En ce temps-là, Loki le justicier vivait sur la terre. Et c’était un petit homme aux cheveux tout noirs, aux yeux tout noirs. Et luisants. Et personne ne savait son m’téoulin. Les hommes le prenaient pour un farceur. Un mauvais chasseur. Et un parasite. Un propre à rien et un fainéant.

Il aimait beaucoup les filles. Et passait beaucoup de temps à bavarder en leur compagnie. Pourquoi les guerriers le méprisaient. Un jour, il fit cadeau à une fille d’un arbre. Une jolie fille. Un joli arbre. Un petit cerisier tout vert. Avec des cerises rouges. Nul ne sut où il l’avait pris. Deux autres filles avaient la colique. À cause de cet arbre. Il ne leur avait pas donné d’arbre. Et l’envie rongeait leur cœur. Comme le castor ronge un baliveau. Au pied, pour le faire tomber. Elles ne dormaient pas la nuit.

Elles allèrent dans le wigwam de la première fille. La jolie fille. Pendant qu’elle dormait. Ensemble. Et elles la battirent. Leurs bras marchaient comme des rameaux agités par l’ouragan d’automne. Et elles lui arrachaient les cheveux.

Le matin, la fille pleura. La jolie fille. Loki ne dit rien. Il alla vers les deux filles. Les méchantes. Il leur offrit deux arbres plus beaux que le premier. Un arbre à chacune. La joie coulait sur leur visage. Comme l’eau d’un rio sur les cailloux. Mais il leur planta les arbres sur la tête. À chacune. Un arbre. Sur une tête. Un autre arbre. Sur une autre tête. Un beau prunier. Deux beaux pruniers.

Et les arbres se mirent à grandir. À grandir. Et leurs racines s’enfonçaient dans les crânes. Profondément. Les filles pleuraient. Les garçons vinrent à leur aide. Ils tiraient sur les branches et ils faisaient craquer les racines. Les filles hurlaient. Toutes les deux. Comme les coyotes dans la prairie. Quand les arbres furent arrachés, elles n’avaient plus de chevelures. Scalpées. Loki s’était sauvé. Là-bas.

Il marchait vite. Très vite. En arrivant près du lac de Tunili, il rencontra dans la clairière une autre jeune fille. Très laide. Elle pleurait. Très fort. Loki lui dit : « Pourquoi pleurer ? »

La fille dit : « Je suis trop laide. Aucun ne veut m’embrasser. Jamais. Aucun jeune homme ne me dira sa solitude. Aucun. »

Il faut savoir que ceci se passait au pays des Micmacs. Et quand un Algonquin ou une Algonquine cherchent compagne ou compagnon, ils ne font pas de longs discours. Il ou elle prononce trois mots qui contiennent toute l’histoire. Trois mots. Qui sont : Seouin coadoo, gwahloogwet. Ce qui veut dire : Je suis fatigué d’être seul. En micmac.

Loki secoua la tête. Et ses yeux pétillaient. De malice. Il dit : « Je te promets que tu seras embrassée. Beaucoup. Viens avec moi. »

Ils arrivèrent dans un village. Et les jeunes gens se tordaient sur le sol entre les wigwams. Comme des serpents dans l’herbe des prairies. Une peste affreuse rongeait leurs entrailles. Et celles des femmes. Et des petits enfants. Et ils tremblaient de fièvre. Comme des feuilles sèches. Dans un orage d’été. Loki leur dit : « Je vous apporte un remède. Que celui qui veut guérir embrasse la fille la plus proche. La plus proche de lui. Très fort. »

La fille laide se trouvait au milieu d’un groupe de jeunes gens. Seule de fille. Ils se levèrent et l’embrassèrent. Très fort. Aussitôt, ils se mirent à sauter et à courir. Comme le cerf wapiti. Guéris.

En les voyant, d’autres accoururent. Et ils sortaient des wigwams. Et d’entre les wigwams. Et tous, ils embrassaient la fille. La laide. Et ils étaient guéris. Tous les jeunes gens. Les jeunes.

