L’HALLUCINATION DU DOCTEUR BORDIER

 

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À Madame Y. P.

 

Mes amis politiques insistent pour que je publie le récit véridique de mon hallucination du 13 mai dernier. Ils attachent à cette publication la valeur d’un démenti aux légendes venimeuses que la presse cléricale crée peu à peu autour de mon silence. Je m’exécute donc sans hésiter, quelque pénible qu’il soit, pour un homme de mon âge et de mon caractère, d’avouer qu’il fut, plusieurs minutes durant, halluciné.

J’ai quarante-huit ans ; je suis docteur en médecine, conseiller général et député socialiste du Rhône. Nul doute que mon loyal aveu ne me soit préjudiciable dans ma double carrière médicale et politique : ma clientèle, mes électeurs, continueront-ils leur confiance à l’homme diminué que je vais être, que je suis ? à l’homme que ses sens ont trahi, et qui a vu, entendu, touché un mirage, une impossibilité inexistante !

N’importe. La vérité avant tout.

Le 13 mai donc, je dînais au Comité collectiviste du VIIe arrondissement ; c’était le banquet de victoire de mon ami Nafron, qui venait de battre aux élections municipales complémentaires le candidat de la réaction. Il était huit heures et quart. On apportait le second service et j’avais bu, en tout et pour tout, deux verres de sauterne.

Nous causions très joyeusement de je ne sais quoi, quand on vint m’avertir qu’un paysan dans l’antichambre insistait pour me parler. Je pestai quelque peu et je me levai de table. L’homme m’attendait, ruisselant de boue et de pluie ; c’était le fils d’un de mes fermiers ; il arrivait du fond d’Oullins, m’expliqua-t-il, aussi vite que ses jambes avaient pu le porter.

« Le père a débaroulé d’une échelle en tirant du foin, monsieur le docteur, et il s’est cassé quelque chose en dedans. On a été cherché un médecin d’Oullins ; mais il a dit comme ça que c’était la fin finale, et qu’il ne restait plus qu’à appeler le curé. Le père, qui est dans ses idées, n’a pas voulu, pour sûr. Et on a tous pensé que ça serait mieux de venir vous voir, et que le père qui vous aime bien serait content. Et puis si vous aviez la bonté de vous déranger, peut-être aussi que le médecin d’Oullins s’est trompé, et que vous verriez ce qu’il y a à faire. »

Par la porte restée entrouverte, j’entendais le cliquetis des fourchettes et des assiettes. Mais je ne pouvais pas laisser mon vieux fermier, un républicain de la première heure, crever tout seul pendant que j’achevais mon dîner. Tout en passant mon macfarlane sur mon habit, je questionnai le fils.

« À quelle heure, l’accident ?

– C’était ce matin. Il tirait le foin pour les vaches.

– Et le médecin d’Oullins, à quelle heure est-il venu ?

– Tantôt. Il n’était point chez lui d’abord. À l’heure de maintenant, le père n’a plus trop sa connaissance. Il est bien chaud et il délire. »

J’étais prêt ; j’envoyai chercher une voiture.

« Nous allons partir tout de suite, dis-je. Bois un verre pour te réchauffer, et en route.

– Pour le verre, ce n’est pas de refus. Mais partez tout seul, monsieur le docteur : je suis trop boueux, je ne monterai point avec vous. Je vais prendre le tramway électrique.

– De la station chez toi, il y a une petite lieue.

– Pour sûr. Mais le tramway marche vite, et je serai rendu devant vous.

– Bon, fais à ta guise. »

Le fait est qu’il était terriblement sale, et je n’insistai pas autrement pour l’emmener avec moi.

Il pleuvait dru. Un domestique m’abrita sous son parapluie pendant que je montais en fiacre. La portière claqua ; les chevaux partirent.

Je baissai une glace. La chaussée ressemblait à un lac. La pluie tambourinait sur ma tête. Elle tombait d’un ciel couleur d’encre, très bas et uni ; elle tombait verticale : il n’y avait pas un souffle de vent. – Pas un éclair non plus ; pas un effluve électrique ; rien que de la pluie, une pluie de printemps, diluvienne, mais point orageuse. Par la vitre baissée, l’air humide entrait et je respirais sans effort ni malaise. Il faisait doux, presque tiède.

