résultat. »

À ce moment, une vibration passa dans l’atmosphère, puis un son grave et lent éclata dans le silence nocturne.

Les deux policiers tressaillirent, comme tressaillirent aussi les jeunes gens là-haut sur le balcon et comme tressaillit également Tom, le vagabond, qui rasait le mur en portant avec précaution une longue échelle de peintre.

C’était le tocsin.

« Richard, entendez-vous ? questionna Ginna, haletante ; il doit y avoir un incendie quelque part. »

Pourtant, le glas funèbre prenait d’instant en instant plus d’ampleur. Les autres cloches de la petite ville s’étaient mises également en branle et, maintenant, c’était une véritable cascade de notes lugubres qui déferlaient sur la cité endormie.

Rapidement, les deux policemen s’étaient concertés.

« Vous, Smith, filez au poste de police voir si l’on a besoin de nous, commanda le brigadier. Moi, je continue à faire le guet devant la porte.

– Entendu. »

Et l’homme s’éloigna en courant.

Dresser l’échelle et en appuyer l’extrémité supérieure sur le bord du balcon fut pour Tom l’affaire d’un instant.

Prompt à la décision, Richard souleva dans ses bras sa compagne et l’aida à franchir la balustrade.

L’instant d’après, tous deux se trouvaient sur le trottoir.

Ce fut pour entendre une voix menaçante s’élever aussitôt à leurs côtés :

« Haut les mains !… »

Le policeman s’avançait vers eux, revolver au poing.

«  Abaissez votre joujou, brigadier, intervint Richard ; il y a malentendu. Nous avons été enfermés sur le balcon par un mauvais plaisant et notre seule ressource a été de nous échapper par une échelle grâce à l’obligeance de ce brave homme. »

Il se retourna pour invoquer le témoignage du vagabond, mais celui-ci avait disparu.

« Sornettes que tout cela ; vous vous expliquerez au poste !

– Mais c’est idiot, hurla Richard ; voyez mon habit ; est-ce une tenue de cambrioleur ? D’ailleurs, vous n’avez qu’à vérifier : montez l’échelle, et vous trouverez la fenêtre fermée et même le rideau de fer baissé.

– C’est cela, continua le policeman, et pendant ce temps les oiseaux s’envoleront… Allons, en avant ! marchez devant moi.

– Non, je refuse.

– Hein ?…

– Parfaitement, je refuse ; vous pouvez tirer si vous voulez, vous serez arrêté pour meurtre ; mais, par ma vie, je n’accepterai pas de nous laisser traîner tous deux au poste dans cette tenue. Vous oubliez que vous avez affaire à un gentleman. »

Déconcerté, le brigadier abaissa son arme, puis, rageur :

« En ce cas, nous attendrons ici le retour de mon camarade, ce qui ne saurait tarder ; mais, au moindre essai de fuite, tant pis pour vous. »

Richard haussa les épaules dédaigneusement et, sans répondre, se tourna vers sa compagne :

« Allons, Ginna, encouragea-t-il doucement, cette aventure n’a rien de terrible après tout ; dans quelques instants, on nous laissera partir et nous rentrerons par la grande porte, comme si nous revenions de prendre l’air.

– Ça, je vous en défie bien, intervint le policier ; la porte est fermée à triple tour. »

Stupéfaits, Richard et Cinna se rapprochèrent.

– Qu’est-ce que vous dites ?…

– La vérité.

– Mais les invités n’ont pu quitter la maison.

– C’est bien ce qui m’étonne, avoua le policeman ; je n’y comprends rien, mais c’est ainsi.

– Richard, qu’est-ce que cela veut dire ? questionna la jeune fille, au comble du désarroi ; le rideau de fer de la fenêtre baissé, la porte d’entrée cadenassée… tout cela est étrange.

– J’ai comme qui dirait l’impression que ça ne fait que commencer, » ricana une voix derrière eux.

C’était le vagabond… Sale, hirsute, il se dandinait devant les trois interlocuteurs, les mains dans les poches des haillons qui lui servaient de vêtements.

