« OH DOULEUR ! s’écriait, comme on sait, le philosophe Possidonius au milieu d’un accès de goutte, tu ne me forceras jamais d’avouer que tu sois un mal. » Il y avait peut-être un peu de contradiction dans cette manière de s’exprimer ; mais il est des moments où l’on ne peut exiger une grande exactitude d’expression, même dans un philosophe.

Une femme, qui avait la prétention de ne se fâcher jamais, disait à sa femme de chambre, quand la patience commençait à lui échapper : « Mademoiselle, vous avez beau faire, vous ne parviendrez pas à m’impatienter ; » ce qu’elle disait pour éviter peut-être de frapper du pied ou de donner quelqu’autre signe de colère. C’est ainsi qu’au lieu de crier, le philosophe répétait : « Oh douleur ! tu n’es pas un mal ! » Chacun a sa manière d’exprimer ce qu’il sent.

Il en faut convenir cependant, celle-là vaut encore mieux qu’une autre. Celui que l’amour-propre peut amuser dans ses douleurs a déjà un grand avantage ; car on est alors heureux de pouvoir s’amuser de quelque chose ; il ne faut pas d’ailleurs espérer de résister aux souffrances à force ouverte : pour s’y soustraire, il faut les tromper. Le courage se sauve où il peut ; mais quelque part qu’il s’appuie de quelque manière qu’il se manifeste, il est toujours d’un bon exemple. Qu’espérer jamais de celui qui, dominé par les affections de son corps, sait seulement, comme l’animal, crier du coup qu’il reçoit, fuir au bruit qu’il entend ? Ceux qu’un sentiment d’amour-propre dérobe à l’influence de la douleur, seraient mieux soutenus sans doute par un sentiment de vertu ; mais qui sait si à la fin ils ne parviendront pas à cette perfection ? Ils ont déjà la puissance ; il ne s’agit que de la diriger. Ils sentent du moins qu’ils ont une âme ; c’est à la douleur surtout qu’il appartient de nous en faire apercevoir. Dans l’état de calme, quand le sang circule avec facilité, que les sentiments agissent de même, que le sommeil repose le corps et en même temps rafraîchit l’esprit, que tout semble pour ainsi dire marcher du même pied, il se pourrait faire que nous fussions tentés de croire que les idées viennent de l’estomac, que la sensibilité réside dans l’épine du dos, comme on a souvent cherché à nous le persuader, en vérité je ne sais pas pourquoi, car il n’y aurait pas de quoi se vanter ou se réjouir.

Mais qui de nous, dans des situations violentes, ou dans l’état de maladie, n’a pas senti en soi deux puissances, deux volontés, deux personnes pour ainsi dire, dont l’une sent et l’autre raisonne ; dont l’une tremble à l’aspect du danger, tandis que l’autre, sans l’écouter, porte toujours son attention à éviter le déshonneur ; dont l’une veut courir au plaisir, l’autre rester ferme dans le devoir ? La première cède aux erreurs de l’imagination, tandis que l’autre les rectifie. Un vaporeux, tourmenté d’idées noires, qui lui présentaient souvent les objets sous les couleurs les plus exagérées disait : Ce qu’il y a d’affreux dans cet état-là, c’est qu’il nous fait voir les choses comme elles sont. L’auteur de l’ouvrage sur le rapport du physique et du moral de l’homme, donne plusieurs exemples de  vaporeux, dont les uns, dit-il, se trouvaient si légers qu’ils craignaient d’être emportés par le moindre vent. D’autres croyaient avoir le nez d’une grandeur excessive, et certifiaient qu’ils le sentaient grossir  d’une  manière distincte. Mais le même auteur a vu un homme, d’ailleurs de beaucoup d’esprit et d’une raison très sûre, éprouver des sensations pareilles sans que sa raison en fût troublée ; il se sentait tour à tour étendre et rapetisser, pour ainsi dire, à l’infini.   Cependant cette erreur de ses organes ne détendait pas jusqu’à son   intelligence, et son jugement conservait toujours la même fermeté.   Voilà donc bien distinctement dans le même individu deux hommes, dont l’un, soumis à son imagination et à ses sens, éprouvait tout ce qu’il leur plaisait de lui faire éprouver ; tandis que l’autre, témoin paisible de leurs opérations, les examinait, les jugeait et se moquait d’eux. Et combien le premier ne devait-il pas tirer d’avantages du spectacle continuel et varié que lui présentait le second ? Combien n’était-il point prémuni contre les illusions des  sens et contre les erreurs de l’amour-propre, qui, tantôt abattu, tantôt triomphant, participe si fort de  la disposition des organes ? Quelle raison plus sûre, en un mot, que celle qui était si souvent éprouvée !