La voiture roulait sur le quai de Perrache et, dans la nuit noire, je distinguais tout juste les peupliers du Rhône droits et raides comme des cyprès.

Je donne tous ces détails parce que je veux être précis – précis jusqu’à la minutie. Il en est d’une hallucination comme d’un crime mystérieux : le moindre fait, insignifiant en apparence, peut mettre un juge d’instruction sur la voie de la vérité.

Je n’avais ni préoccupation, ni inquiétude : j’étais on ne peut plus calme – ennuyé seulement de mon banquet raté, et attristé du malheur de ce pauvre diable que vraisemblablement j’allais trouver mort. Je connaissais mon confrère d’Oullins, et je le savais homme de valeur, quoique clérical. Son diagnostic nettement formulé ne me laissait pas grand espoir.

Comme le fiacre sortait de la barrière d’octroi, le tramway d’Oullins nous dépassa. Sur la plateforme, je vis très bien le fils de mon fermier, debout à côté du conducteur ! Je me souviens d’avoir alors calculé qu’il avait dit vrai, et qu’il serait avant moi à la ferme. Le fiacre s’engagea sur le pont de la Mulatière, et le tramway lancé à grande vitesse disparut derrière les maisons de la rive droite. Je l’entendis plusieurs fois corner dans le lointain.

Hors de la Mulatière, le cocher se retourna sur son siège et me questionna sur la route à suivre. Ma ferme est sise entre Oullins et Ste-Foy, parmi des chemins enchevêtrés mal connus des gens de la ville. J’indiquai la montée de Chassagne, celle qu’on appelait autrefois « les Nazareth, » du nom d’un couvent expulsé. Cette montée-là n’est pas trop raide ; les chevaux médiocres en viennent à bout.

Pendant un quart d’heure, il ne se passa rien dont j’aie souvenir. Nous avions quitté la grande route, et nous montions le chemin de campagne entre ses deux murs, tous deux très hauts.

À la hauteur de la maison Condamine, – une bicoque à toit rouge, inhabitée, la seule qu’on rencontre jusqu’au sommet du coteau, – un des chevaux glissa et tomba. Le cocher sauta à terre et dut dételer pour relever sa bête. Il y parvint après quelque peine ; mais le cheval blessé ou effrayé refusa net de repartir.

Il y eut lutte, coups de fouet, jurons. Le cheval, les quatre pieds écartés, ne bougeait pas plus qu’une bête de pierre. Finalement, le cocher, découragé, me déclara qu’il y renonçait.

« Je la connais, cette foutue rosse. Elle est tombée exprès parce que ça montait trop. Il n’y a pas mèche, bourgeois, nous n’arriverons pas en haut. »

Je me fâchai et je l’injuriai. Il courba le dos.

« Pour sûr que c’est malheureux. Surtout qu’il pleut. Mais, parole d’honneur, il n’y a pas de ma faute. Je ne pensais point non plus que vous alliez si haut, sans quoi j’aurais dit non. Mes chevaux sont vieux. »

Il fallait prendre un parti. Ma montre marquait neuf heures et quart, et le blessé agonisait peut-être.

Je mis pied à terre et j’ouvris mon parapluie. Je dis au cocher :

« Attendez-moi ici, puisque vous n’êtes bon qu’à ça. Je continue à pied et vous me ramènerez en ville tout à l’heure. »

Somme toute, j’en avais pour vingt minutes de boue et de pluie, mais guère plus.

Au premier tournant, les lanternes du fiacre disparurent. Je marchais lentement, tâchant d’éviter les flaques trop profondes. La nuit, ruisselante, était incroyablement noire. Et le silence de la campagne s’aggravait du bruissement de la pluie, qui le soulignait et le rendait mieux perceptible.

Je ne voyais littéralement pas les murs du chemin. Je dépassai le cimetière de la Mulatière sans même soupçonner ses grands platanes autrement que par le gémissement de leurs feuilles criblées d’eau.

À tâtons, je tournai à gauche dans le chemin de la Cadière. Le chemin de la Cadière court à mi-coteau, dans un pli de terrain. Il est creux, bordé de buissons et d’orties, et fort mal entretenu. J’enfonçai tout de suite jusqu’aux chevilles dans une boue presque liquide. Et je me souviens que je jurais à haute voix, – évidente preuve qu’à ce moment encore, nul trouble cérébral ne commençait de me hanter.