« Mes excuses, messieurs-dames, reprit-il aussitôt ; désolé de vous interrompre, mais, dans des circonstances comme celle-ci, on aime se rehausser la compagnie, et, dame ! il n’y a pas beaucoup de choix.

– Qu’est-ce que vous faites là, vous ? interrogea le brigadier, interloqué.

– Ben, je fais comme vous, pardi ; j’essaie de comprendre, et, pour tout dire, j’y arrive pas. Ah ! si c’était pas ce sacré tocsin ! »

L’appel des cloches continuait en effet, hallucinant. Cependant, le bruit avait diminué d’intensité ; quelques sonneries s’étaient tues et maintenant seuls l’église anglicane et l’hôtel de ville continuaient à jeter, au loin, l’avertissement lugubre.

« Que voulez-vous dire ? questionna Richard, le front barré.

– Ben voilà, reprit l’homme : tout à l’heure, quand j’ai vu le type de la rousse s’amener avec son rigolo, je me suis débiné en vitesse. Alors, l’idée m’est venue d’aller prendre un verre chez Thomassin, un ami à moi qui demeure à deux pas et dont le comptoir reste ouvert toute la nuit : bouclé. Alors, j’ai voulu entrer à l’asile de nuit de Bahlyss Street, tout à côté ; ah ! ouiche, bouclé aussi ; partout le rideau de fer, et l’on peut taper comme un sourd, on ne vous répond même pas.

– Fermé, l’asile de nuit ? s’exclama le brigadier, haussant les épaules ; vous déménagez, mon bonhomme !

– En ce cas, nous déménageons tous et il déménage aussi, celui qui vient là-bas en courant. »

Ils se retournèrent ; c’était Smith, le deuxième policier, qui venait de déboucher sur la petite place. En un instant, il eut rejoint le petit groupe.

« Alors ? questionna le brigadier.

– C’est incroyable, haleta l’autre, je n’ai jamais vu cela de ma vie… Le poste de police est fermé… impossible de me faire ouvrir. »

À ce même moment, tous les réverbères s’éteignirent brusquement et la place, encore toute humide de la pluie tombée récemment, ne fut plus éclairée que par la lueur vague provenant du ciel maintenant dégagé.

Il y eut un moment de stupeur. Et puis ce fut machinal, instinctif, il n’y eut plus sur la place ni policemen, ni vagabond, ni gentleman. Il y eut seulement cinq êtres, cinq êtres humains affolés et désemparés.

Et d’un même mouvement, comme s’ils s’étaient donné le mot, chacun se rua qui sur une porte, qui sur une sonnette, qui sur les volets des maisons voisines, n’ayant plus qu’une seule pensée, une seule : se faire ouvrir.

Et au son du tocsin, qui allait en s’affaiblissant, les pantins disloqués par la peur, par l’appréhension de cet inconnu mystérieux qui les enveloppait, commencèrent leur ronde désordonnée et incohérente. Traversant la rue, allant en courant d’une maison à l’autre, criant, appelant, gesticulant, cognant, ils s’entrecroisaient bizarrement, comme en des figures de ballet.

Et puis, brusquement, leur exaltation tomba. D’un accord tacite, chacun abandonna l’entreprise, et, l’un après l’autre, ils revinrent lentement vers l’endroit où ils s’étaient rencontrés.

« Il faut nous concerter, proposa Richard ; ce qui nous arrive est absurde, mais nous devons absolument faire quelque chose.

– Vous avez raison, appuya le brigadier, qui reprenait ses esprits ; il faut tenir conseil. Installons-nous par ici. »

Tous les cinq pénétrèrent en tâtonnant à l’intérieur du chantier de la maison en construction, là où le vagabond avait déniché l’échelle.

Richard fit asseoir la jeune fille, épuisée de fatigue, sur une brouette renversée, et les quatre hommes prirent place à leur tour, installés les uns sur une poutre, les autres sur des tas de matériaux. Et alors, commença le plus étrange des conseils de guerre.

