Si la rigoureuse sentence de Synésius est juste :
– « Mieux vaudrait dérober à un mort
ses vêtements que le fruit de ses travaux », –
qu’adviendra-t-il de la plupart des écrivains ?
BURTON, Anatomie de la mélancolie.
Je me suis souvent étonné de l’extrême fécondité de la presse, comment il pouvait se faire que tant de têtes sur lesquelles la nature semblait avoir laissé tomber la malédiction de la stérilité accouchassent néanmoins d’énormes in-folio ; mais à mesure que l’homme avance dans ce voyage de la vie, les sujets d’émerveillement diminuent de plus en plus pour lui, et continuellement il découvre quelque cause bien simple à ce qui lui paraissait tenir du prodige. C’est ainsi qu’il m’est arrivé, dans mes pérégrinations au milieu de cette grande métropole, de tomber en étourdi sur une scène qui me dévoila quelques-uns des mystères de l’industrie ayant pour objet la fabrication des livres, et mit enfin un terme à mon étonnement.
J’errais, un jour d’été, le long des grandes salles du Musée britannique, avec cette nonchalance flâneuse que l’on apporte dans un musée quand il fait bien chaud, tantôt me penchant lourdement sur les vitres qui recouvraient des minéraux, tantôt étudiant les hiéroglyphes d’une momie égyptienne, quelquefois essayant avec presque autant de succès de comprendre les peintures allégoriques qui fuyaient sur les plafonds. Je portais ainsi de côté et d’autre mes regards paresseux, quand mon attention fut attirée sur une porte éloignée qui se trouvait au bout d’une enfilade de pièces. Elle était fermée, mais de temps à autre elle s’ouvrait et livrait passage à quelque personnage étrangement favorisé, généralement vêtu de noir, qui glissait silencieusement le long des salles, sans avoir un coup d’œil pour aucun des objets environnants. Il y avait dans tout ceci un air de mystère qui piqua ma curiosité languissante ; je résolus de tenter le passage de ce défilé, d’explorer les régions inconnues situées au-delà. La porte céda sous la pression de ma main tout aussi facilement que les portes de châteaux enchantés s’ouvrent devant les chevaliers errants en quête d’aventures. Je me trouvai dans une chambre spacieuse, entourée de grands rayons chargés de livres vénérables. Au-dessus des rayons, et juste au-dessous de la corniche, étaient disposés un grand nombre de portraits noircis d’anciens auteurs. Autour de la chambre étaient placées de longues tables avec des pupitres pour lire et pour écrire. Maints personnages studieux et pâles y étaient assis, les yeux collés sur des volumes poudreux, cherchant leur pâture dans des manuscrits en ruine, et prenant largement des notes sur leur contenu. Le silence le plus profond régnait dans cette pièce mystérieuse, si ce n’est qu’on pouvait entendre les plumes courir sur le papier, ou bien encore, de loin en loin, le soupir prolongé poussé par un de ces sages quand il changeait de position pour tourner la page d’un vieil in-folio, soupir causé sans doute par ce travail souterrain et ces flatuosités inséparables de toute recherche savante.
De temps à autre, un de ces personnages écrivait quelque chose sur une petite bande de papier et sonnait. Alors apparaissait un génie familier qui prenait le papier dans un profond silence, s’échappait mystérieusement de la chambre, et revenait bientôt après chargé de pesants volumes, sur lesquels l’autre se jetait voracement, en affamé, unguibus et rostro. Je ne doutai plus que je ne fusse tombé au milieu d’une réunion de mages profondément engagés dans l’étude des sciences occultes. La scène me rappela ce philosophe d’un vieux conte arabe, captif au sein d’une montagne, dans une bibliothèque enchantée s’ouvrant seulement une fois par an, où les esprits du lieu exécutaient tous ses ordres, et allaient lui chercher des livres traitant de toutes les sciences ténébreuses : de sorte qu’au bout de l’année, quand la porte magique roula sur ses gonds une fois encore et s’ouvrit, il en sortit si riche en connaissances illicites qu’il put planer au-dessus du vulgaire et commander aux puissances de la nature.
Ma curiosité était tout à fait éveillée. Je parlai bas à l’oreille de l’un de ces démons familiers quand il allait sortir de la salle, et lui demandai l’explication de l’étrange tableau que j’avais sous les yeux. Quelques mots suffirent à cet effet. Il se trouva que ces personnages mystérieux, que j’avais pris pour des mages, étaient pour la plupart des auteurs, et précisément occupés à confectionner des livres. J’étais, de fait, dans la salle de lecture de la grande bibliothèque britannique – immense collection de volumes de tous les temps et de tous les idiomes, dont beaucoup sont maintenant oubliés, et dont la plupart sont bien rarement lus ; une de ces sources abandonnées de vieille littérature auxquelles se rendent maints auteurs modernes pour y puiser à pleins seaux la science d’autrefois, « une provision d’anglais pur sang » dont ils puissent grossir le maigre ruisseau de leur pensée.
Une fois en possession du secret, je m’assis dans un coin pour surprendre les procédés employés dans cette manufacture de livres. Mon attention se porta sur un individu maigre, au regard bilieux, qui ne cherchait que les livres les plus rongés par les vers, imprimés en lettres gothiques. Évidemment il construisait un ouvrage d’une érudition profonde, qui serait acheté par tout homme désireux de passer pour instruit, placé dans sa bibliothèque sur un rayon bien en vue, ou resterait ouvert sur sa table, mais ne serait jamais lu. Je m’aperçus que, de temps à autre, il tirait de sa poche un gros morceau de biscuit et le rongeait. Était-ce son dîner, ou s’efforçait-il d’écarter cet épuisement de l’estomac produit par de longues méditations sur des ouvrages poudreux ? C’est ce que je laisse à de plus savants que moi à déterminer.
