Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), professeur de mathématiques et de sciences naturelles à l’Université de Göttingen, fut l’un des principaux représentants des Lumières allemandes. Moraliste de premier plan, maître de l’ironie aux côtés de Swift et de Voltaire, Lichtenberg, retiré dans son cabinet privé après ses leçons de physiques expérimentales, rédigeait des pensées dans de vieux carnets qui ne furent publiés qu’après sa mort. Redécouvert par André Breton, il figure en bonne place dans l’Anthologie de l’humour noir ; la majeure partie de ses œuvres ont fait l’objet d’une réédition chez José Corti.
Si l’on excepte ses contributions à l’Almanach de Gœttingue, rédigé directement en français, et dont il fut le rédacteur, le texte que nous présentons constitue, à notre connaissance, la deuxième parution française d’un choix d’aphorismes de Lichtenberg.
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PORTRAIT D’UNE PERSONNE DE MA CONNAISSANCE,
suivi de quelques APHORISMES
Son extérieur est tel qu’un mauvais dessinateur le crayonnerait sans peine dans l’obscurité, et s’il était au pouvoir de cette personne de le modifier, elle donnerait moins de relief à certaines parties. Cet individu a toujours été assez content de sa santé, bien qu’elle ne soit pas des meilleures, et il possède à un haut degré le talent de tirer parti de ses bons jours. Son imagination, sa plus fidèle compagne, ne le quitte pas alors d’un instant ; il se tient derrière la fenêtre, la tête appuyée dans ses deux mains, et, tandis que les passants ne voient en lui qu’un songe-creux mélancolique, il est souvent forcé de s’avouer tout bas à lui-même qu’il vient de se livrer au plaisir avec excès. Il n’a qu’un petit nombre d’amis ; à dire vrai, son cœur n’est jamais ouvert que par un seul ami présent, bien qu’il le soit pour plusieurs absents. Sa complaisance fait croire à beaucoup de gens qu’il est leur ami ; il leur rend bien service par ambition ou par bienveillance, mais non par le sentiment qui le porte à servir ses véritables amis. Il n’a réellement aimé que deux fois ; sa première passion n’a pas été malheureuse, mais la seconde a été heureuse. Il n’a dû son succès qu’à son caractère gai et léger, et il reconnaîtra toujours que c’est à sa légèreté et à sa gaieté qu’il a été redevable des moments les plus heureux de sa vie. S’il se trouvait libre de choisir à son gré une âme et une existence nouvelles, je ne sais s’il ne reprendrait pas les siennes dans le cas où il pourrait les ravoir. Dès son enfance il s’est donné beaucoup de latitude dans ses idées religieuses, mais il n’a jamais cherché un mérite à se montrer esprit fort, aussi peu qu’à tout croire sans exception. Il peut prier avec effusion, et n’a jamais pu lire le psaume XC sans une impression sublime et indéfinissable. Son extérieur et sa mise ont été rarement assez présentables, et ses sentiments assez raffinés, pour ce qu’on appelle le beau monde. Il espère bien ne jamais s’élever au-dessus de trois plats pour son dîner, et deux pour son souper avec un peu de vin, et ne jamais descendre au-dessous d’une pitance quotidienne de pommes de terre, de pain, de pommes, et aussi un peu de vin. Dans les deux cas il se trouverait malheureux, et il a toujours été malade toutes les fois qu’il a vécu en deçà ou au-delà de ces deux limites. Lire et écrire est aussi nécessaire à son existence que manger et boire, et il espère ne jamais manquer de livres. Il pense souvent à la mort et jamais avec crainte ; il voudrait pouvoir penser de tout avec autant de calme. Il espère qu’un jour son Créateur lui reprendra doucement une vie dont il n’a pas été trop économe, mais qu’il n’a pas non plus follement dissipée.
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Il m’est souvent arrivé de me complaire à imaginer les moyens par lesquels je pourrais tuer telle ou telle personne, ou mettre le feu à une maison, sans être découvert. Plus d’une fois je me suis endormi en roulant dans ma tête de semblables idées, sans toutefois éprouver le plus léger désir de les mettre à exécution.
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Je me souviens que, dans mon enfance, je me mis un jour en tête de dresser un veau à apporter ; mais comme je m’aperçus bientôt que moi seul je faisais des progrès dans l’art de l’enseignement, et que nous nous comprendrions tous les jours moins, je laissai là mon entreprise.
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Dans la maison que j’habitais j’avais appris par cœur le son que rendait chaque marche d’un vieil escalier de bois, et en même temps la mesure dans laquelle chacun de mes amis faisait résonner ces marches en montant. Je dois l’avouer, j’éprouvais un sentiment de crainte toutes les fois que j’entendais une paire de pieds jouer l’air de mon escalier dans une mesure que je ne connaissais pas.
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Quelle différence de prononcer ces paroles de la Bible : Avant que les montagnes eussent été fondées, avant que le ciel et la terre eussent été créés, d’éternité en éternité tu es le Dieu fort, de les prononcer, dis-je, dans ma chambre ou dans l’abbaye de Westminster ! Au-dessus de moi, ces voûtes imposantes, où le jour ne pénètre que sous la forme d’un crépuscule mélancolique, sous mes pieds, les débris des grandeurs passées et la poussière des rois, tout autour de moi, les trophées de la mort ! Je les ai récitées, ces paroles, dans ces deux situations ; elles m’ont souvent édifié dans la solitude de mon cabinet, et jamais, depuis mon enfance, je ne les ai prononcées sans émotion. Mais là, à Westminster, j’éprouvai comme un saisissement inexprimable, et qui n’était pas sans charmes. Ce fut avec des larmes, non de douleur ou de joie, mais d’une indicible confiance, que je me sentis en présence du Juge auquel les ailes mêmes de l’aurore ne pouvaient me dérober. Ne croyez pas, vous qui vous plaisez partout à imaginer des intentions, ne croyez pas que j’écrive ceci pour faire étalage de ma sentimentalité. Je n’ai jamais pu lire Young en entier quand il était de mode de le lire, et maintenant qu’il est de bon ton de le décrier, je le considère encore comme un grand homme.
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Les yeux d’une jeune fille sont pour moi une pièce si essentielle de sa personne, je les regarde si souvent, et ils me font penser à tant de choses, que, si je n’étais qu’une tête, je prendrais bien mon parti que les jeunes filles fussent tout œil.
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Un jour, pendant un accès de fièvre, je crus comprendre d’une manière très claire que l’on pouvait changer une bouteille d’eau en une bouteille de vin, et cela par un procédé semblable à celui au moyen duquel on change un carré en un triangle.
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J’ai souvent remarqué que mes opinions varient suivant que je suis couché ou debout, surtout quand j’ai le sentiment de la faim et de la fatigue.
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Shakespeare a un talent particulier pour donner un corps à ces idées fantastiques, à ces images bizarres, qui se présentent souvent à nous dans l’intervalle de la veille au sommeil. Il m’est arrivé plus d’une fois de voir un homme sous la forme d’un tableau arithmétique, et de me figurer l’éternité comme une grande armoire. « Cela doit être bien rafraîchissant, » me dis-je un jour à moi-même ; je parlais du principium contradictionis, que je voyais devant moi sous une forme potable.
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Un de mes grands plaisirs a toujours été d’observer dans les rues les physionomies des gens du peuple. Je préfère ce spectacle à la plus belle lanterne magique.
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Voici un exemple de ma superstition : quand je viens d’allumer une chandelle et qu’elle s’éteint, j’en tire un présage pour mon futur voyage en Italie. C’était là une circonstance remarquable de ma vie, et de mon système philosophique.
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Un des traits les plus singuliers de mon caractère, c’est l’attention superstitieuse que je donne chaque jour à une foule de petits événements dans lesquels je vois des présages, et qui sont pour moi autant d’oracles. Le moindre mouvement d’un insecte me sert de réponse à une question sur ma destinée future. Cela n’est-il pas curieux chez un professeur de physique ? N’y aurait-il pas là quelque élément constitutif de la nature humaine qui a pris chez moi un développement monstrueux en quelque sorte, et hors de proportion avec la saine harmonie de mes autres facultés ?
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Parmi les choses qui m’ont le plus fait rire, je citerai l’idée de quelques missionnaires de baptiser à la fois toute un cour pleine de prosélytes avec une pompe à feu ; comme aussi l’histoire d’un écolier qui traduisit le vers d’Horace : Pallida mors æquo pulsat pede, etc., par la pâle mort avec son pied de cheval. Ce dernier trait me revint à l’esprit un jour que j’éprouvais des souffrances très aiguës, et provoqua tout aussitôt un court accès de rire. J’ai souvent cherché, pendant mes insomnies, à analyser des choses de ce genre, pour en séparer la matière qui excite au rire.
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Il m’est arrivé quelquefois de rire pendant la nuit d’une idée qui, de jour, me paraissait blâmable et même criminelle.
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Plus d’une fois j’ai fait l’athée en société, purement exercitii gratiâ.
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Un grand défaut dans le plan de mes études a été d’avoir commencé l’édifice sur de trop vastes proportions. Il en est résulté que je n’ai pu parvenir à achever l’étage supérieur, et que même je n’ai pas réussi à poser mon toit. Je me suis vu forcé à la fin de me contenter de quelques petites chambres dans les combles, qui sont assez bien construites, mais où je suis à peine à l’abri de la pluie quand il fait mauvais temps. Voilà qui arrive à bien d’autres encore !
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J’ai fait mon chemin dans les sciences comme les chiens qui suivent leur maître à la promenade, et qui font et refont cent fois la même route. Aussi, en arrivant, je me suis senti fatigué.
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Le célèbre Howard est venu me rendre visite. Pourquoi ? c’est ce que je ne sais guère, à moins toutefois qu’il n’ait vu dans ma chambre, dont je ne suis pas sorti depuis un an et demi, une nouvelle espèce de cachot qu’il aura voulu observer de plus près.
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Que ne puis-je creuser des canaux dans ma tête pour faciliter le commerce intérieur entre mes magasins d’idées ! mais elles gisent là par centaines, sans se donner aucun secours mutuel.
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Lorsqu’autrefois je pêchais aux idées dans ma tête, je prenais toujours quelque chose ; maintenant les poissons n’arrivent plus aussi aisément. Ils commencent à se pétrifier au fond de l’eau, et je suis obligé de les exploiter à coups de pioche. Quelquefois je ne les obtiens que par fragments, comme les pétrifications de Monte-Bolca, et je m’efforce de les refaire de mon mieux.
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Je promets au public de ne plus rien lui promettre à l’avenir.
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J’ai été plus d’une fois blâmé pour des fautes que mon censeur n’avait ni assez de force, ni assez d’esprit pour commettre lui-même.
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Je n’oublierai jamais qu’un jour, dans ma jeunesse, j’écrivis à l’adresse d’un esprit un billet contenant cette question : Qu’est-ce que l’aurore boréale ? Je déposai soigneusement ce billet le soir dans le grenier de la maison. Oh ! si quelque malin espiègle avait fait une réponse à ma question !
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Rien ne m’encourage comme d’être venu à bout de comprendre quelque chose de difficile, et je cherche si rarement à comprendre de pareilles choses ! Je devrais l’essayer plus souvent.
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Quand mon âme s’élève, mon corps tombe à genoux.
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L*** était bon au fond du cœur, mais il ne s’est pas toujours donné la peine de le paraître. C’est là ma plus grande faute, et la cause de tous mes chagrins.
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Le souvenir de ma mère et de ses vertus a toujours été pour moi comme un cordial, que je prends avec le plus grand succès, toutes les fois que ma faiblesse me fait pencher vers le mal.
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Lorsque je plante un clou pour y suspendre quelque chose, je ne puis m’empêcher de me dire : « Qu’arrivera-t-il avant que je l’ôte ? » Il y a certainement quelque chose là-dedans. Au mois de novembre, j’ai planté un clou près de mon lit pour y attacher un carton, et quand je l’ai enlevé, j’avais perdu un de mes enfants et mon excellent ami Schernhagen de Hanovre, et, de plus, mon voyage en Italie s’en était allé à vau-l’eau.
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Je suis très superstitieux, mais je n’en éprouve point de honte, pas plus que je n’ai honte de croire que la terre est immobile. C’est là le corps de ma philosophie, et je remercie Dieu de m’avoir donné une âme capable de corriger ces aberrations.
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Peu de gens font paraître un livre sans figurer que chacun va poser ou allumer sa pipe pour le lire plus à l’aise. Un pareil honneur ne m’est point réservé ; et cela, je le dis non seulement, mais je le crois, ce qui est déjà plus difficile, et ce qu’il faut apprendre. Mon livre sera lu par l’auteur, l’imprimeur, le prote et le censeur ; peut-être aussi par mon futur critique, s’il veut bien s’en donner la peine. Voilà qui fait cinq lecteurs sur un public de mille millions d’hommes.