Le premier, le vagabond prit la parole :

« En somme, pour résumer notre situation, nous sommes enfermés dehors… Pour moi, ça ne change guère… Je couche dans la rue trois fois sur quatre, mais pour vous…

– Pas de verbiage, coupa Richard, nous sommes là pour prendre une décision. Mais il faut d’abord chercher à comprendre ce qui se passe. Que chacun donne son avis… Voyons, vous, policier Smith, qu’est-ce que vous croyez ?

– Je crois qu’il y a quelque diablerie là-dessous, répondit l’interpellé… à moins que ce ne soit la fin du monde…

– Idiot, intervint le brigadier, tu es complètement fou ; à moins, reprit-il après une seconde d’hésitation, à moins que ce ne soit nous qui soyons tous devenus fous brusquement. Oui, au fond, c’est là mon avis.

– Pour mon compte, continua Richard, je crois que nous sommes tous sains de corps et d’esprit, mais je pense que nous pouvons être victimes d’un phénomène d’hallucination collective, comme les gens qui croient voir les fakirs s’élever en l’air alors qu’ils ne quittent pas le sol. Et vous, Ginna ?

– Moi, je crois que c’est un rêve qui dure depuis 11 heures du soir !… un épouvantable cauchemar.

– Hum, ça peut se défendre, constata le vagabond ; mais en ce cas nous serions tous les cinq à rêver en même temps, ce serait bien extraordinaire. Et puis, il y a eu le tocsin…

– Tiens, c’est vrai, le tocsin, je n’y pensais plus, constata le brigadier ; mais, au fait, on n’entend plus rien.

– En tout cas, tout à l’heure on l’entendait, je vous assure !

– Tout ça, c’est des parlotes, intervint le mendiant ; pour moi, il n’y a qu’une seule chose qui compte : les gens se barricadent chez eux parce qu’ils ont la frousse, et même une frousse intense puisqu’ils ne répondent même pas aux pauvres zigs comme nous qui demandent l’hospitalité. Donc, y a danger à rester dehors… et un danger carabiné… voilà… »

C’était là en effet le nœud de la question, et un silence angoissé accueillit cette constatation.

« Alors, que proposez-vous ? questionna un des policemen.

– C’est pas difficile : si on risque notre peau à être dehors en ce moment, moi j’aime mieux être dedans. Puisqu’on veut pas nous laisser entrer, y a qu’à entrer de force pour nous barricader comme les autres.

– Nous ne pouvons tout de même pas enfoncer les portes et violer des domiciles en pleine nuit comme de vulgaires malfaiteurs.

– Vous préférez crever, peut-être bien ?… Moi pas… Si vous voulez pas nous aider, débinez-vous, mais ne m’empêchez pas de sauver mes os si c’est encore temps.

– Il a raison, appuya Ginna.

– C’est aussi mon avis, avoua Smith, le policeman.

– Comment ? protesta le brigadier, vous accepteriez de participer à un acte de banditisme, vous, un agent de la force publique ?…

– Ça va, ça va, coupa le mendiant… ici, y a plus de policemen, pas plus que de miséreux ou de gens huppés ; y a que cinq pauvres bougres qui cherchent à sauver leur carcasse et c’est tout. »

Cette rude vérité parut aussitôt si évidente à chacun que personne ne répondit.

Cependant, la nuit se faisait moins obscure et il semblait que l’aube ne tarderait pas à dissiper les ténèbres.

« Il n’y a pas de temps à perdre si vous tenez à vos os, reprit Tom ; moi, je vous le dis. Écoutez, je connais, à deux minutes d’ici, une maison bien close où je sais un moyen infaillible de pénétrer envers et contre tous ; venez avec moi, exécutez mes ordres et on s’en tirera, sinon bernique.

– Exécuter vos ordres, s’exclama le brigadier, indigné…

– Eh, pardi ?… la rue, c’est mon domaine ; vous autres, vous n’y connaissez rien… Moi, je suis un clochard… vous, vous êtes d’un autre monde… celui des gens qui ont un toit. Tenez, sans moi, vous êtes foutus ; moi seul, je peux vous tirer de là ; aussi, je pose mes conditions…

– Vos conditions ?