Là se trouvait aussi un petit monsieur très éveillé, aux vêtements de couleurs éclatantes, à la figure pleine de bonhomie et de gaieté, qui avait tout l’air d’un auteur en bons termes avec son libraire. Après l’avoir attentivement considéré, je reconnus en lui un infatigable producteur de miscellanées qui s’enlevaient assez bien. Je fus curieux de voir comment il confectionnait ses denrées. Il faisait plus de bruit et paraissait plus occupé qu’aucun des autres ; parcourant légèrement une foule de livres, voltigeant au-dessus des feuillets de manuscrits, tirant un morceau de l’un, un morceau de l’autre, « ligne sur ligne, précepte sur précepte, ici un peu et là un peu ». Le contenu de son livre semblait formé d’éléments aussi hétérogènes que celui de la chaudière des sorcières dans Macbeth. Ici c’était un doigt, et là c’était un pouce ; ici un orteil de grenouille, là l’aiguillon d’une anvoie, avec son cailletage à lui, qu’il y avait versé en guise de « sang de babouin », pour rendre le mélange « visqueux et bon ».
Après tout, pensai-je, cette disposition des auteurs à la friponnerie ne peut-elle pas leur avoir été mise au cœur dans un sage dessein ? Ne serait-ce pas le moyen employé par la Providence pour que les semences de savoir et de sagesse soient transmises d’âge en âge, en dépit de l’inévitable déclin des ouvrages où elles se produisirent d’abord ? Nous voyons que la nature a sagement, bien que capricieusement, chargé du transport des semences de climat en climat, la panse de certains oiseaux : de sorte que des animaux qui, par eux-mêmes, ne valent guère mieux que de la charogne, et ne sont, suivant toute apparence, que d’effrontés pillards de vergers et de champs de blé, sont en fait les messagers dont se sert la nature pour disperser, éterniser ses bienfaits. De même, ces bandes d’écrivains larrons font main basse sur les beautés et les grandes pensées que la rouille a couvertes ; elles revoient le jour pour fleurir et porter leurs fruits dans un avenir éloigné. Beaucoup de ces ouvrages, d’ailleurs, subissent une espèce de métempsycose et renaissent sous une forme nouvelle. Ce qui primitivement était une histoire soporifique revit sous la figure d’un roman ; – une vieille légende se change en une pièce moderne ; – un traité de philosophie bien austère fournit la matière de toute une série d’essais pleins de bruit et d’étincelles. Il en est ainsi quand on fait pénétrer le jour dans nos bois américains : où nous brûlons une forêt de pins majestueux s’élève à leur place une lignée de chênes nains, et jamais nous ne voyons gisant à terre et pourrissant de tronc d’arbre abandonné qui ne donne naissance à toute une tribu de champignons.
Ne nous lamentons donc pas trop sur le silence et l’oubli dans lesquels descendent les vieux auteurs : ils ne font qu’obéir à la grande loi de la nature, qui veut que toutes les formes revêtues par la matière soient ici-bas limitées dans leur durée, mais qui a décrété aussi que les éléments n’en périraient jamais. Dans le monde animal, aussi bien que dans le monde végétal, les générations s’écoulent et se suivent dans le néant ; mais la postérité recueille le principe de vie, l’espèce ne meurt pas pour cela. De même, aussi, les auteurs enfantent les auteurs. Après avoir produit une nombreuse famille, accablés de vieillesse, ils dorment avec leurs pères, c’est-à-dire avec les auteurs qui les ont précédés – et qu’ils avaient dérobés.
Tandis que je me laissais aller à ces imaginations vagabondes, j’avais appuyé ma tête contre une pile de respectables in-folio. Cela tenait-il aux émanations soporifiques qui s’échappaient de ces ouvrages, ou bien au profond silence qui régnait dans la salle, ou bien à la lassitude amenée par une longue promenade ? ou bien dois-je l’attribuer à la funeste habitude dont je suis malheureusement affligé de m’endormir en des lieux et à des heures peu convenables ? – Toujours est-il que j’en vins à m’assoupir. Et cependant mon imagination n’en continuait pas moins à trotter, et toujours la même scène restait devant les yeux de mon esprit, après avoir toutefois éprouvé de légères modifications dans quelques-uns de ses détails. Je rêvai que la pièce était encore décorée des portraits d’anciens auteurs, mais que le nombre s’en était accru. Les longues tables avaient disparu ; au lieu des révérends mages, j’aperçus des haillons, une foule déguenillée, telle qu’on peut en voir rôder autour du grand dépôt de vêtements en ruine, rue de Monmouth. Toutes les fois qu’ils saisissaient un volume, par une de ces absurdités ordinaires aux songes, il me semblait qu’il se changeait en un vêtement de mode soit étrangère, soit antique, avec lequel ils procédaient à leur équipement. Cependant j’observai que pas un ne s’attachait à revêtir un costume particulier, mais qu’ils prenaient une manche à l’un, un collet à l’autre, une basque à un troisième, chacun se formant un habillement de pièces et de morceaux, pendant que quelques-unes de ses guenilles primitives perçaient sous ses ornements d’emprunt.
Se trouvait là un ministre au teint vermeil, au port majestueux, à la panse rebondie ; je remarquai qu’il œilladait au travers d’un lorgnon quelques écrivains polémiques bien poudreux. Il eut bientôt imaginé de lestement endosser le pesant manteau de l’un de ces vieux pères, et puis, ayant pris à un autre sa barbe grise, s’efforça de paraître excessivement grave ; mais sa figure souriante et commune se jouait de cette livrée de la sagesse. Un gentleman à l’air morbide s’occupait à broder autour d’un vêtement très-insignifiant avec du fil d’or tiré de quelques vieux habits de cour du temps de la reine Elisabeth. Un autre s’était magnifiquement paré d’un manuscrit enluminé, avait attaché à sa boutonnière un bouquet cueilli dans « le Paradis des emblèmes délicats », et après avoir fixé le chapeau de Sir Philip Sidney sur un côté de sa tête, se pavanait d’un air de rare élégance vulgaire. Un troisième, de dimensions très-chétives, s’était bravement saisi des dépouilles de plusieurs traités de philosophie assez obscurs, de sorte que de front il était très-imposant ; mais il était lamentablement déguenillé par derrière ; et je m’aperçus qu’il avait raccommodé son haut-de-chausses avec des morceaux de parchemin pris dans un auteur latin.