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L’espèce de gens la plus insupportable pour moi sont ceux qui se figurent que, dans toute occasion, ils sont tenus ex officio de faire de l’esprit.
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Tant que la mémoire dure, plusieurs hommes travaillent réunis dans le même individu : l’homme de vingt ans, l’homme de trente ans, etc. Mais quand les souvenirs viennent à manquer, on commence à se sentir de plus en plus isolé, et toute cette génération successive de moi s’éloigne peu à peu, et sourit de l’impuissance du vieux délaissé. ― Cette idée me frappe actuellement avec beaucoup de force, au mois d’août 1795.
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J’en agis avec ma santé comme quelques meuniers avec leur eau ; je suis obligé de faire provision pendant deux jours de la semaine, pour pouvoir moudre pendant les cinq autres.
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De toutes les traductions de mes ouvrages que l’on pourrait faire, je demande de préférence une version en hébreu.
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Dans la nuit du 9 au 10 février (1799), je rêvai que j’étais en voyage et que je soupais dans un cabaret où l’on jouait aux dés. Vis-à-vis de moi était assis un jeune homme bien mis qui, sans faire aucune attention à ceux qui l’entouraient, mangeait sa soupe ; il en jetait toujours la seconde ou la troisième cuillerée en l’air, la recevait sans la laisser tomber, puis l’avalait tranquillement. Ce qui me rend ce rêve remarquable, c’est que je fis alors mon observation accoutumée que l’on n’inventerait jamais de telles choses, qu’aucun romancier, par exemple, n’en aurait l’idée, et qu’il fallait les voir. Cependant c’était bien moi qui venais d’inventer la chose au même instant. ― A côté des joueurs de dés, était assise une vieille femme grande et maigre, qui tricotait. Je lui demandai ce que l’on pouvait gagner à ce jeu ; elle me répondit : rien ; je lui demandai alors si l’on pouvait y perdre quelque chose ; elle me dit : non ! Je trouvai ce jeu-là singulièrement profond.
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L’HOMME DE GÉNIE ― Il avait réuni en lui seul les qualités des plus grands hommes ; il portait la tête penchée, comme Alexandre ; il avait toujours quelque chose à ranger à ses cheveux, comme César ; il buvait autant de café que Leibnitz ; lorsqu’il était bien établi sur un bon fauteuil, il oubliait le manger et le boire, comme Newton, et il fallait le réveiller comme ce grand génie ; enfin, il portait sa perruque comme le docteur Johnson, et un bouton de sa culotte était toujours défait, comme à celle de Cervantès.
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Les forêts diminuent chaque jour, le bois devient de plus en plus rare ; que ferons-nous en fin de compte ? ― Oh ! quand il n’y aura plus de bois, nous aurons assez de livres à brûler jusqu’à ce que les forêts aient poussé de nouveau.
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Cet homme était si raisonnable, qu’on ne pouvait presque plus l’employer à rien au monde.
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Nous connaissons maintenant si bien la nature, que nos expériences ne sont plus que des compliments que nous lui adressons encore. C’est une simple affaire de forme, car nous savons d’avance ses réponses. Nous demandons à la nature son consentement, comme les grands seigneurs demandent l’approbation des conseils municipaux.
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Beaucoup de gens se donnent l’air d’une grande impartialité philosophique sur certaines questions parce qu’ils n’y comprennent rien.
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La Condamine, dans son Voyage en Amérique, raconte qu’il vit des singes imiter ses opérations astronomiques. Ils allaient regarder la montre, puis mettre l’œil à la lunette, puis ils faisaient semblant d’écrire quelque chose, etc. Il y a chez nous beaucoup de philosophes de cette espèce.
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Un soldat avec sa baïonnette me fait toujours l’effet d’un argument destiné à prouver aux hommes ce qu’ils sont ; une revue militaire n’est à mes yeux qu’un exercice de logique.
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Il y a des gens qui n’écoutent bien que lorsqu’on leur a coupé les oreilles.
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Un âne me fait l’effet d’un cheval traduit en hollandais.
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Il faut que le monde aille encore bien mal, puisqu’on est forcé de tromper les hommes pour les gouverner.
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Ce livre eut l’effet qu’ont ordinairement les bons livres : il rendit les sages plus sages, les sots plus sots, et laissa tous les autres dans le même état.
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Si tous les hommes devenaient vertueux à la fois, bien des milliers de gens seraient en danger de mourir de faim.
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La mort d’un homme de talent me cause toujours du chagrin ; je pense que la terre en a plus besoin que le ciel.
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Lichtenberg, savant allemand, qui mourut en 1799, grand physicien peu connu en France. Le Journal qu’il a laissé sur lui-même est plein de grâce et de naïveté ; on en pourra juger par cet extrait.
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(in Keepsake américain. Morceaux choisis et inédits de littérature contemporaine, New York & Philadelphie/Paris : 1831, Foreign & Classical Bookstore/Levavasseur, pp. 311-328)
Illustration de Wallace Smith pour la seconde édition du recueil
The Shadow-Eater de Benjamin De Casseres (1923).
Je montais dans la chambre à coucher qui m’était destinée et dont une porte s’ouvrait dans celle de ma grand-mère qui, à ma prière, ne la fermait point durant la nuit pour affermir mon courage très susceptible de s’ébranler au milieu des ténèbres, grâce aux lectures que j’affectionnais, lectures que je faisais surtout à Bellefontaine ; car je trouvai dans la bibliothèque de ma tante tous les romans nécessaires à l’alimentation de mes terreurs pleines de charmes.
Les Mystères d’Udolphe surtout étaient mon ouvrage favori ; d’autant mieux apprécié que je devais me cacher pour le lire : c’était durant les brûlantes après-midi de l’été, alors que mes bons parents retirés dans leurs chambres faisaient la sieste, que, me glissant à pas de loups près de la petite armoire contenant mes volumes chéris, j’en tirais ceux d’entre eux qui devaient captiver ma très fiévreuse attention. Alors, cloué sur leurs pages terribles, malgré le riant éclat du jour, et le bruit des domestiques qui allaient et venaient autour de moi, je me sentais des sueurs froides qui mouillaient mon corps, et j’éprouvais le besoin de me rapprocher des personnages peints sur la tapisserie de la chambre : leur aspect calme et leur visage me rassuraient moi-même.
Je me souviens surtout d’Éléonore de Rosalba et des Pénitents noirs ; dans ce dernier livre, il y a un être mystérieux qui répète souvent d’une voix sinistre, sans qu’on le voie, ces mots terribles : « N’allez pas à Alfiéri, la mort est dans ses murs ; » ils sont adressés au héros de l’ouvrage quand il se rend au château, et ils avaient fait sur moi une impression telle qu’ils résonnaient sans cesse à mon oreille ; ajoutez-y les scènes effrayantes d’Udolphe, dont Mme Anne Radcliffe a émaillé ses mystères, et le lecteur conviendra qu’il y avait là un bagage terrifiant, bien capable d’accabler de peur l’imagination d’un enfant.
Aussi, quand ma tante, ayant achevé son somme, venait me rejoindre, surprise de me trouver pâle et tremblant, sa tendre sollicitude allait chercher bien loin la cause très rapprochée de ces symptômes de malaise ; et jamais elle ne se douta que sa petite bibliothèque fût devenue pour moi la boîte de Pandore, d’où s’échappaient ces maux passagers qu’elle dissipait en paraissant ainsi que l’Espérance.
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(J. Petit-Senn, « Reflets du passé : Bellefontaine, 1856, » in Le Portefeuille, première série, Genève : J. Cherbuliez, 1865)
à P. N. Roinard.
Ce fut chez Barbey d’Aurevilly, en 1869, au temps de ma jeunesse radieuse, que je rencontrai ce poète. Il m’intéressa tout de suite par ses cheveux et son coup de gueule.
C’était un hirsute blanc dont le port de tête continuel semblait un défi à tous les tondeurs. Bien qu’il eût à peine quarante ans, l’épaisse toison couleur de neige qu’il secouait dans les vents lui donnait, à quelque distance, l’aspect d’un Saturne pétulant ou d’un Jupiter de la panclastite prématurément vieilli par un abus incroyable des carreaux de la volupté.
La mauvaise petite figure de brique pilée, qu’il exhibait sous les flocons, se manifestait plus bouillante et plus cuite chaque fois qu’on la regardait.
Son agitation chronique l’étonnait lui-même :
« Je suis le Parloir des tarentules ! » criait-il de sa voix de promis à la camisole, qui faisait presser le pas aux petites ouvrières, dans la rue.
Il avait toujours l’air d’un Samson faisant éclater les cordes ou les entraves dont les Philistins naïfs auraient prétendu le fagoter pendant son sommeil.
L’infortuné d’Aurevilly, qui devait un jour succomber aux trames d’une araignée noire de l’occultisme languedocien, ne haïssait point d’attiser la rage de ce métromane volcanique, décidément incapable d’accepter une considération, même distinguée, qui n’eût pas été la première, ou mieux encore, l’exclusive considération.
Damascène Chabrol avait été médecin, ou plutôt il l’était toujours, car on dirait que la médecine imprime caractère aussi bien que le Sacerdoce. Mais, n’ayant pas absolument besoin de gagner sa vie, il s’était, de très bonne heure, dégoûté de purger des négociants ou d’analyser leurs sécrétions. En conséquence, il avait lui-même vomi sa clientèle, – pour ne pas employer un terme plus fort dont il faisait un fréquent usage, – et s’était généreusement acharné à la plus intensive culture des vers.
Je crus, dans le temps, qu’il n’était pas tout à fait indigne de pincer la lyre et, si ma mémoire est fidèle, ce fut l’opinion de quelques autorités.
Dieu sait ce que j’en pourrais penser aujourd’hui ! Mais la vie est si courte, hélas ! et de durée si peu certaine, que je craindrais vraiment d’élimer le tissu précieux de mon existence en recherchant, sous les poussières accumulées de vingt-cinq ans, les deux ou trois recueils oubliés qu’il publia.
J’ajoute qu’en supposant même du génie à ce disparu, nul poème écrit de sa main ne pourrait encore égaler l’inégalable poème de la nuit que nous passâmes ensemble chez lui, rue de Fleurus, quatre jours avant sa terrible mort, et qui ne fut pas, – je vous prie d’en être inébranlablement persuadés, – une nuit d’amour.
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Trois passions fauves habitaient en lui. Les petites femmes, les grands vers, et le désir de la gloire.
Chacune d’elles ayant les caractères indéniables du paroxysme, je n’ai jamais bien compris comment elles pouvaient subsister ensemble et surtout la première avec les deux autres.
C’était une chose funèbre que l’emportement de cet homme, semblable à un patriarche possédé, vers les souillons et les guenillons adorés de feu Sainte-Beuve qui, du moins, n’avait rien de patriarcal, et ce fut un bienfait du Second Empire que la violence de ses fantaisies soudaines ait toujours pu s’amortir dans les garnos circonvoisins ou dans les taillis du Luxembourg, sans fâcheux esclandre.
Dans les intervalles de ces crises, et en attendant que le bouc repoussât en lui, il se jetait à la copie, se précipitait dans le tourbillon des souffles inspirateurs, comme le pétrel dans l’ouragan.
Et c’était alors une cohue de visions, de demi-visions, d’éclairs de chaleur, d’éclipses totales, de blasphèmes gesticulés contre la voûte irresponsable du firmament et d’invocations familièrement chuchotées à l’oreille de tous les démons, jusqu’au moment où il se vautrait sur son tapis en grinçant des dents, tordu par des convulsions d’épileptique.
Difficilement on s’introduisait chez lui. Il semblait toujours avoir peur que quelque chose de subtil, d’infiniment rare et précieux, ne s’évadât par la porte ouverte, ne descendît l’escalier, ne passât devant le morne concierge et n’allât se profaner parmi la honte infinie des chiens de la rue…
En conséquence, il n’ouvrait pas quand on frappait, ou s’il ouvrait, c’était à peine, maintenant la porte à un millimètre du chambranle et, de sa main libre, dessinant de grands gestes silentiaires, comme s’il y avait eu, dans sa demeure, un agonisant sublime dont il eût été nécessaire à l’équilibre des univers de ne pas rater le dernier soupir.
Et si l’arrivant, non effarouché par les yeux de flamme du solitaire, voulait passer outre, malgré cet étrange accueil, il ne pouvait jamais s’introduire avec trop de rapidité, et la porte, à l’instant même, se refermait en coup de vent, comme un piège à rats sur un musaraigne. Témérité rare dont peu d’hommes, je vous en réponds, furent capables.
Le redoutable Damascène, alors, à demi courbé, se frottait les mains, la pointe en bas et les paumes tout près du menton, exprimant ainsi l’allégresse d’un cannibale sûr de sa proie.