– Parfaitement. Et puis c’est à prendre ou à laisser. Et sans baragouiner, sans ça je me tire tout seul, c’est vu ? »
 
 

 

À nouveau, il y eut un silence ; furtivement, les interpellés se consultaient du regard.

« Et quelles sont-elles, vos conditions ?… avança Richard.

– Il y en a quatre !

– Dites toujours.

– Voilà : d’abord, j’ai froid… alors, Monsieur le Brigadier, là, y voudra bien me passer sa belle veste galonnée et son pantalon au beau liséré avec ses godillots… pour sûr… Et d’un…

– Vous êtes fou ! s’exclama le policeman, hors de lui.

– Minute, minute, apaisa Richard. Ensuite ?

– Ensuite, les deux de la Rousse, y me passeront leur rigolo tout chargé, vu que c’est moi le chef et que c’est moi qui commande… Et puis vous, le richard, vous me signerez un papier comme quoi vous me donnerez cent mille balles si on en réchappe, et les autres signeront comme témoins ; je marche pas à moins.

– Et la dernière condition ?

– La dernière, c’est rapport à la petite dame qu’est là, assise sur sa brouette. À partir du moment où je vous aurai mis à l’abri, je la veux à ma disposition. Voilà… »

La première, Ginna parvint à réagir contre la stupéfaction qui la suffoquait.

« C’est ignoble… c’est ignoble, jeta-t-elle, frémissante, en se redressant brusquement ; cet individu est immonde… immonde. Richard, vous ne le laisserez pas faire, n’est-ce pas, vous me protégerez ? »

Mais le jeune homme n’eut pas à répondre à l’appel de sa compagne ; un son étrange venait de s’infiltrer jusqu’à eux, lointain et proche tout à la fois, et la nervosité de tous était telle que déjà ils étaient debout, haletants.

« Il semble que cela vienne de la maison voisine, constata un des policemen ; rapprochons-nous, c’est peut-être une indication. »

Désemparée, Ginna s’était accrochée au bras de Richard, mais celui-ci se dégagea légèrement, pour pouvoir garder la liberté de ses mouvements. Ils avaient fait quelques pas le long du trottoir et le bruit devenait maintenant plus perceptible.

« C’est un haut-parleur, annonça Richard ; en nous rapprochant encore un peu, nous pourrons entendre. »

Maintenant, ils étaient tout contre le mur. Le brigadier, qui marchait le premier, s’immobilisa.

« Là, souffla-t-il ; d’ici, on entend. C’est à peine perceptible, mais on peut comprendre. »

Et tous les cinq, grappe humaine grotesque et émouvante, se serraient les uns contre les autres, l’oreille collée contre les volets clos.

Et, un à un, les mots du speaker lointain martelèrent leurs cerveaux anéantis :

« Allô !… Allô !… Ici le poste de Radio Savoy… poste de Radio Savoy…

On recommande à nouveau de la façon la plus pressante à tous les habitants du Comté de Cheshire de ne sortir de chez eux sous aucun prétexte, de se calfeutrer soigneusement dans leurs maisons et de boucher soigneusement toutes les issues ou fissures pouvant communiquer avec l’extérieur. Toute personne ne se conformant pas strictement à ces prescriptions est exposée à une mort certaine… »

Et les deux mots terribles ployaient les âmes des malheureux pantins… « mort certaine… mort certaine… » pendant que le communiqué continuait, monotone :

« … La nappe de gaz délétère, qui, pour des causes inconnues, s’est formée brusquement dans la région de Barning et dont nous avons déjà signalé le danger mortel il y a quelques heures, se répand progressivement sur toute la contrée… Contrairement à nos prévisions, elle n’a pas encore atteint les petites villes de Harrow et Putland, mais ce n’est plus qu’une question de minutes, de secondes peut-être, car depuis quelques instants le vent souffle nord-ouest, poussant les gaz devant lui… »

… Question de minutes… de secondes peut-être…

Ils n’écoutaient déjà plus et tremblaient, les yeux fous ; chacun d’entre eux cherchait le mendiant, Tom le Vagabond, en qui reposait leur unique chance de salut.

