L’HOMME ROUGE D’OUESSANT

 

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« Si j’ai ressenti récemment une émotion violente ?… Oh ! oui… Laquelle ?… Je m’exprimerai mal dans votre cabinet où le bruit du boulevard Malesherbes se mêle aux paroles !… Enfin, je vais tâcher…

… Le surlendemain de mon arrivée à Ouessant, je « veillais » chez Alexandre Stéfan, un fin gars qui, souffreteux, perclus, étudia au lieu de naviguer et est l’intellectuel de « l’île d’Épouvante. »

Il n’avait invité, à part moi, que quatre jolies Ouessantines. Justement célèbres, docteur, pour leur beauté, les Ouessantines ! De claires et souples créatures aux grands yeux doux, aux dents blanches. Leurs cheveux, en bandeaux sur le front, tombent librement le long des joues et sur la nuque.

Elles sont deux mille pour trois cents marins en congé ou vieillards, en cette île si difficile d’accès. Les maris, les frères, les cousins, les pères naviguent au loin… Et, à cette époque, on n’avait pas encore envoyé là-bas un détachement d’infanterie coloniale. Aussi, les rares étrangers qui affrontaient la traversée toujours rude du continent à l’île d’Épouvante, eh bien ! docteur, ces belles filles saines les accueillent aimablement…

… Celles de ce soir-là se nommaient Dianik, Marie, Yvonne et Maryannik…

Marie et Yvonne sont brunes, cambrées. Dianik est d’un blond celtique. Maryannik ? Ah ! le joli visage irlandais si pur, si fin, entre des cheveux fauves légèrement bouclés !…

Elles parlaient français avec des hésitations et un curieux appuiement rauque sur certaines syllabes.

Le vent gémissait contre la porte. Et, à intervalles réguliers, on entendait au loin le beuglement de la sirène énorme qui, dès qu’il y a un peu de brume, guide les navires…

« Marie va nous chanter… N’est-ce pas, Marie ? » dit Stéfan.

Elle commença, en breton, une sorte de complainte lente, aux nombreux couplets.

« Quel est le sens de cette chanson ? demandai-je ensuite, après avoir applaudi.

– C’est l’histoire de l’Homme Rouge.

– Une légende ?… Racontez ! »

Elles se regardèrent, sérieuses, et ne répondirent point. Il y eut un silence.

Puis Stefan cessa de fumer pour dire :

« Eh bien, sous le premier Empire, un gars d’Ouessant, Yves Miniou, s’en fut au Service… Il était tambour à la garde… Il revint au pays par mer, sur une frégate qui allait doubler Ouessant. Du large, on voulut l’envoyer à terre avec quatre hommes d’équipage, mais le courant drossa la chaloupe et l’écrasa sur les rochers. On ne revit plus jamais les quatre hommes d’équipage…

– Mais… le tambour ? »

Stéfan reprit, avec un peu de gêne :

« Lui, on le revoit quelquefois, par les nuits claires… Il saute de roc en roc… Il a un crâne de squelette sous un haut képi… Il porte toujours son uniforme et son grand tambour… On l’entend aussi !… Oui, quand le temps va se mettre au mauvais, il bat le rappel : rran planplan, planplan… Et il crie aussi à travers le tumulte de la tempête commençante : « Amarrez !… Amarré-é-ez !… »

Il y eut un nouveau silence désagréable, où le lointain bruit de la mer nous parvint. Les quatre Ouessantines, graves, regardaient obliquement le sol.

« Laissons là l’Homme Rouge et buvons du champagne !… » m’écriai-je.

Je fis causer les quatre gentilles. De clairs éclats de rire, des confidences qu’elles se faisaient soudain en breton, coupaient leur bavardage.

… Quand il fut deux heures un quart, Yvonne, regardant à une grosse montre d’argent accrochée au mur, s’écria : « Va, doué !… » Et ses compagnes d’affirmer qu’il était grand temps de partir.

Il m’appartint de reconduire Maryannik au petit hameau de Kerlor, dans le nord-ouest de l’île. Et pour cela ses compagnes, me parut-il, lui adressèrent des quolibets en breton quand nous nous éloignâmes.

Nous suivîmes d’abord à l’aveuglette, les yeux surpris par les ténèbres, un chemin creux.

J’avais pris le bras de Maryannik. Je serrais un peu contre moi cette onduleuse statue de chair. Ses cheveux éparpillés sur ses épaules effleuraient parfois ma joue. Nos doigts s’entrecroisèrent…

Franchi un monticule sableux, le chemin cessa ; nous étions en pleine lande… Le grand phare du Créach, centre d’un faisceau électrique sans cesse tournoyant, semblait un géant qui eût valsé sur place, en écartant ses roides bras de lumière. Bientôt, un autre monticule nous le cacha.

Maryannik avait-elle voulu prolonger la promenade ? Il me semblait que nous errions presque au hasard. Où étions-nous donc ?… Des traînées électriques accouraient frôler et révéler, une seconde, des profils de falaise, tout là-bas, mais je ne voyais plus les phares. Oh ! nous ne parlions pas ! L’âpre vent salin nous bourdonnait aux oreilles, nous étourdissait, nous isolait…

Quelle gêne m’oppressa ?… De noires silhouettes de rocs à formes humaines, les bras comme levés, surgirent dans la douteuse lueur lunaire. Loin, un chien, longuement, affreusement, hurla… La terreur rampait autour de moi.

D’un effort mental, je réagis.

« Hein, chère Marvannik, si nous rencontrions l’Homme Rouge ? »

Elle, qui cheminait paisiblement, se serra comme un enfant peureux contre moi.

« Chut !… Il ne faut pas parler de lui ici ! murmura-t-elle. Et puis… il est de ma famille… je vous dirai… »

Mes yeux accoutumés à l’obscurité perçurent enfin les silhouettes de deux ou trois pauvres maisons noires, mortes. Au seuil de l’une, Maryannik me dit : « Entrez. Je suis seule. Mon père et mes frères naviguent… Ma mère est dans l’île de Molène pour les couches d’une cousine. »

Elle me guida, alluma une lampe. La pièce, étroite, basse, semblait une longue boîte en bois. Devant le lit breton, un vieux coffre servait de banc.