Il y avait quelques gentlemen convenablement habillés, il est vrai, qui s’appropriaient seulement de loin en loin quelque diamant, dont l’éclat se mêlait à celui de leurs ornements personnels sans l’éclipser. Quelques-uns semblaient aussi ne contempler les costumes des vieux écrivains que pour se pénétrer de leurs principes de goût, en attraper l’air et l’esprit ; mais, je le dis à regret, beaucoup trop étaient portés à s’équiper de la tête aux pieds d’après le système de rapiécetage dont je parlais tout à l’heure. Je ne dois pas oublier de mentionner un génie en culottes de drap marron et en guêtres, avec un chapeau de berger d’Arcadie, qui avait une violente inclination pour la pastorale, mais dont les excursions champêtres avaient été limitées aux classiques ombrages de la colline de Primerose et aux solitudes du Parc du Régent. Il s’était paré de guirlandes et de rubans empruntés à tous les vieux poètes qui ont chanté la campagne, et, la tête penchée sur une épaule, allait de ça, de là, de l’air le plus ridicule et le moins pastoral, « babillant sur les vertes prairies ». Mais le personnage qui attira surtout mon attention était un vieux gentleman brouillon, en habits ecclésiastiques, à la tête remarquablement large et carrée, mais chauve. Il entra dans la chambre en respirant avec bruit et en soufflant, s’ouvrit avec ses coudes un chemin à travers la foule, d’un air de robuste confiance en lui-même, et, ayant mis la main sur un auteur grec, un épais in-quarto, se l’appliqua sur la tête et l’emporta majestueusement sous la figure d’une formidable perruque bouclée.
Mais tout à coup, au beau milieu de cette mascarade littéraire, un cri retentit de tous côtés : « Aux voleurs ! aux voleurs ! » Je regarde, et je vois s’animer les portraits qui garnissaient la muraille. Les vieux auteurs avancent hors de la toile d’abord une tête, puis une épaule ; pendant un instant ils promènent un regard curieux sur cette foule bigarrée qui s’agite au-dessous, et puis descendent, les yeux enflammés de colère, pour revendiquer leur bien sur les fripons. La scène de sauve qui peut et de tumulte qui s’ensuivit défie toute description. Les malheureux coupables essayent en vain de fuir avec leur butin. Par ici l’on pouvait voir une demi-douzaine de vieux moines dépouillant un professeur moderne ; par là grand était le ravage apporté dans les rangs des écrivains dramatiques modernes. Beaumont et Fletcher, côté à côte, faisaient rage autour du champ de bataille, comme Castor et Pollux, et le vigoureux Ben Johnson accomplissait plus de merveilles que lorsqu’il servait en qualité de volontaire dans l’armée de Flandre. Quant au petit compilateur égrillard si fort sur l’article des macédoines, dont nous avons parlé plus haut, il s’était affublé d’autant de lambeaux et de couleurs qu’Arlequin, et tout autour de lui la lutte des prétendants était aussi ardente qu’autour du cadavre de Patrocle. Cela me peina de voir bien des gens que j’étais habitué à regarder avec crainte et respect obligés de s’enfuir ayant à peine un haillon pour couvrir leur nudité. C’est alors que mes yeux se portèrent sur le vieux gentleman brouillon à la perruque tirée du grec, qui, saisi d’épouvante, cherchait à s’échapper, pendant qu’une demi-douzaine d’auteurs le poursuivaient de leurs cris. Ils lui marchaient sur les talons ; en un clin d’œil sa perruque eut disparu ; à chaque tour il se trouvait dépouillé d’un des lambeaux qui composaient son costume, jusqu’à ce qu’au bout de quelques instants il ne fût plus resté de cette pompe dominatrice qu’un petit homme cassé, poussif et chauve, et qu’il eût opéré sa sortie avec quelques misérables guenilles seulement, quelques haillons flottant sur son dos.
Il y avait quelque chose de si burlesque dans la catastrophe de ce savant Thébain, que je partis d’un éclat de rire fou qui détruisit toute l’illusion. Le tumulte et la bagarre cessèrent. La chambre reprit son air habituel. Les vieux auteurs rentrèrent précipitamment dans leurs cadres, et se suspendirent aux murailles dans une mystérieuse solennité. Bref, je me trouvai parfaitement éveillé dans mon coin, et toute cette assemblée de vers rongeurs de livres me regardait de l’air du plus profond étonnement. Rien n’avait été réel dans ce rêve que mon éclat de rire, bruit que jamais auparavant on n’avait entendu dans ce grave sanctuaire, et si antipathique aux oreilles de la sagesse, qu’il électrisa la confrérie.
Le bibliothécaire alors s’avança vers moi et me demanda si j’avais une carte d’admission. D’abord je ne le compris pas, mais je découvris bientôt que la bibliothèque était une espèce de chasse littéraire réservée, sujette par conséquent aux lois sur la chasse, et que personne ne pouvait prétendre à y chasser que muni d’une licence spéciale, avec une permission. En un mot, j’étais pris en flagrant délit de braconnage, et fus trop heureux de faire une retraite précipitée, pour ne pas avoir toute une meute d’auteurs lâchée sur mes talons.
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(Washington Irving, Le Livre d’esquisses ; traduit par Théodore Lefèbvre : Poulet-Malassis, 1862)
Voici un premier billet consacré à la reliure en peau humaine, reprenant un excellent article de la gazette Plaisir de Bibliophile, le plus complet que j’aie pu lire sur le sujet.
Il y en aura d’autres ; nous reviendrons notamment sur le cas du Delillophile Aimé Leroy, ainsi que sur l’histoire de ce singulier exemplaire de la Constitution de 1793, ayant appartenu au cabinet de curiosités de Villenave, et qui fit tant couler d’encre lors de sa vente aux enchères en 1849.
En attendant, si, par extraordinaire, vous croisiez l’émouvant exemplaire de Ciel et Terre de Camille Flammarion, n’hésitez pas à me faire signe. À défaut, je saurai me contenter de la fantasmagorique édition originale de la Justine de Sade, dans une sobre reliure décorée d’un sein de femme.
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« La peau humaine est susceptible d’être tannée et aussi bien que celle des autres animaux. Elle a plus de corps que celle de vache et, ce qui est le contraire dans cette dernière, sa plus grande épaisseur se trouve au ventre. On opère comme pour les veaux. »
Manuel Roret :
La Reliure, par Georges PETIT.
« Les reliures en peau humaine ! Voyons, est-ce possible ?… Quelle horreur ! » L’idée que l’on pourrait frôler seulement du bout des doigts un livre pareillement habillé, soulève, dans les milieux non avertis, un immédiat mouvement de répulsion et des petits cris d’écorchés vifs. Les bibliophiles les ont bannies de leurs bibliothèques avec un vade retro de dégoût, et si, d’aventure, l’un d’eux en recèle quelqu’une dans un coin écarté et discret, il affecte, lorsqu’on le questionne, de regarder en l’air ou de parler d’autre chose. Une certaine pudeur l’empêche d’en faire l’aveu au premier venu.
