VISITE

 

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« Et ça ? demanda lord Kentham, en cochant, d’un coup d’ongle, le plan que l’architecte avait étalé devant lui, sur le guéridon marqueté. Qu’est-ce que cela représente ?

– Ce sont les fenêtres, monsieur.

– Les fenêtres ?… Inutile !… Supprimez !

– Mais, monsieur, vous n’y pensez pas ?… protesta l’architecte. Une maison sans fenêtres ?

– Pourquoi pas ?… Toutes les portes s’ouvriront sur le patio intérieur et cela suffira amplement… Au besoin, prévoyez quelques ventilateurs supplémentaires.

– Mais la vue, monsieur ?… La vue ?… Y songez-vous ?… Votre villa sera admirablement située… Entourée d’eau, sur trois côtés… Le bois de pins, par derrière… Et cette échappée sur Saint-Maxime et le fond du golfe…

– La vue importe peu ! conclut le lord, d’un ton cassant. Je crois vous avoir déjà dit, monsieur, que j’ai horreur de la nature ! »

Il reprit le plan, fronça les sourcils et demanda :

« Où comptez-vous placer la piscine ?

– Une piscine, au bord de la mer ? s’exclama l’architecte. Ce serait bien la première fois que…

– Hé bien ! Ce sera la première fois ! trancha lord Kentham, nettement.

– Bien ! Bien ! Monsieur ! Comme il vous plaira ! »

L’architecte calcula des mesures, puis, indiquant, de l’index, l’espace réservé pour le patio :

« Ici, monsieur !… Nous pourrions creuser un quadrilatère de quatre mètres sur sept.

– C’est insuffisant ! Ne ménagez pas l’espace. Il faut que ma piscine soit digne de recevoir…

– Qui donc ? » demanda l’architecte, curieusement.

Mais lord Kentham ne l’écoutait pas. Il continuait, d’une voix sourde, un peu haletante, qui hachait les mots :

« Et pas de marches pour descendre dans la piscine, n’est-ce pas ?… Un pourtour incliné, en pente douce…. Je dessinerai moi-même les motifs de la mosaïque qui l’incrustera.

– Pardon, monsieur ? objecta encore l’architecte. La source que j’ai l’intention de capter possédera-t-elle un débit suffisant pour alimenter un bassin de si grande taille ?

– La source ?… Quelle source ?… Je veux de l’eau de mer dans ma piscine !

– Mais, monsieur, vous demandez là une chose tout à fait impossible !… Les règlements s’opposent à ce qu’un simple riverain puise à la mer, fût-ce le contenu d’un seau.

– Un simple riverain ?… Je suis lord Kentham, monsieur ! Et je vous prierai, à l’avenir, de ne plus l’oublier ! »
 

*

 

« Un homme terrible, ce Kentham ! » poursuivit l’architecte qui me contait cette aventure, tandis que la gentiane et l’anis mêlés troublaient l’eau glacée dans nos verres à facettes.

L’odeur du port – goudron, saumure et caroube – nous enveloppait. Rayée, la tente du café découpait un rectangle d’ombre violette sur les dalles éblouissantes que foulaient les espadrilles rouges, vertes et bleues des pêcheurs nonchalants. Et le soleil éveillait un carillon dans la logette du clocher badigeonné de rose qui dominait la ville en pente.

« Quoiqu’il m’en coûtât, monsieur, je dus m’incliner devant la fantaisie de mon client et j’édifiai de mon mieux cette villa baroque, aveugle et pesante, avec son cœur d’eau saumâtre que des artères de plomb alimentaient.

Lord Kentham ne faisait que de courtes apparitions sur la côte. Il entretenait un couple de domestiques dans un chalet de bois qu’il m’avait donné l’ordre de construire à une portée de fusil de la villa ; et ces gens, qu’il payait grassement, le servaient avec un dévouement indiscutable.

Par un caprice du lord, ils obéissaient, d’ailleurs, à la plus étrange des consignes : que leur maître fût ou non dans la villa, les domestiques devaient quitter l’immeuble à la tombée du jour.

Dès que le soleil baissait à l’horizon, lord Kentham devenait nerveux et inquiet. Il rôdait fébrilement à travers le patio, tendait l’oreille vers des rumeurs imperceptibles à tout autre que lui et n’avait de cesse que les deux serviteurs l’eussent laissé seul parmi les ombres de sa maison.

« On aurait dit que lord Kentham attendait la visite de quelqu’un que nous n’avions pas le droit de connaître ! » déclarèrent les domestiques que l’on interrogea, et même que l’on soupçonna, au lendemain du drame.

Car il y eut un drame entre ces murs épais – un drame qui coûta la vie à lord Kentham.

On le retrouva, en effet, un matin, noyé au fond de sa piscine. Et sa fin parut à tout le monde d’autant plus mystérieuse que le lord était un nageur émérite et que l’autopsie ne révéla aucune trace de congestion dans son organisme.