Une robuste petite fenêtre à quatre vitres, capables de résister à la tempête, brillait de lune.

« Et maintenant, Maryannik, parlez-moi de l’Homme Rouge… Il était de votre famille ? »

Elle s’interrompit de régler la lampe qui filait obstinément.

« Mais oui… je suis une de ses arrière-petites-nièces, dit-elle à voix basse. Ma mère a encore des galons à lui, et de ses lettres…

– Mais, c’est très amusant, cette parenté… L’avez-vous jamais rencontré ? »

Elle hésita, vint s’asseoir près de moi, et, le regard fixé vers le sol, dit :

« Je crois l’avoir entrevu, très souvent, les nuits de brouillard surtout…

– Comment est-il ?…

– Un uniforme brillant et tout rouge, des guêtres noires, un sabre court, un grand tambour jaune. Mais sa figure est petite, noire, comme creuse, entre son col rouge et la visière d’un immense képi… »

Maryannik tremblait à dire cela.

« Parlons d’autre chose, petite belle.

– Tenez, je vais vous faire goûter ce vieux rhum… Il vient d’un grand navire anglais qui se creva sur les Pierres-Vertes, près d’ici, voilà dix ans. »

Elle prit dans le buffet une bouteille effilée et deux verres.

Elle s’assit près de moi, sur le banc, après avoir ravivé la lampe qui clignotait.

« À votre santé… Que le bon vent de l’île soit sur vous !.. dit-elle en trinquant paysannement.

– Merci, Maryannik !… Et ne viendrez-vous jamais à Paris ?

– On rirait de moi là-bas !

– Mais vous ne savez donc pas combien vous êtes jolie ! »

Elle appuya tendrement, innocemment, sa tête sur mon épaule, son adorable tête aux cheveux libres.

Mais la lampe se remit à charbonner.

« Éteignez-la… » hasardai-je.

La chambre ne fut plus éclairée que faiblement par la petite fenêtre lunaire. La verdâtre lueur mettait sur le sol l’ombre en croix du cadre des quatre vitres.

Je berçais doucement le beau corps tiède de Maryannik. Elle me disait :

« Oui, vous êtes, comme cela, gentil maintenant !… Demain, deux ou trois jours encore, je serai contente près de vous… Et vous partirez, et je pleurerai… »

Ah ! le joli murmure chaud de sa bouche contre ma joue !

« Qu’on est bien ainsi… ma petite !… ma petite !… »

Et j’appuyai infiniment mes lèvres à ses lèvres.

Alors, plusieurs coups forts retentirent, frappés à la vitre, et la chambre s’obscurcit un peu.

Je relevai la tête et… horreur !… À l’extérieur, contre la fenêtre, un tambour du premier Empire, en uniforme rouge, gesticulait avec fureur ; on n’en voyait que le buste : la face mal discernable à contre-clair de lune, mais noire, camuse, se collait à la vitre sous un énorme képi à plumet. Un poing affreusement maigre nous menaçait, l’autre retenait par une courte lanière un tambour jaune jeté sur le dos et luisant. Une sorte de halo pourpre entourait le vieux soldat.

Je l’ai vu, je vous dis, je l’ai vu !… en rougeâtre ombre chinoise sur la froide clarté lunaire !

Puis, il grandit avec la fenêtre, le bandit, l’ignoble, la canaille !… Il devint un squelette, haut de dix mètres, en uniforme et képi…

… Oui, je crie trop fort, docteur !… Il y a du monde dans votre salon… Excusez-moi… Je suis calme, très calme…

… Je revins à moi une demi-heure après.

Je restai encore une semaine dans l’île, très abattu, ne sortant que le jour. Si Maryannik me rencontrait, elle fuyait à travers landes.

… Impressionné par le récit de Stéfan, puis par le trajet nocturne à travers l’île d’Épouvante, ai-je eu une hallucination ?

Ou bien, comme Maryannik l’affirmait, l’Homme Rouge vint-il empêcher sa descendante d’aimer un étranger ?

Je ne sais pas, non, je ne sais pas ; mais depuis cette nuit d’Ouessant, mon cœur me fait mal, docteur !… si mal ! »
 
 

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(Jean Joseph-Renaud, « Contes des mille et un matins, » in Le Matin, vingt-sixième année, n° 9128 , mardi 23 février 1909 ; repris dans Le Petit Provençal, journal républicain socialiste, trente-septième année, n° 12751, mardi 2 janvier 1912 ; Édouard Crémieux, « Marin assis, » huile sur toile, sd)

 
 
 

 

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(« Nos échos, » in Le Siècle, quatre-vingt-deuxième année, n° 1950, vendredi 19 janvier 1917)

 

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Tombé amoureux d’Ouessant et véritable Breton d’adoption, Jean Joseph-Renaud avait déjà évoqué la légende de « l’Homme rouge » dans l’une de ses chroniques parues dans L’Action. Il réutilisera et développera ce thème près d’une trentaine d’années plus tard, dans une longue nouvelle intitulée « La Silhouette rouge, » publiée dans l’hebdomadaire Gringoire.
 
 

 

CALENDRIER PARISIEN

 

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MARDI. – Portsall. – Nulle part la côte bretonne n’est aussi désespérée qu’à Portsall, au sommet du Finistère, entre Le Conquet et l’Aberwrach. La désolation des baies, le pathétique des rochers, la monotonie farouche des dunes, atteignent ici au suprême ; des heures, on erre dans la campagne, par les landes à peine herbeuses, en ne rencontrant la Vie que grâce à des chevaux presque sauvages et quelques plaintifs goélands. La pêche, en ces parages qui sont les plus périlleux d’Europe, nourrit à demi des familles héroïques, misérables et obtuses ; comme les côtes, elles expriment, par leurs visages ternes et crispés, la douleur…