Je fis encore huit ou dix pas et je m’arrêtai net, stupide :

Par terre, à mes pieds, au beau milieu des flaques ridées de pluie, DEUX CHARBONS ARDENTS rougeoyaient, l’un devant l’autre.

Deux charbons. Je les ai vus. Je les ai regardés. Je me suis baissé pour mieux les voir. Comprenez-vous ? Deux charbons ardents, deux charbons rouges, deux charbons qui brûlaient sur ce sol inondé, Cela, – cette chose impossible ! – à mille mètres, au moins, de toute présence humaine, de toute présence vivante ; – deux charbons flamboyants, sur la boue, sous la pluie !

Je vous ai dit que je m’étais baissé. J’ai bien vu. J’ai tout vu. Ils étaient mieux que dans la boue, les charbons rouges : dans une flaque ; l’eau ne grésillait pas alentour. Ils étaient de forme singulière, – fendus dans le sens de la longueur, – et tous deux si pareils, qu’avant de me baisser, j’ai cru n’en voir qu’un, et son reflet dans l’eau ; mais il y en avait bien deux, distants l’un de l’autre d’au moins soixante centimètres.

J’ai vu cela. Je l’ai vu ! L’hallucination a été totale, sans lacune ni défaillance ; – totale, plus totale même que la science ne l’admet ; car j’ai touché un des charbons rouges et j’ai été brûlé : la marque en reste encore à l’index de ma main gauche.

Voilà mon hallucination du 13 mai. Sur ma parole d’honnête homme, je n’en ai rien dissimulé ! je n’y ai rien ajouté.

Le reste n’importe guère. Je le relate simplement par acquit de conscience.

J’ai hésité plusieurs minutes : une peur imbécile et superstitieuse me suffoquait, quoique ma conviction immédiate fût établie dans le sens d’une hallucination tout ensemble visuelle et tactile. À la fin, j’ai continué mon chemin. J’ai marché quelques pas, puis j’ai tourné la tête : je n’ai plus rien vu. Dans le même instant, une rafale de vent a secoué les buissons qui bordent le chemin, le seul souffle que j’aie senti ou entendu pendant cette nuit rigoureusement calme. Il pleuvait toujours.

J’ai continué mon chemin. Plusieurs fois, j’ai regardé en arrière, – ayant l’instinct excusable d’un quelconque horla qui m’aurait suivi : aucune hallucination nouvelle ne m’a troublé.

J’ai heurté à la porte de la ferme. Les chiens ont donné de la voix, puis se sont tus très brusquement, sans doute en reconnaissant mes pas.

Le blessé était déjà dans le coma. Son dernier geste lucide avait été pour chasser le curé, venu sans avoir été appelé naturellement. Je ne pus que constater une rupture de la colonne vertébrale au-dessus du nœud vital, avec lésions de la mœlle épinière. La mort n’était qu’une question d’heures.

Cependant, l’agonie s’interrompit en quelque sorte à mon arrivée : le mourant, galvanisé par quelque décharge nerveuse, sortit un instant du coma pour retomber dans le délire. Il eut une convulsion musculaire inattendue, jeta violemment sa tête en arrière et gesticula des bras comme pour nous écarter de lui. En même temps, il râlait des mots sans suite, – le mot feu, plusieurs fois répété, et je ne sais quelle histoire de bouc et de pieds fourchus. Ses yeux, démesurément ouverts et fixes comme des yeux de chouette, regardaient le plafond, où la chandelle faisait danser des ombres, avec une expression d’indicible terreur.

Et tout à coup, l’accès prit fin dans un épouvantable cri. J’ai entendu beaucoup de mourants crier ; mais ce cri-là, sans métaphore, me cloua le cœur comme un coup de couteau.

Immédiatement après, il y eut rechute dans le coma et la mort ne tarda plus que d’un quart d’heure. Sitôt que je l’eus constatée, je me disposai à repartir. Auparavant, je donnai un dernier coup d’œil au cadavre : les yeux, paralysés, fixaient toujours le plafond ; les lèvres contractées découvraient la mâchoire, et le trou noir de la bouche s’agrandissait effroyablement entre les dents. Je rabattis un coin de drap sur cette chose sinistre qui avait été un homme, et je partis accompagné du fils qui portait une lanterne.

