Le soleil se couche sur la jolie ville de Nuremberg.

Tour à tour, les derniers rayons de l’astre viennent caresser de leurs ors les flèches gothiques qui se découpent à l’horizon rouge, nimbé de violet, comme des joyaux de filigrane sur un écrin de velours.

Les toits semblent sourire d’un air bonhomme : tout un souffle de gaieté paraît s’être étendu sur les maisons bourgeoises, mais si coquettes…

Et l’on devine, à l’intérieur de tous les foyers, une de ces veillées familiales et joyeuses, le soir, autour d’un feu pétillant, tandis que le père fume et chante, la mère file et les enfants se querellent, rieurs.

Seul, l’antique manoir se dresse, silencieux et austère, comme un reproche constant à cette exubérante félicité.

Il semble que les chants et les rires de la population bruyante s’arrêtent, figés, sur les murs épais d’une tour à cinq faces qu’on voit s’élever, massive, au-dessus des créneaux de l’enceinte.

C’est la Tour Pentagone…

Mystérieuse.

La nuit, lorsque tout se repose dans la cité tranquille, on voit les fenêtres de la tour s’allumer ; et des chants monotones, voilés, se font entendre auxquels succède un lourd silence.

Puis, de nouveau, les voix reprennent dans un écho de plus en plus affaibli…

Et la brise porte, sur toute la ville endormie, un concert de psalmodies funèbres, de plaintes, de râles et de gémissements étouffés !…

C’est pourquoi les Nurembergeois se signent d’effroi lorsqu’ils passent devant la Tour Pentagone.
 

*

 

Depuis tantôt trois jours, Otto, comte d’Uffenheim, seigneur d’Ansbach, gît sur la paille humide.

La tête entre les mains, il songe, mélancolique…

Tout ce qui s’est passé depuis ces trois jours lui apparaît comme un rêve insaisissable.

D’abord vassal fidèle, puis révolté de la ville libre de Nuremberg, il a été capturé par l’ennemi, lors du dernier combat où il perdit tant d’hommes d’armes et de chevaux.

La tête entre les mains, le comte d’Uffenheim, seigneur d’Ansbach, songe…

À quoi ?

Au sort qui l’attend ?

Le vaincu le connaît et n’en a nul souci.

La mort la plus affreuse le guette et les supplices les plus raffinés vont déchirer ses membres…

Mais qu’importe !

Ce n’est pas à la hideuse Camarde que vont ses pensées tumultueuses : c’est à une vision plus douce…

Le comte Otto songe à sa fiancée.

Elle est si belle, la blonde Hedwige aux grands yeux bleus humides, de pervenche mouillée, aux lèvres roses d’un pli à la fois aristocratique et sensuel…

Elle est si amoureuse et si pure…

Comment ne pas l’aimer !

Et le prisonnier songe aussi que c’est pour cette merveille de beauté virginale qu’il gît enchaîné dans l’obscure cellule, lui, le descendant de ce Conrad d’Ansbach, vainqueur des Infidèles, qui refusa jadis une couronne en Terre-Sainte !

Dans un cachot, le comte Otto d’Uffenheim, si redouté, si fier !…

C’est que, depuis quatre ans, ce vaillant n’a cessé d’aimer d’un amour silencieux, timide, (mais combien profond et durable !…) Hedwige, la fille de messire Hans Krauser, grand juge de la ville libre de Nuremberg.

Lorsqu’Otto s’est enfin décidé à faire à son aimée l’aveu de sa passion, il s’est bien gardé de lui dissimuler l’état précaire de sa fortune, la mauvaise gestion de ses terres, le délabrement de son manoir… Mais elle, follement éprise, a tout accepté !

… Et discrètement, leurs fiançailles se scellèrent sans pompe… dans un baiser !

Tout à coup, Hans Krauser, le père, surprend leurs projets amoureux…

Brutalement congédié, le comte s’est vu préférer un orgueilleux baron, sans valeur, mais influent et riche… riche surtout !

Et c’est ainsi que, poussé par l’amour, la haine et le désespoir, le comte d’Uffenheim, réunissant quelques fidèles, s’est révolté dans un suprême effort.