Ce « petit trou pas cher » vous change merveilleusement, violemment même, de la Ville. Il n’est connu, par bonheur, que des brestois et de quelques gens de lettres : René Maizeroy, Paul Reboux, Paul Largy, Ad. Mayer, Léo Lelièvre, qui viennent s’y tonifier… Au sommet du Guiligui, ce calvaire qui domine poétiquement le minuscule fort et la mer encombrée d’écueils innombrable où l’eau furieuse se projette en écume vers le ciel, ou devant la baie de Tréompan infinie et déserte à effrayer, antédiluvienne d’aspect vraiment, si bien qu’on y redoute, entre les rochers « du Serpent, » le formidable glissement d’un ichtyosaure ou le cruel vol d’un ptérodactyle, ou encore sur l’île Vierge, l’île des druidesses et des sacrifices humains, – les pierres mêmes, bizarres, contournées, sournoises, semblent s’y souvenir – on se demande avec stupeur comment des personnes peuvent bien aller changer cinq fois de toilette par jour à Trouville !…

Certaines tables et chaises pliantes de l’hôtel Jaouen sont dignes du pays ; elles viennent du Drummond-Castle, ce paquebot qui se perdit voici huit années entre Ouessant et Molènes. Le flot en apporta à Portsall quelques débris aussitôt utilisés – car on est incurablement naufrageur en Finistère…

MERCREDI. – J’excursionne beaucoup avec le bon chansonnier Léo Lelièvre ; il m’aide à ressentir mieux cette contrée, parce qu’il me paraît exquisement en contradiction avec elle. Cet auteur, célèbre en les music-halls de la Mattchiche, l’Amour boîteux, les Jaloux, et de cent autres succès, voit la Bretagne sous un angle amusant. Nous entendre raconter une promenade faite ensemble est curieux.

Où j’ai vu du pathétique, il n’a aperçu que du comique. Le château en ruines de Trémazan – c’est-à-dire le château des Trois-Crimes – m’a donné l’idée d’un conte effrayant ; il y a trouvé le sujet d’une chanson pour Mayol !… La table d’hôte se gausse, le soir, aux divergences de nos descriptions.

Toute description sincère, d’ailleurs, révèle le conversationniste et non le paysage, qui n’est que l’occasion, le prétexte. De même un tableau, pour qui sait bien le voir, représente le peintre et non le modèle.

JEUDI. – Clair de lune d’Ouessant. – Me voici à Ouessant, qui s’appelle Enez Heussa en breton, c’est-à-dire, vous le savez, l’île d’Épouvante. J’ai retrouvé en cette dernière terre du Vieux Monde toutes les émotions que je vous contai jadis et qui justifient tant son nom…

Ce soir, après dîner, je prends mon chapeau pour sortir. Le patron de la petite auberge pour pêcheurs où je suis descendu de me dire : « La nuit ?… Sur les dunes ?… Vous ne craignez pas de rencontrer l’Homme Rouge !… Vous ignorez ce fantôme ?… Eh bien, sous le premier Empire, un gars d’ici, Yves Miniou, s’en fut au service. Il était tambour à la garde et il battit la charge à toutes les grandes batailles de Napoléon. Libéré avec la croix d’honneur, il tomba à l’eau en débarquant et se noya… Et on le revoit quelquefois par les nuits brumeuses. Il saute de roc en roc. Il a une tête de squelette sous le haut képi ; il porte encore son uniforme rougeâtre et son grand tambour… Quand le temps va se mettre au mauvais, il bat le rappel : rrran, planplan, rrran… on l’entend avec netteté à travers le tumulte de la mer… Et il crie aussi, d’une voix lugubre : « Amarrez !… Amarré-é-éez !… Je l’ai vu et entendu, moi qui vous parle, monsieur. »

Le vieux avait bien besoin de me conter cela ! À Ouessant, l’île terrible que cerne la mort, une atmosphère d’effroi vous entoure et pour un rien vous blesse… D’ailleurs, si je n’ai pas rencontré l’Homme Rouge, cette histoire a fait ma promenade nocturne plus intense…

Je suivis d’abord, à l’aveuglette, les yeux surpris par les ténèbres, la pâleur d’un sentier creux. Une lune verdâtre et quelques étoiles transparaissaient malaisément à travers un peu de brume… Proche, le grand phare du Créach, centre d’un faisceau électrique sans cesse tournoyant, semblait un géant qui eût valsé sur place en écartant ses roides bras. Un monticule me le cacha. Un sable herbeux s’offrit à mes pas ; j’étais dans la lande, dans le plus désolé de l’île de la Désolation…

L’immense respiration râpeuse de la marée montante me parvenait, lointaine, avec l’odeur nette des goémons. Derrière moi, j’avais la vieille Europe, l’énorme Asie, tout le Vieux Monde, et devant moi, sur l’infini de cet Atlantique formidable, plus rien, plus rien, sauf aux plus vagues lointains de la pensée, en face les rivages américains et, à droite, et à gauche, les pôles…

Bientôt, errant au hasard par les ondulations monotones de la lande, je perdis le sens de la direction. Où étais-je ? Des traînées électriques accouraient frôler, et révéler, une seconde, des profils de falaises, tout là-bas, mais je ne voyais pas les phares. L’âpre vent salin, en me bourdonnant aux oreilles, m’isolait davantage… Quelle gêne m’oppressa donc ?… De noires silhouettes de rocs à formes humaines, les bras comme levés, surgirent dans le brouillard lunaire. Loin, un chien, longuement, affreusement, hurla. Une algue me fit trébucher. Le vent, quand il s’adoucissait, m’apportait, à travers des buissons secs, d’étranges murmures. Jamais je n’ai éprouvé une telle sensation de solitude hostile, frissonnante… Une abominable angoisse me naquit. Je sentais palpiter, s’émouvoir, ramper, la terreur autour de moi – la terreur irrésistible qui blanchit les cheveux, qui arrête le jeu de la raison. Une sueur glaciale m’inondait.

Non, je n’ai pas aperçu soudain se traîner, sous son tambour en bandoulière, un rouge soldat à tête de squelette, mais il me fallut pour réagir un violent effort mental.

Enez Heussa ! Île d’Épouvante !

