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Max Ernst, La Vierge corrigeant l’enfant Jésus devant trois témoins : André Breton, Paul Éluard et le peintre, huile sur toile, 1926
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Francisco de Goya, Si quebró el cántaro [Il a bien cassé la cruche], Los Caprichos n° 25, 1799
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Max Ernst, La Vierge corrigeant l’enfant Jésus devant trois témoins : André Breton, Paul Éluard et le peintre, huile sur toile, 1926
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Francisco de Goya, Si quebró el cántaro [Il a bien cassé la cruche], Los Caprichos n° 25, 1799
Je suis venu dans la forêt. N’allez pas croire qu’il s’y passe des choses extraordinaires. Tout comme à la ville, les flocons de neige tombent de haut en bas. Et les oiseaux et les animaux s’occupent également de leurs petites affaires du matin au soir, je peux même ajouter : et du soir au matin. J’ai recherché les bois pour leur solitude ; ici je veux penser et mettre mon fer au feu avant de le forger ; j’ai besoin de tranquillité.
Toutefois, un jour je fus témoin de la rencontre de deux Lapons : un jeune homme et une jeune fille. Tout d’abord, leurs gestes ne se différenciaient point de ceux des autres humains. « Boris ! » se dirent-ils l’un à l’autre en riant. Mais aussitôt, je les vis tomber tous deux dans la neige et disparaître à mes yeux. « Il faut que j’aille voir ce qui leur est arrivé, pensai-je au bout d’un quart d’heure. Ils pourraient mourir. » À ce moment ils se relevèrent et continuèrent leur chemin, chacun de son côté.
De ma vie, je n’avais jamais vu pareil salut !
*
Jour et nuit, j’habite une hutte abandonnée, faite de terre et dans laquelle je n’entre qu’en rampant. Sans doute fut-elle construite, il y a longtemps déjà, par celui à qui elle servit d’asile passager. Peut-être était-ce un homme traqué qui s’y est tenu caché des jours entiers pendant l’automne. Dans la hutte, nous sommes deux ; si je ne compte pas la petite madame qui est avec moi, je suis seul. La petite madame est une souris, et ce nom que je lui ai donné traduit le respect que j’ai pour elle. Elle grignote tout ce que je dépose dans le coin de notre demeure ; quelquefois, elle s’arrête et me regarde.
Lorsque je suis arrivé, il y avait du foin dans la hutte ; je l’ai abandonné avec plaisir à la petite madame. Pour moi-même, je me suis coupé de légers branchages de sapins. J’ai apporté une hache, une scie et les ustensiles de cuisine les plus indispensables. J’ai également un sac de couchage en peau de cochon, rempli de laine. Toute la nuit, je brûle du bois. À côté du feu, j’ai accroché mon veston qui, le matin, fleure bon la résine. Si je veux faire du café, je sors de ma hutte, remplis ma marmite de neige et la suspends au-dessus du feu : j’ai alors de l’eau.
*
Vous qui habitez la ville, vous restez au lit jusqu’à dix ou onze heures ; quand vous vous levez, vous n’en êtes pas moins encore fatigué. Je vous vois dans la rue. Vos yeux, pour qui le matin est venu trop tôt, clignotent à la lumière du jour. Moi, je me lève à cinq heures et je suis complètement reposé. Il fait encore nuit dehors. N’empêche qu’il y a assez de choses qui valent la peine d’être vues : la lune, les étoiles, les nuages, les signes météorologiques pour la journée. Plusieurs heures à l’avance, je sais le temps qu’il va faire. Toutes sortes de bruits magnifiques me renseignent, et quand il fait jour, les signes visibles viennent s’ajouter à ceux que mon oreille a perçus précédemment ; la certitude de mes prévisions s’en trouve augmentée. À l’orient apparaît une étroite bande claire. Simultanément, les étoiles sont absorbées par le ciel : c’est le règne de la lumière. Quand, dans la nuit, de la neige fraîche est tombée, les arbres, les fourrés et les rochers prennent la forme de monstres venus d’un autre monde. Un sapin abattu et déraciné par la tempête me fait penser à une sorcière frappée de paralysie au beau milieu de ses gestes étranges.