Et la fanfare de ses récriminations éclatait pendant une heure. Il devenait un torrent de plaintes dont on entendait, d’abord, le grondement sourd et la grandissante rumeur quand il arrivait, au loin, des montagnes bleues ; puis le rauque mugissement, de plus en plus clair, qui s’épandait à la façon d’une nappe immense ; et enfin, le fracas énorme des dislocations, des écroulements qu’il apportait, de toutes les clameurs confondues.
Il en avait fameusement sur le cœur, allez ! Et je suppose qu’il aurait fallu la mort pour qu’il cessât de vociférer, jusque pendant son sommeil, contre les éditeurs, les journaux, l’Académie, les sociétaires de la Comédie-Française et, en général, contre toute la clique humaine qui s’obstinait à ne pas le récompenser.
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Peut-être avait-il raison. Je vous répète que je n’en sais rien et que je ne veux pas le savoir. Je suis assez ivre déjà de mes propres indignations, sans avoir besoin de me soûler de celles des autres.
J’arrive au poème de cette nuit, fameuse entre toutes, qui ne fut pas une nuit d’amour.
Très exceptionnellement, Damascène Chabrol m’avait invité par lettre à venir chez lui, non pour dîner, ce qui n’eût été que salutaire et, par conséquent, archi-banal, mais pour entendre la lecture d’un de ses drames, ce qui me parut dangereux et fort effrayant.
Sa lettre, d’ailleurs, beaucoup plus comminatoire que fraternelle, ne pouvait me laisser aucun doute sur la gravité du cas. Il exigeait absolument que je fusse exact, déclarant que la justice le voulait ainsi.
Cette forme d’invitation ne me révolta pas. Ma curiosité vivement émue établit aussitôt l’accord entre la justice et ma volonté. Je fus exact et voici tout net ce qui arriva.
Dès le premier coup, la porte s’entrouvrit et je fus introduit selon le rite mentionné plus haut.
Damascène était plus calme que je n’eusse osé l’espérer. Il était même prodigieusement calme et je ne pus m’empêcher de le comparer à un opérateur ou à un bourreau sur le point de fonctionner. Analogie dont j’étais infiniment loin de soupçonner la rigueur.
Deux grogs étaient préparés et, sur la table, grand ouvert devant l’une des deux chaises, le manuscrit redoutable s’étalait.
Le temps était doux, par bonheur. S’il avait fait trop froid ou trop chaud, je pouvais très bien mourir cette nuit-là, les plus claires précautions ayant été prises pour que je comprisse l’inutilité absolue d’une tentative d’interruption, quelque courte et légitime qu’elle fût.
« La Fille de Jephté ! drame biblique en cinq actes, » commença-t-il implacable.
L’exercice, d’abord, ne me déplut pas. Le lecteur avait une voix bizarre de gastralgique, s’élevant sans effort des basses profondes aux notes enfantines les plus aiguës. Il parlait ainsi et jouait véritablement son drame, multipliant les gestes jusqu’à se précipiter à genoux pour une prière, quand la situation l’exigeait. Curieux spectacle qui m’amusa pendant une heure, c’est-à-dire pendant tout le premier acte seulement ; car le monstre poussait la conscience jusqu’à recommencer plusieurs fois des scènes entières dont il craignait de ne m’avoir pas fait sentir toute la beauté, sans qu’aucune admirative protestation pût le rassurer.
Au deuxième acte, la mimique ayant perdu le charme de l’imprévu, je m’avisai d’écouter véritablement.
C’était lamentable. Imaginez le poncif le plus poussiéreux, le plus culotté, le plus crasseux, le plus fétide. Un amalgame effrayant de Racine, du bonhomme Gagne et de Désaugiers. Je me rappelle un interminable discours de son impossible Juge sur l’agriculture et l’économie sociale…
Vers la fin du troisième, je feignis un besoin subit de l’espèce la plus vulgaire, espérant ainsi gagner la porte de l’escalier. Cet homme nuisible m’accompagna…
Il fallut tout avaler et cela dura jusqu’à minuit. J’étais presque aussi sacrifié que la fille elle-même du Libérateur d’Israël.
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Mais que devins-je, lorsque m’élançant sur mon chapeau, Damascène me dit ces mots qui me parurent tirés de l’Apocalypse :
« Oh ! ne vous pressez pas, nous n’avons encore rien lu. Je ne vous lâche pas avant que vous n’ayez entendu mes sonnets. »
Un ignorant de la langue française aurait pu croire qu’il m’offrait une tasse de chocolat. Or, il m’annonça quinze cents sonnets, plus de vingt mille vers ! et sa voix, loin d’être affaiblie par le précédent effort, était maintenant plus claire, plus fraîche, mieux entraînée, capable, semblait-il, de tromboner jusqu’à la chute, si malencontreusement ajournée, du ciel.
Que faire ? Il m’était démontré que je ne pourrais sortir que sur le cadavre de cet enragé et je n’avais pas alors, comme depuis, l’habitude vénielle de tremper mes mains dans le sang.
Je me rassis, étouffant un râle de désespoir.
Cinq minutes plus tard, je dormais profondément. Le carillon d’une clarine alpestre, vivement agitée à mon oreille, me réveilla.
« Ah ! Ah ! vous dormez, je crois, me dit mon bourreau.
– Mon Dieu ! répondis-je, je dors, sans dormir… J’avoue que je sens un peu de fatigue.
– Très bien, je connais ça. »
Il ouvrit alors son tiroir, en tira un revolver qui me parut de dimensions anormales, l’arma soigneusement, le posa sur la table sans lâcher la crosse et, reprenant de la main gauche son manuscrit, ajouta simplement :
« Je continue !… »
Ce supplice dura jusqu’au lever du soleil. À ce moment, il se leva mécaniquement, ferma son accordéon et me déclara qu’il allait prendre le train.
« Je vais voir papa, » m’expliqua-t-il.
Quelques heures plus tard, il giflait son père âgé de soixante-quinze ans, en arrivant à Orléans, et se jetait, aussitôt après, dans un puits du fond duquel on le retira fou furieux pour l’enfermer dans un cabanon où il mourut en pleine frénésie, le surlendemain.
À mon extrême surprise, j’héritai d’une partie considérable de sa fortune et c’est avec son argent – si on tient à le savoir – que je me suis tant amusé de vingt-cinq à trente, comme chacun sait.
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(Léon Bloy, Histoires désobligeantes, Paris : E. Dentu, 1894)
Depuis que Léon Bloy – en 1887 – a « découvert » Isidore Ducasse, depuis la réédition des Chants de Maldoror entreprise par Genonceaux « avec le désintéressement d’un plaisir personnel, » la chronique qu’y consacra en 1891 Remy de Gourmont dans le Mercure de France et jusqu’aux commentaires actuels, on a beaucoup erré autour de ce « monstre de livre, » pour parler comme le pamphlétaire catholique, et de son auteur. Léon Bloy fait mourir Isidore Ducasse dans un asile d’aliénés. M. Soupault le dit issu d’un père besogneux, le fait débarquer directement d’Amérique à Paris et par conséquent tout imprégné d’influences sud-américaines ; il l’assimile à un orateur de réunions publiques qui n’a de commun avec lui, si l’on en croit – et il faut l’en croire – M. Lucien Descaves, qu’une fâcheuse homonymie.
Enfin, on s’est demandé si les Chants de Maldoror n’étaient pas l’œuvre d’un fumiste – ce fumiste s’appelât-il Isidore Ducasse – et même si ce dernier n’est pas un être de fiction.
Il serait curieux de remarquer, à la fin de cette étude, que les premiers biographes : Léon Bloy – moins la fin de Lautréamont aux Petites-Maisons –et le pénétrant Remy de Gourmont se sont approchés le plus près de la vérité, comme, dans ces derniers temps, le perspicace Paul Souday.
Grâce aux fruit de nos recherches, il est facile de montrer le vrai visage d’Isidore Ducasse et, par cela même, de dissiper les erreurs grossières commises à son sujet et de détruire la légende dont il a été environné.
Les premiers biographes disent qu’Isidore-Lucien Ducasse, né le 4 avril 1846, à midi, à Montevideo, était fils de François Ducasse, chancelier délégué au Consulat de France, « né à Tarbes en 1810. » Toutes nos recherches pour retrouver à Tarbes l’acte de naissance de François Ducasse étaient restées vaines jusqu’à ces jours derniers.
François Ducasse est né à Bazet, à 5 km de Tarbes, le 12 mars 1800 – et non en 1810. Il était fils de Jean-Louis Ducasse, dit Mètre, né en 1774, mort en 1830. Sa femme, Jacquette-Célestine Davezac, née le 19 mai 1821, était originaire d’une petite commune voisine, de Sarguinet, où lui-même était instituteur public, ainsi que le révèlent des actes de l’état civil des années 1837-183, au bas desquels il a opposé lentement sa signature compliquée.
François Ducasse, que sa famille devait appeler plus tard « le chancelier, » pour le différencier des autres parents, est le quatrième de huit enfants.
Les traces de François Ducasse disparaissent des actes de la commune de Sarniguet après 1839. Il est donc probable que c’est vers 1840 – sa future femme ayant alors 19 ans – que le commis de chancellerie, suivant l’exemple de nombreux Bigourdans, émigra en Amérique du Sud. Il y fut suivi, plus tard, par les enfants de son frère aîné, Marc Ducasse, qui était resté à Bazet, François Ducasse, Droctovée Ducasse et Lécéa Ducasse.
François Ducasse, « le chancelier, » eut un enfant, c’est l’auteur des Chants de Maldoror. De ses trois neveux, installés commerçants à Cordoba (République Argentine), seule, Lécéa Ducasse contracta mariage, en 1890, avec Juan Suarez Fernandez, qu’elle avait connu à Bazet dans une maison où l’on élevait de ces chevaux tout flamme qui sont l’orgueil du pays tarbais. Lécéa Ducasse a eu de son mariage une fille, Mme Amélie Suarez-Ducasse, qui est encore à la tête de l’importance maison de commerce de Cordoba. C’est elle qui a hérité les biens mobiliers et les papiers du « chancelier, » où se trouvent peut être les poésies et la correspondance de l’auteur des Chants de Maldoror.
Mme Amélie Suarez-Ducasse a racheté dernièrement la vieille maison natale de Bazet. Elle est située rue Marquedessus ou Méridionale et connue encore sous le nom de Mètre.
Ces précisions sont utiles. Elles montrent l’exactitude de notre information. Elles préparent aussi notre témoignage contre la légende de la pauvreté du « chancelier. » On remarquera aussi qu’elles s’appuient de la lettre de M. Prudencio Montagne dont M. Francisco Contreras a reproduit quelques passages dans sa chronique du Mercure de France du 15 juillet et qui, à notre avis, est le seul témoignage qui, jusqu’ici, se soit approché de la vérité.
François Ducasse, décédé le 18 novembre 1889 à Montevideo, était, contrairement à ce qui a été dit, bel et bien nanti d’une fortune fort honorable. Il pouvait donc pourvoir à l’entretien de son fils Isidore à Paris. On n’eût d’ailleurs pas compris qu’il pût, sans cela, constituer des provisions de fonds à son intention chez le banquier parisien Darasse.
François Ducasse avait des biens immobiliers en Uruguay et – jusqu’en 1873 – à Bazet. Enfin par un testament olographe en date du 21 juin 1881, déposé en France en 1890, il a légué des rentes à son frère Bernard Lucien, qui était le septième, des fonds à ses neveux et nièces de France et institué, pour ses héritiers universels, les trois enfants de son frère aîné : François, Droctovée et Lécéa, les commerçants de Cordoba.
L’héritage, tout en actions de compagnies françaises de chemins de fer, s’élevait à 305.000 francs. À cette époque, c’était une fortune.
François Ducasse, « le chancelier, » avait vécu la vie des émigrants français, mais avec cette hantise du pays natal qui fait que tous ceux à qui la fortune a souri envoient leurs enfants, dès après leur première communion, faire leurs études en France.
Il semble bien, pour cette raison, qu’Isidore Ducasse n’a pu subir l’attirance des terres uruguayennes. Il ne les a pas connues lorsque le cerveau s’ouvre à toutes les impressions, les enregistre et les catalogue. Mais il a pu subir l’énorme influence de l’Océan en raison de la traversée qu’il a dû faire.
Isidore Ducasse est né, avons-nous dit, le 4 avril 1846. Or, en 1860 – à l’âge de quatorze ans – il est élève de 6e au Lycée Impérial de Tarbes. Il y remporte un prix de calcul, un prix de dessin, un accessit de version latine. Il est inscrit deux fois au Tableau d’honneur en classe et une fois à l’étude. Henri Mue, Georges Dazet, dont les noms figurent dans la dédicace des Poésies et – celle du second – dans le texte de la première édition des Chants de Maldoror, sont ses condisciples de Tarbes.
G. Dazet, brillant avocat du barreau de Tarbes, est mort il y a quelques années, dans les fonctions de juge de paix. Henri Mue était, à son décès, directeur départemental de l’Enregistrement à Toulouse.