SAMEDI. – Saint-Guénolé. – Insolemment surfaite, cette fameuse pointe de Penmarch ! Et Saint-Guénolé est un quelconque village de pêche. J’ai vu cette presqu’île par gros temps ; je la revois par un jour exquis où la mer endormie, lumineuse et bleue, semble celle de la mélodie de Jean Moréas. « Je naquis près d’une mer dont la couleur passe en douceur le saphir oriental, » et je me demandais tout à l’heure, au faîte du grand et laid phare d’Eckmulh, les raisons de l’enthousiasme qui bouillonne dans les guides pour tout ce pays, et qui le place au-dessus de merveilles comme Fouesnant et Le Pouldu par exemple. Entre Pont-l’Abbé et Saint-Guénolé, je n’ai pu aimer que ces merveilleux costumes qui donnent aux « Bigoudens » une si belle allure asiatique…

Mais à Saint-Guénolé, il y a Bickel. Un homonyme du délicat sculpteur qui fit les plus beaux modèles de bijoux de Lalique et dont on remarque les envois à presque chaque salon ? Non, pas un homonyme, Bickel lui-même, qui est le patron et le cuisinier du Grand-Hôtel. Une très expressive tête brune et très barbue ; imaginez le Sâr Péladan vêtu en cuisinier. Oui, Mesdames, l’auteur de ces bagues, de ces peignes et broches, où il y a tant d’imagination et d’art, manie alternativement l’ébauchoir et la lèchefrite !… Qui l’eût dit !… En causant, très bellement, d’art, il s’interrompit soudain pour me faire griller une escalope !…

M. Rostand est-il venu à Saint-Guénolé avant de créer son pittoresque Ragueneau ?
 
 

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(Jean Joseph-Renaud, in L’Action quotidienne, sixième année, n° 1954, lundi 3 août 1908 ; Édouard Rosset-Granger, « Souvenir de Bretagne ou Calvaire breton, » gouache, 1920)

 
 

 

LA SILHOUETTE ROUGE

 

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« Ici, à Ouessant, qui se nomme en breton Enez Heussa, l’île d’épouvante, on est au fin bout du vieux monde… Derrière son dos, on a toute l’Asie, toute l’Europe, mais en face y a plus rien que le grand désert de l’Atlantique. Et cela… »

Stefan, le vieux marin, s’était brusquement tu. Penché vers le bas de la falaise où la marée descendait dans un grand fracas de galets froissés, de vagues retombant, il écoutait !… Près de nous, le suroît sifflait entre ces immenses rocs d’Ouessant à formes humaines, qui semblent des géants pétrifiés par Neptune tandis qu’ils gesticulaient d’horreur. Loin, des sirènes de cargos se répondaient.

Évidemment, Stefan guettait en ce vacarme quelque bruit particulier. Derrière le vieillard, Janik et Seza écoutaient aussi, tendues, sourcils froncés, longue chevelure flottant au vent, dans une pose sculpturale et sauvage qui rappelait que les Ouessantines furent autrefois des druidesses. Leur respiration soulevait précipitamment leur robe noire.

Nous contrastions avec elles, nous, groupe surpris et parisien, le peintre Maurice Vaupleurs, Geneviève, sa femme, Lia, son modèle, et moi, qui habitions à Ouessant une basse maisonnette de granit que Stefan, quartier-maître en retraite, nous avait louée. L’inquiétude nous gagnait. Lia étreignit le bras de Vaupleurs, par sincère effroi ou pour irriter davantage encore l’épouse qui ne sembla pas voir. Pauvre Geneviève !

Dans le vacarme marin, je finis par distinguer un roulement de tambour, léger mais net ; il s’arrêtait parfois, pour reprendre aussitôt.

Stefan contourna un roc qui lui cachait une partie du rivage. Quand il revint, la grimace que cinquante ans d’embruns avaient sculptée à son visage marron, se fendait d’un sourire.

« Ce n’est pas lui, Messieurs-dames… C’est deux petits gars venus de Molène pour le pèlerinage de demain. Y s’amusent avec un tambour… »

Janik et Seza, redevenues deux îliennes de notre époque, sourirent aussi.

« Lui ?… De qui parlez-vous ?… » demanda Geneviève.

Il hésita. Les deux Ouessantines, soudain graves, baissaient les yeux. En Bretagne, on ne renseigne pas volontiers les étrangers ; pourtant, le vieux marin, à demi-voix :

« Sous le grand Napoléon, un gars d’ici qui s’appelait Miniou prit du service. Il devint tambour de la Garde et battit la charge à toutes les victoires. Enfin, il revint avec la croix d’honneur sur son uniforme rouge, et une bonne retraite ; il s’embarqua à Brest, mais le capitaine français connaissait mal la côte et vint se jeter sur les Pierres-Vertes… On ne revit ni un bout de vergue, ni un filin…

– Mais le tambour ?…

– Lui, monsieur, on l’entend quelquefois… Une ou deux fois par an, quand le temps va se mettre au mauvais, Miniou bat le rappel et crie d’une voix lugubre : « Amarrez !… Amarrez !… » On voit sa silhouette rouge sauter de roc en roc… Il fait ça pour un bien, sûr ; mais son tambour porte malheur !… Parmi les gens qui l’entendent ensemble, y a toujours quelqu’un qui meurt dans la journée suivante…

– Si on le voit, c’est encore plus certain que la mort vient vers vous !… dit Seza.

– On a des exemples, des preuves… Beaucoup !… » appuya Janik.

Vaupleurs, Lina, Geneviève et moi, nous restions graves. En Bretagne, le surnaturel vous sollicite sans cesse. Parmi les périls de l’étendue océanique, les plaintes du vent et les imaginations qu’engendre l’isolement, on croit vite à des choses qui, à Paris, sembleraient puériles. Et Ouessant, roc sauvage, à trois heures de la côte, protégé par la tempête presque incessante, est un des derniers vestiges de la vieille terre de Bretagne.

« J’ai peut-être eu tort, reprit Stefan, de vous avertir. Des fois qu’il n’aimerait pas cela et vous en veuille de savoir… Faut pas attirer son attention… »

Et le vieux quartier-maître s’en alla, voûté dans son maillot jaune et rapiécé.

Le jour tombait ; un léger vent d’ouest poussait sur Ouessant la brume dont l’odeur est âcre. Le phare du Créach s’alluma ; centre de projections électriques tournantes, il semblait un géant qui, les bras étendus, eût valsé sur place.