Au chemin de la Cadière, je pris moi-même la lanterne et j’éclairai le sol. Je ne vis rien, naturellement ; l’hallucination ne se répéta pas. Même, au point où j’avais imaginé deux charbons ardents dans une flaque, je pus constater que la flaque n’existait pas : le chemin, protégé par ses haies en surplomb, était à peine humide, et la boue, couleur de mâchefer, était compacte et dure, – trouée seulement de quelques empreintes assez profondes, – des pas de chèvres, à ce qu’il m’a semblé.

J’ai retrouvé ma voiture où je l’avais laissée. Le cocher n’avait pas aperçu âme qui vive.

Je suis rentré directement à mon domicile, – à Lyon, quai de l’Est.

Voilà le fait. Je jure que j’ai dit toute la vérité, rien que la vérité.
 

CLAUDE FARRÈRE.

 

Constantinople, 9 février 1904.
 
 

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(Claude Farrère, in Le Feu, revue mensuelle, deuxième année, n° 14, 1er juin 1906 ; Paul Reid, « Pan, » huile sur toile, 2015 ; Francisco de Goya, « El Aquelarre » [Le Sabbat des sorcières], huile sur toile, 1797-1798)

 
 
 

 

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L’HALLUCINATION DU Dr BORDIER [SECONDE VERSION]

 
 

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Je, soussigné, Jules-Juste Bordier, docteur en médecine, exerçant à Lyon, 14 ter, cours Herriot, me vois contraint de préciser ici, à mon très vif regret, l’aventure dont j’ai été la victime, le 13 novembre dernier, au cours d’une visite professionnelle que je faisais à mon ancien fermier, Baptiste Bécut, aujourd’hui décédé. Il m’est parfaitement pénible de relater, pour les rendre publics, des faits dont il ressort, sans discussion possible, que moi, médecin connu, homme de bon sens et d’équilibre, sans tare physiologique aucune, et, j’ose le dire, sans superstition ni fanatisme, j’ai été, dix ou quinze minutes durant, halluciné. Je considère toutefois n’avoir pas le droit de me taire, en présence des racontars qui commencent à naître de mon silence et dont la réaction cléricale essaie, à son habitude, de profiter.

Voici donc les faits en question. Je vais m’appliquer à les retracer avec la plus stricte exactitude et dans tous leurs détails. Je prie les gens de bonne foi qui liront ces lignes d’y prêter toute attention et de bien peser chaque circonstance. Peut-être à leur pensée, moins troublée que la mienne, une explication plausible apparaîtra, que je n’ai pas, quant à moi, découverte, ni même pressentie.

Le 13 novembre donc, fort après huit heures du soir, je rentrais chez moi, cours Herriot, à l’issue d’une réunion du comité radical-socialiste que je préside. Ma journée avait été particulièrement fatigante : ma consultation s’était prolongée jusque passé cinq heures. J’avais ensuite dû me rendre chez différents malades, aux quatre coins de la ville. Et, ma voiture étant en révision, je n’avais qu’un locatis assez lent et mal suspendu. J’étais finalement arrivé fort en retard à mon comité, et la séance s’était prolongée. Nous y avions arrêté les grandes lignes de l’attitude à tenir pour le parti, en présence des empiétements socialistes sur la masse électorale. Nul incident, d’ailleurs, au cours de la réunion. Et, rentrant chez moi, j’étais las, mais parfaitement calme, l’esprit reposé.

Or, dans mon antichambre, je trouvai Louis Bécut, le fils de Baptiste. Louis Bécut est un garçon de dix-huit ans, que j’ai connu enfant. Je vis qu’il avait les yeux rouges.

« Qu’est-ce qu’il y a de cassé chez toi ?

