La maison se trouvait aux environs de Florence. Elle datait des Médicis et sa tour carrée, qui jadis dressait fièrement ses créneaux à vingt mètres au-dessus des jardins fleuris, montrait à la hauteur du troisième étage une grande brèche couverte de mousse.

Seul, le centre du castel était intact, quoiqu’il fût abandonné depuis plus de cent ans. On le disait hanté et nul ne se hasardait à coucher dans la « chambre de la mort. »

Et pourtant ! Si loin que pouvait porter la vue, ce n’étaient que vallons couronnés d’arbres verdoyants, sources murmurant au milieu des roches, oiseaux pépiant qui trempaient leur petit bec dans les eaux fraîches de la montagne. Les fleurs se montraient partout. Sous le ciel florentin si pur et si doux, les lilas, les mimosas, les œillets, les violettes s’épanouissaient de toutes parts.

Aussi dans le pays, les villas se pressaient, escaladant les croupes des collines, ou comme le castel hanté, vieilles de plusieurs siècles, haussaient vers le ciel leurs tours orgueilleuses.

Un jour, Robert d’Avrezac, subjugué par le charme exquis qui se dégageait de la région, s’arrêta devant la vieille maison. Elle lui plut et, sans vouloir écouter le moindre conseil, il l’acheta et la paya deniers comptant. Puis, aussitôt, il emménagea.

Célibataire, il n’occupait que deux pièces de sa nouvelle demeure et couchait dans un lit de camp qu’il avait apporté avec lui.

Il passait des soirées délicieuses dans la maison hantée, fenêtres ouvertes par lesquelles entrait la brise embaumée de la nuit florentine.

Pris par la beauté du pays, le charme accueillant de ses habitants, il ne s’était même pas donné la peine d’inventorier sa nouvelle demeure.

Elle en valait la peine cependant, car, malgré les siècles, malgré les divers propriétaires qui s’étaient succédés, elle avait conservé tous ses meubles, dont un vieux lit florentin à baldaquin haut dressé sur une estrade formait la plus belle pièce.

« Il est impossible de coucher dans cette chambre, » lui avait affirmé un de ses voisins dont la famille était originaire de la région. Toute personne qui s’y endort y meurt. »

D’Avrezac avait haussé les épaules, peu enclin à croire ces superstitions d’un autre âge.

À quelque temps de là, l’un de ses amis vint à passer par Florence. Invité, il vint au vieux castel. Au hasard d’une conversation, d’Avrezac parla de la « chambre de la mort. »

« Quelle blague ! fit son hôte. Comme si les chambres hantées pouvaient exister. Tu y as couché ?

– Jamais !

– La frousse ?

– Non ! Indifférence.

– Parfait ! Fais-la moi préparer pour ce soir.

– Comme tu voudras. »

Des draps furent mis au lit florentin, où, la nuit venue, le voyageur s’endormit.

Le lendemain, vers dix heures, Robert entra sur la pointe des pieds dans la chambre de son ami. Recroquevillé sous les couvertures, celui-ci paraissait dormir.

« Quel flemmard, » pensa le jeune homme.

Et, pour s’amuser, il tira brutalement les couvertures qui lui restèrent dans la main tandis que le dormeur ne faisait pas le moindre mouvement.

Pris d’une appréhension subite, Robert posa doucement la main sur figure de son ami. Elle était froide.

Une terreur folle le jeta alors hors de la maison, appelant au secours. Ce fut son voisin le Florentin qui arriva le premier.

Il entra dans la chambre, hocha la tête, et partit chercher un médecin.

Après autopsie, celui-ci délivra permis d’inhumer.

Alors, Robert d’Avrezac vécut des jours atroces. Pendant un mois, il n’osa approcher de sa maison et vivait à l’hôtel. Peu à peu cependant, ses alarmes se dissipèrent. Comment concevoir un tel crime au milieu d’une nature si voluptueuse ? D’ailleurs, le médecin n’avait-il pas conclu à la mort naturelle ?

Un beau matin de juin, il retourna à son « palazzino. » La première nuit qu’il y passa fut bien un peu fiévreuse, mais la faute en fut aux cauchemars. Le matin parut. Le disque d’or rouge du soleil jauni s’élevant, la campagne perdit son violet pour prendre une couleur rose et le vent frais de l’aube chassa sur le front de Robert d’Avrezac les dernières ombres des démons qui, dans son âme inquiète, avaient dansé dans la nuit.

Cependant, si le jeune homme riait de ses alarmes passées – et il n’était pas loin de le faire, –  il n’avait pas osé coucher dans la chambre meurtrière dont il n’avait même pas ouvert la porte.

La vie coula ainsi pendant quelques mois, monotone, lorsqu’un jour débarqua à la gare voisine un policier français, que Robert d’Avrezac mit au courant du tragique accident.

« Vous ne me ferez pas croire à la sorcellerie, aux fantômes ! Cela n’existe pas, fit le nouvel arrivant. Jamais une histoire de ce genre n’a pu résister à l’examen des spécialistes. Votre ami a été assassiné.

– Mais le médecin légiste a délivré le permis d’inhumer !