Car il en existe, on le sait. Pas en grand nombre évidemment, quoiqu’à vrai dire la matière première ne manque pas et court les rues, mais les amateurs originaux qui les ont fait faire ont naturellement cherché à mettre en harmonie le genre du livre, allant du diabolique au macabre en passant souvent par l’érotique, avec sa parure extérieure. Aussi se terrent-elles généralement dans l’enfer des bibliothèques publiques et privées et ne les exhibe-t-on le plus souvent que sous le manteau.
Les plus anciens livres reliés en peau humaine, connus, ne remontent pas au-delà du XVIIIe siècle. Il en fut certainement d’antérieurs. Mais soit que leur mauvaise préparation ou l’emploi de procédés défectueux de tannage les aient faits, poussière, retourner en poussière, soit qu’à défaut d’annotations spéciales, relégués avec les veaux, ils aient été confondus avec le vulgum pecus des quelconques reliures, on n’en trouve trace nulle part.
L’Angleterre et l’Amérique sont également riches en spécimens de cette nature, mais c’est en Grande-Bretagne que l’on rencontre les plus anciens.
Deux médecins anglais, Antoine Askew (1732-1773) et John Hunter (1728-1774), véritables précurseurs, firent ainsi recouvrir des livres de médecine. Prendre, au hasard, la peau du premier venu ou plutôt du dernier parti, était banal et manquait d’originalité. Celle de la basse pègre et des gueux de sac et de corde avait plus de saveur. On y fit de généreux emprunts.
Avec de larges morceaux de l’épiderme d’une sorcière, Mary Ratman, exécutée pour assassinat au début du siècle dernier, furent reliés deux volumes longtemps conservés dans la bibliothèque de Marlborough-House, près Methley en Yorkshire, et qui disparurent lors de la vente de cette dernière. (1)
L’Athenæum Bury St-Edmunds possède un exemplaire du compte rendu d’un procès qui fit grand bruit et se plaida à Londres en 1829 (l’affaire Cordier) dont le dos est recouvert avec un fragment de celui du meurtrier. Pour être admis à le voir, il fallait, avant la guerre, non pas justifier qu’on était majeur, comme dans les musées anatomiques forains, mais acquitter un petit supplément de… trois pence perçu au profit du fonds de la bibliothèque.
Un autre personnage important dans les annales judiciaires anglaises, James Allen, ayant été capturé après maints méfaits, fut condamné à être pendu haut et court. Ce chef de brigands notoire voulant laisser à la postérité un récit véridique de ses exploits, passa ses mois de détention à relater les différentes péripéties de sa vie aventureuse. La dernière demande formulée avant son exécution fut que, sur son corps disséqué, l’on prélevât un morceau de peau pour être tanné et servir à la reliure d’un exemplaire de ses mémoires. Celui-ci est allé, par la suite, enrichir le fonds de la Bibliothèque de l’Athenæum de Boston.
Tout autres étaient les goûts de ce bibliophile anglais, dont le nom a été volontairement laissé dans l’oubli, qui possédait une importante collection d’ouvrages licencieux. Les plats de leur reliure étaient uniformément écussonnés de fragments de poitrines de femmes. Cette litanie des seins n’était pas du goût de sa veuve, et elle s’empressa de brûler, lorsqu’il fut mort, ce que son mari avait exagérément adoré de son vivant.
Le goût de ces fantaisies macabres franchit l’Océan et Laurence Sterne, l’ironique et délicat écrivain anglais en fut l’occasion. Ce pasteur protestant malgré lui, qui n’avait jamais pu se plier à la rigidité de principes de son sacerdoce et dont la vie peu édifiante par son mariage avec la belle miss Lumlay et sa liaison avec lady Percy, fut toute de plaisirs et d’excentricités, déchaîna un si fol enthousiasme chez un riche négociant de Cincinnati, William B…, que celui-ci voulut que ses deux principaux ouvrages fussent revêtus de reliures uniques et de haut goût. Deux femmes de couleur qu’il avait aimées, les lui fournirent. Le derme d’une négresse fut appliquée sur Le Voyage sentimental, tandis que le dos d’une Chinoise sembla plus particulièrement convenir aux neuf tomes de La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, gentleman, dont les deux premiers avaient paru à New-York en 1759.
En Amérique, comme en d’autres pays, c’est surtout chez les médecins bibliophiles que l’on trouve le plus grand nombre de livres reliés en peau humaine, sans doute parce que, professionnellement, ils sont blasés sur ces dépiautages humains pour lesquels le commun des mortels éprouve une irrésistible répulsion et dans lesquels ils ne voient qu’une particularité rare et curieuse, soit aussi parce que, plus que quiconque, ils ont des facilités pour se les procurer. Pour une fois, le proverbe n’est pas exact, qui veut que les cordonniers soient les plus mal chaussés.
Dans la bibliothèque du docteur Stockton, de Trenton (New-Jersey), une des plus riches en ce genre, on pouvait voir notamment un Catalogue des Sciences médicales (1857-1873), gros in-4° qui exigea certainement le dos entier d’un homme de forte corpulence, destin non prévu par Henri Béraud dans son Martyre de l’Obèse.
Sur la première page de On imprégnation, de Cooper, l’Esculape transatlantique avait écrit : « Relié en cuir tanné provenant de la jambe de Maria L….., atteinte de trichinose et morte de consomption à l’hôpital de Philadelphie. » Cette Maria L….., irlandaise, veuve, âgée de 28 ans, avait, comme d’autres le coeur, la peau généreuse, puisque trois autres ouvrages de cette bibliothèque en possédaient également des morceaux.
La demi-reliure de De conceptione adversaria, de Drelincourt, fut fournie par la peau tannée du poignet d’un malade mort également à l’hôpital de Philadelphie.
Le docteur Stockton, aux petits soins pour ses reliures, tenait à tanner lui-même la peau de ses sujets. Celle du Catalogue des Sciences médicales est, si l’on en croit le Medical News, grossière et à grains épais, tandis que la jambe de Maria L….. ressemble si exactement à une peau de porc, qu’un profane ne saurait en faire la différence. (2)
Ces six volumes font aujourd’hui partie du fonds de la bibliothèque de l’hôpital de Philadelphie.