Isidore Ducasse est resté interne au Lycée de Tarbes en 1860-61-62. C’était, semble-t-il, par la lecture du palmarès, un élève moyen et soumis.
En 1863-64-65, il est élève au Lycée de Pau où il fait sa seconde, la rhétorique et la philosophie, mais avec moins de succès scolaire qu’à Tarbes, aux côtés de M. Paul Lespès et de Georges Minvielle, nommés également dans la dédicace des Poésies – et qui sont les élèves brillants de ces trois classes.
M. Paul Lespès est encore parmi nous, jouissant d’une verte vieillesse et d’une mémoire d’une rare fraîcheur. Il a 81 ans. Il est conseiller honoraire de la Cour d’appel de Pau et habite Anglet, près de Bayonne, quartier Blancpignon.
M. Bleumstein, dont le nom figure également dans les Poésies, suivait, en 1866, les cours préparatoires de la Division élémentaire. Il était originaire de Buenos-Aires.
Enfin, « M. Hinstin, mon ancien professeur de rhétorique, » a exercé au Lycée de Pau du 17 octobre 1863 au 8 octobre 1866. C’était un ancien élève de 1’École d’Athènes. Il venait de Lille. Il fut nommé à Lyon en 1866.
Voilà des précisions qui écartent tout doute quant au séjour et aux études d’Isidore Ducasse jusqu’à la fin de 1865, jusqu’à sa dix-neuvième année.
Né en Amérique, il s’est replongé dès sa plus tendre adolescence dans l’âme du pays français.
M. Paul Lespès, qui était son condisciple au lycée de Pau, a gardé un souvenir très précis d’Isidore Ducasse. Nos avons voulu l’interroger pour apporter, à la connaissance de l’auteur, de sa formation intellectuelle et de son œuvre, une contribution presque aussi précise que celle qui intéresse ses origines et son séjour en France.
« J’ai connu Ducasse au lycée de Pau dans l’année 1864, nous a-t-il dit. Il était avec moi et Minvielle dans la classe de rhétorique et dans la même étude. Je vois encore ce grand jeune homme mince, le dos un peu voûté, le teint pâle, les cheveux longs tombant en travers sur le front, la voix aigrelette. Sa physionomie n’avait rien d’attirant.
Il était d’ordinaire triste et silencieux, et comme replié sur lui-même. Deux ou trois fois, il m’a parlé avec une certaine animation des pays d’outre-mer où l’on menait une vie libre et heureuse.
Souvent, dans la salle d’étude, il passait des heures entières, les coudes appuyés sur son pupitre, les mains sur le front et les yeux fixés sur un livre classique qu’il ne lisait point ; on voyait qu’il était plongé dans une rêverie. Je pensais avec mon ami Minvielle qu’il avait la nostalgie et que ses parents ne pourraient mieux faire que de le rappeler à Montevideo.
En classe, il paraissait quelquefois s’intéresser vivement aux leçons de Gustave Hinstin, brillant professeur de rhétorique, ancien élève de l’École d’Athènes. Il goûtait fort Racine et Corneille, et surtout l’Œdipe-Roi, de Sophocle. La scène dans laquelle Œdipe, instruit enfin de la terrible vérité, pousse des cris de douleur et, les yeux arrachés, maudit son destin lui paraissait très belle. Il regrettait toutefois que Jocaste n’eût pas mis le comble à l’horreur tragique en se donnant la mort sous les yeux des spectateurs !
Il admirait Edgar Poe dont il avait lu les contes avant même son entrée au lycée. Enfin j’ai vu entre ses mains un volume de poésies, Albertus, de Théophile Gautier, que lui avait, je crois, fait passer Georges Minvielle.
Nous le tenions au lycée pour un esprit fantasque et rêveur, mais au fond pour un bon garçon ne dépassant pas alors le niveau moyen d’instruction, en raison probablement d’un retard dans ses études. Il m’a montré un jour quelques vers à sa façon. Le rythme, autant que j’en ai pu juger dans mon inexpérience, me parut un peu bizarre et la pensée obscure.
Ducasse avait une aversion particulière pour les vers latins.
Hinstin nous donna un jour à traduire en hexamètres les passages relatifs au pélican dans Rolla de Musset. Ducasse, qui était assis derrière moi sur le banc le plus élevé de la classe, maugréa à mon oreille contre le choix d’un pareil sujet.
Le lendemain, Hinstin compara deux compositions classées premières avec celles d’élèves du Lycée de Lille où il avait professé naguère la rhétorique.
Ducasse manifesta vivement son irritation :
« Pourquoi tout cela ? me dit-il. C’est fait pour dégoûter du latin. »
Il y avait, je crois, des choses qu’il ne voulait pas comprendre pour ne rien perdre de ses antipathies et de ses dédains.
Il s’est plaint souvent à moi de migraines douloureuses qui n’étaient pas, il le reconnaissait lui-même, sans influence sur son esprit et sur son caractère.
Pendant la canicule, les élèves allaient se baigner dans le cours d’eau du Bois-Louis. C’était là une fête pour Ducasse, excellent nageur.
« J’aurais grand besoin, me dit-il un jour, de rafraîchir plus souvent à cette eau de source mon cerveau malade. »
Tous ces détails n’ont pas grand intérêt, mais il est un souvenir que je crois devoir rappeler. En 1864, vers la fin de l’année scolaire, Hinstin, qui avait souvent déjà reproché à Ducasse ce qu’il appelait ses outrances de pensée et de style, lut une composition de mon condisciple.
Les premières phrases, très solennelles, excitèrent tout d’abord son hilarité, mais bientôt il se fâcha. Ducasse n’avait pas changé de manière, mais il l’avait singulièrement aggravée. Jamais encore il n’avait tant lâché la bride à son imagination effrénée. Pas une phrase où la pensée, faite en quelque sorte d’images accumulées de métaphores incompréhensibles, ne fût encore obscurcie par des inventions verbales et des formes de style qui ne respectaient pas toujours la syntaxe.
Hinstin, pur classique dont la fine critique ne laissait échapper aucune faute de goût, crut que c’était là une sorte de défi jeté à l’enseignement classique, une mauvaise plaisanterie faite au professeur. Contrairement à ses habitudes d’indulgence, il infligea à Ducasse une retenue. Cette punition blessa profondément notre condisciple ; il s’en plaignit avec amertume à moi et à mon ami Georges Minvielle. Nous n’essayâmes pas de lui faire comprendre qu’il avait beaucoup dépassé la mesure.
Au Lycée, en rhétorique comme en philosophie, Ducasse n’a révélé, que je sache, aucune aptitude particulière pour les mathématiques et la géométrie dont il célèbre avec enthousiasme, dans les Chant de Maldoror, la beauté enchanteresse. Mais il avait beaucoup de goût pour l’histoire naturelle. Le monde animal excitait vivement sa curiosité. Je l’ai vu longtemps admirer une cétoine d’un rouge vif qu’il avait trouvée dans le parc du lycée, pendant la récréation de midi.
Sachant que Minvielle et moi étions chasseurs dès l’enfance, il nous questionnait quelquefois sur les habitudes et le séjour d’oiseaux divers dans la région pyrénéenne et sur les particularités de leur vol.
Il avait l’esprit attentif d’observation. Aussi n’ai-je pas été surpris de lire au commencement des premier et cinquième chants de Maldoror les remarquables descriptions du vol des grues et surtout des étourneaux, qu’il a bien étudié.
Je n’ai pas revu Ducasse depuis ma sortie du lycée, en1865.
Mais quelques années après, je reçus à Bayonne les Chants de Maldoror. C’était là sans doute un exemplaire de la première édition, celle de 1868. Aucune dédicace. Mais le style, les idées étranges s’entre-choquant parfois comme dans une mêlée me firent supposer que l’auteur n’était autre que mon ancien condisciple.
Minvielle me dit qu’il avait, lui aussi, reçu un exemplaire envoyé sans doute par Ducasse. »
Nous avons demandé à M. Lespès si les Chants de Maldoror n’étaient pas constitués en partie par un désir de farce écolière, n’étaient pas une mystification.
« Je ne le crois pas, nous a-t-il répondu.
Au lycée, Ducasse avait plus de rapports avec moi et avec Georges Minvielle qu’avec les élèves. Mais son attitude distante, si je puis employer cette expression, une sorte de gravité dédaigneuse et une tendance à se considérer comme un être à part, les questions obscures qu’il nous posait à brûle-pourpoint et auxquelles nous étions embarrassés de répondre, ses idées, les formes de son style dont notre excellent professeur Hinstin relevait l’outrance, enfin l’irritation qu’il manifestait parfois sans motif sérieux, toutes ces bizarreries nous inclinaient à croire que son cerveau manquait d’équilibre.
La folle du logis se révéla tout entière dans un discours français où il avait saisi l’occasion d’entasser, avec un luxe effrayant d’épithètes, les plus affreuses images de la mort. Ce n’était qu’os brisés, entrailles pendantes, chairs saignantes, ou en bouillie. C’est le souvenir de ce discours qui, quelques années après, m’a fait reconnaître la main de l’auteur des Chants de Maldoror, bien que jamais Ducasse ne m’eût fait allusion à des projets poétiques.
Nous fûmes convaincus, Minvielle et moi, ainsi que d’autres condisciples, qu’Hinstin s’était mépris en infligeant à Ducasse, pour son discours, une retenue.
Ce n’était pas là une mauvaise plaisanterie faite au professeur. Ducasse fut profondément blessé des reproches d’Hinstin et de cette punition. Il était convaincu, je crois, d’avoir fait un excellent discours, plein de nouveautés d’idées et de belles formes de style. Sans doute, si l’on rapproche les Chants de Maldoror des Poésies, on peut supposer que Ducasse n’a pas été sincère. Mais, s’il l’a été au lycée, comme je le crois, pourquoi ne l’aurait-il pas été plus tard, quand il s’est évertué à être poète en prose et que, dans une sorte de délire d’imagination, il s’est persuadé peut-être qu’il ramènerait au bien, par l’image de la délectation dans l’horrible, les âmes découragées de la vertu et de l’espérance ?
Au lycée, nous considérions Ducasse comme un brave garçon, mais un peu, comment dirai-je ? timbré. II n’était pas sans moralité ; il n’avait rien de sadique.
Je me souviens bien du jugement humoristique porté par mon ami Georges Minvielle, esprit très fin, aimable, poète à ses heures ; nous avions reçu chacun un exemplaire de la première édition de Maldoror. « Tu te souviens de son discours ? me dit-il. Il avait une araignée dans le plafond, mais elle a beaucoup grossi ! »
Pour M. Lespès et pour G. Minvielle – mort à Pau en 1923, – l’imagination et l’originalité du style de Ducasse tenaient à une construction cérébrale particulière.
Pour M. Lespès, il n’est pas difficile de reconnaître les influences qui ont agi sur Ducasse. Ce sont, indépendamment des classiques et de Gautier déjà cités, Shakespeare, Shelley « qu’il a savouré, » car Ducasse parlait bien l’anglais et, sans doute, l’espagnol comme tous les Sud-Américains – et surtout Byron qui a été certainement son grand inspirateur.
Pensez-vous, avons-nous demandé enfin à M. Lespès, que, comme l’a dit M. Soupault dans la préface de la dernière édition de Maldoror, il y ait identité entre votre condisciple et l’agitateur révolutionnaire dépeint par Jules Vallès, dans l’Insurgé ?
– Tout ce que je puis dire à cet égard, c’est que le Ducasse que j’ai connu s’exprimait le plus souvent avec difficulté et quelquefois avec une sorte de rapidité nerveuse.
À coup sûr, il n’a jamais été un orateur capable de soulever les masses et jamais, au lycée, il n’a parlé de politique et de révolution sociale.
Le portrait que fait Vallès de l’agitateur Ducasse ne me paraît pas d’une parfaite ressemblance, bien qu’il rappelle quelques traits de la physionomie de mon condisciple. Ce dernier n’écarquillait ni les jambes, ni les bras et il avait les cheveux bien plus châtains que carotte.
Nous voilà loin de l’orateur qui « montait gravement les marches de l’estrade, riboulant les prunelles, fronçant le sourcil, les trois poils safran de sa barbiche tombant en garde… »
Déjà Lacroix, l’éditeur des Chants de Maldoror, l’avait ainsi dépeint :
« C’était un grand jeune homme, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. »
M. Lespès confirme l’exactitude de ce portrait.
Nous pouvons donc conclure :
1° Ducasse-Lautréamont n’a rien de commun avec l’agitateur qui, selon une courbe assez commune, finit président du consistoire de l’Église chrétienne évangélique de Bruxelles :
2° Isidore Ducasse n’est pas une fiction :
3° Les Chants de Maldoror sont une œuvre sincère. « Fruit douloureux d’un cerveau exalté plein de sombres images, » nous a dit M. Lespès.