Il mourut, il y a environ six ans, en Allemagne, un savant distingué, nommé Lichtenberg. C’était un habile professeur de physique de l’université de Gottingue ; il a laissé au monde savant des ouvrages très estimés. D’autres ouvrages d’un genre très piquant, très original, lui avaient valu de grands succès dans le monde frivole de son pays. Cependant, comme le monde savant est très circonscrit dans tous les pays, et que le monde frivole d’un pays ne ressemble pas du tout à celui d’un autre, ce ne sont pas les ouvrages de Lichtenberg qui nous intéressent le plus. Mais un caractère singulier intéresse tout le monde, surtout quand c’est celui d’un homme d’esprit ; et à ces deux titres, celui de Lichtenberg, tel qu’il nous en a laissé le tableau dans un journal où il écrivait toutes ses pensées, mérite assurément une attention particulière.

Il était horriblement contrefait, et semblait avoir été frappé d’irrégularité au moral en même temps qu’au physique ; non que son cœur ne fût bon et sensible, son âme honnête, ses principes élevés, son esprit observateur en même temps que piquant et original. Mais soumis par la faiblesse de son tempérament à des affections nerveuses qui le dominaient presque sans relâche, au milieu des faiblesses, des bizarreries, des sentiments pénibles qu’amène trop souvent à sa suite une semblable disposition, Lichtenberg ne conservait de lui-même que la faculté de les observer, de les attribuer à leur véritable cause, d’en reconnaître l’influence trompeuse sans avoir la force de s’y soustraire. Sa santé le mettait continuellement dans cette situation si ordinaire aux passions, où, comme le dit La Rochefoucault, nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. La cause des sens est alors tellement séparée de celle de l’âme, qu’ils ne peuvent parvenir même à l’aveugler, et que, forcée de céder, elle demeure, pour ainsi dire, spectatrice de sa propre faiblesse.

« Mon malheur, dit Lichtenberg, est de n’exister jamais dans ce monde, mais bien dans une quantité de combinaisons possibles que me créent mon imagination et ma conscience. C’est ainsi que se passe une partie de mon temps, et ma raison n’est pas en état de prendre le dessus.

Mon hypocondrie, ajoute-t-il, est proprement la faculté d’extraire pour mon propre usage, la plus grande quantité possible de poison de chaque événement de la vie. »

Cette faculté est assez commune ; mais on avouera bientôt qu’il la possédait à un degré rare. « Croira-t-on, dit-il, que je me suis souvent désolé de n’avoir pas éternué trois fois de suite depuis vingt ans ? » Quand on s’afflige de cela, on peut s’affliger de beaucoup de choses.

« Voir seulement le plus mauvais côté, craindre tout, regarder la santé même comme un état dans lequel on ne sent pas la maladie, voilà le caractère que je crois pouvoir peindre le mieux ; je n’aurais qu’à me copier.

Pusillanimité est le véritable nom de ma maladie ; mais comment en guérit-on ?

À présent je sais ce que c’est que de prendre courage ; et quand on a déjà ce courage, il est bien aisé de le, conseiller aux autres.

Ah ! si je pouvais prendre une fois une bonne résolution de me bien porter ! »

Telle était en effet la puissance de son imagination, lorsqu’elle était troublée et mise en mouvement par quelque désordre intérieur, qu’il lui devenait impossible de l’arrêter. « Mon imagination, dit-il, s’effarouche, comme font les chevaux, et m’emporte malgré moi. » Souvent elle réagissait sur ses organes avec assez de force pour  lui faire éprouver réellement des sensations dont la cause n’existait que dans sa propre tête.

