Depuis combien de lunes la Madregalla errait-elle à l’aventure sur cet océan sans couleurs ? Aucun membre de l’équipage n’aurait pu le dire, car il n’y avait plus de lune au ciel ; pas la plus petite étoile. Les jours et les nuits se confondaient dans une lumière d’enfer. Les instruments du bord étaient morts.
Tout ce qu’on savait, c’est que ça avait commencé le Vendredi saint, à trois heures. Les hommes avaient écouté la messe. La journée s’annonçait belle, malgré la tristesse qui ne peut manquer d’accabler la terre un jour pareil. Mais la mer est la mer et rien, sur un bateau, n’évoque la mort du Christ. À l’autre bout du monde sont des chemins caillouteux qui font saigner les genoux, et les collines couronnées de calvaires et les vieilles femmes qui sanglotent dans les églises de village.
On soupçonna le « bosco » d’avoir proféré un juron effroyable juste au moment où le soleil marquait trois heures. Trois heures au milieu du Pacifique, me direz-vous, ne sont pas trois heures en Palestine !… À quoi je vous répondrai que je vous raconte une histoire et que l’horloge parlante de l’Observatoire n’est pas mon amie.
Toujours est-il que la mer parut s’immobiliser autour du navire et que le ciel se couvrit de nuages de feu. Les montres s’arrêtèrent sur trois heures. On avait beau les secouer et essayer de faire avancer les aiguilles avec le doigt, il n’y avait rien à faire. Les boussoles suivirent leur exemple et tout l’équipage comprit qu’il était perdu.
Ils avaient, les matelots, l’impression que le navire allait à une allure vertigineuse et pourtant, autour de lui, la mer paraissait immobile comme une plaque de marbre vert. Ils avaient l’impression d’une fuite éperdue, et pourtant les voiles pendaient mollement le long des mâts.
Aucun vent ne faisait remuer un cheveu, et pourtant on avait froid dans les mœlles comme si on avait été au centre d’une épouvantable tempête. Qui sait d’ailleurs si on n’était pas au cœur de la tempête ? Si on n’était pas arrivé à ce point du monde où se dénouent tous les cyclones, où les typhons s’équilibrent les uns les autres et qui, par conséquent, ne peut être que d’une inconcevable immobilité ? Toutes les clameurs du monde s’y cristallisent en un silence infernal.
Le bateau était au centre d’une sphère de feu. Il y avait encore des vivres pour des semaines, mais personne ne songeait à manger, chacun se considérant déjà comme mort. Le capitaine n’en menait pas large et celui qui avait juré essaya de se noyer, mais il glissait sur l’eau comme sur une surface polie et on fut obligé de le reprendre à bord. La mort ne voulait pas de lui. D’ailleurs, il n’était pas si sûr que cela qu’il fût la cause de cette étrange calamité. Il jurait au moins cinq ou six fois par minute. Ses compagnons n’avaient pas un débit moins dense. Alors ? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Meurtri d’indignation par tant d’injustice, il s’enferma au plus profond du navire et, pour conjurer le sort, se mit à jurer à jet continu. Nous n’en parlerons plus.
