L’ASSURANCE-ACCIDENTS

 

CXXIX

 

Dialogue avec une momie

 

(Imité d’Edgar Poe)

 

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C’était le 24 décembre 1993, – je dis bien, 24 décembre mil neuf cent quatre-vingt-treize – et si j’ai inscrit cette date, d’abord dans ma mémoire et ensuite sur ce papier, c’est parce que la journée d’hier marquera dans mon existence. Je me disposais donc à célébrer modestement en famille la nuit de Noël, lorsque je reçus un mot de mon excellent et très savant ami le Dr Cornélius Cactus, celui-là même qui a inventé comme, chacun sait, le fil à couper les isthmes.

Il me disait : « Laissez tout, mon cher ami, et venez me trouver dès que vous aurez reçu ceci : il s’agit d’une grande joie scientifique à partager. J’ai enfin obtenu l’autorisation d’examiner tout à mon gré la momie que vous connaissez, – celle qui a été découverte dans les ruines de l’ancien Palais-Bourbon. J’ai la permission de la démailloter, et même de l’ouvrir si je le juge à propos. Quelques amis seulement seront présents ; – vous en êtes, cela va sans dire. La momie est présentement chez moi, et nous commencerons à la dérouler à onze heures de la nuit. »

Je me précipitai hors de chez moi, bousculant tout ce qui me tombait sous la main ; je sautai dans le premier électric que je rencontrai et, moins de cinq minutes après avoir reçu sa lettre, j’étais chez mon ami.

On m’attendait avec impatience : la momie était étendue sur la table à manger et, au moment où j’entrai, l’examen allait commencer.

Cette momie avait été découverte, il y a de cela environ vingt-cinq ou trente ans, dans les fouilles effectuées sur l’emplacement de l’ancien Palais-Législatif détruit vers le commencement du siècle par l’explosion d’une bombe d’archipanfulgurite.

Ce document avait été déposé au Muséum, pendant près de trente ans ; il était resté ainsi exposé à la curiosité publique, quant à l’extérieur seulement.

En approchant de la table, je vis une grande boîte, longue d’environ sept pieds, large de trois et d’une profondeur de deux et demi ; en entamant cette enveloppe, nous reconnûmes qu’elle avait dû être composée d’une agglomération considérable de papiers, qui, avec le temps, était devenue presque aussi dure que du bois : examinés au microscope, ces détritus nous parurent avoir été à l’origine des documents officiels, tels que projets de lois, rapports de commissions, etc., etc.

Il nous fallut employer plus d’une heure pour dégager le corps de cet amoncellement de vieilles paperasses ; et finalement, nous découvrîmes les chairs parfaitement conservées, et sans aucune odeur sensible.

La peau était ferme, parcheminée, lisse et brillante ; les dents fort longues, comme ayant appartenu à quelqu’un de grand appétit ; les cheveux nous apparurent également dans un état parfait de conservation, mais ce qui nous frappa, c’est qu’ils étaient de nuances variées, noirs, blonds, blancs et roux, comme s’ils avaient appartenu à divers individus.

Les doigts et les ongles étaient brillamment dorés et très sensiblement crochus, ce qui nous fit aussitôt supposer qu’ils avaient dû appartenir à quelque législateur du siècle dernier, sénateur ou député.

Mon savant ami, le Dr Cornélius Cactus, avait tiré son scalpel et s’apprêtait à entamer les chairs lorsque l’idée lui traversa l’esprit de soumettre la momie à des expériences galvaniques.

L’application de l’électricité à un cadavre vieux de plus d’un siècle me parut une expérience dépourvue de tout caractère scientifique ; mais, sous l’impression sans doute des douze coups qui venaient de sonner à l’horloge, en cette nuit de Noël, j’approuvai fort pour ma part l’idée du Dr Cornélius.

Nous disposâmes donc une batterie électrique dans le cabinet du docteur et nous préoccupâmes ensuite de mettre à nu une partie du muscle temporal de la momie.

Ayant mis ce muscle en contact avec le fil électrique, tout en souriant malgré nous de l’absurdité de notre expérience, nous observâmes néanmoins avec une certaine anxiété les effets qui pouvaient se produire.

Mon regard s’attachait de préférence sur les cavités qui avaient été autrefois les yeux du cadavre.

Et, tout à coup, je tressaillis et poussai un grand cri d’étonnement.

Les paupières, tout à l’heure creuses et parcheminées, venaient de se gonfler, de s’ouvrir démesurément, et le cadavre nous regardait maintenant avec une fixité singulière.

Nous ne nous laissâmes point intimider et, après le premier choc de l’étonnement, nous résolûmes de pousser aussi loin que possible l’expérience.

Nos opérations furent alors dirigées vers le gros orteil du pied droit ; nous mîmes à nu le muscle abductor et y appliquâmes le fluide électrique.

Aussitôt, avec un mouvement plus vif que la vie elle-même, le cadavre retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible de l’abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable, allongea au Dr Cornélius une ruade qui eut pour effet de décocher ce savant, comme le projectile d’une catapulte, et de l’envoyer dans la rue à travers une fenêtre…

Je me précipitai pour ramasser les débris mutilés de mon savant ami, mais j’eus le bonheur de le rencontrer dans l’escalier, à peine étourdi par sa chute et remontant au galop, bouillant de la plus vive ardeur scientifique, et plus que jamais frappé de la nécessité de poursuivre jusqu’au bout notre palpitante expérience.

En rentrant dans la salle, nous trouvâmes le cadavre, vivant et assis sur la table dans l’attitude de la plus profonde surprise.

« Où suis-je ? » s’écria classiquement la momie.