Mais elle était fatiguée. Des embrassades. Il y en avait beaucoup. Trop. Elle repartit vers son village. Toute seule. Tout de suite. Et elle n’écoutait pas les appels des hommes. Leurs cris.

Un vieillard courait après elle. Il n’était pas malade. C’était un vieillard très libidineux. Il aurait voulu avoir sa part. Des embrassades. Comme les autres.

Loki lui dit : « Viens avec moi. Tu seras satisfait. » Et ils partirent. Tous deux. Ensemble. Ils arrivèrent devant une rivière. Près des grands lacs. De l’autre côté, il y avait un village. Et des tentes de peaux. Le vieillard libidineux dit : « Comment allons-nous faire ? Pour passer. » Loki dit : « Ne t’inquiète pas. » Et il étendit son bras au-dessus de l’eau. Et il dit : « Monte sur mon bras. » Le vieillard ne voulait pas. Par son m’téoulin, Loki le força. À monter. Et à marcher. Sur le bras. Et à mesure qu’il marchait, le bras s’allongeait. S’allongeait. Et la main de Loki fut sur l’autre rive et s’accrocha à une branche. Le pont était solide. Le vieux sauta à terre. Alors, Loki retira sa main et elle pendit à son côté. Comme une main d’homme. Plus rien. Le vieux lui cria : « Comment vas-tu faire ? » Loki ne dit rien. Il lui tourna le dos. Et il se laissa tomber. Dans l’eau. En arrière. Mais son corps était comme un canoë. Creux. Et ses bras étaient deux rames. Il accosta près d’un tronc d’arbre. Touffu. Et les rames furent deux bras. D’homme. La main agrippa des branchages. Et le vieillard vit Loki à son côté. Debout. Comme s’il n’avait jamais été un canoë.

Loki lui dit : « Viens. » Et ils entrèrent dans le village. Il y avait une épidémie. Toutes les filles étaient malades. Elles tremblaient et frissonnaient. De fièvre. Loki dit : « Je vous apporte un remède. Très bon.   Le vieillard libidineux se serrait auprès, tout près. Des filles. Il croyait qu’elles allaient l’embrasser. Pour être guéries.

Mais Loki dit : « Donnez toutes un soufflet. Un soufflet et deux soufflets. Très fort. Un sur chaque joue. À l’homme qui sera le plus près de vous. Pour guérir. »

Aussitôt, le vieux sentit sa tête tourner. Comme un oiseau frappé par la flèche du chasseur. Et qui tournoie dans le vent. Trois filles le claquaient très fort. En même temps. Trois belles filles. Et Loki lui dit : « Camarade, adieu. Tu as ce que tu cherchais. » Et il disparut. Tout à fait.

Mais le vieillard ne fut pas content. Il sortit du wigwam. Pour revenir dans son village. En chemin, il rencontra les deux filles. Les envieuses. Celles des pruniers. Leurs cheveux étaient éparpillés. Avec des fragments de racines. Et elles glapissaient. Comme les coyotes en hiver. Elles cherchaient Loki. Loki le justicier. Car les gens n’aiment pas la justice. Surtout les filles. Quand il y en a de plus jolies qu’elles. Surtout.

Elles parlèrent au vieillard. Le vieux leur parla. Et ils furent sur la trace de Loki. En chemin, ils en trouvèrent d’autres. Qui n’aimaient pas Loki. Eux non plus. Car les gens n’aiment pas la justice. Pas beaucoup. Ils aiment en parler.

Les chasseurs de Loki arrivèrent dans une clairière. Il y avait un vieil homme. Tout seul. Il cherchait des nèfles. Les filles envieuses lui dirent : « Homme, as-tu vu Loki ? » L’autre dit : « Loki ? Je ne connais pas son nom. Est-ce que c’est un petit homme ? – Oui. – Ses cheveux sont noirs ? – Oui. – Il marche en se dandinant et il aime beaucoup les femmes ? – Oui, oui. – Et il chante d’une voix fausse ? – Oui. – Il chante : Tararoa, m’téoulin poharek ? – Oui, oui, tu l’as vu ? – Non, je ne l’ai pas vu. Je ne le connais pas. Du tout. »

Les filles étaient comme la tempête. Les envieuses. Les deux. Elles sautaient avec les griffes en avant. Comme les griffes du chat-pard. Et le vieillard libidineux secouait l’autre. Comme un prunier. Pour en faire tomber les prunes. Et ils criaient : « Menteur ! » Tous.