Ici, un lièvre a bondi ; là, on voit la trace d’un renne. Je la suis dans la forêt et m’aperçois que l’animal ne se pressait pas, qu’il allait en toute tranquillité, mais vers un but déterminé et dans la direction de l’orient, au-devant du jour. Au Skelbach, qui coule rapide et jamais ne gèle, le renne s’est désaltéré ; sur la colline, il a gratté la neige pour trouver un peu de mousse, s’est reposé, puis est reparti.
Ce que ce renne a fait représente peut-être tout ce que j’apprendrai aujourd’hui, le seul événement intéressant de ma journée. Il semble que ce soit voulu. Les jours sont courts Vers deux heures, le crépuscule commence déjà à tomber. Je regagne ma hutte. La nuit approche ; je me mets à la cuisine. De la viande, j’en ai plus qu’il ne m’en faut ; elle est là dans trois tas de neige aveuglante de blancheur. J’ai en outre – ce qui est meilleur – huit fromages de renne bien faits, du beurre et de la galette.
Pendant que cuisent mes aliments, je m’allonge auprès du feu et dors. Je fais ainsi la sieste avant de manger. Quand je me réveille, le repas est prêt. La petite madame trottine çà et là sur le sol. Je lui donne sa part. Je mange et allume ma pipe.
La journée est terminée. Tout s’est bien passé. Rien ne m’a tourmenté. Dans le grand silence qui m’entoure, je suis le seul humain. J’en suis d’autant plus grand : je viens après Dieu !
*
Les jours de tempête, je ne sors pas et reste plongé dans mes pensées. J’approfondis tel ou tel problème. J’écris aussi des lettres à l’un et à l’autre de mes amis. Ces lettres, je ne les envoie pas. Elles vieillissent tous les jours, mais cela n’a aucune importance. J’en ai fait un petit paquet que j’ai attaché au plafond de la hutte avec une ficelle et qui pend au-dessus du sol ; cela pour éviter que la petite madame ne me les ronge.
Un jour, un homme s’est dirigé vers ma hutte. Je le voyais s’avancer à pas rapides dans ma direction. Je remarquai qu’il avait la mise d’un ouvrier. il portait un sac sur le dos. Que pouvait bien contenir ce sac ?
« Bonjour, fîmes-nous réciproquement. Beau temps, aujourd’hui, en forêt.
– Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un dans la hutte, » dit aussitôt l’homme d’un ton bourru.
Et il jeta son sac à terre, mécontent.
« Habitez-vous ici depuis longtemps, monsieur, et comptez-vous partir bientôt ?
– Cette hutte t’appartient peut-être ? »
L’homme me regarda avec de grands yeux.
« Si elle était à toi, alors ce serait autre chose, continuai-je. Mais en tout cas je n’ai aucunement l’intention de l’emporter avec moi. »
J’avais dit ces mots d’un ton amical et plaisant. Il perdit de son assurance.
Je l’invitai à entrer. Il se montra plus aimable et dit :
« Je vous remercie, monsieur, mais je n’apporte avec moi que de la neige. »
Il nettoya ses bottes, jusqu’à ce qu’elles fussent bien propres, ramassa son sac et se glissa dans la hutte.
Je lui offris du café.
« Ne vous dérangez pas trop pour moi, » répondit l’homme, tout en s’essuyant la figure. Puis :
« J’ai fait un bon bout de chemin, la nuit dernière.
– As-tu l’intention de passer la montagne ?
– Ça dépend. Durant ces jours d’hiver, il n’y a sans doute pas de travail, de l’autre côté. – N’auriez-vous pas aussi un morceau à manger, monsieur ? C’est une honte que de mendier ainsi, n’est-ce pas monsieur ? Peut-être un bout de galette ? Je n’ai pas eu le temps de rien emporter.
– Justement, j’ai de la galette, du beurre et du fromage de renne. Je t’en prie, sers-toi.
– Ah vraiment ! Il en est pour qui l’hiver est dur, » dit l’homme tout en mangeant.
