TETE1
 

Hier matin, un homme, les yeux hagards et les vêtements en désordre, se présentait au commissariat de M. Grimal et lui faisait cet étrange récit :
 

« Cette nuit, des individus se sont introduits chez moi et m’ont coupé la tête, ainsi qu’à ma mère et à mon père. Ils ont attaché ces têtes au bout d’un fil, mais trop haut pour que je puisse les atteindre. J’allais cependant y parvenir, quand elles se sont mises à diminuer de volume et ont fini par se transformer en boules de verre soufflé qui se sont envolées par la fenêtre. Elles doivent s’être réfugiées ici. »
 

Et, incontinent, il se mit à quatre pattes, furetant sous les meubles du commissariat, en ajoutant :
 

« Ma tête, je puis m’en passer pendant quelque temps, mais je tiendrais à retrouver celles de mes parents. »
 

M. Grimal, tout en le louant fort de sa piété filiale, lui assura que les objets qu’il réclamait n’étaient plus au commissariat, mais qu’il allait l’envoyer dans une maison où il ne pourrait manquer de les trouver. Il ne fallut pas moins que cette assurance pour décider le pauvre fou à interrompre ses recherches et à se laisser expédier à l’infirmerie du Dépôt.

C’est un nommé Fleury Decoster, âgé de vingt-cinq ans, peintre en bâtiments. Il était arrivé à Paris depuis quelques jours seulement et errait dans les rues, sans ressources et sans domicile.
 

Jean de Paris.

 

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(« Nouvelles diverses, » in Le Figaro, n° 343, dimanche 9 décembre 1894)