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(François Alicot, Notes et Documents littéraires, in Mercure de France, 1er janvier 1928)
« OH DOULEUR ! s’écriait, comme on sait, le philosophe Possidonius au milieu d’un accès de goutte, tu ne me forceras jamais d’avouer que tu sois un mal. » Il y avait peut-être un peu de contradiction dans cette manière de s’exprimer ; mais il est des moments où l’on ne peut exiger une grande exactitude d’expression, même dans un philosophe.
Une femme, qui avait la prétention de ne se fâcher jamais, disait à sa femme de chambre, quand la patience commençait à lui échapper : « Mademoiselle, vous avez beau faire, vous ne parviendrez pas à m’impatienter ; » ce qu’elle disait pour éviter peut-être de frapper du pied ou de donner quelqu’autre signe de colère. C’est ainsi qu’au lieu de crier, le philosophe répétait : « Oh douleur ! tu n’es pas un mal ! » Chacun a sa manière d’exprimer ce qu’il sent.
Il en faut convenir cependant, celle-là vaut encore mieux qu’une autre. Celui que l’amour-propre peut amuser dans ses douleurs a déjà un grand avantage ; car on est alors heureux de pouvoir s’amuser de quelque chose ; il ne faut pas d’ailleurs espérer de résister aux souffrances à force ouverte : pour s’y soustraire, il faut les tromper. Le courage se sauve où il peut ; mais quelque part qu’il s’appuie de quelque manière qu’il se manifeste, il est toujours d’un bon exemple. Qu’espérer jamais de celui qui, dominé par les affections de son corps, sait seulement, comme l’animal, crier du coup qu’il reçoit, fuir au bruit qu’il entend ? Ceux qu’un sentiment d’amour-propre dérobe à l’influence de la douleur, seraient mieux soutenus sans doute par un sentiment de vertu ; mais qui sait si à la fin ils ne parviendront pas à cette perfection ? Ils ont déjà la puissance ; il ne s’agit que de la diriger. Ils sentent du moins qu’ils ont une âme ; c’est à la douleur surtout qu’il appartient de nous en faire apercevoir. Dans l’état de calme, quand le sang circule avec facilité, que les sentiments agissent de même, que le sommeil repose le corps et en même temps rafraîchit l’esprit, que tout semble pour ainsi dire marcher du même pied, il se pourrait faire que nous fussions tentés de croire que les idées viennent de l’estomac, que la sensibilité réside dans l’épine du dos, comme on a souvent cherché à nous le persuader, en vérité je ne sais pas pourquoi, car il n’y aurait pas de quoi se vanter ou se réjouir.
Mais qui de nous, dans des situations violentes, ou dans l’état de maladie, n’a pas senti en soi deux puissances, deux volontés, deux personnes pour ainsi dire, dont l’une sent et l’autre raisonne ; dont l’une tremble à l’aspect du danger, tandis que l’autre, sans l’écouter, porte toujours son attention à éviter le déshonneur ; dont l’une veut courir au plaisir, l’autre rester ferme dans le devoir ? La première cède aux erreurs de l’imagination, tandis que l’autre les rectifie. Un vaporeux, tourmenté d’idées noires, qui lui présentaient souvent les objets sous les couleurs les plus exagérées disait : Ce qu’il y a d’affreux dans cet état-là, c’est qu’il nous fait voir les choses comme elles sont. L’auteur de l’ouvrage sur le rapport du physique et du moral de l’homme, donne plusieurs exemples de vaporeux, dont les uns, dit-il, se trouvaient si légers qu’ils craignaient d’être emportés par le moindre vent. D’autres croyaient avoir le nez d’une grandeur excessive, et certifiaient qu’ils le sentaient grossir d’une manière distincte. Mais le même auteur a vu un homme, d’ailleurs de beaucoup d’esprit et d’une raison très sûre, éprouver des sensations pareilles sans que sa raison en fût troublée ; il se sentait tour à tour étendre et rapetisser, pour ainsi dire, à l’infini. Cependant cette erreur de ses organes ne détendait pas jusqu’à son intelligence, et son jugement conservait toujours la même fermeté. Voilà donc bien distinctement dans le même individu deux hommes, dont l’un, soumis à son imagination et à ses sens, éprouvait tout ce qu’il leur plaisait de lui faire éprouver ; tandis que l’autre, témoin paisible de leurs opérations, les examinait, les jugeait et se moquait d’eux. Et combien le premier ne devait-il pas tirer d’avantages du spectacle continuel et varié que lui présentait le second ? Combien n’était-il point prémuni contre les illusions des sens et contre les erreurs de l’amour-propre, qui, tantôt abattu, tantôt triomphant, participe si fort de la disposition des organes ? Quelle raison plus sûre, en un mot, que celle qui était si souvent éprouvée !
Il mourut, il y a environ six ans, en Allemagne, un savant distingué, nommé Lichtenberg. C’était un habile professeur de physique de l’université de Gottingue ; il a laissé au monde savant des ouvrages très estimés. D’autres ouvrages d’un genre très piquant, très original, lui avaient valu de grands succès dans le monde frivole de son pays. Cependant, comme le monde savant est très circonscrit dans tous les pays, et que le monde frivole d’un pays ne ressemble pas du tout à celui d’un autre, ce ne sont pas les ouvrages de Lichtenberg qui nous intéressent le plus. Mais un caractère singulier intéresse tout le monde, surtout quand c’est celui d’un homme d’esprit ; et à ces deux titres, celui de Lichtenberg, tel qu’il nous en a laissé le tableau dans un journal où il écrivait toutes ses pensées, mérite assurément une attention particulière.
Il était horriblement contrefait, et semblait avoir été frappé d’irrégularité au moral en même temps qu’au physique ; non que son cœur ne fût bon et sensible, son âme honnête, ses principes élevés, son esprit observateur en même temps que piquant et original. Mais soumis par la faiblesse de son tempérament à des affections nerveuses qui le dominaient presque sans relâche, au milieu des faiblesses, des bizarreries, des sentiments pénibles qu’amène trop souvent à sa suite une semblable disposition, Lichtenberg ne conservait de lui-même que la faculté de les observer, de les attribuer à leur véritable cause, d’en reconnaître l’influence trompeuse sans avoir la force de s’y soustraire. Sa santé le mettait continuellement dans cette situation si ordinaire aux passions, où, comme le dit La Rochefoucault, nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. La cause des sens est alors tellement séparée de celle de l’âme, qu’ils ne peuvent parvenir même à l’aveugler, et que, forcée de céder, elle demeure, pour ainsi dire, spectatrice de sa propre faiblesse.
« Mon malheur, dit Lichtenberg, est de n’exister jamais dans ce monde, mais bien dans une quantité de combinaisons possibles que me créent mon imagination et ma conscience. C’est ainsi que se passe une partie de mon temps, et ma raison n’est pas en état de prendre le dessus.
Mon hypocondrie, ajoute-t-il, est proprement la faculté d’extraire pour mon propre usage, la plus grande quantité possible de poison de chaque événement de la vie. »
Cette faculté est assez commune ; mais on avouera bientôt qu’il la possédait à un degré rare. « Croira-t-on, dit-il, que je me suis souvent désolé de n’avoir pas éternué trois fois de suite depuis vingt ans ? » Quand on s’afflige de cela, on peut s’affliger de beaucoup de choses.
« Voir seulement le plus mauvais côté, craindre tout, regarder la santé même comme un état dans lequel on ne sent pas la maladie, voilà le caractère que je crois pouvoir peindre le mieux ; je n’aurais qu’à me copier.
Pusillanimité est le véritable nom de ma maladie ; mais comment en guérit-on ?
À présent je sais ce que c’est que de prendre courage ; et quand on a déjà ce courage, il est bien aisé de le, conseiller aux autres.
Ah ! si je pouvais prendre une fois une bonne résolution de me bien porter ! »
Telle était en effet la puissance de son imagination, lorsqu’elle était troublée et mise en mouvement par quelque désordre intérieur, qu’il lui devenait impossible de l’arrêter. « Mon imagination, dit-il, s’effarouche, comme font les chevaux, et m’emporte malgré moi. » Souvent elle réagissait sur ses organes avec assez de force pour lui faire éprouver réellement des sensations dont la cause n’existait que dans sa propre tête.
« J’étais un jour au lit, raconte-t-il, à onze heures du soir, et bien éveillé, car je ne faisais que de me coucher. Tout à coup il me prit une peur du feu dont je pus à peine me rendre maître. Je croyais sentir à mes pieds une chaleur aussi forte que s’ils eussent été proches de la flamme. Cette chaleur me semblait augmenter par degrés. Tout d’un coup le tocsin sonna. Le feu avait pris dans une maison assez éloignée. Jamais, autant que je puis m’en souvenir, je n’ai fait part à personne de cette observation. »
Qu’en voulait-il conclure ? Qu’il avait senti la flamme à travers les maisons ? Il ne le dit pas, il n’ose peut-être pas le penser ; mais remarquez qu’il appelle cela une observation, tout en comprenant bien le ridicule dont elle paraît être, et en craignant l’air de mépris des philosophes auxquels il l’eût communiquée. De même il prétend avoir observé distinctement que, dans les moments où ses nerfs étaient fort irrités, comme lorsqu’il avait pris beaucoup de café, il s’effrayait de tout et même de certains bruits avant de les entendre. Nous avons donc, ajoute-t-il, d’autres organes de l’ouïe que les oreilles. Voilà assurément une singulière idée, et surtout comme il le dit lui-même ailleurs, à propos de quelque chose de semblable, bien singulière pour un professeur de physique.
Ce qu’il raconte cependant, il l’avait véritablement senti. Comment ne pas s’étonner de ce que des organes aussi pervertis pouvaient renfermer encore une âme raisonnable ? « Je ne rougis pas de ma superstition, dit-il quelque part, en parlant de cette faiblesse inhérente à sa constitution physique ; pas plus, ajouta-t-il, que je ne rougirais de croire, d’après mes sens, que la terre est immobile. Cette erreur est le corps de mon jugement : seulement je remercie Dieu de m’avoir donné une âme capable de la corriger. » Cette manière d’exprimer des sentiments extraordinaires semble prouver la sincérité de ses aveux.
Il ne faut pas s’imaginer que ces écarts secrets de son imagination influassent sur sa conduite, ou sur les opinions qu’il émettait en public. À cela près peut-être de quelques singularités qu’on pouvait attribuer à sa mauvaise santé, Lichtenberg passait pour avoir une tête bien faite et un esprit particulièrement juste ; et l’on aurait tort d’en juger autrement sur quelques opinions bizarres, confiées à un recueil qu’il ne comptait point faire paraître au jour, intéressantes seulement par les lumières quelles peuvent nous donner sur les causes trop ordinaires de nos jugements, et qui n’étaient peut-être souvent pour lui que de ces idées qu’on ébauche sans s’inquiéter de les finir, ou de ces rêves qui viennent bercer l’imagination pendant que la raison se repose.
« Quelquefois, dit-il, dans des moments où l’on me croyait fort occupé, je passais des heures entières à faire des châteaux en Espagne. Je sentais le tort que me faisaient ces rêveries par la perte de temps qu’elles entraînaient ; mais sans ces remèdes d’imagination, que je prenais communément dans le temps ordinaire des eaux, je ne serais pas arrivé à un âge si avancé.
J’ai souvent remarqué, dit-il ailleurs, que lorsque j’avais mes attaques de nerfs, mon physique était réellement affecté de plusieurs choses qui en tout autre temps n’eussent blessé que mon sentiment moral. Lorsque quelqu’un, par exemple, se permettait devant moi cette, imprécation : que la foudre m’écrase ! ou telle autre du même genre, cela me faisait un tel mal que j’étais obligé de faire sortir pour quelque temps de ma chambre celui qui s’était exprimé ainsi. »
Cette action si directe, si sensible, si réciproque du physique et du moral, était au reste quelquefois pour lui une source de sentiments doux.
« Quand je me trouve absolument sans douleur, dit-il, ce qui m’arrive assez souvent lorsque je me mets au lit, je sens ce bonheur si vivement que les larmes m’en sont quelquefois venues aux yeux ; et cet hommage de ma reconnaissance envers mon créateur ajoutait encore à ma tranquillité. Heureux qui pourrait mourir ainsi ! »
Ce qu’il y a de fort singulier pour un homme qui, comme il l’avoue lui-même, pensait un peu trop librement sur la religion, quoiqu’il ne se soit jamais piqué d’y être un esprit fort, c’est qu’il n’éprouvait guère d’impression douce qui ne le conduisit à des sentiments religieux. On va en voir un exemple assez bizarre. « Je ne joue d’aucun instrument, dit-il quelque part ; mais je siffle fort bien ; » il paraissait faire grand cas de ce talent et des plaisirs qu’il lui avait procurés. C’étaient toujours des cantiques qu’il sifflait ; il y en avait un, et surtout un certain passage de celui-là, qui l’animait d’une extrême confiance en Dieu : « elle est telle, dit-il, que je me jetterais alors dans la mer, sûr de ne pas me noyer. Avec le sentiment d’une bonne action, j’affronterais le monde. » Et cependant Lichtenberg ne paraît pas avoir été un homme courageux.