Le désir me vint de lui faire retrouver sa mauvaise humeur. Je tâtais son sac en questionnant :
« Que porte-tu là ? des choses lourdes ?
– Qu’est-ce que cela peut vous faire ? » répondit-il instantanément. Et il tira le sac à soi.
« Je ne voulais rien y prendre ; je ne suis pas un voleur, dis-je en souriant.
– Je me moque pas mal de ce que pouvez être, » murmura-t-il.
*
Comme j’avais de la visite, je ne voulais pas sortir pour me promener en forêt. Je préférais rester avec mon visiteur, bavarder avec lui et le questionner. Je remarquai que la vie lui avait appris à être débrouillard. Comme il avait froid aux pieds, il retira ses bottes. Ses bas n’avaient plus de talons et étaient en loques. Il me pria de lui passer un couteau pour en détacher les lambeaux. Puis il les remit de façon que la partie du bas représentant la semelle vînt se placer sur le cou-de-pied. S’étant rechaussé, il me dit : « Ça va mieux, maintenant, et c’est chaud. »
Après avoir mangé avec moi à midi, il me déclara :
« Ne vous fâchez pas, monsieur, mais verriez-vous un inconvénient à ce que j’aille couper quelques branchages de sapins pour me coucher ici ? »
Quand l’homme rentra, pour lui faire place, nous dûmes repousser un peu sur le côté le foin de la petite madame.
Nous nous étendîmes ensuite pendant que brûlait du bois de sapin, et bavardâmes.
Dans l’après-midi, il ne se mit pas en route, mais resta tranquillement couché.
Lorsque tomba le crépuscule, l’homme s’avança à l’entrée, de la hutte :
« Croyez-vous qu’il neige cette nuit ? me demanda-t-il.
– Je ne suis pas plus fixé que toi à ce sujet, répondis-je. Mais de la façon dont brûle la bois, c’est signe de neige. »
Qu’il pût neiger, cela l’inquiéta. Il me dit alors qu’il préférait ne pas partir cette nuit-là. Mais, soudain, il entra dans une violente colère ; je m’étais allongé et, sans penser à mal, j’avais mis la main sur son sac.
« Je ne peux pas comprendre ce que vous me voulez, monsieur, s’écria-t-il, tirant le sac plus près de lui encore. Je vous avertis, ne touchez plus à mon sac ! »
Je lui fis remarquer que c’était sans intention et que je ne voulais rien lui voler.
« Me voler quelque chose ? Non point, monsieur. Mais penseriez-vous peut-être, monsieur, que je vous crains ? Détrompez-vous, mon bonhomme. Tenez, vous pouvez voir ce qu’il y a dans mon sac ! »
Et il commença par en déballer le contenu : trois paires de mitaines, un coupon de drap pour costumes, un sachet de gruau, un quartier de lard, du tabac en rouleau, quelques morceaux de sucre candi et, au fond, un bon boisseau de café en grains. Le tout dérobé certainement dans une boutique, sauf peut-être un paquet de galette, qui se trouvait également parmi ces choses et qui avait dû être volé dans un autre endroit.
« Mais je m’aperçois que tu as toi-même de la galette, remarquai-je.
– Si vous étiez quelque peu intelligent, monsieur, vous ne parleriez pas ainsi. Si je veux traverser la montagne, il faut que je marche et marche encore. Ne dois-je point, dans ce cas, avoir un morceau à me mettre sous la dent en route ? Ce que vous dites là, monsieur, est de la pure ironie ! Mais vous pourriez peut-être m’acheter le drap, monsieur ? je vous le céderais à bon compte. »
Je secouai la tête en signe de refus. Il remit l’étoffe dans son sac, soigneusement, comme s’il se fût agi de quelque chose lui appartenant en propre.
À partir de ce moment, l’homme ne se tourmenta plus pour son sac. Il rampa hors de la hutte pour s’assurer de la direction du vent. Lorsqu’il rentra, il me dit :
« Je crois que je passerai la nuit ici, si vous ne vous y opposez pas, monsieur. »
Le soir, aucun geste pour sortir ses vivres. Je fis du café et lui donnai à manger.