« Alors ?… demandai-je à l’architecte. Qu’est-ce qui, selon vous, a causé la mort de lord Kentham ? »

Mon interlocuteur me regarda fixement.

« Vous ne vous moquerez pas de moi, si je vous dis toute ma pensée ? murmura-t-il.

– Allez-y !

– Cette nuit-là, il y eut un vent terrible sur la côte… Je ne pus dormir, tant les arbres chantaient autour de la maison.

– Évidemment ! Le vent dans les arbres…

– Était-ce le vent ? Était-ce autre chose ? »

J’eus un sursaut.

« Que voulez-vous dire ?

– Oh ! Rien !… Rien de précis !… Tout ce que je sais, monsieur, c’est que, depuis que j’habite sur cette côte, je n’avais jamais entendu les arbres chanter comme cette nuit-là. On eût juré qu’il y avait des voix de femmes dans le vent…

– Imagination !

– Peut-être !… Oh ! je n’affirme rien !… Nous savons si peu de chose, n’est-ce pas ? de ce qui nous entoure… Mais ce que j’ai vu, de mes yeux vu, c’est que la bouche de lord Kentham souriait, après sa mort, et que, sur le pourtour de la piscine, sur ce rebord en pente douce que le sable fin, apporté par le vent de la nuit, veloutait…

– Hé bien ? Qu’y avait-il, sur ce pourtour ?

– Des empreintes de mains palmées et griffues, monsieur ; et les traces, très nettes, de larges queues écailleuses…

– Vous n’allez pas dire, je pense, que des… sirènes ?…

– Oh ! je ne dis rien, monsieur !… Je ne dis rien !… Lord Kentham m’avait fait préparer une vaste piscine d’eau salée, au centre de sa maison… Il éloignait, chaque soir, ses domestiques, parce qu’il attendait une visite… Je ne conclus pas, monsieur… J’opère un rapprochement entre deux faits… Voilà tout ! »
 
 

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(Albert-Jean, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-quatrième année, n° 15842, jeudi 4 août 1927 ; illustration de Laura Troubridge pour The Story of the Mermaiden, adapted from the German of Hans Andersen, de E. Ashe, 1888)

 
 

 

LE PORTRAIT

 

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Le nom de cette femme ? Son nom réel ?… Je ne l’ai jamais su.

Elle se faisait appeler, indifféremment, Natacha Roudenine, Ida Goldstein, Virginia Smiley. Et trois banques différentes tenaient à la disposition de ses fournisseurs leur triple compte inépuisable.

Cette étrange créature gîtait dans une villa qu’elle avait louée à Cannes, à la pointe de la Croisette, et qu’elle avait fait aménager selon sa fantaisie.

Dédaigneuse des styles classés, elle avait reconstitué un décor marin au creux de son studio, pavé de coraux et tapissé de nacre. Une alcôve creusait une des parois, comme une grotte, et un immense aquarium obturait la baie rectangulaire, proposant, par transparence, à l’œil émerveillé, la ronde des poissons exotiques, couleur d’aube, d’orage et de crépuscule, qui laissaient traîner somptueusement, dans l’eau tiède, l’impalpable déroulement de leurs nageoires, comme des brins de paradis.

C’était le baron de Beaumanègre qui m’avait demandé de faire le portrait de cette femme énigmatique et, tout de suite, j’avais senti que des liens mystérieux l’unissaient à elle.

Je n’oublierai jamais le soir qu’il me présenta à mon futur modèle. Il avait plu, durant l’après-midi, et l’odeur sédative des orangers mouillés sucrait l’air épaissi autour de la villa.

L’amie de Beaumanègre nous attendait, dans le mystère de son salon marin. Elle ne se leva point à notre approche, mais nous tendit sa fine main froide à baiser.

Ah ! Je garde encore l’anormale impression de ce contact et l’étonnant goût de sel que sa chair laissa sur mes lèvres – comme si nous avions surpris cette femme au sortir de son bain.

Sa voix était émouvante et pure de tout accent, ce qui ne laissa pas de me surprendre quelque peu. Elle me demanda, comme une grâce, de la peindre dans cette pose nonchalante qui lui était familière : allongée sur un divan de satin vert d’eau et recouverte jusqu’à mi-corps par une peau de vigogne, aux plis souples.

J’acquiesçai, avec docilité, à sa prière.

L’espèce d’envoûtement qui me soumit ensuite à cette étrange créature, durant nos séances de travail, est une chose mystérieuse et complexe, qui échappe à toute analyse. Mon être, littéralement, se dédoubla ; le peintre se livra tout entier, avec dévotion, avec frénésie, à sa besogne tandis que l’amant vivait, à ses côtés, le plus pathétique des rêves – et je prends ici le mot « amant » dans son beau sens d’autrefois : respectueux, éthéré, immatériel.