– Le père, Monsieur le Docteur. Il a voulu ce matin rafistoler quelque chose au toit de la grange, et le pied lui a manqué. Il est tombé de haut, à la renverse. On l’a relevé comme on a pu, aussi doucement qu’on a pu, mais il criait dès qu’on le touchait du bout du doigt, lui, si dur au mal. J’ai couru chercher un médecin d’Oullins que nous connaissons, et il est venu. Mais il a dit qu’il n’y avait rien à faire, que l’épine du dos était rompue, et que le père serait mort avant la nuit. Par le fait, il est déjà bien bas, et il a déliré deux fois. Tout de même, entre temps, il a dit qu’il voulait vous voir, et m’a commandé d’aller vous quérir. Alors, Monsieur le Docteur, je suis venu. Il pleut bien fort. »

C’était vrai. Autour des pieds du garçon, il y avait une petite flaque d’eau.

Je vis cette flaque et j’hésitai. Il pleuvait fort, j’étais fatigué et je n’avais pas dîné. Mais laisser partir comme cela, pour le définitif voyage, mon vieux Baptiste Bécut, un ami plutôt qu’un fermier, et un fidèle, un vieux républicain de la première heure, de la dernière heure aussi… non ! il ne fallait pas. Je pris mon courage à deux mains.

« Attends-moi cinq minutes : le temps d’avaler un morceau, et je vais avec toi. Ah ! j’y pense… Pas de soutane, chez vous ? Pas de bondieuserie ?

–  Fichtre non ! Monsieur le Docteur… Vous savez bien comme le père a toujours été… La mère, bien sûr, avait envie d’envoyer quérir le curé de Sainte-Foy… Les femmes, n’est-ce pas ?… Mais le père a dit non, et ça été non. « Un homme noir ici ? qu’il criait. Jamais ! Que le grand Diable d’Enfer vienne me chercher, s’il peut, je n’y oppose rien. Mais pas de prêtraille. » Ainsi, vous voyez…

– C’est bon. Assieds-toi. Cinq minutes, je t’ai dit… »

Mais il ne voulut pas s’asseoir :

« Non, Monsieur le Docteur. Je gâterais le velours de vos chaises. Je suis pis qu’un barbet. Et puis j’aime mieux repartir tout de suite et vous annoncer là-bas. Le père doit se ronger, en vous attendant.

– J’irai bien plus vite que toi, dans ma voiture.

– Non : le tramway me mène droit d’ici aux escaliers du Grapillon, et, les escaliers une fois montés, ce n’est plus qu’un coup de pied pour être à notre porte. Vous, avec votre auto, il vous faudra faire le grand tour par Chassagnes.

– Va-t-en si tu veux ; je te suis. »

C’était mon intention. Mais il y eut des retards.

Mon locatis était retourné au garage. Je voulus téléphoner. Je n’obtins pas le numéro qu’il fallait. J’envoyai mon domestique chercher un taxi. Il n’en trouva pas. Finalement, un fiacre à cheval passait ; je le fis arrêter. La ferme Bécut est sise entre La Mulatière et Oullins, à mi-coteau. Même en faisant le grand tour, comme avait dit le fils du vieux, il ne s’agissait pas même de deux lieues. Un fiacre à cheval suffisait donc, sans contredit.

Je montai ; le cocher fouetta sa rosse. Il était neuf heures exactement : j’avais entendu sonner la pendule de l’antichambre dans le moment que j’endossais mon pardessus.

Il pleuvait vraiment à cataractes. Quand le fiacre passa le Rhône, au pont de l’Université, je ne pus pas même apercevoir les réverbères des deux ponts voisins, tant l’eau tombait opaque. Le fiacre allait tout de même assez bon train. Au bout du quai Perrache, ce fut la Saône et le pont de La Mulatière. Puis la grand’rue du village. Puis la grand’route d’Oullins. Puis le chemin de Chassagnes.
 
 

 

Le chemin de Chassagnes ne vaut pas grand-chose. Il est montueux, caillouteux, mal entretenu, encore que la municipalité de La Mulatière ne soit pas du tout une municipalité rétrograde. Toutefois, je n’avais nullement imaginé qu’il pût y avoir là une difficulté quelconque pour un fiacre. Le cocher mit d’ailleurs tout de suite sa bête au pas, très prudemment. Et je l’approuvai, car la côte de Chassagnes est longue. Tout de même, nous n’étions pas encore au sommet qu’un bizarre incident intervint : le cheval, qui avait marché assez bravement jusque-là, s’arrêta tout à coup et refusa de faire un pas de plus. Le cocher jura, fit claquer son fouet, descendit de son siège, prit sa bête par la figure et n’aboutit à rien. Le cheval, les quatre jambes écartées, était comme un cheval de pierre. Découragé, l’homme lâcha les guides.