« Où est ton foyer ? lui demandai-je.
– Comment un pauvre diable comme moi pourrait-il avoir un foyer ? Là-bas, au bord de la mer, vivent ma femme et mes enfants.
– Combien d’enfants as-tu ?
– Quatre. L’un à la gangrène dans un bras, l’autre… Chacun d’eux, du reste, a quelque chose qui ne va pas. J’en supporte le contre-coup et ne suis jamais bien non plus. De plus, ma femme est malade ; il y quelques jours, elle croyait bien y passer et réclama la communion. »
Il s’efforçait de mêler un accent de tristesse à sa voix ; mais la note était fausse : à coup sûr, il me mentait.
Ô homme ! Ô homme, tu es moins bon que la souris !
Une inquiétude toujours, croissante, s’était emparée de lui. Au bout d’un instant, il prit son sac et sortit. Je pensai aussitôt : « Il s’en va, pourtant il n’a pas prononcé le rituel : « Dieu vous protège ! »
Je conclus un engagement avec moi-même de ne plus m’occuper des hommes.
« Petite madame, approche. Je te donne la preuve aujourd’hui de ma haute considération à ton égard en décidant de contracter avec toi une union heureuse et pour la vie. »
Environ une demi-heure plus tard, l’homme revint. Il n’avait plus son sac.
« Je croyais que tu étais parti ? fis-je.
– Parti ! Je ne suis pas un chien. Avant de vous trouver sur mon chemin, j’avais déjà fréquenté d’autres hommes. J’ai l’habitude de dire « bonjour » quand j’arrive et « Dieu vous protège » quand je m’en vais. Vous avez tort de vouloir me faire mettre en colère, monsieur.
– Qu’as-tu fait de ton sac ?
– Je l’ai porté un bout de chemin plus loin. Brr ! On entend des pas ! »
Nous tendîmes l’oreille.
« Ce n’est rien, » dis-je.
Nous nous couchâmes.
« À la grâce de Dieu, » prononça l’homme en s’étendant.
Je m’endormis aussitôt d’un sommeil profond qui dura plusieurs heures. Vers la pointe du jour, l’inquiétude de mon hôte reprit de plus belle. Je l’entendis murmurer : « Dieu vous protège » et ramper hors de la hutte.
Le matin, je brûlai les branchages qui lui avaient servi de couche et enfumai comme il faut ma hutte pour en purifier l’air.
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Il n’y a rien de plus beau que de se retrouver seul et de vivre paisiblement en pleine contemplation dans la forêt, de faire son café, de bourrer sa pipe et de penser, doucement et sans effort.
Je m’instruis tous les jours ; j’acquiers une plus grande connaissance des arbres, de la mousse, de la neige, que j’arrive à considérer comme des amis. Auprès de moi, un tronc de sapin s’élève et brille au soleil ; notre intimité augmente tous les jours. Je le prends en affection ; en mon cœur je sens remuer quelque chose pour lui. Un certain hiver la neige l’a maltraité ignominieusement et lui a arraché son écorce. C’est pourquoi il se dresse si nu. En pensée, je me mets à la place de ce tronc de sapin et le regarde avec pitié. Peut-être à l’instant mes yeux ont-ils cette expression naïve et animale qu’on aurait pu discerner dans ceux des hommes de la préhistoire !
Il arrive que je me trompe de direction et m’égare. Mais il faut que je sois au moins à deux lieues de ma hutte pour que je commence vraiment à me perdre, et que ce soit un jour où le soleil ne se montre pas, ou quand la neige tombe furieusement à gros flocons et qu’il soit impossible de distinguer au ciel le nord du sud. Dans ce cas, il s’agit de s’y connaître un peu, de savoir quelle marque, quel signe particulier possède tel ou tel arbre. La résine des sapins, l’écorce des bois à feuillage ; la, mousse qui croît à leur pied ; l’angle que forment les branches au nord, au sud ; les fibres des feuilles, l’aspect des pierres ! D’après tout cela, je peux retrouver ma direction, mais seulement aussi longtemps qu’il fait jour.