À Philadelphie également, existait en 1902 et vit peut-être encore, le docteur Matthew Wood. Il montrait volontiers aux amateurs, curieux de reliures originales :
Une Histoire de Gil Blas, de Lesage ;
Deux tomes de A Book about Doctors (un livre sur les médecins), de Jefferson ;
Les Épisodes de la vie d’un insecte, en trois volumes ;
Et une série de gravures sur bois d’artistes allemands célèbres, réunies par Ernest Kauffmann, intitulée Deux cents hommes célèbres.
Achetés par lui en vente publique, après le décès dudit Kauffmann, ces volumes avaient cette particularité que tous étaient revêtus de fragments de peau ayant appartenu à leur précédent propriétaire. Celui-ci, intellectuel distingué, avait été hanté de l’obsession de se faire un nom dans les lettres ; mais la maladie et une mort prématurée ne lui en laissèrent pas le temps. Aussi, pour éviter que son nom tombât dans l’oubli – et il y a réussi – exprima-t-il par testament la volonté qu’avec sa peau tannée fussent reliés un certain nombre de ses livres. Et c’est quelques-uns de ceux-là dont le Dr Matthew Wood se rendit acquéreur. (3)
Ce fait, pour bizarre qu’il soit, n’est pas, paraît-il, isolé en Allemagne. Une revue germanique nous apprend que nombreux sont les auteurs ayant manifesté le désir qu’après leur mort, la peau de leur corps servît à relier leurs propres œuvres. Ils veulent qu’après eux leur pensée soit conservée sous un fragment de la matière dont, de leur vivant, elle avait été enveloppée.
En France, nos grandes bibliothèques publiques ne sont guère riches en reliures de ce genre. Celle que possède Carnavalet est cependant de qualité. Provenant des bibliothèques du marquis de Turgot et de Villenave, elle a été achetée en 1889. C’est un tout petit exemplaire in-12 de la Constitution de 1793, en reliure pleine avec filets or sur les plats : les gardes, décorées d’une dentelle intérieure sont doublées de papier coquille ; les tranches sont dorées.
Ce volume fit grand bruit à l’époque. Galetti, rédacteur au Journal des Lois, en révéla l’existence par un placard ainsi conçu : « Un de nos abonnés nous envoie, comme un digne monument de la tyrannie des décemvirs, une Constitution imprimée en 1793, à Dijon, chez Causse, et reliée en peau humaine qui imite le veau fauve. Nous offrons de la montrer à tous ceux qui seraient curieux de la voir. » (4)
On alla jusqu’à prétendre que fonctionnait à Meudon une tannerie de peau humaine, où sous la Terreur, Robespierre, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Barrère, faisaient transporter et dépouiller les cadavres des décapités afin d’en fabriquer des culottes. C’était une légende absolument fantaisiste, les preuves en ont été abondamment fournies par L’Intermédiaire des Chercheurs, et il n’y a pas lieu d’y ajouter foi.
À la Bibliothèque Nationale, se peuvent voir une Bible du XIIIe siècle, provenant du fonds de la Sorbonne, ainsi que le texte des Décrétales manuscrites, sur peaux de femmes. Enfin, le musée de Nantes conserve la peau jaunâtre d’un Bleu ardent dont l’ambition était qu’on en fît un tambour pour battre la charge contre les Blancs. Avait-il lu, ce chaud républicain de 1793, ce passage des Essais dans lequel Montaigne raconte l’histoire de ce Jean Zischa «qui troubla la Boëme pour la deffense des erreurs deWiclef et voulut qu’on l’escorchast aprèz sa mort, et de sa peau qu’on feist un tambourin à porter à la guerre contre ses ennemis ; estimant que cela ayderoit à continuer les advantages qu’il avait eus aux guerres par lui conduictes contre eulx ? » Ce n’est guère probable. On peut sans crainte lui laisser l’originalité de son idée qui, du reste, sort du domaine du livre et de la reliure.
Par contre, c’est dans quelques bibliothèques particulières qu’il est intéressant et même palpitant de glisser un indiscret coup d’œil. C’est là que sont réfugiés et que se conservent précieusement de curieux volumes dont l’histoire est, pour certains, un véritable roman.
Le 1er mai 1813, un dimanche, Paris était plongé dans un deuil profond. Venait de mourir au Collège de France, où il habitait, l’abbé Jacques Delille, sacré « grand poète » par Voltaire, entré à l’Académie Française à peine âgé de trente-quatre ans et que l’on appelait communément le Virgile français. Abbé que de nom, à cause du bénéfice de l’Abbaye de Saint-Séverin dont il avait été pourvu avant la Révolution, il connut à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, une vogue inouïe avec ses traductions en vers des Géorgiques, de l’Énéide et du Paradis perdu, mais inexplicable à notre époque, alors que sous les violentes attaques de l’École romantique il a, depuis longtemps, sombré dans l’oubli.
Un jeune étudiant en droit, Aimé Leroy, originaire de Valenciennes, parvint le lendemain matin, grâce à Tissot, déjà suppléant de Delille dans sa chaire de poésie latine, à pénétrer dans la chambre mortuaire du poète, dont aucun pour lui n’avait jamais égalé le génie.
« Le corps de Delille, ainsi qu’il l’a raconté lui-même dans un journal du Nord, était étendu sur une table de marbre. Plusieurs personnes travaillaient à l’embaumement : une forte odeur d’aromates dominait dans l’appartement et rendait presque insensible celle d’une putréfaction déjà commencée. D’un côté, des entrailles ; de l’autre, un viscère sanglant et froid, c’est son cœur… Ce cœur jadis la source des plus touchantes inspirations ! Son crâne se trouve aussi détaché, je le touche à loisir ; et cette tête qui enfanta tant de pensées admirables, tant de vers délicieux, je la vois alors découverte et vide. Dans toute autre circonstance j’aurais fui, loin, bien loin : mais ici, je ne songe même pas à m’éloigner. Je crois voir le génie de ce grand poète s’élever, en une vapeur déliée et subtile, au-dessus de ce corps qu’il a cessé d’animer. Mon âme agrandie s’est placée elle-même à une hauteur qui ne lui permet plus d’être affectée de sensations vulgaires : cette table de marbre ne m’offre rien de repoussant ; et, dans les débris qui la couvrent, je n’aperçois que les ruines d’un illustre asile ; c’est un cadavre, il est vrai, mais c’est le cadavre d’un homme qui ne mourra jamais ; et c’est un héritage si glorieux, si digne de tous nos respects, si au-dessus enfin de tout ce que je conçois, qu’une immortalité bien acquise. »
Quelle emphase dans l’enthousiasme, quelle grandiloquence dans l’expression !