« Rien à faire, je tuerais plutôt ce carcan-là que de lui faire faire un pas de plus. Et je sais pourquoi, maintenant que j’y pense. Il est tombé ici même, voilà deux ans tout juste. Il s’en souvient et il a peur. C’est que ça a de la mémoire, Monsieur, un cheval ! »

Par le fait, le cheval était tout bonnement épouvanté. Ses oreilles pointaient et de brusques sursauts lui hérissaient queue et crinière.

Le cocher, dans le même temps, s’orientait :

« Tiens, dit-il, c’est drôle : je me trompe d’endroit… Ce n’était pas ici, il y a deux ans… Mais quoi donc, alors ?… Faut que le cheval se trompe comme moi ?… »

Il pleuvait toujours, mais ce n’était plus l’averse massive que nous avions d’abord reçue. Je relevai le col de mon pardessus et je mis pied à terre. Le cocher s’était croisé les bras.

« Rien à faire pour avancer, vous dites ?

– Rien, Monsieur. Voyez plutôt la bête. Il va falloir retourner.

– Non. Restez ici à m’attendre. Je continue à pied. »

Laisser Bécut mourir sans m’avoir revu, je ne voulais pas. Et je venais de m’orienter, moi aussi : je n’étais plus qu’à quelque deux cents pas du cimetière de La Mulatière. Or, du cimetière à la ferme Bécut, il peut bien y avoir un kilomètre au grand maximum. Un quart d’heure à marcher, en tout. Et je connaissais chaque pierre du chemin.

Je partis donc. Au centième pas, je me retournai : les lanternes du fiacre se voyaient encore. Je continuai. Et je vis tout de suite les arbres du cimetière d’abord, puis la croisée du chemin de la Cadière que je devais prendre. Je le pris.
 
 

 

C’est à cent mètres au-delà de la croisée que l’hallucination tomba sur moi.

L’endroit n’est guère fréquenté. Il était cette nuit-là désert rigoureusement. Le chemin de la Cadière est un chemin vicinal à peine carrossable, bordé à main gauche d’un mur de pisé, à main droite d’une grosse haie surplombante. Nulle pente. L’eau du ciel s’était étalée partout en flaques, et, d’une flaque à l’autre, ce n’était que boue, boue liquide : mes chaussures y enfonçaient comme dans du beurre, et des éclaboussures jaillissaient autour de moi à chaque pas. Tout à coup, à six mètres tout au plus, par terre, en plein milieu de ce marécage ruisselant qui était la route, je vis deux charbons ardents qui rougeoyaient dans la nuit noire, et que la pluie n’éteignait pas.

Deux charbons ardents, posés sur le sol détrempé, à même l’eau des flaques. Distants l’un de l’autre de soixante ou de quatre-vingts centimètres. Et l’un devant l’autre, mais non pas exactement : la ligne qui les aurait joints était oblique par rapport à l’axe du chemin.

Je m’étais arrêté net, pétrifié de stupeur. Je regardais les deux charbons sans pouvoir en détacher mes yeux. Ils avaient vaguement la forme de deux cylindres irréguliers, gros peut-être comme la moitié du poing, et fendus. On eût dit deux petits sabots de ruminant, deux pieds fourchus, incandescents. Mais il n’y avait point de jambes visibles sur ces pieds-là.

Tout à coup, ils disparurent. Et, l’instant d’après, j’en vis deux autres, pareils, un peu plus loin, et tout à fait à droite, sur l’extrême bord du chemin, à toucher la haie. – Deux autres, ou les mêmes, déplacés. – En même temps, un coup de vent brusque et brutal secoua la haie en question, et me fouetta le visage. Les ronces, tordues et rebroussées, laissèrent tomber une nappe d’eau. Mais les charbons ne s’éteignirent pas. Jusqu’à ce coup de vent, la nuit avait été très calme.