Le vieux qui cueillait des nèfles avait peur. Beaucoup. Il dit : « Écoutez-moi. Je ne l’ai pas vu. L’homme que vous cherchez. Mais j’ai vu sa trace derrière le fourré. Là. Ce fourré. La trace de ses mocassins. Et on voit l’empreinte de ses orteils. Marquée à travers le cuir. Ses orteils crispés. Par la tension charnelle. Et les pas sont écartés. Comme les pas d’un homme qui penche à droite. Et qui penche à gauche. Et sur le buisson, il y a un peu de graisse. De cheveux. Pas très haut. Et dans le boqueteau il y a un geai. Perché. Sur un arbre. Qui répète la chanson : Tararoa poharek… Et il chante faux. Sans cesse. Depuis ce matin. »

Les chasseurs admirèrent le m’téoulin. Le m’téoulin du vieux. Car la sagesse est égale au m’téoulin. La vraie. Et la chasse continuait. Toujours. Mais Loki les avait entendus. Venir. Il s’était caché. Dans le creux d’un tronc d’arbre. Il y passa la nuit. Le matin, de bonne heure, il s’était enfui. Pendant que les autres dormaient.

Il marcha tout le matin. Et passé midi. Et aux deux tiers du jour, il entendit des cris. Les cris des filles furieuses. Et des chasseurs. Et les cris du vieux. Car les gens n’aiment par la justice. Quand Loki le justicier vient parmi eux, ils le poursuivent. Comme un gibier.

Loki grimpa sur un arbre et il se cacha. Dans les branches. Tout en haut. Les chasseurs arrivèrent près de l’arbre. Mais ils le dépassèrent. En courant. Car Loki avait cassé des branches. Tout autour. Et plus loin, la piste était brouillée. Alors, ils revinrent auprès de l’arbre. L’arbre était grand. Très haut. Et il y avait des feuilles mortes. Tout autour. Beaucoup. Ils allumèrent du feu. Pour faire cuire la venaison.

La fumée des feuilles mortes montait. Épaisse. Elle faisait tousser les chasseurs. Et elle faisait des boucles autour de l’arbre. Toute frisée. Comme la laine des mouflons. Elle grimpait dans les branches. Très épaisse. Jusque sous les pieds de Loki. Loki le justicier.

La fumée montait dans le ciel. Et Loki monta vers la fumée. Et la fumée l’emporta. Comme la voile d’un grand canoë. Au-dessus de l’arbre. Au-dessus des chasseurs. Des filles en grande colère. Et du vieillard libidineux. Ils criaient. Très fort. Et ils montraient le poing. Tous. Mais Loki ne les regardait pas. Aucun. Il montait. Très haut. Loki le justicier. Au-dessus des bois. Au-dessus des forêts. Des champs de maïs jaunes. Des champs de tabac verts. Au-dessus des grands lacs. Et des belles rivières. Des terrains de chasse peuplés de daims. Et de cerfs. Et des wigswams des Algonkins. Avec des squaws devant la porte. Et des enfants qui jouent. Il montait. Sur la fumée. Jusqu’en haut. Au wigwam du grand chef Gitchi Manitou.
 
 

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(Roger Messac [sic, pour Régis ; le nom de l’auteur est correctement orthographié au sommaire], in Les Humbles, revue littéraire mensuelle des Primaires, vingt-et-unième série, cahier n° 5, mai 1936. Frederick Judd Waugh, illustration pour The Clan of Munes, New York: Charles Scribner’s Sons, 1916)

 
 

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