« La peau ayant été en plusieurs endroits écorchée et soulevée à la suite de frictions, je l’inclinai doucement, ajoute Aimé Leroy, et enlevai sans effort deux morceaux de cet épiderme, l’un sur la poitrine, l’autre sur une des jambes du mort ; je n’avais pas, je crois, été aperçu ; riche de mon petit trésor, je saluai et disparus aussitôt. Rentré chez moi, je serrai soigneusement mes morceaux d’épiderme et les entourai d’essence propre à les conserver : me réservant de les employer à l’usage auquel je les destinais lorsque les principes d’humidité qu’ils renfermaient seraient absorbés.
Je me procurai un bel exemplaire de l’admirable traduction des Géorgiques : un relieur habile ajusta sous mes yeux mes deux morceaux d’épiderme sur le plat de cet exemplaire, et lorsqu’une écaille légère et transparente les eut recouverts, ce volume prit rang dans ma bibliothèque où il est souvent l’objet d’honorables visites, et si j’ose dire, d’une espèce de culte. »
Le jeune étudiant, les années de droit terminées, regagna sa ville natale et passa sa vie au milieu de ses propres livres et de ceux de la bibliothèque de Valenciennes, dont il devint par la suite le conservateur. Son ex-libris, dessiné et gravé par J. Potier et Burdet, nous le fait apercevoir par l’ouverture ogivale d’une fenêtre d’architecture gothique tout à fait dans le goût de l’époque, assis de profil à sa table de travail, devant un grand in-folio ouvert ; dans le fond sont des rayons chargés de volumes, et une haute lampe étrusque. Il paraît âgé d’une cinquantaine d’années, les cheveux ébouriffés, rasé avec de petits favoris en pattes de lapin, engoncé dans un col mou et une large cravate roulée autour du cou.
Ce fameux exemplaire des Géorgiques n’a jamais quitté Valenciennes et est pieusement conservé par les descendants d’Aimé Leroy.
Tout autre est l’aventure, d’une douce et troublante poésie, arrivée à M. Camille Flammarion, le célèbre astronome.
Au cours d’une soirée, on le présente à une délicieuse jeune femme de 28 ans, d’origine étrangère, mariée en France au comte de Saint-Ange (5), fort instruite et d’une intelligence très raffinée.
L’étude des sciences la passionnait. Elle demanda au savant de lui révéler quelques-uns des mystères des mondes imaginaires et des mondes réels. Cette conversation fut un enchantement. Commencée à Paris, elle se continua dans la propriété que la dame et son mari possédaient dans le Jura.
La comtesse, phtisique et sans illusion sur son état, parlait sans effroi de sa fin prochaine.
De ce séjour mélancolique et singulièrement poétique, le souvenir fut resté délicieux si, à quelque temps de là, M. Camille Flammarion n’avait reçu la lettre suivante :
« Cher Maître,
J’accomplis ici le vœu d’une morte qui vous a étrangement aimé. Elle m’a fait jurer de vous faire parvenir, le lendemain de sa mort, la peau des belles épaules que vous avez si fort admirées « le soir des adieux », a-t-elle dit, et son désir est que vous fassiez relier dans cette peau, le premier exemplaire du premier ouvrage de vous qui sera publié après sa mort.
Je vous transmets, cher Maître, cette relique comme j’ai juré de le faire et je vous prie d’agréer…..
Docteur V….. »
« J’avais admiré, en effet, ces superbes épaules le soir des adieux, raconta l’auteur des Merveilles célestes dans une interview, et je les avais là, maintenant, sur le bureau de ma salle à manger, m’inspirant d’autres sentiments.
Que faire du cadeau ? Le renvoyer ? J’en avais bien la tentation. D’autre part, après réflexion, pourquoi ne pas remplir le vœu d’une femme dont le souvenir m’était agréable ? J’envoyai la peau à un tanneur qui, pendant trois mois, l’a travaillée avec le plus grand soin.
Elle m’est revenue blanche, d’un grain superbe, inaltérable. J’en ai fait relier le livre qui était en cours de publication : Ciel et Terre. Cela fait une reliure magnifique. Il est maintenant dans ma bibliothèque de Juvisy. Les tranches du livre sont de couleur rouge, parsemées d’étoiles d’or, pour rappeler les nuits scintillantes de mon séjour dans le Jura. Sur la peau des épaules de la comtesse, j’ai fait graver, en outre, en lettres d’or : « Souvenir d’une morte. »
Il faut avouer, à cela près que le bleu eût mieux convenu que le rouge pour les tranches constellées d’étoiles, que ce petit in-12 de « l’Alexandre Dumas père de la cosmographie » comme on a appelé Camille Flammarion, « le seul peut-être des livres humains qui puisse être lu avec plaisir par un membre de l’Institut et par deux amoureux enlacés, » s’accommode symboliquement très bien de cette reliure.
L’aventure, en son temps, défraya la chronique. À la suite d’un article paru dans Le Mercure de France, M. Kieffer, le relieur parisien, adressa au directeur de cette revue, la lettre suivante :
« Monsieur Vallette,
Vos échos sur la peau humaine employée en reliure m’ont fort intéressé. Permettez-moi de signaler à vos lecteurs quelques reliures que j’ai exécutées pour le docteur V…
L’une sur l’Éloge des Seins, de Mercier de Compiègne. Nous avions incrusté dans le maroquin du plat une peau de sein de femme avec la pointe au centre, très aplatie, d’ailleurs, étant tannée avec le reste.
Mais cet amateur cherchait surtout les tatouages humains. C’est ainsi qu’un exemplaire de Bubu de Montparnasse a été relié avec un dessin représentant un cœur percé d’une flèche et en exergue : « à Nini pour la vie. » Un jour, il sut se procurer un tatouage représentant deux duellistes en costumes vaguement Louis XIII et, ce jour-là, on fit la reliure des Trois Mousquetaires et quelque dix ou douze autres reliures dont je ne me souviens pas.