C’est alors que je compris que rien de ce que je voyais n’existait, et que j’étais halluciné. Et j’eus peur. Non pas peur de l’inexplicable ou du surnaturel, vous m’entendez bien ! je ne suis pas un niais. Mais peur de sentir que le contrôle de mes sens m’échappait. Et il me fallut faire un effort sur moi-même pour arracher mes pieds du sol et pour avancer d’une enjambée. Les charbons rougeoyaient toujours parmi l’eau éparse. Je les vis reflétés dans une flaque. Et j’eus l’idée d’aller vers eux, de me baisser, de les toucher d’un doigt. Une faiblesse peu excusable, et que j’avoue loyalement, m’en empêcha. Au contraire, j’eus le tort de m’écarter, d’obliquer à gauche, vers le mur, et de passer aussi loin que possible de la haie. Même, je crains d’avoir allongé le pas, sitôt que les charbons furent derrière moi. Je me retournai cependant, à deux ou trois reprises. Et je crus voir, la première fois, une lueur rougeâtre, au ras du sol, là où j’avais laissé les deux charbons, c’est-à-dire leur apparence. Puis, plus rien.

Cinq minutes après, je heurtai à la porte de la ferme. Il me fallut attendre plusieurs minutes avant qu’on m’ouvrît. Tout la famille entourait le mourant. Baptiste Bécut ne remuait plus, et, au premier coup d’œil, je le crus mort. Il respirait pourtant encore, mais le pouls était insaisissable. Les yeux clos.

Et voici ce qui arriva alors. Je venais à peine d’entrer, et Louis Bécut avait refermé la porte. Tout à coup, cette porte se rouvrit violemment, poussée par une véritable rafale qui secoua la maison. J’ai dit que la nuit était calme. Cette rafale-ci me rappela l’autre, qui avait tout à l’heure secoué la haie du chemin de la Cadière, au moment que j’étais halluciné.

La porte rouverte bouleversa la chambre du mourant. Les gens sursautèrent. Les femmes jetèrent un cri. Et Baptiste Bécut, comme mystérieusement galvanisé, se dressa sur son séant, les bras frénétiques, les cheveux raides et les yeux fous. Il ne nous voyait évidemment pas. Mais il regardait dans le vide, et semblait écarter des deux mains je ne sais quoi d’épouvantable. Il était halluciné, lui aussi, comme j’avais été, – nul doute. – Il hurla, s’efforçant d’articuler des mots et n’y parvenant pas. Il jurait probablement, car il me semble avoir démêlé qu’il parlait du grand Diable d’Enfer. Ou peut-être les vieilles superstitions remontaient-elles dans cette matière cérébrale près de se décomposer. Cela ne dura pas trente secondes. Après quoi, le corps désarticulé retomba, et tout fut fini. Le visage était assez horriblement convulsé.
 
 

 

Quand je m’en retournai, une heure plus tard, Louis Bécut voulut me reconduire, et il prit une lanterne pour éclairer le chemin. La pluie avait cessé, les nuages se déchiraient ; çà et là, quelques étoiles apparaissaient. Chemin de la Cadière, je pris moi-même la lanterne et me contraignis à bien examiner le sol. La terre était mouillée, naturellement, mais beaucoup moins que je n’avais cru d’abord. Des empreintes profondes étaient même tout à fait sèches, et comme noircies. Bien entendu, l’hallucination ne se reproduisit plus. Et, à bien regarder les empreintes dont je viens de parler, je crois pouvoir affirmer qu’elles étaient celles d’un âne ou d’un bouc. Sans doute, leur forme, mal distinguée tout à l’heure, sous la pluie, avait été l’accident déterminatif de mon trouble visuel.

Chemin de Chassagnes, mon fiacre m’attendait toujours. Il me ramena chez moi, mais très lentement. Le cheval, rassuré et calmé, n’avançait plus néanmoins qu’en se traînant, comme si sa terreur de tantôt l’eût claqué.

Je certifie véridique tout ce qui précède. En foi de quoi je signe :
 

Dr J.-J. BORDIER.
 

P. c. c. : CLAUDE FARRÈRE.
 
 

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(Claude Farrère, illustrations de Touchagues, in L’Image, magazine hebdomadaire illustré, première année, n° 2, vendredi 1er janvier 1932)