« Il est tard, rentrons !… » dit le peintre d’un ton brusque.

Les paroles de Stefan l’avaient impressionné. Son magnifique profil se crispait.

Nous traversâmes une grande lande où le sable croulait sous nos pas. Geneviève marchait en avant, droite, sans se retourner. Lia s’appuyait sur Vaupleurs. Je venais ensuite.

Seza avait disparu. Comme l’ombre s’épaississait, Janik prit mon bras. Elle avait, sous une crinière de cheveux blonds ternis, un visage comme en montrent les tableaux des primitifs, un visage triste, bis, aux yeux très écartés, aux pommettes saillantes, au menton pointu.

« Vous croyez à ce revenant, Janik ?…

– Au tambour écarlate ?… Bien sûr !…

– Pourquoi ?…

– Les exemples sont nombreux, en ce temps et autrefois… Et puis : Ar guiz Koz !… »

« Ar guiz koz » : la vieille coutume !…

Ces trois syllabes sourdes résument tout l’héritage mystique que la Bretagne se transmet d’âge en âge.

« Bonsoir, Janik ! »

Désignant Geneviève et Lia qui marchaient devant nous, elle me demanda, d’une voix basse où de la colère sifflait :

« Laquelle aimez-vous ?… Sa femme ?… ou bien celle qui se déshabille pour qu’il en fasse des portraits, toute nue ?… Elles sont bien trop occupées avec leur haine pour se soucier de vous… Oui, leur haine, je dis, vous verrez !… Kenavo !… »
 

*

 

La primitive avait senti le drame qui évoluait…

Nous finissions de dîner sur la lourde table massive, abrupte ; deux coffres anciens, longs, sculptés, nous servaient de bancs. Un vaisselier, chargé d’assiettes à enluminures, trônait sous un fusil à pierre, datant de la Chouannerie. Deux lits bretons à double étage, pareils à des armoires ciselées, se faisaient vis-à-vis.

À l’étroite fenêtre, la brume, accrue, blanchissait la nuit. Chaque deux minutes, la sirène du Créach meuglait formidablement.

Le commandant du petit détachement d’infanterie était venu fumer une cigarette avec nous.

« L’homme rouge ?… répondit-il. Le tambour qu’on entend quelquefois ?… Cela m’a intrigué. Je crois que ce roulement est produit sur la côte nord-ouest par la marée, lorsque le vent la précipite de certaine façon en quelques-unes des cavernes qui abondent ici. On jurerait un tambour… c’est très curieux !… Parfois, lorsque ces cavernes dégorgent leur eau, il se produit un gargouillis qui imite assez bien le mot : « Amarrez !… » Quant à la silhouette rouge, je ne sais personne qui l’ait réellement aperçue…

– Ces exemples de morts tragiques annoncées ainsi ?…

– Des coïncidences, mais quelquefois surprenantes. D’ailleurs, quelques habitantes d’ici sont tellement superstitieuses que, dès qu’elles entendent ces bruits-là, les voici suggestionnées, terrifiées. Comme si elles étaient ivres, elles se jetteront du haut de la falaise ou mettront le feu à leur maison, par affolement…

– Eh bien ! moi, dit Lia, avec son accent chantant de Slave, je crois que suggestion et coïncidence n’expliquent rien. Les légendes contiennent toujours une vérité méconnue. « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêvent les philosophes !… » Hamlet a raison. »

Longue, rousse, mince à la taille, large aux hanches, des seins aigus, des yeux clairs, elle semblait créée à l’imitation d’une héroïne de Burne-Jones ou de Dante Gabriel Rossetti.

« N’est-ce pas, Maurice ? » ajouta-t-elle, en posant encore sa main étroite sur celle du peintre.

Évidemment, Lia cherchait à exaspérer l’épouse. Aux beaux yeux de Geneviève, un éclair parut, s’éteignit, et ce fut sur le ton le plus tranquille qu’elle observa qu’en effet, des légendes peuvent se cristalliser autour d’un fait réel.

« Ouessant a seize cents femmes, reprit le commandant, pour quatre-vingts vieillards, marins en congé ou fonctionnaires. Les hommes sont tous dans la marine de guerre. L’imagination collective est donc féminine ici, c’est-à-dire particulièrement encline à matérialiser des cauchemars… Ce n’est pas seulement à cause des naufrages qu’Ouessant s’appelle en breton l’île de l’Épouvante !…

– Mais ne reconnaissez-vous point, insista la longue rousse, que le rappel battu par l’homme rouge correspond souvent avec quelque événement tragique ?…

– Oui… Mais…

– Les coïncidences, interrompit Vaupleurs, du ton irrité qu’il prenait vite, et aussi la suggestion ont bon dos. Nous leur attribuons trop facilement les faits que nous ne savons pas expliquer. »

L’officier répondit en souriant :

« Je vais peut-être apercevoir la silhouette rouge dans la brume, en rentrant, et entendre son tambour ! Étant seul, il y aura cent chances sur cent que le mauvais sort tombe sur moi.

– Non, cinquante seulement, dis-je, car je vous accompagne. J’ai besoin d’air. Et puis, j’aime la lande quand les ténèbres et le brouillard la rendent plus mystérieuse. »

Dans cette brume épaisse, le grondement énorme de la sirène du Créach avait des échos bizarres. Elle semblait ou lointaine ou bizarrement proche ; pendant ses silences, on percevait, indistincte, illusoire peut-être, la sirène de quelque vapeur se dirigeant vers Brest. Elle cachait le phare du Créach dont on ne distinguait qu’une vague phosphorescence ; mais le Stiff, le second phare, à l’autre extrémité de l’île, qui se trouvait momentanément en dehors du champ de brume, brillait clair.

« Prenez garde, au retour. Marchez lentement ! me recommanda Geneviève. N’allez pas tomber dans quelque fondrière ! »

Je quittai le commandant près de Lampaul et revins par un autre côté de la lande, en me guidant sur la flamme du Stiff. Entre les meuglements de la sirène, j’entendais la respiration râpeuse de la marée montante. Au loin, un chien hurla ; une algue me fit trébucher. Le léger vent qui poussait la brume faisait dans les rochers secs d’étranges murmures. La brume avait pris l’odeur iodée des goémons.