« J’étais un jour au lit, raconte-t-il, à onze heures du soir, et bien éveillé, car je ne faisais que de me coucher. Tout à coup il me prit une peur du feu dont je pus à peine me rendre maître. Je croyais sentir à mes pieds une chaleur aussi forte que s’ils eussent été proches de la flamme. Cette chaleur me semblait augmenter par degrés. Tout d’un coup le tocsin sonna. Le feu avait pris dans une maison assez éloignée. Jamais, autant que je puis m’en souvenir, je n’ai fait part à personne de cette observation. »

Qu’en voulait-il conclure ? Qu’il avait senti la flamme à travers les maisons ? Il ne le dit pas, il n’ose peut-être pas le penser ; mais remarquez qu’il appelle cela une observation, tout en comprenant bien le ridicule dont elle paraît être, et en craignant l’air de mépris des philosophes auxquels il l’eût communiquée. De même il prétend avoir observé distinctement que, dans les moments où ses nerfs étaient fort irrités, comme lorsqu’il avait pris beaucoup de café, il s’effrayait de tout et même de certains bruits avant de les entendre. Nous avons donc, ajoute-t-il, d’autres organes de l’ouïe que les oreilles. Voilà assurément une singulière idée, et surtout comme il le dit lui-même ailleurs, à propos de quelque chose de semblable, bien singulière pour un professeur de physique.

Ce qu’il raconte cependant, il l’avait véritablement senti. Comment ne pas s’étonner de ce que des organes aussi pervertis pouvaient renfermer encore une âme raisonnable ? « Je ne rougis pas de ma superstition, dit-il quelque part, en parlant de cette faiblesse inhérente à sa constitution physique ; pas plus, ajouta-t-il, que je ne rougirais de croire, d’après mes sens, que la terre est immobile. Cette erreur est le corps de mon jugement : seulement je remercie Dieu de m’avoir donné une âme capable de la corriger. » Cette manière d’exprimer des sentiments extraordinaires semble prouver la sincérité de ses aveux.

Il ne faut pas s’imaginer que ces écarts secrets de son imagination influassent sur sa conduite, ou sur les opinions qu’il émettait en public. À cela près peut-être de quelques singularités qu’on pouvait attribuer à sa mauvaise santé, Lichtenberg passait pour avoir une tête bien faite et un esprit particulièrement juste ; et l’on aurait tort d’en juger autrement sur quelques opinions bizarres, confiées à un recueil qu’il ne comptait point faire paraître au jour, intéressantes seulement par les lumières quelles peuvent nous donner sur les causes trop ordinaires de nos jugements, et qui n’étaient peut-être souvent pour lui que de ces idées qu’on ébauche sans s’inquiéter de les finir, ou de ces rêves qui viennent bercer l’imagination pendant que la raison se repose.

« Quelquefois, dit-il, dans des moments où l’on me croyait fort occupé, je passais des heures entières à faire des châteaux en Espagne. Je sentais le tort que me faisaient ces rêveries par la perte de temps qu’elles entraînaient ; mais sans ces remèdes d’imagination, que je prenais communément dans le temps ordinaire des eaux, je ne  serais pas arrivé à un âge si avancé.

J’ai souvent remarqué, dit-il ailleurs, que lorsque j’avais mes attaques de nerfs, mon physique était réellement affecté de plusieurs choses qui en tout autre temps n’eussent blessé que mon sentiment moral. Lorsque quelqu’un, par exemple, se permettait devant moi cette, imprécation : que la foudre m’écrase ! ou telle autre du même genre, cela me faisait un tel mal que j’étais obligé de faire sortir pour quelque temps de ma chambre celui qui s’était exprimé ainsi. »

Cette action si directe, si sensible, si réciproque du physique et du moral, était au reste quelquefois pour lui une source de sentiments doux.

« Quand je me trouve absolument sans douleur, dit-il, ce qui m’arrive assez souvent lorsque je me mets au lit, je sens ce bonheur si vivement que les larmes m’en sont quelquefois venues aux yeux ; et cet hommage de ma reconnaissance envers mon créateur ajoutait encore à ma tranquillité. Heureux qui pourrait mourir ainsi ! »

Ce qu’il y a de fort singulier pour un homme qui, comme il l’avoue lui-même, pensait un peu trop librement sur la religion, quoiqu’il ne se soit jamais piqué d’y être un esprit fort, c’est qu’il n’éprouvait guère d’impression douce qui ne le conduisit à des sentiments religieux. On va en voir un exemple assez bizarre. « Je ne joue d’aucun instrument, dit-il quelque part ; mais je siffle fort bien ; » il paraissait faire grand cas de ce talent et des plaisirs qu’il lui avait procurés. C’étaient toujours des cantiques qu’il sifflait ; il y en avait un, et surtout un certain passage de celui-là, qui l’animait d’une extrême confiance en Dieu : « elle est telle, dit-il, que je me jetterais alors dans la mer, sûr de ne pas me noyer. Avec le sentiment d’une bonne action, j’affronterais le monde. » Et cependant Lichtenberg ne paraît pas avoir été un homme courageux.