Il parle encore ailleurs de ce même cantique et de l’effet qu’il produisit sur lui lorsqu’il le chanta dans la nef de l’abbaye de Westminster. « J’éprouvais, dit-il, une sorte d’horreur, mais qui ne m’était point pénible. Je sentais la présence d’un juge auquel je n’aurais pu me dérober, même sur les ailes de l’aurore. Je pleurais, non de douleur, non de joie, mais par le sentiment d’une confiance inexprimable en ce juge tout-puissant. » Il déclare ensuite que cette peinture n’est point le résultat d’un de ces accès de mélancolie aujourd’hui à la mode ; « car, ajoute-t-il, je n’ai jamais pu achever la lecture de Young dans le temps où c’était une mode de le lire ; ce qui n’empêche pas que, maintenant que c’en est une de le critiquer, je ne le regarde encore comme un grand poète. »
Il avait cependant du penchant pour les sentiments mélancoliques ; mais l’impression qu’il en recevait se manifestait souvent d’une étrange manière. « J’éprouvais autrefois, dit-il, un tel plaisir à voir passer un enterrement dans la nuit, que le lendemain, dans ma satisfaction, je dépensais en sucreries le peu d’argent que je possédais. »
Il paraît qu’il n’éprouvait pas cet effet que produisent ordinairement les beautés de la nature sur les personnes mélancoliques. Il prétend qu’on pourrait rêver aussi bien au milieu de la bourse d’Amsterdam que dans un bois ; « car, dit-il, il n’y a pas de raison pour que le bruit de la bourse ne soit pas au fond aussi agréable que celui du vent qui agite des feuilles, et pour que les marchands occupés de leurs affaires songent plus à celui qui rêve au milieu d’eux, que les chênes d’une forêt ne s’embarrassent d’un poète qui rêve sous leurs allées. »
Il avait été très longtemps sans pouvoir parvenir à éprouver quelque chose de sentimental en considérant le lever du soleil. Ce n’était pas qu’il n’eût, à cet égard, la meilleure volonté du monde, et qu’il n’y employât tous ses efforts.
« Je penchais, dit-il, la tête tantôt sur une épaule, tantôt sur l’autre ; je fermais à-demi les yeux, je parlais de mes sentiments, et finissais par y croire et me tromper ainsi que les autres. »
À la fin, cependant, il parvint à éprouver un sentiment très vif en voyant lever le soleil ; mais il avait fallu le solliciter longtemps.
Cette longue indifférence pour un semblable spectacle paraît d’autant plus extraordinaire que Lichtenberg, comme toutes les personnes d’un tempérament conforme au sien, était doué de cette sensibilité excessive qui associe à chaque objet un sentiment moral, et donne à chacun d’eux, en quelque sorte, une physionomie particulière qu’elles ne peuvent plus en détacher. Cette disposition les rend sujettes à des habitudes, des préventions ou des superstitions, dont Lichtenberg, ainsi que je l’ai dit, n’était pas exempt.
Il ne pouvait regarder sans soupirer les poutres placées vis-à-vis de ses fenêtres, et qui pendant vingt-cinq ans avaient été continuellement témoins de ses espérances continuellement trompées.
Il dit ailleurs : « Lorsque je pose un clou, je ne puis m’empêcher de chercher ce qui arrivera jusqu’à ce que je le retire. En novembre, j’attachai à mon lit un nouveau carton (1) ; lorsque je retirai le clou, mon ami Shernogen était mort, j’avais perdu un de mes enfants et l’espérance de faire mon voyage en Italie. »
« Il est très sûr, dit-il encore, que lorsque j’ai vu mon Hogarth (2) imprimé en gros caractères, j’ai senti confusément, à la vérité, que ce que j’y avais mis d’esprit n’était pas capable de vivifier une telle masse. On en dira ce qu’on voudra, moins un livre renferme d’esprit, plus il faut l’imprimer fin. »
Il est très sûr que celui qui a senti cela, même confusément, peut fort bien découvrir dans les objets les plus indifférents des qualités occultes qui les rendent propres à devenir les interprètes de la volonté du ciel, et qu’il est digne de foi lorsqu’il parle de la superstition qui le porte à tirer de tout un présage, à regarder le moindre mouvement d’un insecte comme un arrêt des destinées, et à juger sur une chandelle qui s’éteint par hasard de l’issue d’un des événements les plus importants de sa vie.
Mais qui pourrait répondre de ne pas trouver en soi quelque chose de pareil, s’il tenait aussi exactement registre de ces mouvements fugitifs, auxquels on cède avant que de les avoir aperçus, de ces faiblesses dont on ne se croit si loin que faute de les avoir observées ?
L’habitude comme le talent de l’observation était le caractère distinctif de l’esprit de Lichtenberg ; en même temps qu’elle arrêtait son esprit sur les moindres circonstances, elle lui apprenait, autant du moins qu’il est possible, à ne les point estimer au-delà de leur prix.
« Il serait heureux pour moi, dit-il, d’avoir moins bien réussi que je ne l’ai fait à connaître le cœur humain. J’y ai gagné, il est vrai, la faculté de pardonner plus facilement aux hommes leur méchanceté ; mais aussi je ne tiens plus à leurs éloges. Il n’y a peut-être que leur envie qui pût me faire encore quelque plaisir ; et cela ne devrait pas être. »
Non, sans doute, cela ne devrait pas être, si les éloges du moins étaient toujours le prix du mérite ; mais qui peut se vanter, quand il les a obtenus, de ne les pas devoir à ses défauts autant et plus qu’à ses talents ? Cependant, quelque peu que vaille cette opinion des hommes, comme c’est la mesure de ce qu’ils vous accordent de considération, de privilèges honorables, quelquefois utiles et commodes, on y tient parce qu’on ne peut se passer des jouissances qu’elle procure. Mais comment acquérir la certitude qu’elle vous est favorable ?… Quand le diable hante quelqu’endroit, les sorciers assurent que cet endroit recèle un trésor ; quand la jalousie s’attache à votre suite, ne doutez pas que vous n’ayez réussi dans quelque entreprise. Les éloges font les réputations, l’envie en est la preuve.
Il y a cependant un certain danger à se désabuser trop des illusions de la gloire. « Si les hommes n’aimaient pas la gloire, dit Vauvenargues, ils n’auraient ni assez d’esprit, ni assez de vertu pour la mériter. » Mais s’en désabuse-t-on tout à fait ? se croit-on de bien bonne foi au-dessus des éloges, quand on ne sait pas mépriser de ridicules censures ? Ce Lichtenberg, que l’éloge d’un ami pouvait, disait-il, mettre au-dessus des jugements du monde, tremblait cependant à l’apparence du plus léger ridicule. Une plaisanterie un peu piquante l’atterrait. On ne pouvait rire dans la chambre où il se trouvait sans attirer aussitôt ses regards inquiets. Cette susceptibilité, qui tenait moins encore aux difformités de son extérieur qu’à l’extrême irritabilité de ses nerfs, avait tellement augmenté avec l’âge, qu’elle l’avait décidé à renoncer à la société, où il avait cependant toujours été fort recherché pour la douceur de ses mœurs, l’originalité de son esprit, et l’estime qu’on avait pour ses talents et son caractère. C’est de cette époque surtout que paraissent dater les curieuses observations qu’il a faites sur lui-même ; elles étaient devenues une de ses plus intéressantes occupations.
« Je me suis consolé, dit-il, de mon indolence, par la satisfaction que je ressentais d’avoir su m’en apercevoir. Le plaisir que me causait cette observation nouvelle surpassait le chagrin que devait me donner la découverte d’un nouveau défaut. Le professeur l’emportait sur l’homme. »
Diderot consultait un jour un médecin de ses amis sur une incommodité à laquelle il était sujet. Le docteur l’écoutait avec attention. « Bon, disait-il, à chacun des symptômes que lui détaillait son patient ; à merveille ! » et quand Diderot eut fini : « Ah ! mon ami, s’écria le docteur, que cela est heureux ! ce que vous avez, c’est précisément la pituite vitrée des anciens, que nous croyions avoir perdue. » Dans ce médecin-là aussi, le professeur l’emportait sur l’homme ; et je ne doute pas qu’il n’eût porté l’amour de son art jusqu’à se réjouir sincèrement de retrouver en lui-même une maladie perdue ; comme Lichtenberg éprouvait du plaisir à se reconnaître un défaut ignoré. L’habitude des spéculations, de même que l’application constante à une étude particulière, peut conduire l’esprit à ne plus voir les objets que sous un seul point de vue, à en détacher toute idée de leurs rapports avec les autres objets, pour les considérer en eux-mêmes indépendamment de leurs résultats et des sentiments qu’ils doivent inspirer. Pour un peintre, un incendie qui dévore la moitié d’une ville, est un bel incendie ; pour un homme accoutumé à réfléchir sur les matières politiques, une tromperie, une injustice consommée avec art, est une belle combinaison. Cette habitude peut devenir plus ou moins dangereuse, selon qu’on est plus ou moins accoutumé à maîtriser son imagination.
« J’ai souvent pris plaisir, dit Lichtenberg, à combiner dans ma tête la manière dont je pourrais tuer telle ou telle personne, ou mettre le feu quelque part sans qu’on s’en aperçût. Ce n’est pas que j’aie jamais remarqué en moi aucune envie de le faire ; mais cela occupait mon imagination, et je me suis souvent endormi sur de semblables pensées »
Voici donc un homme bon, honnête, moral autant que sensible, qui conçoit l’idée d’un assassinat sans horreur, sans passion. C’est pour lui un simple calcul de l’esprit auquel il ne s’arrête que par l’habitude qu’il a de réfléchir sur tout ce qui se présente à son imagination. Lichtenberg, bien tranquille dans son lit, ne joignait à une semblable idée aucun sentiment qui dût lui rendre possible le désir de l’exécuter. Mais il est des cas où une semblable combinaison de l’esprit, malheureusement associée aux combinaisons d’un intérêt réel, peut prendre assez d’empire sur certaines âmes pour changer en mouvement criminel une pensée d’abord innocente.
On m’a raconté l’histoire d’un domestique qui se trouvait un jour occupé à raser son maître, au moment où l’on apporta à celui-ci une somme considérable. Le domestique lui conseille d’abord simplement de serrer cet argent ; le maître s’y refuse ; le domestique insiste, y revient plusieurs fois avec beaucoup d’agitation ; le maître s’y refuse toujours, et finit par s’impatienter de cette fantaisie. Cependant, le trouble du domestique augmentait visiblement, la main lui tremblait ; enfin, n’y pouvant plus tenir, il jette le rasoir et s’enfuit. On court après lui, on le cherche, on le ramène, on l’interroge. Il avoue, plein de confusion, que cet argent, ce rasoir qu’il tenait si près de la gorge de son maître, tout cela lui avait tourné la tête. Il en demandait pardon à genoux, en reprochant toutefois à son maître de l’avoir exposé à cette horrible tentation. Le maître, qu’il avait servi plusieurs années et qui en avait toujours été content, lui fit une pension et le renvoya. Il est probable que ce domestique, véritablement honnête, s’était arrêté dans ce malheureux moment sur une simple pensée, sans craindre un sentiment dont il ne se croyait pas capable, et avait ainsi laissé son imagination échauffée par degrés le conduire à ce point d’égarement, où il ne lui restait plus que la force de fuir.
Mais voici quelque chose de plus extraordinaire.
Au mois de juillet 1792, une femme grosse de quatre mois, se lève au milieu de la nuit, allume du feu, fait fondre un morceau de plomb dans un vase qu’elle avait emprunté la veille à sa voisine, et verse ce plomb fondu dans l’oreille de son mari qui dormait près d’elle. Ensuite elle sort et va raconter à sa voisine ce qu’elle a fait. On la conduisit en prison. Quand on lui dit que son mari mourrait probablement des suites de l’opération qu’elle lui avait fait subir, elle se mit à pleurer ; car elle aimait son mari avec qui elle avait toujours bien vécu. Interrogée par les juges sur les motifs de son action, elle ne répondit autre chose, sinon qu’il lui avait été impossible de résister à cette idée qui la poursuivait depuis deux jours. En un mot, c’était une envie de femme grosse. On consulta les médecins : ils déclarèrent que la grossesse donnait quelquefois aux femmes d’étranges fantaisies. Je crois qu’on mit celle-ci dans une maison de santé, pour tâcher de la guérir de cette singulière et dangereuse manie, dont elle n’avait peut-être été atteinte qu’à force de s’appliquer, comme Lichtenberg, à considérer de quelle manière, en cas de besoin, l’on pourrait conduire à bien une semblable entreprise.