Certes, j’adorais cette femme qui posait devant moi et dont la douce voix, un peu rauque dans le médium, éveillait de si profondes résonances dans mon cœur. Mais il m’eût été impossible de la traiter sur le plan normal des autres créatures que j’avais pu approcher jusqu’à ce jour. Et il me parut que Beaumanègre, malgré toute son audace virile, subissait, de son côté, une contrainte identique à celle que j’éprouvais irrésistiblement.

Mais, à défaut du modèle, ce fut sur le portrait que toute ma fougue amoureuse, alors, se reporta et l’idée d’avoir, un jour, à me séparer de cette image me devint rapidement insupportable.

Aussi, quand le tableau fut terminé, je le fis transporter chez moi, sous prétexte de le vernir plus commodément ; et, quand Beaumanègre vint le réclamer au nom de son amie, je lui déclarai tout net que j’entendais conserver cette toile précieuse, par-devers moi, en souvenir de son modèle.

Le baron insista, avec violence. Je lui répondis sur le même ton.

« Malheureux ! Tu ne sais pas à quoi tu t’exposes, en ne voulant pas rendre ce tableau ! s’écria-t-il.

– Tu ne me fais pas peur ! »

Et il ressortit de mon atelier en claquant la porte.

Je ne devais le revoir que trois mois plus tard, sur le port.

J’avais fait l’acquisition d’un petit voilier – une fine barque blanche, demi-pontée, dont j’assurais la manœuvre avec deux hommes d’équipage – et je passais tout mon temps entre le ciel et l’eau, en compagnie du cher portrait que j’avais fait installer à la place d’honneur, dans l’unique cabine de mon bateau.

Beaumanègre vint à ma rencontre, la main tendue, sur l’embarcadère. Son beau regard me parut attristé, mais sans rancune. Et, tout de suite, il me parla de cette femme mystérieuse.

« Elle est partie !

– Partie pour où ? »

Il eut un grand geste de résignation et d’ignorance.

« Je ne sais pas. Elle a disparu, une nuit, sans avertir personne. Elle est riche, indépendante, et elle a l’habitude de ces sortes de fugues, paraît-il. »

Je demandai alors, avec un peu de gêne, à mon ami :

« Est-ce qu’elle m’en a voulu d’avoir conservé son portrait ? »

M. de Beaumanègre hocha la tête.

« Oui, beaucoup. Elle était furieuse contre toi. Et elle m’a dit, un jour, qu’elle finirait bien par te reprendre ce tableau. Au fait, est-ce que tu l’as gardé chez toi ?

– Non. Je l’ai accroché dans la cabine du bateau.

– Ah ! fit Beaumanègre.

– Veux-tu venir ? lui demandai-je. Nous allons poser des filets derrière les îles. Cela te distraira. »

Nous partîmes. Le ciel était net ; la brise, bien placée. Rien ne faisait prévoir le brusque coup de chien qui nous assaillit à la fin de notre pêche.

La Méditerranée a de ces surprises, et quand le vent nous drossa, brutalement, par le travers, je commandai à mes hommes de prendre un ris.

Alors – et c’est ici que commence le prodige – tous les filins neufs éclatèrent, un à un, tandis que le plus vieux de mes matelots s’exclamait :

« Ah çà ! C’est tout pourri, là-dedans. »

Je me cramponnai à la barre, qui me brûla les paumes, et la grande voile, gonflée à faux, s’enleva soudain et se mit à claquer.

« Le mât ! » cria un des hommes.

Un craquement sinistre parut faire éclater le bois, fibre à fibre, et nous comprîmes, à cet instant, que la mort planait sur notre équipage.

Beaumanègre s’était élancé vers la cabine.

« Attends ! » hurla-t-il, en disparaissant sous le cintre bordé de cuivre.

Quand il reparut, il soutenait l’image mystérieuse, à deux mains, et ses yeux brûlaient, dans sa face immobile.

Cloué à la barre et bâillonné par l’ouragan, je vis qu’il élevait le cadre au-dessus du bastingage. Puis, d’un geste définitif, il jeta le portrait parmi les tourbillons d’écume.

L’eau verte l’engloutit aussitôt, avec un sifflement, comme si l’on eût plongé un fer ardent dans la masse liquide. Et le vent tomba d’un coup, tandis que le bateau se redressait, avec un craquement de délivrance.

Les voix redevinrent perceptibles.

« Qu’as-tu fait ? criai-je à Beaumanègre. Le portrait… »

Il éclata d’un rire désespéré :

« Je l’ai rendu à sa propriétaire. »

Et, parce que je le regardais avec épouvante, il continua :

« Elle t’aurait tué, pour le reprendre !…

– Qui ça ?

– Elle, parbleu !… La sirène ! »
 
 

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(Albert-Jean, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-septième année, n° 16927, jeudi 24 juillet 1930 ; « A Mermaid, or technically « a Wriggler Sarpint of old Nile » [sic], » gravure extraite de Punch, or the London Charivari, 1892)