– C’est possible, admit le policier. Aussi bien se peut-il que votre ami soit mort naturellement et que vous n’ayez été victime que d’un malheureux hasard. Ce qui m’intrigue, c’est la légende qui court sur votre maison. D’ailleurs, je vais bien me rendre compte de sa valeur, car votre histoire m’a passionné et je ne suis venu que pour coucher dans la fameuse chambre. Si votre fantôme revient, je le recevrai congrument, » ajouta en riant l’inspecteur.

Tout ce que put obtenir Robert d’Avrezac, qui estimait avoir assez d’un mort sur la conscience, fut que, pendant la nuit, il se tiendrait dans la chambre même armé d’un gros revolver, prêt à tout.

Le velours noir piqué d’or de la nuit toscane s’est doucement étendu sur la contrée. Robert d’Avrezac a fait allumer un grand feu dans la chambre mystérieuse où les deux amis s’entretiennent à mi-voix. Mais le silence ambiant les impressionne.

« Allons, il est temps ! » fait le policier qui se dirige vers le lit florentin, l’ouvre et, tout habillé, se glisse au milieu des couvertures.

Les heures s’égrènent au cartel du vestibule ; de temps à autre, Robert d’Avrezac remet machinalement dans le feu une bûche qui fait pétiller les braises qui s’écroulent. Une flamme jaillit, plus haute que les autres, et éclaire sinistrement les coins d’ordinaire obscurs de la vaste pièce.

Onze heures, minuit, une heure du matin. Malgré son angoisse, le jeune homme, dont la main ne quitte pas un revolver de fort calibre, a peine à ne pas s’endormir sur sa chaise. Sa tête vacille ; il la redresse de plus en plus mollement.

Soudain, il se lève horrifié. N’a-t-il pas entendu un rauque soupir ? Il se frotte les yeux. Plus fort, le soupir reprend, venant du fond de la chambre où un halètement précipité se fait maintenant entendre.

Robert d’Avrezac sent ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se précipite du côté du lit, et à la lueur d’une torche électrique dirigée sur le visage du policier, il voit celui-ci se débattre convulsivement, cherchant, de ses bras étendus, à écarter un adversaire invisible.

Malgré son affolement, Robert s’agrippe au lit dont il rejette loin de lui couvertures, draps et traversin. Son revolver braqué, il demeure livide, sans pensée. Son ami va mourir devant lui.

Alors, d’Avrezac n’a plus qu’une idée : fuir, fuir cette maison, fuir cette chambre atroce… Et, dans un suprême instinct, il prend dans ses mains crispées le policier qu’il traîne au-dehors à l’air libre.

À ses cris, des voisins accourent. On déshabille le malade, on lui fait respirer des sels. Un médecin qui arrive en hâte pratique la respiration artificielle. Au bout d’une heure, tout danger est écarté. L’inspecteur vivra.

Deux jours après, Robert d’Avrezac, qui, de nouveau, a fui sa maison, et le policier complètement remis, sont de retour. Des ouvriers les accompagnent. Les murs de la chambre sont sondés. Le ciel du lit florentin est enlevé, minutieusement inspecté. À grands coups de hache, on démolit le plafond. Rien n’échappe à l’œil sagace de l’inspecteur qui voudrait prendre sa revanche de la nuit tragique.

Après trois jours de recherches, on ne trouve rien. On est obligé d’abandonner.

Six mois ont passé ! Un matin, Robert d’Avrezac, dans son cabinet de Paris, dépouille son courrier ; un timbre attire son attention. Rêveusement, le jeune homme tourne entre ses doigts une enveloppe épaisse au cachet florentin.

Ses souvenirs reviennent en foule l’assiéger. D’un geste bref, il se décide ; la lettre s’étend devant lui sur son bureau.

« Monsieur, disait son correspondant, vous n’avez certainement pas oublié les tragiques incidents qui marquèrent votre passage dans notre région. J’en ai voulu trouver les causes. Après bien des recherches, je les ai découvertes.

Ayant amené un vieil ouvrier florentin accoutumé à travailler dans les châteaux datant de l’époque des Médicis, je le mis au courant des faits, ainsi que des recherches auxquelles vous aviez procédé.

Sans hésiter, il alla vers le lit, retira le matelas ; puis, enlevant une forte toile clouée sur le sommier antique, il me montra une large poche en cuir qui saillait très légèrement.

Deux tubes en partaient et leur orifice, adroitement dissimulé dans les boiseries du lit, arrivaient à la hauteur de la tête du dormeur.

L’ouvrier appuya sur le sac. Tout aussitôt, un léger nuage d’une poussière suffocante se répandit dans l’air.

« Voici le mystère, fit mon compagnon. Ce système de lit n’est point rare. La poche contient de quoi tuer une douzaine de personnes. Quand cinq ou six d’entre elles eurent décédé dans les mêmes conditions, on tint la chambre pour hantée et nul n’y coucha plus. Les murailles épaisses, le soleil qui a toujours entré à flot dans cette pièce ont écarté l’humidité et la poudre meurtrière est restée intacte. »

Voilà pourquoi, terminait le correspondant de Robert d’Avrezac, le médecin avait accordé le permis d’inhumer. La mort de votre ami, toute bizarre qu’elle avait paru, n’était que le résultat d’une suffocation naturelle. »
 
 

 

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(Marcel Homet, dessin de Fortier, in Sept, l’hebdomadaire du temps présent, troisième année, n° 134, vendredi 18 septembre 1936)