« Je rêvai une fois, dit encore Lichtenberg, que je devais être brûlé vif. J’étais fort tranquille. Je raisonnais froidement sur la durée du supplice ; maintenant, disais-je, je ne suis pas encore brûlé, et bientôt je le serai. C’était tout ce que je pensais, et je ne faisais que penser. Cette disposition, lorsque j’y réfléchis à mon réveil, ne me parut pas fort avantageuse. Je crains que tout en moi ne devienne pensée et que le sentiment ne s’éteigne. »
C’est ce qui n’était guère à craindre avec une imagination aussi mobile et aussi sensible ; mais il est au moins vraisemblable qu’en se séparant pour ainsi dire en deux individus, dont l’un agissait et l’autre jugeait, en faisant de sa propre personne le sujet de ses observations, et de chacun de ses mouvements la matière d’une réflexion, il avait beaucoup atténué la puissance de certains sentiments, qui sans cela eussent pris trop d’empire sur lui, et eussent ôté à ses idées cette exactitude qu’il n’avait pu leur donner qu’à force de les examiner, de les manier, de les peser pour les réduire à leur juste valeur.
« Nous pensons assez tôt, disait-il, mais nous ne savons pas que nous pensons, pas plus, ajoutait-il, que nous ne nous apercevons que nous croissons et que nous digérons. » Il y a pourtant cette différence que le travail de la digestion ne se fait sentir qu’aux mauvais estomacs, tandis que le travail de la pensée n’occupe guère que les bons esprits.
Les pensées des gens médiocres coulent avec une facilité qui fait bien voir que, pour en diriger le cours, ils ne se sont pas fatigués à remonter à la source ; car ils pensent, et peut-être autant que d’autres ; mais ils ne savent pas qu’ils pensent ; ils ne s’écoutent pas penser, si j’ose m’exprimer ainsi. C’est pour eux une opération machinale à laquelle ils n’ont pas la puissance de rien ajouter ; et c’est d’eux peut-être qu’on pourrait dire que leur cerveau digère les idées, comme l’estomac digère les aliments. Leur esprit fait chaque jour ses opérations à part sans qu’ils s’en mêlent, et sans que la réflexion de la veille serve ou nuise le moins du monde à celle du lendemain ; comme chaque repas leur fournit un nouveau chyle, chaque objet établit en eux une opinion nouvelle, indépendante de toutes celles qu’ils se sont formées ou doivent se former par la suite, et ils reçoivent cette opinion sans rechercher d’où elle leur vient ; ils l’adoptent sans s’embarrasser ni du lieu où ils la placeront, ni des idées déjà connues avec lesquelles ils pourront l’accorder. Ainsi selon qu’ils se seront trouvés affectés dans telle ou telle circonstance, ils auront des opinions différentes sur des choses absolument semblables, ou des opinions semblables sur des choses parfaitement différentes. « J’ai souvent observé, dit Lichtenberg, que mes opinions variaient suivant que je me trouvais couché ou debout, et j’ai souvent ri la nuit d’une idée qui, le jour, me paraissait mauvaise et même condamnable. Les trois-quarts des hommes sont ainsi sans l’avoir observé. À quoi tiennent leurs inconséquences, leur légèreté, la versatilité de leurs principes et de leurs jugements ? À ce que dans l’instant où une sensation différente changeait leur manière de voir, de juger les objets, ils ne se sont pas aperçus qu’ils pensaient ; ils n’ont pas pris la peine de s’informer des idées qui leur arrivaient, et n’ont pu par conséquent les ranger dans cet ordre sans lequel, dit encore Lichtenberg, tout n’est rien. Aussi quand ils les retrouvent, leur serait-il impossible de déterminer précisément à quelle classe elles appartiennent. »
Il serait pourtant bien utile de distinguer dans nos jugements ce qui vient des choses, et ce qui vient de nous ; de discerner dans l’effet qu’elles produisent sur nous, ce qui tient à leurs qualités propres et ce qui appartient à la disposition avec laquelle nous les jugeons. Sois attentif, ne sens rien sans t’en rendre compte ; mesure et compare, voilà toute la loi de la philosophie ; c’était du moins celle de Lichtenberg. Personne, comme on l’a vu, ne la mit plus en pratique ; personne aussi n’en eut plus besoin que lui. Quand le commun des hommes échappe à la réflexion, comme presqu’aucun d’eux n’a été entraîné par la vivacité de ses idées, qu’ils errent le plus souvent par légèreté, par paresse, parce que leur raison est faible sans que leur imagination soit forte, leurs égarements n’iront jamais bien loin, non plus que n’aurait pu aller leur sagesse. Mais dans un homme, comme Lichtenberg, dont l’esprit actif et pénétrant, s’il se fût égaré, eut été dans l’erreur plus avant qu’un autre ; dont l’imagination vive colorait toujours fortement les objets que le désordre de ses organes lui présentait continuellement sous un faux jour, il était nécessaire qu’une raison vigilante, sévère, travaillât sans cesse à corriger les erreurs qu’elle n’avait pu prévenir. Il avait besoin d’être éminemment sage pour ne pas devenir éminemment fou.
« Ce qu’il y a de bien fâcheux, dit-il, c’est que lorsque je suis malade, je ne puis rien penser, rien sentir, sans le rapporter à moi, à ma maladie. Il me semble que le monde entier soit là comme une machine uniquement destinée à me faire sentir de toutes les manières possibles mes souffrances et mes incommodités.
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.
C’est un état bien triste, ajoute-t-il, et l’on n’a pas de peine à le croire. »
Telle fut à peu près la manie du Tasse, lorsqu’il voyait partout, même parmi les diables et les esprits follets, des ennemis acharnés à le persécuter. Telle fut celle de J.-J. Rousseau, qui croyait tous les princes et les particuliers de l’Europe ligués pour ameuter contre lui les petits garçons des villages qu’il traversait. Le Tasse passa pour fou ; Rousseau, j’en demande pardon à ses adorateurs, fut bien près de le paraître, et que manqua-t-il à Lichtenberg pour le devenir ? D’oublier un instant qu’il commençait à l’être. Qu’est-ce que la raison ? La connaissance de nos folies.
E. H.
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(1) Un carton que Lichtenberg clouait à son lit, pour y écrire ses réflexions lorsqu’il ne dormait pas.
(2) L’explication des gravures d’Hogarth, ouvrage très piquant.
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( in Archives littéraires de l’Europe ou Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie par une Société de Gens de Lettres, tome Ier, Paris/ Tubingue : Henrichs/Cotta, février 1804)
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UN BIBLIOPHILE DU NORD, AIMÉ LEROY (1793-1848)
par M. René PAILLOT.
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Les articles des revues ou des journaux destinés aux bibliophiles attirent à peu près périodiquement l’attention des amateurs sur un exemplaire de la traduction des Géorgiques de Virgile par l’Abbé DELILLE, exemplaire qui serait relié en peau de l’illustre écrivain. Les commentaires qui accompagnent ces articles sont loin d’être élogieux.
C’est ainsi, par exemple, que dans une note parue dans la Revue de la Semaine, M. DE BERSANCOURT écrit : « La perfection de l’extravagance et le comble du maladif en l’espèce, c’est un avocat de Valenciennes, M. Edmond (1) LEROY, qui les a réalisés en 1813. M. Ed. LEROY s’était mis en tête de posséder une reliure en peau humaine, et, qui plus est, de posséder l’œuvre d’un écrivain reliée avec la peau de cet écrivain. M. Ed. LEROY était une sorte de sadique de la bibliophilie. Eh bien ! Cet Edmond LEROY qui ne doutait de rien, vint à bout de réaliser son sinistre projet. Comme on devait embaumer DELILLE (l’honnête descriptif du tric-trac et autres gentillesses, alors très célèbre), M. Ed. LEROY s’arrangea afin d’être présent à l’opération et il obtint du praticien chargé de l’exécuter deux fragments de l’épiderme du poète dont il fit recouvrir un exemplaire de la traduction des Géorgiques. Cet exemplaire se trouve à la bibliothèque municipale de Valenciennes, du moins l’Intermé-diaire l’affirme. »
Dans un article du Courrier du Nord du 16 juin 1885, M. J. CLARETIE, à propos de l’enterrement de Victor Hugo, appelle le geste d’Aimé LEROY « une admiration disproportionnée et une adoration de décadence littéraire. »
Dans le Progrès du Nord du 10 février 1922, M. QUESTE écrit : « La manie de la collection a parfois poussé au crime. Elle a conduit souvent à des goûts étranges et même à de bizarres perversions. »
Tous ces articles sont généralement prestement relevés par des écrivains mieux informés et la réfutation des inexactitudes qu’ils contiennent ne tarde pas à se produire. Sans parler du prénom qui est bien Aimé et non Edmond, l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux en 1883 faisait remarquer que l’ouvrage en question ne se trouvait pas à la Bibliothèque Municipale de Valenciennes mais bien entre les mains d’Edmond LEROY, le fils d’Aimé. Même réponse d’ailleurs dans le Courrier du Nord de la part de M. CROMBACK, bibliothécaire de la Ville de Valenciennes. Mais ce sont là de petits détails et la mise au point la plus complète, et la plus exacte, à ma connaissance, fut celle de M. Edmond GOREAU, correspondant de l’Écho du Nord, qui, dans deux articles parus dans ce journal, l’un, il y a une vingtaine d’années, l’autre en 1922, et auxquels j’ai fait d’importants emprunts, montra l’inanité des reproches qu’on adressait à l’auteur du larcin.
Je voudrais, à mon tour, compléter ces renseignements à l’aide des papiers et souvenirs de famille et restituer à mon oncle Aimé LEROY, par une courte biographie, sa véritable physionomie.
Aimé LEROY naquit à Valenciennes le 11 février 1793 ; il y mourut le 21 mars 1848. Après de bonnes études classiques dans une institution privée de Valenciennes, il se destina au barreau. Il alla commencer son droit à Bruxelles. C’était dans les dernières années du règne de Napoléon, la Belgique faisait encore partie de l’Empire. Il fut reçu bachelier de l’Académie de Bruxelles le 21 décembre 1812.
Au commencement de 1813, il alla continuer ses études de droit à Paris où nous le retrouverons dans quelques instants.
Inscrit au barreau de Valenciennes il fut, quelque temps après, nommé avoué et prêta serment en cette qualité le 17 janvier 1817.
Aimé LEROY, qui aimait par dessus tout la vie de famille et les relations intimes, était dépourvu de toute ambition ; il fut cependant un instant lancé dans les fonctions publiques, mais il n’y fit qu’un court séjour. Sa place, comme il le disait lui-même, était hors des places. Nommé membre du Conseil Municipal de Valenciennes vers la fin de la seconde restauration, il abandonna ces fonctions à la réorganisation municipale qui suivit la Révolution de 1830. Nommé juge de paix à Maubeuge, par ordonnance du 18 janvier 1831, il envoya sa démission immédiatement après avoir eu à faire la levée d’un cadavre. Ce trait est à retenir et montre toute sa sensibilité.
Il revint à Valenciennes où, la place de bibliothécaire étant vacante, l’administration eut le bon esprit de la donner au bibliophile distingué qui rentrait dans ses foyers. C’est un des cas trop rares où les fonctions et le fonctionnaire se trouvaient en parfaite harmonie. A. LEROY se mit à la tête de la Bibliothèque avec un plaisir infini. Le catalogue fut corrigé et complété, les manuscrits reçurent la parure nécessaire et l’ordre régna dans tous les détails de l’établissement. Mais c’est surtout dans les acquisitions annuelles que l’on put juger de l’intelligence et de la conscience du bibliothécaire. Mettant à profit ses connaissances bibliographiques et sa longue expérience des ruses des libraires, il enrichit la bibliothèque confiée à ses soins des éditions les plus rares et les plus estimées.
Malgré une santé délicate, il possédait ce que les anciens qualifiaient de vis comica, ce que les Anglais nomment humour. Doué d’un naturel inventif et original, d’un esprit subtil et incisif, d’une intelligence peu commune, les œuvres qu’il a laissées montrent qu’il eût réussi dans tous les genres de littérature. Mais il était très méticuleux et ne pouvait se décider à publier les fruits de ses éludes et de ses loisirs. Il aimait peut-être trop à limer son style, à l’enrichir de traits dont il était prodigue et il ne pouvait se décider à se dessaisir pour l’impression, d’un manuscrit souvent relu et retouché.
Je ne m’attarderai pas sur les écrits d’A. LEROY qui sont le produit solide d’une vaste érudition, comme : Dumouriez à St-Amand, Le Catalogue des prévôts de la Prévauté de Walten d’après un manuscrit inédit de la Bibliothèque de Valenciennes, Bibliographie Valenciennoise, Le Catalogue des livres et des imprimeurs de Valenciennes, Catalogue raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Valenciennes, œuvre considérable qui a nécessité de nombreuses recherches.
Je ne m’arrêterai un instant que sur quelques extraits de ses ouvrages où l’imagination et l’esprit satyrique tiennent la plus grande place et qui donnent une idée de sa manière.