« Allons, Tom, hurla Richard, vite ! emmenez-nous, courons ! »

Mais la voix du clochard s’éleva, imperturbable :

« Acceptez-vous mes conditions ?

– Imbécile…. hurla le brigadier ; des conditions… mais vous êtes fou… votre vie à vous aussi est en jeu… Et d’abord, si vous ne nous guidez pas vers la maison que vous connaissez, je vous brûle la cervelle, entendez-vous ? »
 
 

 

Et, frénétique, il sortit son revolver et le leva sur le mendiant.

« Vous savez, moi, reprit celui-ci, placide, ça m’est assez égal. Si vous croyez que je tiens à la vie… Et si vous me tuez, vous aurez détruit votre dernière chance, et vous y passerez à votre tour.

– Il a raison, s’exclama Richard, la main aux tempes… Allons, on les accepte, tes conditions.

– Même la quatrième ? » précisa le vagabond.

Richard eut un dernier regard sur Ginna, qui sanglotait convulsivement. Puis, d’un mouvement brusque, il détacha la main qui se crispait à son bras, et, poussant la jeune fille vers le miséreux :

« Tiens, garde-la pour toi.

– Vous le jurez tous, sur la bible ? »

Les trois hommes, blêmes, tendirent la main en un geste de promesse et de reniement.

« Alors venez, courons. »

Rapidement, le mendiant saisit le revolver que lui tendait le brigadier, happa le bras de Ginna à moitié inconsciente, et, traînant derrière lui sa proie vivante, suivie des trois hommes fous de peur, il s’élança dans la rue voisine.

Et dans l’aube naissante de ce matin d’avril, les trois autres s’en allaient courant à perdre haleine, à la suite du sinistre clochard auquel ils avaient vendu leur honneur contre la promesse de protéger leur vie.

Pantins… pantins… pantins…
 

*

 

Et brusquement, ce fut la lumière.

À nouveau brillèrent les réverbères qui s’échelonnaient le long des trottoirs.

Et, presque aussitôt, le silence dramatique de la ville terrorisée fut rompu par un joyeux carillon… Les cloches de l’église voisine s’étaient mises à sonner à toute volée.

Machinalement, les fuyards s’arrêtèrent, indécis.

Et soudain, au-dessus de leur tête, une fenêtre s’ouvrit, puis deux, puis dix, puis vingt. Et à toutes les fenêtres apparaissaient des têtes d’homme, de femme, d’enfant ; et de partout des cris s’élevaient, cris de joie, d’étonnement et de gratitude qui se fondaient tous en une immense clameur d’allégresse.

La T. S. F. venait d’apaiser toutes les inquiétudes.

Le danger était passé.
 

*

 

Alors, ce fut bref :

Le Brigadier, chef de police de la ville de Portland, sauta sur Tom le vagabond et lui arracha son revolver. De son côté, Smith le policeman se précipita sur lui et lui ramena les bras en arrière, empêchant de sa part toute résistance, pendant que l’Honorable Richard Fergusson esquire lui ensanglantait la figure d’un coup de poing magistral et que Miss Ginna Crawford, tigresse déchaînée, lui labourait le visage de ses ongles.

« Smith, emmenez au dépôt, commanda sèchement le Brigadier : vagabondage, chantage, menace de mort, insulte à un représentant de la force publique dans l’exercice de ses fonctions ; son compte est bon… Monsieur et vous, Madame, vous voudrez bien servir de témoin contre ce répugnant personnage… »

Ce n’étaient plus cinq pauvres bougres qui cherchaient à sauver leur vie…

Il y avait à nouveau deux policiers, un mendiant, et deux jeunes gens en toilette de soirée…

Elle était terminée, la ronde des pantins…
 
 

 

–––––

 
 

(Raoul de Warren, in Tout Savoir, toute la vie du monde par le texte et par l’image, août 1955)