Si le crépuscule me surprend, je ne m’obstine pas : je sais qu’il serait vain de vouloir regagner ma hutte ce jour-là. Je me mets alors à trotter à la recherche d’un endroit bien sec. Ce qui convient le mieux est un bloc de pierre s’élevant à pic et vous protégeant contre le vent et les intempéries. Quand j’ai trouvé l’endroit voulu, j’y apporte quelques brassées de branchages de sapin, boutonne soigneusement mon veston et suis en état d’attendre. Celui qui n’a pas vécu ces moments-là ne peut pas se faire une idée de la sensation de commodité qui vous envahit une nuit semblable quand vous êtes assis dans un bon abri. Quelquefois, la neige se met à tomber, mais c’est sans inconvénient, au contraire, surtout si la chance m’a favorisé et a voulu que mon abri soit placé dans la bonne direction. Car petit à petit la neige tourbillonnant se presse au-dessus de ma tête, jusqu’à former une espèce de toit. Alors, je suis tout à fait sauvé et je peux dormir en paix ou veiller l’esprit libre. Et je n’ai pas à redouter le froid aux pieds !
*
Deux hommes ont surgi devant ma hutte. Ils sont pressés et l’un d’eux me crie :
« Bonjour ! Un homme n’est-il pas passé ici, hier ? »
Il a une tête qui ne me plaît pas ; je ne suis pas son serviteur et il m’a questionné de façon trop bête.
« Beaucoup de personnes ont pu passer ici. Mais sans doute voulez-vous me demander si je n’ai pas vu passer un homme ? »
J’ai réussi.
« Je dis ce que je pense, réplique vivement mon interlocuteur et, de plus, c’est en représentant de l’autorité que je vous questionne.
– Ah ! »
Je ne veux pas continuer la conversation et rentre en rampant dans ma hutte. Les deux policiers me suivent. Celui qui paraît être le chef et qui m’a interrogé me demande alors, ricanant :
« Donc, vous avez bien vu passer un homme ?
– Non. »
Ils se regardent, s’entretiennent un instant à mi-voix, puis sortent, pour s’en retourner d’où ils viennent.
Je pense : « Comme il semblait sûr de lui, ce policier dans l’exercice de ses fonctions ! Et quel regard dépourvu d’expression ! De l’arrestation et de la livraison d’un homme, il espérait un certain casuel. C’eût été, en outre, un honneur pour lui que d’avoir mené à bien la mission qui lui avait été confiée. Ah ! l’humanité entière peut bien adopter cet homme, car il est son fils, il est créé à son image. Mais où étaient donc les chaînes ? II lui suffisait de les secouer un peu, de se les mettre sur le bras ainsi que la traîne d’une amazone, pour me donner aussitôt le sentiment de sa puissance, d’une puissance qui vous fait dresser les cheveux, parce qu’elle va jusqu’à conférer le droit d’enchaîner un homme !
Mais que sont donc nos marchands, nos rois du négoce ? Ah ! s’il s’agit du peu qu’un malheureux a pu emporter dans un sac, les choses changent : on s’en aperçoit immédiatement ! »
J’aspire après le printemps. Ma hutte se trouve encore trop près des hommes. Je veux m’en bâtir une autre plus loin, aussitôt le dégel venu.
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(Knut Hamsun, traduit par Alzir Hella, « Contes et récits, » in L’Humanité, journal socialiste, dix-huitième année, n° 6152, 6153 et 6154, mercredi 26, jeudi 27 & vendredi 28 janvier 1921)
Madame,
Je m’empresse de mettre sous vos yeux le charmant épisode suivant, bien certain que vous trouverez en lui de quoi satisfaire votre nature exquise et votre humeur enjouée.
LOUCHARD
HISTOIRE DROLATIQUE
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C’est le matin – de très bonne heure – il fait froid. Nous sommes à Évreux, sur une place où s’est tassée une foule inquiète et silencieuse. – Non loin de nous, des gens à cheval maintiennent avec peine un espace vide : ce sont des gendarmes. Entre leurs chevaux, on distingue vaguement la guillotine.