Le procédé de tannage était une simple mais prolongée macération dans l’éther, puis grattage pour enlever l’épaisseur de la peau et ne laisser que l’épiderme. Cela prenait alors l’aspect vitreux d’un vieux parchemin, moins roide que du vieux parchemin, mais de même couleur.
Inutile de vous dire que ces fantaisies n’ont que de très lointains rapports avec une œuvre d’art, et que la matière première, quoique très rare, n’ajoute rien. »
Le docteur en question n’était pas le docteur V…, mais bien le docteur C…, ou pour être plus précis le docteur Cornil, membre de l’Académie de Médecine, professeur d’anatomie pathologique à la Faculté de Médecine, ancien député et sénateur de l’Allier. Il faisait partie de la Société Le Livre Contemporain et est décédé à Menton en avril 1908.
C’était bien à lui qu’étaient destinées les reliures dont parlait M. Kieffer. Réduites aujourd’hui à onze, toutes, sauf deux, portent la signature de ce dernier. Elles sont la propriété de M. Robert Messimy, son petit-fils, externe des hôpitaux, fils du général Messimy, ancien ministre de la guerre, membre également du Livre Contemporain. (6)
À chacun de ces livres conviennent merveilleusement les fragments de peaux dont ils sont revêtus ; toutefois, on ne peut que regretter que leurs éditions n’en soient pas plus rares ou leurs tirages plus recherchés.
Quand Mercier de Compiègne écrivit son Éloge du sein des femmes, il était loin d’imaginer le décor qui serait donné un jour à la reliure d’une réédition de son ouvrage (Barraud, 1873) : cela, peut-être, lui eût coupé nettement l’inspiration. Les deux plats portent, en effet, enchâssés en plein maroquin, dans deux ronds de 0m10 de diamètre environ, deux seins de femmes – femmes est ici intentionnellement au pluriel, car l’un est franchement celui d’une brune tandis que l’autre a, certainement, appartenu à une blonde. Peut-être ont-ils été comparés autrefois à des fraises dans une jatte de lait ; ils ont tout perdu de leur fraîcheur passée et sont aujourd’hui flétris, jaunes et parcheminés.
Quand on pense aux regrets de la Belle Heaumière devant ses « petits tetins » jadis « si mignots, » de se voir
… ainsi changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
que seraient les lamentations des deux malheureuses auxquelles ces ablations furent faites, s’il leur était donné de contempler ces deux rondelles avec leurs mamelons desséchés, aplatis en forme de bourres de cartouches de petit calibre ?
Pour tous les autres volumes, ce sont des peaux avec des tatouages les plus fantaisistes obtenus, à vif, au moyen de piqûres sous-cutanées faites par une aiguille chargée d’encre indélébile, bleus foncés, quelques-uns rehaussés de rouge, souvent agrémentés de dates et d’initiales. Ces peaux diversement découpées sont encastrées dans le maroquin des reliures.
Un exemplaire de Chair (1896), de Verlaine, phallophore triomphant, arbore cet emblème protecteur que les anciens Romains dressaient sur la façade de leurs maisons, tandis qu’un cœur percé d’une épée cache douloureusement sa blessure en dessous. Plus réservés sont les décors de Femmes : un mousquetaire en partie effacé et une sorte d’écu héraldique tout nu, table d’attente ivoirine immaculée, encore que quelque chose de vierge paraisse imprévu en la circonstance.
Des lutteurs, d’une étonnante vérité d’attitudes dans leurs exercices habituels, font saillir leurs muscles, un homme, sur les Fêtes foraines, illustrées par E. Chahine (1906) – ce qui était tout indiqué – et une femme, celle-là plutôt inattendue, sur Bérénice de Judée (Romagnol). Une branche de lauriers et une fleur sur sa tige forment médaillons sur le second plat.
Les têtes de mousquetaires, avec leurs longues boucles sous le large feutre empenné et les bustes d’artilleurs d’autrefois, coiffés de leurs traditionnels shakos ornent La Vie de Caserne (Testard, 1896), et Le Neveu de Rameau (Rouquette, 1884). Un étonnant hussard dernier Empire, de profil sur un cheval gris pommelé, vrai Constantin Guys, parade sur le premier plat de Sahara et Sahel (Plon, 1879), relié par Sambland et Welkesser. Aux versos, comme fleurons, des étoiles, des fleurs, une grappe de raisins : des marques de vaccin permettent de supposer que ce fragment de peau provient de la partie supérieure d’un bras.
Mais c’est encore la petite femme qui domine, pas celle d’aujourd’hui ni d’hier, mais la petite grue d’avant-hier, l’horizontale d’il y a cinquante ans. La date de 1870 sous une pique et un drapeau entrecroisés, timbrés d’une tête de fille de profil à la chevelure et au chignon généreux sur Le Drapeau, de J. Claretie (Calmann-Lévy, 1886), en fixe approximativement l’époque. C’est la cocotte de Grévin et de Draner, entre 1875 et 1880, coiffée d’un vaste chapeau à plumes, un léger boa flottant autour du cou, vue jusqu’à la taille ou en pied, relevant sa robe d’un geste provocant sur Le 40e d’artillerie, d’Oscar Méténier (Fasquelle, 1895) ou Les trois Dames de la Kasbah, de P. Loti (Calmann-Lévy, 1884). C’est aussi la petite femme de tous les temps, dans toute sa nudité, sur le second plat de ce dernier volume.
Cet ensemble est vraiment fort curieux. À le regarder, l’intérêt triomphe rapidement de la répulsion première. Il serait impossible de trouver son équivalent aussi bien en France qu’à l’étranger.
Mais il est d’autres reliures éparses, passées de mains célèbres entre celles d’inconnus, ayant subi le feu des enchères à l’Hôtel Drouot ou vendues par des libraires dans des catalogues d’occasion, dont aujourd’hui on a complètement perdu les traces.
Que sont devenus ce volume relié par Derôme – son titre n’a jamais été publié, – que l’on sait avoir été longtemps la propriété d’Alfred de Musset, ainsi que l’exemplaire de la première édition de la fameuse Justine, du marquis de Sade (in-8°, 1793), décoré d’un sein de femme qu’Isidore Liseux aurait eu en sa possession ? M. Chacornac, le libraire du quai Saint-Michel, avait annoncé dans un catalogue de 1898, au prix de 200 francs, les deux volumes des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, reliés « en pleine peau d’homme. » Aucune demande ne lui en ayant été faite, il les céda 150 francs à un client de passage dont il ne put ou ne voulut jamais donner le nom.