Je pensais intensément à Geneviève.

Quand nous étions enfants, elle et moi, ses parents habitaient le même immeuble que les miens. Au lycée, je rêvais de l’épouser plus tard ; peut-être même nos familles respectives avaient-elles fait le même projet. Mais son père, un fonctionnaire, partit aux colonies et y mourut. Notre correspondance s’était espacée. Quand Geneviève revint à Paris avec sa mère, j’étais à la caserne en Anjou, et mes parents habitaient le Midi. Un peu plus tard, j’appris par hasard qu’elle était mariée avec un peintre dont le nom, dès lors, prit de l’importance.

Quelques années plus tard, nous nous retrouvions face à face, au Salon. Maurice Vaupleurs me fut immédiatement sympathique parce qu’il était aux petits soins pour Geneviève. Grand, athlétique, un profil de médaille, il était entouré de tentations féminines qu’il ne semblait même pas voir. Il ne se souciait que de son art et de sa femme.

J’allais chez eux, de temps à autre. Deux années passèrent. Un matin, Geneviève me téléphona qu’ils désiraient louer pour l’été une maison de pêcheur à Ouessant, une maison de granit, ancienne, pittoresque, mais que des réparations nécessaires, même pour un bref séjour, rendaient un peu coûteuse. Voulais-je venir aussi et prendre ma part ? Un peu surpris, j’acceptai aussitôt.

À la gare Montparnasse, je trouvai avec eux l’étrange et belle Lia. « C’est un modèle de mon mari, une Russe, me dit Geneviève, à voix basse. Nous l’emmenons pour qu’elle pose des nus en plein air. Elle est jolie, n’est-ce pas ? » Geneviève ajouta : « Vous lui tiendrez compagnie. »

Le dîner au wagon-restaurant, la causerie dans le compartiment, me montrèrent vite que Vaupleurs était ébloui, conquis, dominé par Lia. Il était brusque à l’égard de Geneviève. Il lui donnait des ordres. Sa présence semblait l’agacer. Sûre d’elle-même, Lia voulait se faire épouser ; en effet, je ne lisais dans ses yeux clairs avivés de kohl aucun amour pour le peintre. Elle désirait sa fortune, sa réputation.

Geneviève m’avait-elle invité dans l’espoir que, moi aussi, je m’éprenne de Lia et que je la détourne du peintre, ou bien, dans sa détresse, avait-elle désiré avoir près d’elle son ami d’enfance ? Si charmante, Geneviève ! De taille moyenne, cambrée, vive. Châtaine aux yeux noirs. Sa beauté, très française, un peu sévère peut-être, ne requérait aucun maquillage : elle avait des lèvres naturellement rouges, des cils sombres et lourds, un teint pur…

Ah ! notre sinistre arrivée à Brest, le matin ! La pluie criblait la boue, dégringolait des gargouilles, ouatait les bruits. Aux glaces embuées de l’auto, défilèrent des landes rousses, des sentiers creux, de pauvres villages tapis entre des hérissements de hêtres. Puis, ce fut un port étroit où oscillaient barques et chalutiers. Nous prîmes un petit vapeur qui, en haletant, toussotant, laboura sa route entre des îles sauvages : Béniguet, Kéménès, Morgol, Lytiry, Molène, dont le chapelet de noms semble le tintement des cloches d’Ys. Ouessant se profila sur le crachin. En traversant les deux courants dangereux qui l’enserrent, le petit vapeur gravit des montagnes glauques où il retombait à pic, l’hélice crissant à vide. Enfin, le port : Lampaul.

En abordant, j’eus un mauvais pressentiment, car elle offre un aspect tragique, cette île des filles seules, qui fut un repaire de naufrageurs, et aussi le sanctuaire des sanguinaires prêtresses de Heus, dieu du soleil. En aucun endroit de Bretagne, le sol n’est aussi aride, le vent aussi dominateur, les pierres aussi étranges.

… J’étais devant la maison de granit et regardais avec surprise Maurice, Geneviève et Lia qui, dans le cadre éclairé de la porte, m’attendaient avec inquiétude. Il me semblait m’éveiller.

« Une heure que vous êtes parti ! Nous nous demandions s’il ne vous était pas arrivé quelque chose !

– Ou bien si vous n’aviez pas rencontré Janik ! suggéra la voix soyeuse de Lia…

– Quand je me concentre sur une pensée, elle m’hypnotise. Je ne distingue plus, j’oublie l’ambiance matérielle. »
 

*

 

Notre existence à Ouessant continua dans le même rythme dramatique et bizarre. Vaupleurs travaillait passionnément à plusieurs nus en plein air d’après Lia, qui prenait à son égard une attitude de plus en plus langoureuse, bien que, peut-être, elle ne fût pas sa maîtresse, trop adroite pour donner pareil gage. En dehors de ces inconvenances, elle était à l’égard de Geneviève d’une amabilité déférente, presque servile – où elle affectait de mettre une nuance de tristesse, comme si elle avait déploré la situation où l’entraînait, malgré elle, un grand amour.

Elle alla jusqu’à tutoyer Maurice, en se reprenant aussitôt. Comme le peintre était extrêmement épris de Lia, mais trop attaché encore à sa femme pour quitter celle-ci, Lia voulait pousser à bout Geneviève et lui faire prendre l’initiative d’une rupture. Dans cette progression, elle mettait une subtilité redoutable. Malgré sa grâce étrange, j’éprouvais devant elle cette crainte, et même cette répulsion, qu’inspirent telles plantes aux couleurs charmantes, mais que l’on sait vénéneuses.

La figure de Geneviève se creusait. Ses yeux paraissaient agrandis. Elle devenait semblable à ma petite camarade d’enfance, surtout quand elle se contraignait à sourire.

Les séances de pose étaient quotidiennes. En ce moment, elles avaient lieu au bord d’une petite crique qu’un éboulis de roches grises interdisait aux regards. À l’angle du sentier y conduisant, on mettait Janik ou Seza en sentinelle. Lia se déshabillait derrière un roc, puis, longue, onduleuse et chaste, elle prenait devant nous la pose. Dans les reflets verdâtres de l’onde, son corps pâle et roux prenait un halo lumineux.

