J’ai retrouvé, ces temps derniers, dans une revue scientifique, une théorie à laquelle j’ai songé souvent et qui ne me paraît pas dénuée de toute vraisemblance. C’est une théorie d’après laquelle la femme ne serait pas la femelle originaire de l’homme, l’homme ne serait pas le mâle réel de la femme. Il n’y aurait pas entre elle et lui parenté étroite, immédiate, mais parenté plus éloignée.

En d’autres termes, l’homme et la femme feraient bien partie de la même race, du même genre – le genre humain ; – mais ils auraient appartenu primitivement à deux espèces différentes.

L’homme avait une compagne qui n’était pas la femme et qu’il faudrait appeler l’« hommelle » ; la femme avait un compagnon, un époux, qui n’était point l’homme et qu’on pourrait dénommer le « femmin. »

L’hommelle se rapprochait de l’homme beaucoup plus que la femme. Elle était plus robuste que celle-ci, plus énergique, plus virile, plus mâle – quoique femelle. Peut-être même – mais à cet égard nous ne sommes pas documentés – offrait-elle certaines particularités physiques, qui aujourd’hui nous apparaissent comme l’apanage exclusif du sexe masculin, peut-être, par exemple, avait-elle de la barbe au menton ou une paire de moustaches ornant sa lèvre supérieure.

Par contre, le femmin, qui était à cette époque-là le mâle de la femme, était plus délicat, plus fin, plus mièvre que n’est l’homme. Il avait sans doute des cheveux longs et soyeux, la démarche molle, le bassin plus développé, la face glabre.

Ces deux espèces vivaient côte à côte, voisinaient. Un beau jour, ou pour mieux dire un triste jour, les hommes – déjà canailles – s’avisèrent de comparer leurs compagnes à celles des femmins. Il leur sauta aux yeux que celles-ci étaient infiniment plus gracieuses, plus accortes et plus sémillantes que celles-là ; et ils en tirèrent cette conclusion – erronée ! – qu’elles feraient beaucoup mieux leur affaire.

Sur quoi ils résolurent de s’emparer de ces créatures qui les charmaient. Et comme, à cette époque tellement préhistorique qu’elle se perd dans la nuit des temps, il n’y avait ni gendarmes, ni tribunaux, ils ne rencontrèrent aucune difficulté dans l’exécution de leur dessein. En vain, les femmins essayèrent de défendre leurs compagnes et de les arracher aux griffes des hommes. Ils n’étaient pas de force. Ils furent vaincus, dispersés, écrasés, pulvérisés.

Après la défaite irrémédiable des femmins, les hommes s’emparèrent des femmes, les adoptèrent pour compagnes. Quant aux hommelles, ils les abandonnèrent, les plaquèrent salement. Ils étaient déjà lâcheurs.

Et c’est ainsi que les femmes devinrent les compagnes des hommes, bien qu’originairement elles ne fussent pas destinées à ce par la nature.

Telle est l’histoire, ou pour mieux dire la légende. Évidemment, ce n’est là qu’une hypothèse. Mais elle est justifiée par quantité de remarques et d’observations.

La femme n’est pas la véritable femelle de l’homme : c’est pour cela que leur union est le plus souvent si précaire ; c’est ce qui occasionne tant de malentendus, tant de discussions, tant de drames ; c’est ce qui fait que l’on constate si rarement une entente réelle, un accord parfait entre deux êtres humains de sexe différent. C’est la cause, la cause, ô mon âme, comme dit Othello.

Cependant, quelques hommelles et quelques femmins avaient échappé aux catastrophes que nous venons de relater, à l’abandon et au massacre. La graine n’en est point perdue et leurs types se sont perpétués de génération en génération. De là ces individualités qui nous surprennent, qui nous paraissent anormales et qui, en réalité, ne le sont pas.

On rencontre des femmes qui ont un caractère, des aptitudes, des penchants virils, qui déploient une énergie, une vigueur toute masculine ; nous croyons qu’en les créant femmes, la nature s’est trompée. Du tout. Simple phénomène d’atavisme. C’est nous qui nous trompons en les prenant pour des femmes : en réalité, ce sont des hommelles. De même, il y a des hommes doux, timides, langoureux, efféminés. C’est que ce ne sont point des hommes, mais des femmins.

J’avais naguère collectionné tous les faits, toutes les observations, toutes les considérations psychologiques, anatomiques et physiologiques qui pouvaient servir à l’appui de la thèse que je viens d’avoir l’honneur de vous exposer. J’en avais tout un dossier. Je ne sais ce qu’il est devenu. Mais je suis heureux d’avoir retrouvé récemment, sous une docte signature et dans le plus sérieux des journaux, cette idée ingénieuse (1) : car elle rend compte de la façon la plus plausible de force singularités et bizarreries qui, en dehors d’elle, demeurent inexplicables.
 
 

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(1) La chronique « scientifique » à laquelle Louis de Gramont fait référence est parue dans Le Temps du 19 février 1903, sous la signature de Henry de Varigny. Nous la reproduisons ci-dessous ; n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir.

 

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(Louis de Gramont, « Opinions – feuilles volantes, » in L’Éclair, journal de Paris, politique, quotidien, absolument indépendant, seizième année, n° 5223, lundi 16 mars 1903 ; illustration de Zedněk Burian)

 
 
 

 

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(Henry de Varigny, « Causerie scientifique – la Nature et la Vie, » in Le Temps, quarante-troisième année, n° 13224, jeudi 19 février 1903)