Dans l’Épître d’un fonctionnaire gascon à son fils, il s’élève contre les arrivistes et leur lance quelques traits d’une fine ironie :
« Ou’as-tu fait de mon sang ? À ton modeste abord,
On te prendrait bientôt pour un enfant du Nord !
Défais-toi de ces airs, Toulouse te regarde
S’étonnant de te voir suivre l’arrière-garde
Des héros voltigeurs courant tous les emplois.
Faut-il pour t’enhardir te citer des exploits ?
Voir nos soldats actifs, vétérans d’antichambres
Camper dans les bureaux, assiéger les deux Chambres
Et, de placets armés, meublant les œils-de-bœuf,
Sur vingt places à prendre, en emporter dix-neuf.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que n’ai-je, en mon printemps, reçu de tels aveux.
Mais j’ai dû tout créer, tout, jusqu’à mes aïeux. »
Dans un manuscrit inédit et malheureusement inachevé, A. LEROY raconte un rêve :
LE JUGEMENT DERNIER.
« Je passe un tiers de ma vie à dormir et c’est le temps de ma vie le plus rempli d’agitation et d’événements…
Il m’est arrivé maintes fois de me croire à table… Jusqu’au moment du réveil, je m’imaginais avoir parfaitement dîné ; c’était splendide comme chez Véry, mais à bien meilleur compte.
Tous les songes ne sont pas malheureusement de la même couleur et j’en fis un, il y a peu d’heures, qui ne sortira jamais de ma mémoire.
Je rêvais que j’étais mort, et je ne m’en trouvais pas trop mal ; les jouissances terrestres, il est vrai, s’étaient évanouies, mais les nombreux tourments de la vie, ces infatigables bourreaux de l’homme m’avaient aussi quitté ; j’étais dans un repos, dans un calme absolu…
Un bruit épouvantable a retenti tout à coup, l’airain du Jugement dernier ébranla, par ses sons, jusqu’aux extrémités de l’Univers… »
Il assiste alors en curieux et en amateur à toutes sortes de scènes émouvantes, châtiments, récompenses, etc., et continue :
« Mais quelle ne fut pas ma stupeur lorsqu’une voix de tonnerre fit retentir l’air de ces mots : Aimé Nicolas Leroy. D’abord, et par un instinct naturel, je voulus m’effacer derrière une grosse dame de ma connaissance. Elle se prêta, de bonne grâce, à mon dessein. Cependant, quelqu’intervalle s’étant écoulé sans nouvel appel et réfléchissant qu’il devait y avoir eu, dans l’univers, un grand nombre d’individus porteurs de ces mêmes noms, j’étais sur le point de reprendre ma sécurité et mon rôle de badaud lorsque la même voix, vibrant sur un ton plus formidable encore, répéta :
« Aimé Nicolas Leroy, en son vivant, bibliothécaire de Valenciennes.
– Présent, » répondis-je, plus mort que vif, en pâlissant, frissonnant et transpirant ; et mes genoux tremblants, à l’instar de ceux de Phèdre, se dérobèrent sous moi. »
Entouré de deux agents de la force publique, il comparait devant ses Juges.
« Cherchant à récréer mes regards fatigués, je les portai timidement sur ma gauche et j’y rencontrai le bas d’une robe de soie et le bout d’un joli pied, bien chaussé, qu’il me semblait confusément avoir vu quelque part. Alors, levant les yeux…. Ciel ! C’était le bas de la robe et le bout du pied de ma femme, de ma véritable femme !
« Pauvre garçon ! me dis-je, si elle vient pour se porter partie civile, tu es perdu. »
Mais d’un coup d’œil, semblable à ceux qu’elle m’avait adressés sur la terre, dans des moments plus heureux, elle me rassura, et bientôt j’appris que, bien loin de me charger, elle avait au contraire pris ma défense.
« Ô femmes, murmurai-je avec attendrissement et admiration, femmes toujours généreuses, compatissantes et bonnes, surtout quand vous êtes mortes, certes, nul ne me reprochera d’avoir méconnu là-haut vos exquises qualités, ni déserté la douceur de votre société ; je vous ai bien et « honnestement aymées, » je le dis à votre louange… et à la mienne. »
Après, quelques considérations sur sa timidité : « Ils la connaissaient bien, dit-il, les lapins de la forêt de l’Hermitage qui se firent tant de fois un malin plaisir de me voir sauter en arrière, » et le manuscrit s’arrête au milieu d’une phrase.
Il n’est pas inutile de rappeler qu’A. LEROY était un croyant, un catholique fervent. De Bonsecours, où il avait loué une maison de campagne pour y soigner sa santé chancelante, il écrivait à son fils Edmond :
« Nous sommes tout à fait installés à Bonsecours où nous nous trouvons fort bien. Je souffre moins depuis quelque temps, je mange et dors mieux. En voilà suffisamment pour que je me place parmi ceux qui se portent bien…. Nous nous levons de meilleure heure qu’en ville, au point qu’hier j’ai assisté à la messe de six heures…. »
Suivent quelques conseils à son fils… puis : « Continue à remplir les devoirs de religion avec soin, laisse là les sarcasmes de ceux de tes camarades qui auraient le malheur de ne pas penser comme toi ; en les supportant avec patience, tu mettras encore en pratique un des préceptes de notre religion : car il n’en existe aucun de bon dont elle ait négligé de nous recommander l’observation. »
Dès sa plus tendre jeunesse, A. LEROY se fit remarquer par un amour tout particulier pour les livres. Les petites sommes qu’on lui accordait pour ses menus plaisirs passaient presque entièrement à l’achat de volumes qui formèrent les premiers éléments d’une bibliothèque fameuse, amassée par lui dès l’aurore de sa vie. À cette époque, la clôture des maisons religieuses, la dispersion des bibliothèques des émigrés, avaient jeté dans le commerce quantité de livres anciens et curieux, beaucoup trop dédaignés par les hommes du jour mais que l’instinct naturel et le goût précoce du jeune LEROY lui faisaient déjà rechercher.
À Bruxelles, il eut l’occasion, souvent renouvelée, d’acquérir de bons livres.
Plus tard, à Paris, dans des ventes publiques et quelquefois sur les quais, il se procure des éditions rarissimes.
« Ma bibliothèque, écrivait-il au Dr LE GLAY de Lille, renferme 12.000 volumes. Je n’ai pas de catalogue. J’ai fait graver, pour être placée en tête de mes volumes de prédilection, une vignette dans laquelle on voit un homme livré à l’étude, parmi des livres et des chartes. Au haut, on lit : Aimé LEROY ; au bas, Valenciennes et, vers le milieu, dans un petit écusson, cette devise : Mes livres font ma joie. C’est qu’en effet on est bien heureux avec des livres, ou plutôt on est bien moins malheureux. »
Comment se procura-t-il les fragments de l’épiderme du poète dont il « orna, » comme vous en jugerez, et non pas « fit recouvrir, » l’exemplaire de la traduction des Géorgiques ? Il l’a conté lui-même dans un journal de Valenciennes à l’occasion d’un anniversaire de la mort de DELILLE. Je lui laisse la parole ; il ne peut être invoqué de meilleur témoignage.
« Je me trouvais, écrit-il, à Paris en 1813 (il avait donc 20 ans) pour y terminer mon droit. Les loisirs que cette étude me laissait, je les employais tous à enrichir mon imagination et mon cœur. Les cours publics de littérature et d’histoire, les bibliothèques, les musées, c’était là que tour à tour je portais mon temps et mon admiration.
J’étais surtout avide de rencontrer les personnages alors entourés de quelque célébrité, mais je donnais la préférence aux hommes de lettres. DELILLE vivait encore, et je ne l’avais pas vu, et c’était, je crois, celui que j’avais le plus vif désir de voir. Malheureusement, son âge et ses infirmités le retenaient chez lui où je n’avais aucun titre pour me présenter. »
Il ne désespérait point, cependant, de l’approcher quand tout à coup la « Gazette de France » du 1er mai lui apprend qu’une attaque de paralysie met la vie de DELILLE dans le plus grand danger. Le lendemain matin, un dimanche, les journaux annoncent que le « grand homme » n’est plus.
A. LEROY se rend au Collège de France où DELILLE avait son habitation. Il en voit sortir M TISSOT, suppléant de l’abbé DELILLE dans sa chaire de poésie latine et lui exprime le regret qu’il éprouvait de n’avoir jamais vu cet homme « dont les écrits faisaient le charme de sa vie. » M. TISSOT lui propose de le conduire dans la salle où l’on est occupé à embaumer DELILLE. Il accepte « avec le plus vif empressement. »
« C’est là, écrit-il dans son récit, que je vis le Virgile français, étendu sur une table de marbre. Plusieurs personnes travaillaient ensemble à l’embaumement. D’un côté, des entrailles, de l’autre un viscère sanglant et froid : c’est son cœur… ce cœur, jadis la source des plus touchantes inspirations.
En promenant, pour la dernière fois, ma vue sur ces restes inanimés, je remarquai qu’en plusieurs endroits l’épiderme se trouvait écorché et levé par suite des frictions faites sur toutes les parties du corps avec des aromates. Je m’inclinai doucement et j’enlevai, sans effort, deux morceaux de cet épidémie, l’un sur la poitrine, l’autre sur une des jambes du mort. Je n’avais point, je crois, été aperçu. Riche de mon petit trésor, je saluai et disparus bientôt. Certaines personnes trouveront peut-être une légère faute dans l’action dont je viens de faire l’aveu. Lorsque l’idée de m’approprier ces fragments si faibles et si précieux pour moi s’empara de mon esprit, je me sentis entraîné par mon respect pour un illustre mort et je commis ce larcin par admiration.
Voici ce que je fis plus tard de cet épiderme. Je me procurai un bel exemplaire de l’admirable traduction des Géorgiques de Virgile par DELILLE. Un habile relieur de Paris ajusta, sous mes yeux, et avec adresse, mes deux morceaux d’épiderme sur le plat de cet exemplaire et, lorsqu’une écaille légère et transparente les eut recouverts, j’emportai mon volume qui, depuis lors, a pris rang parmi les objets dont j’aime à récréer et ma vue et mon âme. « Belle folie ! s’écriera quelque sot, et je n’ai rien à lui répondre. – Ce n’est point une folie, dira peut-être un homme plus sensé, mais c’est du fanatisme. » Eh bien ! soit, je passe condamnation, c’est du fanatisme. Mais celui-là au moins produit de nobles jouissances et ne nuit à personne ; il ne sera jamais le père d’aucun forfait. Ne jetez donc, je vous en prie, ni ridicule, ni défaveur sur le culte paisible voué aux grands hommes, et DELILLE, n’oubliez pas de le remarquer, ne fut pas seulement excellent poète, il se montra de plus tout à fait homme de bien, toujours fidèle à son Dieu et à son Roi. Si ces titres ne sont plus suffisants pour le mettre près de vous en odeur de sainteté, vous pouvez rire de mes reliques. »
Le livre n’est pas à la Bibliothèque de Valenciennes. Il est toujours, et restera toujours, je l’espère, la propriété des descendants d’Aimé LEROY. Pour l’instant, il appartient à Mme Edmond LEROY, petite-fille d’Aimé LEROY, qui a bien voulu charger sa fille, Mme BOULOGNE, de faire expressément le voyage de Valenciennes à Lille pour permettre aux Membres de la Société des Sciences d’admirer ce précieux document. Je suis assuré d’être l’interprète de vos sentiments en la remerciant de son obligeance.
Comme vous le voyez, c’est un exemplaire de ce « petit format » fixé par le traité passé le 24 février 1769 entre DELILLE et son éditeur BLEUET père, rue St-Sévérin, N° 20. Il porte la date de 1809. Il est orné de vignettes et en parfait état. La reliure est en maroquin vert garni d’or. Au centre des plats, sont ménagés deux médaillons qui renferment sous une mince feuille de mica les deux menus fragments d’épiderme du poète de chacun trois centimètres carrés environ.
J’ai souvent eu pour ma part, et je puis dire à chaque visite chez mes cousins, l’occasion de contempler ce volume. Ce fut toujours pour moi un sujet d’admiration et de respect que cet acte audacieux d’un jeune étudiant de 20 ans, et je n’ai jamais eu l’envie de rire de ces reliques.
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NOTE. – M. le Professeur COMBEMALE, doyen honoraire de la Faculté de Médecine, qui assistait à cette communication, a constaté, en examinant à la loupe les fragments inclus dans la reliure, qu’il s’agissait bien de fragments d’épiderme qui se détachent avec la plus grande facilité de la peau des cadavres.
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(1) Il y a là une erreur de prénom. C’est évidemment d’Aimé LEROY et non d’Edmond, son fils, qu’il s’agit.
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(in Bulletin des séances de la Société des sciences, de l’agriculture & des arts de Lille, années 1927-1928, Lille : Imprimerie L. Danel, 1929)