Cette après-midi-là, elle gisait sur une roche plate, à quelques mètres du bord, les yeux clos, les bras étendus, une jambe repliée, l’autre trempant dans l’onde. Une série de vaguelettes vermeilles et scintillantes venait sans cesse vers elle.

Dans le silence et la chaleur, on entendait, au-dessus de nous, Janik chantonner en breton et le cliquetis de ses aiguilles. Très loin, à Molène peut-être, une cloche tintait.

Vaupleurs, haletant, peignait avec frénésie. Sa belle figure grimaçait, tremblait. Il semblait parler tout bas. Ses gestes hésitaient sur la palette et la toile, puis se succédaient soudain avec une vitesse saccadée. Jadis, il peignait d’un air détaché, en fumant, l’esprit ailleurs.

Je regardai Geneviève. Elle se tenait debout, dans une pose énergique, résolue. Allait-elle enfin intervenir ? Je le pensai. Sa patience n’était plus de la dignité. Une épouse doit défendre son bonheur.

Soudain, une fixité bizarre parut en son regard qui n’était plus tourné vers son mari ni tout à fait vers Lia, mais vers la surface de l’eau où une grande étoile sombre, à huit bras, large de plusieurs mètres, dérivait lentement vers Lia. Vaupleurs, derrière son chevalet, ne pouvait l’apercevoir.

Les huit bras frémissaient imperceptiblement. Geneviève ne bougeait pas. Elle avait compris, comme moi. Je lisais en ses yeux un trouble espoir. Je ne bougeais pas non plus – et pourtant la splendeur de ce corps, là-bas, sur la roche, était presque divine…

Des cris, soudain !… Janik dégringolait le sentier en ramassant des cailloux aigus. Criant toujours, elle les lança sur la pieuvre qui, effrayée, sombra en noircissant l’eau de son encre.

L’énorme poulpe, venu du Mexique par le gulf-stream, aurait, affirma Janik, entraîné Lia dans les profondeurs d’un seul tentacule…

Quand nous rentrâmes, l’Ouessantine me dit : « Les gens, chez vous, en France, ça n’a pas plus de pitié que les pieuvres. »

Le soir, j’entendis Geneviève sangloter. Vaupleurs lui parlait bas, d’un ton de haine…
 

*

 

La vie continua, tragique sous son apparente tranquillité. Le drame évoluait avec une promptitude et une intensité croissantes. Vers quel dénouement ?… Je ne le prévoyais que trop. Ma pauvre Geneviève !

Quelques jours après, par un torride crépuscule, nous allâmes chercher de la fraîcheur à la pointe nord de l’île, où l’on dit qu’en des anfractuosités mystérieuses, accessibles seulement par marée très basse, le décor et les accessoires du culte druidique subsistent sous la garde intermittente de quelques initiées. Le commandant nous avait avertis que ces grottes, d’ailleurs très curieuses et peu connues, – car personne n’ose s’y aventurer, – ne servent que d’abris pour les contrebandiers.

Des nuages déchiquetés, pâles et opaques, à bords sombres, se réunissaient peu à peu, voilant le soleil. Le vent du sud projetait des masses d’embruns jaunes. Les mouettes, affolées, criardes, tournoyaient bas. La mer, brillante encore près de l’île, était noirâtre à l’horizon. L’air semblait une haleine de four.

L’orage, lointain encore, pesait sur nous avec une lourdeur insupportable.

Le sentier contournait d’énormes roches, pareilles à des éponges pétrifiées, qui nous cachaient alternativement la lande et l’Océan. Il se rétrécit, et, d’une pente dangereuse, nous mena jusqu’à mi-falaise ; nous ne vîmes plus que l’étendue marine, sombre de mirer le ciel. Nous nous trouvions au-dessus d’une étroite baie granitique à peine ouverte aux ruées de l’Océan, une de ces baies où, jadis, de monstrueux sauriens, survivants des âges préhistoriques, s’abritèrent peut-être, ce qui créa la légende des dragons et des saints qui les vainquirent.

L’immense anxiété de l’orage pesait insupportablement sur nous. Déjà des éclairs livides battaient l’horizon. Lia, distraite, haletante, laissait Geneviève près de son mari, mais, à un instant où le vertige la prit, elle cria : « Maurice ! » et tendit les mains…

À notre droite, une grotte s’ouvrit, sonore et sombre.

Nous franchîmes le seuil, prudemment.

La grotte était étroite, mais profonde. Et très sèche. Çà et là, des tas de foin, rectangulaires, formaient évidemment des couchettes.

« C’est peut-être un de ces mystérieux temples druidiques ? risquai-je.

– Le commandant nous a prévenus, répondit Geneviève. Les contrebandiers s’abritent ici quand les gendarmes viennent à Ouessant… Outre ce foin, voyez ces débris de caisses… ces vieux sacs !… »

Quand nous regagnâmes le périlleux sentier, le ciel était une masse charbonneuse. Le silence menaçait, pesant aussi.

Le vent d’orage s’éleva, et devint presque aussitôt une tempête rugissante qui enlevait les paroles à nos lèvres. Nous dûmes renoncer à parler. Les détonations de la foudre retentirent, formidables. La mer, empanachée d’écume, se souleva, se rua contre les falaises. La petite baie de granit était un gouffre furieux. Une immense pluie oblique, dure comme de la grêle, mitrailla l’île…

Nous avions pris refuge, vite, dans la grotte. L’orage d’Atlantique dura longtemps. Quand, vers huit heures, il prit fin, une brume épaisse enveloppait l’île, une brume telle que le mugissement de la sirène du Créach s’entendait à peine et que l’on n’apercevait pas, même sous forme de reflet, le foyer des deux phares. Le sentier disparaissait dans la fumée blanchâtre. Nous ne savions qu’au bruit de quel côté était la mer.

« Attendons le matin dans la grotte, conseillai-je. Le brouillard ne se lèvera pas avant. »

Il n’y avait pas d’autre parti à prendre. Essayer de gagner le faîte de la falaise eût été extrêmement périlleux. Mais cette nuit, dans pareil trou de pierre ? Nous dûmes nous y résoudre.