Vaincu !…

Lui, le preux jusqu’alors invincible !

Toute l’exaspération débordante d’une haine longtemps contenue s’exhale alors de son âme ulcérée.

Oh ! comme il le hait bien, ce père insensible, ce juge égoïste, qui délaisse le bonheur de sa fille, pour rechercher, avant tout, la satisfaction de ses desseins ambitieux !

Comme il voudrait lui faire expier, par mille tortures, le désespoir d’Hedwige et le sien !…

Et cet Ulrich d’Erlanger, ce rival abhorré, quel plaisir il aurait à le broyer sous son talon, ainsi qu’un animal immonde !…

Mais, hélas ! sa défaite l’a perdu, et la réalité est là qui le rive à sa chaîne.

Nuremberg triomphe !

Et le comte Otto va mourir.

Soudain, un bruit de verrous le tire de sa désolante rêverie.

Frantz, le geôlier, paraît.

« C’est toi, Frantz ? interroge le prisonnier sans lever la tête. Est-ce l’heure ?… »

Pas de réponse.

Un doigt sur la bouche, le geôlier s’approche…

« Silence ! » souffle-t-il à l’oreille du comte.

Puis il détache ses clefs sans bruit.

À la profonde stupéfaction d’Otto, les pesantes chaînes tombent à terre.

Il est libre !

Mais un soupçon l’arrête.

D’où lui vient ce secours inespéré ?

D’un mot, Frantz dissipe son hésitation.

« Elle vous sauve ! » murmure-t-il, avec ce mystérieux laconisme des consciences achetées.

Et le comte sourit, le visage illuminé d’une joie immense.

« Marche ! » dit-il à son taciturne guide, en s’engageant à travers les couloirs de la prison sombre.

Cependant, le cachot n’est pas vide.

Mystère !…
 

*

 

Douze coups retentissent au beffroi du château …

Les fenêtres de la Tour s’éclairent de mille lueurs étranges ; puis un chant monotone, au rythme lent et funèbre, s’élève dans la nuit silencieuse.

Que se passe-t-il ?

La grande herse s’ouvre en grinçant d’une voix de souffrance, et un long cortège de seigneurs, de pénitents et d’hommes d’armes s’avance. Puis, de nouveau, la herse frappe l’air de sa plainte blessée.

À ce moment, la lune grimaçante et blafarde projette ses rayons sur ce tableau fantastique.

Les moines chantent :
 

« Dies iræ, dies illa

Solvem sæclum in favilla

Teste David cum Sybilla… »

 

Et le chœur reprend en sourdine la strophe lugubre, qui va s’éteignant à mesure que le défilé s’engouffre sous le portail.

Froides et glissantes sont les dalles moisies de l’escalier de pierre ; muettes, les lèvres ; oppressées, les poitrines.

Celui qui doit mourir est prêt.

Après l’horrible veille dans l’étroite cellule tapissée de clous, le condamné, suivant la coutume, s’est lui-même revêtu d’un long pallium blanc qui le masque de la tête aux pieds, comme pour voiler sa pudeur avant d’envelopper ses cendres. Puis il s’est étendu sur sa malheureuse couche, attendant l’heure, dans une somnolence angoissée.

Les verrous sont tirés : la porte s’ouvre avec un ricanement de métal rouillé, qui résonne tout le long des parois de la Tour.

C’est l’heure…

Fatale.

À pas longs, la victime, soutenue par deux aides, arrive sur le lieu du supplice.

Éclairée par la lueur vacillante des torches fuligineuses, une statue monstrueuse, sorte de vierge de fer, dresse sa silhouette sombre. Ses deux panneaux, tels des bras avides, recèlent les clous acérés, les pointes effilées, les griffes crochues qui vont déchirer les muscles, froisser les nerfs, briser les os ; et, à la hauteur des yeux, deux crocs aigus se détachent qui doivent arracher chaque œil de leur orbite sanguinolente.

Elle est là, sinistre, imposante, biblique, cette Vierge que nul autre contact que les os broyés, la chair meurtrie n’a souillée jusque-là !…

Et, à son aspect, le condamné recule ; il faiblit devant le monstre qui l’attend dans l’impatient désir d’une soif de sang.