Voici près d’une heure qu’on attend. Quelques-uns même commencent à s’impatienter : « On se moque du monde ! – Roch n’est donc pas arrivé ! – Comme c’est agréable d’avoir les pieds dans l’eau ! » etc., etc. Mon voisin, un gros homme aux yeux gris à fleur de tête, se penche et me demande avec intérêt si on ne le reconduira pas à la prison. « Qui ? » fais-je brusquement. Tout interloqué, il hésite, puis, finit par me dire doucement : « M. Louchard. » – J’éclate. Quant à lui, il devient rouge comme une pivoine, et n’ose plus me regarder.
Bientôt une rumeur s’élève de toutes parts : « Le voici !… le voici !… » Un mouvement s’est produit dans la foule, qui s’écarte et donne passage à un cortège – c’est celui du condamné. – L’attention est générale, tous les regards sont portés vers le même point. Au milieu d’un groupe de cinq ou six personnes, on aperçoit Louchard à demi affaissé ente deux aides qui le soutiennent ; ses pieds, nus et sales, traînent sur la terre humide. Louchard, au physique comme au moral, est une sorte de monstre gros et court ; sa tête énorme et hérissée, qu’on aura tant de peine à lui arracher tout à l’heure est comme écrasée et rivée sur son buste. Son visage est hideux – l’œil, injecté de sang, sort de l’orbite – la bouche, grimaçante et contractée, laisse pendre jusque sur la poitrine une langue noire et tuméfiée.

Cet homme dont on va faire un cadavre, a assommé sa vieille mère à coups de marteau, et lorsque, sous les chairs meurtries, les os écrasés et réduits en bouillie n’ont plus offert de résistance, il a découpé tout cela en morceaux, qu’il a jetés ensuite dans une mare. Quant à la tête, il l’a fait cuire.
Cependant, le cortège arrive au pied de la machine. Tout le monde se hausse pour mieux voir. Tout à coup, un silence absolu. – Louchard s’est arrêté brusquement… il regarde… une longue caisse en sapin, ouverte et contenant du son, est là qui le fascine – son œil ne peut s’en détacher. – Sa pupille est prodigieusement dilatée et son regard semble figé dans une expression de terreur indicible. – À la vue de cette scène muette d’épouvante, un frisson a parcouru la foule, les visages sont devenus pâles et la sueur perle au front. – On se demande pourquoi l’on a placé cette bière sur le passage du condamné. – Que s’est-il passé dans Louchard à l’aspect de ces quatre planches qui devaient enfermer son corps mutilé ? Il est difficile de le préciser, mais assurément, à en juger par l’expression de son visage, cet instant a dû être terrible. De quel droit la société inflige-t-elle à celui qui doit mourir le tourment préalable de la mort ? Et qu’a-t-elle à espérer d’une torture que l’échafaud rend inutile ?
On entraîne Louchard sur la plate-forme. On va le rendre apte à l’opération. Sa blouse et son faux-col empêcheraient la justice humaine de passer. La coutume sur l’échafaud est comme dans les salons : il faut être décolleté. Une fois qu’on lui a enlevé les oripeaux grotesques qui le recouvrent, ainsi que le chiffon de crêpe noir qui lui sert de bonnet, un huissier en bourgeois, le chapeau sur la tête, lit d’une voix aigrelette l’arrêt du jugement. C’est fini, et déjà l’on plaque Louchard sur la bascule, qui est aussitôt abaissée. Un son rauque sort de sa poitrine, la lunette l’étrangle, elle est trop petite pour son cou. Que fait-on ? On le pousse, il grogne et suffoque, mais c’est afin de faciliter la besogne, et, tant bien que mal, on le tue par strangulation avant de lui couper le cou. Enfin ça y est, la mise en train est faite, un éclair passe, un rapide frôlement à peine ralenti une seconde en sa course, un bruit sourd, et c’est tout ; la justice a passé.