Ce fut Marius, le marseillais, – cet équipage était le plus hétéroclite du monde, et du Lapon au nègre, en passant par le Laotien aux doux yeux, toutes les races y étaient représentées, – qui remarqua le premier l’étrange transformation qui s’opérait dans le visage d’Erik le Danois. Le Nordique était en train de chanter une chanson de son pays, « Seeland, Samsœ… Golfe de Kiel et ses orages durcis… », assis sur un tas de cordages. Marius avait toujours été, comme le sont souvent les gens du Sud, attiré par les neiges de la voix de l’autre. Il remarqua bientôt que la voix devenait moins chaude, puis s’éteignait tout à fait pendant que le visage d’Erik prenait le luisant et l’éclat froid des porcelaines de Copenhague. Un masque. Le visage d’Erik était devenu peu à peu un masque de porcelaine froide, avec ses yeux d’un bleu irréel et ses lèvres d’un rose tendre. Les hommes du bateau n’en étaient pas à leur premier étonnement, mais ils trouvèrent, naïvement, que cette fois, le destin dépassait les bornes !…
On dut transporter le singulier malade sur sa couchette. Il était raide comme un mort. Le capitaine ordonna de le dévêtir et alors les hommes s’aperçurent avec horreur que tout son corps avait pris l’éclat de son visage. Étendu, les yeux au plafond, les mains collées aux cuisses, Erik le Danois était devenu une prodigieuse statue de porcelaine. Le jour de feu qui entrait par le hublot mettait de longues larmes dorées sur ses genoux. Un des hommes, pris de folie, déclara qu’il fallait le mettre en morceaux, mais le capitaine se pencha vers le cadavre et, à la place du cœur, entendit un petit tic-tac métallique qui prouvait que l’homme n’était pas mort. Un tic-tac qui n’avait rien d’humain. Le bruit d’une pendule. Le capitaine n’avait pas beaucoup d’imagination et, s’il en avait eu un sou, les événements de cette semaine le lui auraient fait perdre. Mais il « voyait » à travers cette poitrine presque transparente, sous le rond violet du sein, – ce violet inimitable des Copenhagues, – tout un système de ressorts et de rouages. Le temps leur était mesuré par le cœur du Danois. Était-ce le signe de leur prochaine rentrée dans la vie ?
« Il se mettra peut-être à sonner, dit-il sans rire. Il faudra le veiller à tour de rôle pour voir s’il lui arrive quelque chose. » Les matelots tirèrent au sort, et l’Alsacien et le Marseillais furent désignés pour prendre le premier quart. Ça ne leur plaisait pas outre mesure de commencer la sinistre tâche, mais ils se disaient aussi qu’ils en auraient fini avant les autres.
Le rhum ne leur fut pas ménagé. Ils se mirent à jouer paisiblement aux cartes pendant que leurs camarades s’égaillaient sur le pont, la tête un peu plus pourrie par ce nouveau coup du sort.
Le Marseillais tournait le dos à la couchette sur laquelle était étendu Erik. L’homme paraissait tellement être sorti de la vie que nul n’avait songé à jeter une couverture sur lui. La lumière enflammée, cette lumière qui ne s’atténuait jamais, le faisait miroiter dans la pénombre. La lampe pendait au plafond sans un mouvement. On continuait à baigner dans une immobilité d’enfer.
La partie se poursuivait à voix basse quand l’Alsacien vit son compagnon laisser tomber ses cartes sur ses genoux et devenir livide. « Le mal serait-il contagieux ? » se dit-il ; mais les yeux de Marius n’avaient pas perdu de leur éclat, au contraire.
« Qu’est-ce que tu as ? dit l’Alsacien.
– Tais-toi. Tu n’entends pas ? »
L’autre n’entendait rien.
« Donne-moi ta place. Je suis trop près de lui. C’est un peu ton tour. »
Ils changèrent de tabouret. La partie recommença, mais, au bout de quelques minutes, les lèvres de l’Alsacien se mirent à trembler et de grosses larmes glissèrent le long de son nez. Il se leva, se recula de la couchette, et alors n’entendit plus…
Les deux hommes se regardèrent. Une musique était montée du fond de chacun d’eux. Ils avaient entendu les voix de leur pays natal. Ils s’approchèrent alors du corps et le virent qui, à mesure qu’ils s’approchaient, paraissait vibrer doucement. Les sons venaient de lui. Comme un appareil étrange, le corps vibrant faisait entendre les voix aimées. Les deux hommes s’étant approchés en même temps, l’audition fut impossible, car l’Alsace et la Provence se mêlaient, mais l’Alsacien se tenant éloigné, Marius fut transporté, les yeux fermés, à Endoume, dans les faubourgs de Marseille.