Heureusement, la chaleur, un moment adoucie par l’orage, avait repris, si étouffante que la fraîcheur relative de la grotte nous parut agréable. Nous commençâmes par nous asseoir et causer. De l’ouverture de la grotte, il venait une vague lueur phosphorescente. La fatigue nous gagna. Nous nous étendîmes.

« Ici, Maurice… près de moi ! » dit Lia, tranquillement, en désignant une couchette de foin placée à un mètre de celle où elle était étendue.

Je crus que le peintre n’obéirait pas à cette impudente invite. Mais l’épouse demeura muette et le mari prit la place indiquée…

Geneviève était à demi assise, non loin de moi. Des éclairs attardés me montrèrent qu’elle avait le visage appuyé sur les bras. Elle pleurait…

On causa. On fuma. Pour rassurer sa femme, sans doute, Vaupleurs alluma souvent son briquet dont, en cette crypte, la flammèche parut celle d’un cierge. Mais entre ces instants ? Peu à peu, nous gardâmes le silence.

Alors que nous étions tout à ce drame, nous entendîmes soudain… Je vous jure que nous entendîmes ! à notre droite, pas très loin, un roulement de tambour !

Parfois, il s’arrêtait pour reprendre quelques secondes après, mais il ne changeait pas de place… Ou bien son ampleur décroissait, comme si les mains eussent tenu les baguettes faiblement, puis, sans transition, la force revenait…

Nulle parole ne s’éleva de nous, d’abord.

Enfin, la voix bizarrement changée de Lia :

« C’est… c’est Lui !

– Mais non, protesta Vaupleurs. Le commandant nous l’a dit : c’est un jeu de vagues dans une anfractuosité ! »

Alors, un cri lugubre, qui semblait humain, s’éleva dans le brouillard. Il demeura imprécis, mais, prévenus, nous crûmes entendre : « A… a… marrez !… A… a… amarrez !… »

Puis, le silence sourd de la brume reprit.

Je rampai jusqu’à l’orifice de la grotte, car j’ai de mauvais nerfs qui me jouent parfois des tours singuliers ; mais rien ne m’effraie ; je traverse paisiblement un cimetière, la nuit…

Nulle silhouette rouge, nulle évidence anormale ne m’apparut dans les ténèbres épaissies par le brouillard.

Lia haletait. J’entendais ses dents claquer.

Geneviève dit, avec calme :

« Ici, c’est bien l’île de l’Épouvante… »

Vaupleurs répéta que l’eau marine, seule, avait causé ces bruits, mais sa voix était émue.

Lia répondit, d’un ton passionné :

« L’un de nous doit mourir bientôt. Ah ! que ce ne soit pas vous, Maurice !… pas vous !… »

Tremblante de peur, elle jouait encore son rôle !

Les roulements de tambour ne reprirent point. Peu à peu, nous cessâmes de les entendre. Notre attention se restreignit : la grotte était sonore. Dans l’ombre, le moindre de nos gestes s’entendait. Certainement, Geneviève les guettait avec la pire angoisse. La menace du tambour nous avait rapprochés du dénouement, me semblait-il. Cette grotte ensevelie dans la brume d’Ouessant, quel décor final ! Mais sur quel épisode tomberait le rideau ?

À peine perceptibles, des sirènes de cargos, perdus dans le brouillard et la nuit, bramaient. Celle du Créach, nous ne l’entendions pas, mais nous en sentions les frémissements à travers le granit et la terre avec une netteté surprenante. Des mouches, réfugiées là aussi, bourdonnaient avec acharnement.

Pauvre Geneviève ! si jolie, si bonne ! Sa dot avait tiré Vaupleurs de la médiocrité. Il devait tout à sa femme. Elle avait su se créer un salon utile qui appuyait beaucoup la carrière de son mari. Et maintenant, victime de cette Slave à la voix soyeuse, qu’allait-elle devenir ?

Je me sentis perdre conscience. Je tombai dans un demi-sommeil, car je me rappelle avoir plusieurs fois voulu m’éveiller… sans doute parce qu’un cauchemar m’accablait.

Pourtant, sous l’influence de l’aurore qui finit par blanchir la brume, je m’endormis lourdement.

… J’entendis des cris. Je les repoussai. Dormir encore !… Mais il faisait grand jour. J’ouvris les yeux. Ils me montrèrent un tragique spectacle.

Stefan et Janik, venus à notre recherche, Geneviève et Vaupleurs entouraient le corps de Lia qui gisait, face contre terre, une blessure affreuse à la nuque…

On la remit doucement sur le dos. Elle avait la face cireuse, la bouche entrouverte. Ses yeux regardaient fixement le plafond de la grotte ; des mouches vinrent s’y poser ; ils ne bougèrent pas.

Geneviève, presque aussi pâle qu’elle, demeurait immobile, silencieuse. Le peintre balbutia :

« Mais comment… comment est-ce arrivé ?… Un couteau… ou bien quelque animal ?…

– La demoiselle, expliqua Stefan, est sans doute allée passer la tête en dehors de l’ouverture. Une pierre lui sera tombée dessus… Souvent, il y a des éboulements de pierres aiguës. »

Je n’avais jamais vu de cadavre. Je tremblais. Tandis que Stefan, Vaupleurs et Geneviève sortaient Lia hors de la grotte et l’étendaient sur un banc de sable, à quelque distance, je voulus prendre mon mouchoir pour éponger la sueur froide de mon front.

Au cours de ce geste, ma main rencontra dans ma poche un caillou, un silex long, pointu, une sorte de poignard qui était bizarrement rouge et visqueux…

Je le regardai avec horreur !… Janik le regarda aussi, puis me le prit des mains et, le tenant derrière elle, marchant de côté, elle sortit de la grotte et le jeta dans la mer.
 
 

 

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(J. Joseph-Renaud, in Gringoire, grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, neuvième année, n° 400, vendredi 3 juillet 1936 ; Jules Adler, « Gros Temps au large ; Matelotes d’Étaples, » huile sur toile, 1913)