Non, ce n’est point tout, car ici se place un lugubre incident qui peut être considéré comme la preuve faite de l’effrayant syllogisme de tout à l’heure. En passant devant la bière, Louchard a dû penser : « Cette bière est pour moi. » Eh bien ! il pensait vrai. Cette bière était pour lui, et nous l’avons bien vu, car voici ce qui arriva :
Au moment où la tête tranchée se détacha et alla rouler grimaçante au fond du panier, le tronc, de son côté, bascula, puis tomba dans la bière qu’on venait de placer là tout exprès pour le recevoir. Mais il tomba d’une façon si malheureuse, qu’il y resta assis, tout le corps en dehors, montrant aux yeux des assistants épouvantés un spectacle des plus affreux, celui d’un corps à moitié enseveli dont le cou, taillé à vif, laissait échapper, à plus d’un pied de hauteur, quatre jets noirs fumants. Le sang ruisselait en cascades, inondant les chairs et le bois. C’était épouvantable. Alors, comme sur une victime qui se révolterait, les aides et le bourreau se précipitèrent sur le cadavre, ils le couchèrent de force et le tassèrent en piétinant dessus ; on fourra la tête dans un coin, et l’on mit le couvercle… Enfin ! ce n’était pas trop tôt, on suffoquait.
Vous voyez, Madame, que c’est fort amusant de voir couper une tête, et qu’il est peu de sujets aussi plaisants et aussi agréables que celui-ci.
En plus, avons-nous l’assurance que nous ne dérogeons point.
Car si autrefois Molière châtiait les mœurs en faisant rire, nous, nous châtions les hommes par le même moyen.
STÉNIO
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(in Paris-Plaisir, première année, n° 2, dimanche 24 mars 1878)
Hier matin, un homme, les yeux hagards et les vêtements en désordre, se présentait au commissariat de M. Grimal et lui faisait cet étrange récit :
« Cette nuit, des individus se sont introduits chez moi et m’ont coupé la tête, ainsi qu’à ma mère et à mon père. Ils ont attaché ces têtes au bout d’un fil, mais trop haut pour que je puisse les atteindre. J’allais cependant y parvenir, quand elles se sont mises à diminuer de volume et ont fini par se transformer en boules de verre soufflé qui se sont envolées par la fenêtre. Elles doivent s’être réfugiées ici. »
Et, incontinent, il se mit à quatre pattes, furetant sous les meubles du commissariat, en ajoutant :
« Ma tête, je puis m’en passer pendant quelque temps, mais je tiendrais à retrouver celles de mes parents. »
M. Grimal, tout en le louant fort de sa piété filiale, lui assura que les objets qu’il réclamait n’étaient plus au commissariat, mais qu’il allait l’envoyer dans une maison où il ne pourrait manquer de les trouver. Il ne fallut pas moins que cette assurance pour décider le pauvre fou à interrompre ses recherches et à se laisser expédier à l’infirmerie du Dépôt.
C’est un nommé Fleury Decoster, âgé de vingt-cinq ans, peintre en bâtiments. Il était arrivé à Paris depuis quelques jours seulement et errait dans les rues, sans ressources et sans domicile.
Jean de Paris.
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(« Nouvelles diverses, » in Le Figaro, n° 343, dimanche 9 décembre 1894)
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(in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 4, 1er juillet 1935)
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(in Les modes, revue mensuelle illustrée des arts décoratifs appliqués à la femme, n° 286, mars 1928)
Du haut du deuxième étage, le petit garçon tomba dans la cave, et de la cave arriva directement au centre de la terre.
Comment le petit garçon qui était couché dans son lit se trouva-t-il ainsi assis sur son séant avec une douleur à la fesse gauche ? Le petit garçon pensa qu’il était mort et que les grandes personnes ont vraiment tort de tant avoir peur de la mort.
La belle affaire ! Une chute dans le genre des aviateurs, mais plus drôle.
Pourtant, une chose intriguait le petit garçon, c’est que son corps eût pu traverser le matelas et le sommier de son lit, et, tout en se frottant la fesse et en s’enveloppant dans sa chemise de nuit, il se disait qu’il voudrait bien voir dans quel état c’était là-haut.
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(Louise Faure-Favier, Conte pour un ballet, Paris : Eugène Figuière, 1918)
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(in Poesia, n° 12, 1er janvier 1906)