Oui, il était bien dans la cuisine de sa maison. Le vieux, sa femme et le petit dînaient. Le petit ne voulait pas manger sa soupe ; alors, on entendit le bruit d’une gifle, et puis le robinet des larmes et les trépignements de l’enfant. Le vieux dit à Marie qu’elle est trop vive. Elle répond même grossièrement – il ne l’a jamais entendue parler ainsi à son père – qu’elle serait moins énervée si elle avait des nouvelles de son homme.
Voilà, c’est à cause de lui que le petit a reçu la tarte. Alors, Marius se lève, il n’en peut plus ; il sanglote plus que son fils et va s’accroupir dans l’angle de la cabine le plus éloigné de la couchette.
Avec des précautions d’ours alsacien, Hans s’approcha d’Erik. Courbé, le front dans ses mains, déjà accablé par ce qu’il allait entendre, il attendait. Sa grosse tignasse rousse brillait comme un chaudron. Il tournait le dos à Marius, car il n’aimait pas qu’on le vît pleurer et savait qu’il ne pourrait résister à cette montée pivotante du cœur aux paupières qui l’avait surpris tout à l’heure.
Ils étaient à table, eux aussi, du côté de Strasbourg, comme à Endoume. II entendait le bruit des cuillers contre les écuelles et aussi leur conversation. Sa mère, son père. Mais pourquoi sa femme ne parlait-elle pas ? Elle n’était sûrement pas à sa table. Où est-elle ? Partie ? Morte ? Elle lui a souvent dit, dans leurs moments de fâcherie, qu’elle en avait assez d’être la femme d’un marin et que si, un jour, il restait trop longtemps à lui donner de ses nouvelles, elle s’en irait avec un autre homme. Il sait qui il est, cet « autre homme » ! Alors, la vague monte… monte… Les larmes, il peut les cacher bien qu’elles glissent entre ses doigts. Elles vont s’écraser sur le plancher entre ses pieds nus. Mais ce qu’il ne peut pas retenir, c’est le mouvement de ses épaules qui, contre sa volonté, se mettent à bouger.
Il regarde furtivement Marius, Celui-ci a l’air de dormir ; le visage posé à plat sur les épaules, il brille comme s’il lui avait plu dessus. Il n’a pas honte de pleurer, lui, le Marseillais, la bouche ouverte comme pour boire une ondée de souvenirs et de douleurs !…
Alors, doucement, Hans se lève, approche ses lèvres de l’oreille de la statue magique et dit doucement : « Où est Delphine ? » La conversation continue toujours autour de la table… « Bientôt, dit Hans, ils iront se coucher et j’entendrai s’ils lui disent bonsoir. »
Mais on frappe à la porte. C’est la relevée. Hans s’éloigne du corps d’Erik. Il remarque que, du lobe de l’oreille à la lèvre, il y a comme une longue fêlure.
Il n’aurait pas dû lui parler. Non, il n’aurait pas dû…
*
Le capitaine, informé du singulier phénomène, eut une idée qui lui parut charitable mais qui, visiblement, lui était soufflée par le diable, car on ne peut pas nier que ce bateau est un cadeau que Dieu a donné au diable pour qu’il se divertisse. De temps en temps, ainsi, d’après Guïbert de Nogent (De vitra sua, III, ch. 21), l’abominable caméléon a droit à un jouet. Le dernier qui lui a été offert n’est pas encore cassé, je crois. Mais cela est une autre histoire !… Donc, le capitaine, en brave marin qu’il était, réunit son équipage et, après avoir expliqué – autant qu’il pouvait le faire – ce qui se passait dans la cabine du Danois, conclut en ces termes :
« Mes amis, pas besoin que je vous dise que nous sommes cuits. Au bout de nos peines, quoi ! Dans quelques heures, peut-être dans quelques minutes, nous allons faire le grand saut. De quelle manière ? Celui qui nous veut du mal a plus d’imagination que moi. Une puissance aimable nous permet d’entendre encore une fois les êtres qui nous sont chers. Nous allons donc tirer au sort et chacun passera un instant au chevet de notre infortuné camarade. Il recevra, ainsi, le dernier adieu de sa famille. Bien entendu, je passerai le dernier, mais, comme je suis seul au monde, ça n’a guère d’importance. Je n’ai d’affection que pour mon perroquet qui est en pension chez un marchand de violons du Havre, et c’est le seul perroquet au monde qui ne parle pas !… »
Un gros rire secoua son ventre, mais on sentait bien qu’il n’était pas sincère.