Et, sans attendre notre réponse à cette interrogation :

« Je meurs de faim, continua notre ressuscité ; vite, vite ! du pain, une côtelette… »

Malgré toute la solennité de la situation, nous ne pûmes nous empêcher de sourire en entendant ce cri du ventre, et nous tendîmes aussitôt au cadavre deux ou trois pilules alimentaires que nous avions dans nos poches.

La momie s’en saisit aussitôt et parut les considérer avec une dédaigneuse surprise. Nous eûmes en effet toutes les peines du monde à faire comprendre à cet ex-vivant d’une autre époque que depuis plus d’un demi-siècle les progrès de la science avaient remplacé le pain, la viande et tous les autres aliments, par des pilules contenant à l’état d’extraits condensés toutes les substances nécessaires à l’alimentation. Le cadavre absorba cependant nos pilules.

« Je doute que cela puisse me rassasier, nous fit-il observer tout en les avalant, car il me semble qu’il y a plus d’un siècle que je ne me suis rien mis sous la dent.

– Il se peut fort bien que vous n’ayez rien mangé depuis fort longtemps, dit alors le Dr Cornélius, car d’après les données que nous possédons sur l’époque à laquelle vous avez vécu, il doit y avoir plus de cent ans que vous êtes mort. »

Le cadavre mit alors la main sur ses yeux et parut recueillir ses souvenirs ; puis il parla en ces termes :

« Je suis mort exactement le 9 décembre 1893…

– Il y a donc plus de cent ans, en effet, observa le Dr Cornélius.

– Quelques instants seulement avant ma mort, continua le cadavre, j’étais plein de vie et d’espérance…

– Comme M. de La Palisse, ne put s’empêcher d’interrompre mon ami.

– Ma raison d’être s’imposait, continua la momie galvanisée ; je devais, à moi seul, faire à tout jamais le bonheur du peuple, et plus spécialement celui des classes ouvrières… Grâce à moi, une ère de justice et de bien-être devait surgir pour tous les déshérités de la fortune, et mon avènement paraissait être attendu avec une fébrile impatience… »

Stupéfiés au-delà de toute expression par l’œuvre de résurrection que nous venions d’entreprendre et de réussir, mon ami Cornélius et moi, nous demeurions muets et immobiles, laissant le champ libre à toute la loquacité de notre singulier interlocuteur.

« Car enfin, continua ce dernier, quoi de plus intéressant que le sort de ces milliers de travailleurs qui, dans l’État, devraient être tout et ne sont rien ? Et quel but serait plus noble pour le législateur que celui d’améliorer dans la plus large mesure le sort de cette intéressante classe de citoyens, fût-ce aux dépens des intérêts des autres ? »

Je dois avouer que, mon ami et moi, nous ne comprenions pas très bien, et même que les paroles de la momie dépassaient maintenant la surprise qu’avait pu nous causer tout d’abord sa résurrection.

« Vous me disiez tout à l’heure, reprit le cadavre, qu’il y avait plus de cent ans que j’étais mort ; s’il en est ainsi, la question que je représentai de mon vivant a dû être résolue depuis, et vous m’obligeriez beaucoup à m’en donner la certitude…

– Nous ne demandons pas mieux, répondis-je toujours sans comprendre ; mais pour cela, veuillez, nous vous en prions, préciser un peu et nous poser des questions.

– En un mot, poursuivit la momie, quel est aujourd’hui dans notre ou – plutôt – dans votre état social, le sort des travailleurs, la condition des ouvriers ?

– Mon Dieu, répondit Cornélius, nous sommes obligés de vous avouer qu’il en est aujourd’hui des ouvriers comme de la côtelette que vous réclamiez tout à l’heure.

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que nous les avons supprimés et que les machines les ont définitivement remplacés.

– Et que sont-ils devenus ?

– L’extension coloniale nous imposait le devoir de peupler les terres conquises, et…

– Je comprends… »

Ici, la momie parut encore se recueillir ; puis elle reprit :

« Eh bien, il se peut que ce résultat ait été la conséquence fatale des progrès de la science, mais je le regrette néanmoins, car, au temps ou je vivais, cette question ouvrière était pour nous un tremplin électoral de premier ordre. Ainsi, tenez… vers la fin du siècle dernier, nous étions toute une légion de politiciens qui vivions sur cette idée de l’amélioration du sort des travailleurs : socialistes, possibilistes, collectivistes et quantités d’autres agitateurs en iste, nous étions tous d’accord pour réclamer la grande réforme, lorsque… patatra !… Pan !… Pan !… il arriva qu’un membre d’une autre secte en iste – un anarchiste – lançât parmi nous un pétard qui remplit de fumée l’enceinte législative.

Par le seul fait de la rime en iste, le parti socialiste fut rendu responsable de cet attentat, et, pour ce qui me concerne personnellement, je passai de vie à trépas en cette fatale journée du 9 décembre 1893…

– Mais, enfin, qui étiez-vous donc ? ne put s’empêcher d’interroger le Dr Cornélius Cactus.

– J’étais, répondit la momie, j’étais le projet de loi sur la responsabilité des accidents du travail et l’organisation de l’assurance par l’État ! »

À ce moment précis, la domestique du Dr Cornélius entra brusquement dans la pièce et, par inadvertance, s’en alla buter contre le fil qui reliait notre interlocuteur à la batterie électrique.

Et, soudain, la momie perdit toute forme humaine et s’écroula sur le sol en un amas de poussière.
 
 

 

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(Jean Lefranc, in L’Argus, journal international des assurances, dix-septième année, n° 722, 24 décembre 1893. Gravure représentant Séti Ier, père de Ramsès Ier, d’après une photographie de la momie, « Royal Mummies recently Unbandaged at the Boulak Museum, Egypt » ; Ricard Woodville [Junior], « Unwrapping Ancient Egyptian Mummies in the Boulak Museum at Cairo, » gravure, 1886)