Groupés dans le silence d’une immense pitié, seigneurs, échevins, pénitents, hommes d’armes, bourreaux mêmes, considèrent celui qui va mourir avec une émotion respectueuse…

Seul, messire Hans Krauser, le grand Juge, l’œil sec et la lèvre hautaine, se dispose à lire la sentence d’une voix froide et coupante.

Impassible, il commence :

« Au nom de notre puissant et bien-aimé suzerain l’Empereur, au nom de tous les bourgeois de notre bonne ville de Nuremberg, Nous, Tribunal suprême de Justice, condamnons, pour acte de félonie et traîtrise envers nous, notre vassal, Otto, comte d’Uffenheim, seigneur d’Ansbach, à la peine de mort et à l’application de la torture par nous appelée : Vierge de fer.

Ordonnons en outre que ladite sentence reçoive sa pleine et entière exécution en présence de Nous, tribunal suprême de justice, des échevins, de nos vassaux et des notables bourgeois de notre bonne ville de Nuremberg. »

Aux premiers mots de cette lecture, le condamné n’a pu se défendre d’un tressaillement involontaire vite réprimé…

Les pénitents entonnent d’une voix creuse l’hymne funèbre :
 

« De profundis clamavi ad te Domine… »

 

Et les notes mystérieuses et voilées de leur chant, répercutées en de longs échos sonores, vont disséminer leurs ondes mouvantes à travers les arceaux de la voûte.

Lorsque la dernière onde du dernier verset s’en est allée mourir doucement sur la muraille poreuse, les bourreaux, sur un signe, se sont emparés de la victime : ils lui ont entouré le corps de bandelettes étroites, ainsi qu’on fait aux morts ; puis ils l’ont introduite avec mille précautions dans le sein de l’horrifiante Madone.

Et là, dans ce cercueil de fer, la vision toute blanche du condamné apparaît, comme ces fantômes revêtus d’un linceul que l’œil humain contemple avec effroi.

Lentement, un pénitent asperge d’eau bénite la forme blanche… et tous les assistants se découvrent devant elle…

Seul, Messire Hans Krauser, le grand Juge, l’œil sec et la lèvre hautaine, reste immobile et dédaigneux. Puis il fait un geste…

Les bourreaux referment, avec une lenteur atrocement calculée, les lourds panneaux de fer.

Et les pointes de percer, les clous de tenailler, les crocs de déchirer… cependant que le grand Juge contemple, impassible, l’œuvre de destruction raffinée.

Mais voici qu’un cri effroyable, déchirant, aigu, un de ces cris qui n’ont plus rien d’humain, échappe au supplicié.

Qu’a donc Messire Hans Krauser ?

Pourquoi cette pâleur de suaire envahit-elle soudain ses traits convulsionnés ?

Pourquoi ses mains crispées pendent-elles inertes, le long de son corps secoué de frissons ?

Pourquoi ses dents claquent-elles de fièvre, tandis qu’une sueur glacée baigne goutte à goutte ses tempes livides ?

Et… cet œil, cet œil injecté qui regarde !

La tâche de la hideuse justicière est terminée : ses larges flancs s’entrouvrent, satisfaits, et une masse pantelante de chair s’affaisse aux pieds des bourreaux, dans un éclaboussement de sang.

Un homme s’y précipite, égaré, les cheveux en désordre : c’est Messire Hans Krauser, le grand Juge de la ville libre de Nuremberg.

Agenouillé, les mains tremblantes, il fouille avidement la loque sanglante et lacérée qui n’a plus forme humaine.

Ses doigts fébriles se promènent nerveusement sur les bandelettes et le pallium maculés qu’ils arrachent par morceaux…

Quelque chose de dur résiste à leur pression… Et une petite croix d’or tordue, souillée, apparaît !

Messire Krauser, l’œil atone, cherche à comprendre…

Puis, devant le chaos grandissant de ses pensées confuses, il retombe, impuissant, la face dilatée par un rire stupide :

« Hedwige ! »

À côté de la Vierge de Fer, gît une Vierge de Sang !…
 
 

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(Robert Chauvelot, in Le Petit journal, supplément illustré, treizième année, n° 601, dimanche 25 mai 1902)