Il avait à la main un antique sablier.
« Voilà qui mesurera la durée de l’entretien, » dit-il.
On inscrivit des numéros sur des bouts de papier et, un à un, les hommes tirèrent au sort. À l’exclusion, bien entendu, de Marius et de Hans qui, d’ailleurs, en avaient assez entendu de la vie de la terre.
*
Le premier homme entra. Tous les yeux étaient fixés sur le sablier. Quand le temps se fut écoulé, le capitaine frappa à la porte et l’homme sortit. Il avait l’air d’avoir reçu un grand coup sur la tarte. Ses yeux étaient sanglants et ses joues étaient vertes. Le second, lui, sortit en ricanant. On vit tout de suite qu’il était devenu fou. Le troisième n’attendit pas que son temps fût achevé ; il sortit en trombe et voulut étrangler le capitaine qui avait eu cette idée abominable.
Le brave homme essaya de fermer la porte de la cabine à clef, mais tous s’imaginaient que, pour eux, ce serait une dernière minute de joie. Le défilé était lamentable. Les hommes ne regardaient plus le sablier, mais cette porte maudite qui ne s’ouvrait que pour vomir une épave ; un corps vidé de son âme, quelque chose de plus abominable encore qu’un fantôme…
Vint le tour de celui qu’on appelait Musique parce qu’il les faisait danser au son de son accordéon. Lui, on n’avait jamais bien su exactement d’où il venait. Il sortit bien tranquillement de la cabine, une sorte de vague sourire aux lèvres.
« Dépêchez-vous, dit-il ; sans ça, vous n’entendrez plus rien.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Il a la tête toute fendue et ce qu’on entend est imperceptible. »
Il y avait encore dix hommes à passer. Ils se ruèrent dans la cabine de la statue magique et, sous la pression de tant d’âmes avides de connaître toute l’étendue de leur malheur, la fêlure de la joue d’Erik, qui s’était largement ouverte, éclata. La moitié gauche de la tête roula jusqu’à terre où elle se brisa en mille morceaux.
Ceux qui n’avaient pas eu leur part de douleur et d’oubli se jetèrent, la hache haute, sur ceux qui avaient eu le privilège d’entendre qu’ils n’étaient plus rien sur la terre.
Dans une ivresse indescriptible, les matelots enchantés s’entretuèrent et la mort voulut bien d’eux.
La Madregalla continua à errer sans fin sur les vagues enflammées de mes songes et j’ai la moitié de la tête d’Erik, là, sur ma table. Elle est en porcelaine du Danemark et, comme elle est creuse, j’y dépose, comme dans une coupe, mes porte-plumes et mes crayons.
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(André de Richaud, illustrations de La Bastie, in Les Étoiles, hebdomadaire de la pensée française, nouvelle série, quatrième année, n° 76, mardi 22 octobre 1946 ; ce conte, refusé par les Cahiers du Sud en 1937, avait néanmoins fait l’objet d’une adaptation radiophonique par Gabriel Germinet, diffusée sur Radio-Paris en avril 1938. Il a été repris dans le recueil posthume, Échec à la concierge, collection « L’Alambic, » Éditions de L’Arbre vengeur, 2012)