Un petit in-12 du Mérite des Femmes, de Legouvé, contenant une attestation d’authenticité d’origine de la peau de femme dont il était revêtu signée par un médecin des hôpitaux de Paris, délaissé longtemps, il y a une vingtaine d’années, dans une boîte des quais, disparut un beau jour, acheté Dieu sait par qui !
Plus près de nous, en juin 1913, eut lieu la vente des collections, tableaux et livres, dépendant de la succession d’un grave officier ministériel, Me Chéramy. Cet avoué, très parisien, ami des arts et des artistes, le soir venu, endossait son frac et promenait ses favoris gris du foyer de la danse de l’Opéra aux coulisses des grands et petits théâtres de la capitale.
Parmi des manuscrits fort curieux et des livres rares, deux numéros du catalogue de sa bibliothèque firent particulièrement sensation.
L’un, Le bien que l’on dit des Femmes, de M. Émile Deschanel, le père de l’ancien président de la République, ainsi décrit :
« Exemplaire relié en peau de femme, comme le témoigne cette attestation sur la garde : Hic liber de feminis ut viris amabilior esset, femineam cutem induit. Testibus his : Edmond Crozet – F. Raymond – A. Michard. »
Et l’autre, « Poésies d’Anacréon, Paris, Jouaust, 1885, in-12, figures, demi-reliure avec coins, filets, dos orné. Exemplaire sur papier de Chine, relié en peau de négresse. »
Un journal de l’époque alla jusqu’à dire : « Dépouiller de sa peau une blanche, à la rigueur, est une admirable facétie ; mais peler une négresse, voilà qui marque des instincts de collectionneur lubrique étrangement raffiné. » Méchanceté toute gratuite. Notre amateur était galant avec les belles, mais ce n’est pas ainsi qu’il voulait leur peau, et si quelques-unes se montrèrent cruelles, il n’agit point de même à leur endroit.
Les gazettes s’émurent plus que les bibliophiles : les deux volumes ensemble ne se vendirent que 495 francs.
Quand on aura cité trois volumes, dont la Danse macabre – ce qui est tout à fait indiqué – fournis par M. Zaensdorf, relieur de Londres, à un amateur parisien, un exemplaire d’un ouvrage de médecine légale signalé, sans révéler le nom de son propriétaire, par le docteur Lacassagne, le célèbre collectionneur de tatouages, et la reliure dans laquelle a été introduite un morceau de la….. fesse de Pranzini (7), exécutée pour un ancien commissaire de police, ce qui, entre parenthèse, lui valut un blâme sévère de la part du Préfet de Police, la revue à peu près complète des livres reliés en peau humaine sera passée et l’on arrivera, pour la France, à un total de vingt-six environ.
Aurions-nous le don de traverser les murs et les toits comme don Zambullo, du Diable boiteux, de nous introduire subrepticement chez les bibliophiles et de fouiller leurs bibliothèques que nous en trouverions certainement quelques autres ? Mais combien ? Nous n’atteindrions certainement pas la cinquantaine.
La difficulté de se procurer la matière première est évidemment pour beaucoup dans cette rareté et la crainte de sanctions sévères fit de tout temps hésiter ceux qui en pouvaient être les pourvoyeurs.
Les Goncourt, dans leur journal (8), nous apprennent « que des internes avaient été renvoyés de Clamart pour avoir livré de la peau de seins de femmes à un relieur du faubourg Saint-Honoré dont la spécialité était d’en faire la reliure de livres obscènes. »
Les Goncourt, on le sait, étaient friands de reliures originales et de curiosités de tous genres, et c’est à Edmond de Goncourt qu’un Anglais, auquel venait de le présenter Paul de Saint-Victor, fit l’aveu suivant :
« Oui, pour ce volume, j’attends une peau de jeune fille qu’un de mes amis a eue. On la tanne… c’est six mois pour le tanneur. Si vous voulez voir ma peau ? mais c’est sans intérêt. Il aurait fallu qu’elle fût enlevée sur une jeune fille vivante….. »
On savait les Anglais excentriques mais tout de même pas à ce point et les Français, que la recette du homard à l’américaine révolte, n’auraient jamais pu atteindre à un tel degré de raffinement.
Les reliures en peau humaine ne sont pas entrées dans nos mœurs. C’est tant mieux. Nos relieurs sont délivrés, du coup, de toute inquiétude et de tout souci quand un amateur vient leur demander de lui faire une reliure « en maroquin (!) tête de nègre. »
E. DE CRAUZAT.
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(1) Gazette anecdotique (31 mars 1886).
(2) La Chronique médicale, 15 mars 1907, p. 186.
(3) Le Mémorial de la Librairie Française, 8 mai 1902, p. 279.
(4) G. Montorgueil, L’Éclair.
(5) Son nom ne fut longtemps donné qu’avec des initiales ; mais pourquoi le cacher puisque M. A. Cim l’a publié dans l’Intermédiaire des Chercheurs, du 30 août 1902.
(6) C’est à son aimable bonne grâce que nous devons d’avoir pu les voir, tenir, tourner et retourner et ainsi en apprécier la curiosité et l’intérêt ; nous l’en remercions bien sincèrement.
(7) Pranzini qui, de son vivant, avait fait perdre la tête à tant de femmes, trouva le moyen, lorsqu’il eut perdu la sienne, de déranger celle de quelques-uns de ses contemporains. « Paul Poirier, racontait récemment Léon Daudet dans l’Action Française du 25 septembre 1926, s’était fait tailler un portefeuille dans la peau du guillotiné Pranzini. Le prévôt de l’amphithéâtre, mis à la porte pour cette fantaisie, nous disait : « Que voulez-vous, M. Poirier, il faut qu’il s’amuse de tout, même des macchabées ! Naturellement, il y a des choses qui ne sont pas pour s’amuser. »
(8) Tome III – 1866-1870 – p. 49.
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(in Plaisir de Bibliophile, gazette trimestrielle des amateurs de livres modernes, 1926, tome II, Paris : Au Sans Pareil, 37, av. Kléber)