Il parle encore ailleurs de ce même cantique et de l’effet qu’il produisit sur lui lorsqu’il le chanta dans la nef de l’abbaye de Westminster. « J’éprouvais, dit-il, une sorte d’horreur, mais qui ne m’était point pénible. Je sentais la présence d’un juge auquel je n’aurais pu me dérober, même sur les ailes de l’aurore. Je pleurais, non de douleur, non de joie, mais par le sentiment d’une confiance inexprimable en ce juge tout-puissant. » Il déclare ensuite que cette peinture n’est point le résultat d’un de ces accès de mélancolie aujourd’hui à la mode ; « car, ajoute-t-il, je n’ai jamais pu achever la lecture de Young dans le temps où c’était une mode de le lire ; ce qui n’empêche pas que, maintenant que c’en est une de le critiquer, je ne le regarde encore comme un grand poète. »

Il avait cependant du penchant pour les sentiments mélancoliques ; mais l’impression qu’il en recevait se manifestait souvent d’une étrange manière. « J’éprouvais autrefois, dit-il, un tel plaisir à voir passer un enterrement dans la nuit, que le lendemain, dans ma satisfaction, je dépensais en sucreries le peu d’argent que je possédais. »

Il paraît qu’il n’éprouvait pas cet effet que produisent ordinairement les beautés de la nature sur les personnes mélancoliques. Il prétend qu’on pourrait rêver aussi bien au milieu de la bourse d’Amsterdam que dans un bois ; « car, dit-il, il n’y a pas de raison pour que le bruit de la bourse ne soit pas au fond aussi agréable que celui du vent qui agite des feuilles, et pour que les marchands occupés de leurs affaires songent plus à celui qui rêve au milieu d’eux, que les chênes d’une forêt ne s’embarrassent d’un poète qui rêve sous leurs allées. »

Il avait été très longtemps sans pouvoir parvenir à éprouver quelque chose de sentimental en considérant le lever du soleil. Ce n’était pas qu’il n’eût, à cet égard, la meilleure volonté du monde, et qu’il n’y employât tous ses efforts.

« Je penchais, dit-il, la tête tantôt sur une épaule, tantôt sur l’autre ; je fermais à-demi les yeux, je parlais de mes sentiments, et finissais par y croire et me tromper ainsi que les autres. »

À la fin, cependant, il parvint à éprouver un sentiment très vif en voyant lever le soleil ; mais il avait fallu le solliciter longtemps.

Cette longue indifférence pour un semblable spectacle paraît d’autant plus extraordinaire que Lichtenberg, comme toutes les personnes d’un tempérament conforme au sien, était doué de cette sensibilité excessive qui associe à chaque objet un sentiment moral, et donne à chacun d’eux, en quelque sorte, une physionomie particulière qu’elles ne peuvent plus en détacher. Cette disposition les rend sujettes à des habitudes, des préventions ou des superstitions, dont Lichtenberg, ainsi que je l’ai dit, n’était pas exempt.

Il ne pouvait regarder sans soupirer les poutres placées vis-à-vis de ses fenêtres, et qui pendant vingt-cinq ans avaient été continuellement témoins de ses espérances continuellement trompées.

Il dit ailleurs : « Lorsque je pose un clou, je ne puis m’empêcher de chercher ce qui arrivera jusqu’à ce que je le retire. En novembre, j’attachai à mon lit un nouveau carton (1) ; lorsque je retirai le clou, mon ami Shernogen était mort, j’avais perdu un de mes enfants et l’espérance de faire mon voyage en Italie. »

« Il est très sûr, dit-il encore, que lorsque j’ai vu mon Hogarth (2) imprimé en gros caractères, j’ai senti confusément, à la vérité, que ce que j’y avais mis d’esprit n’était pas capable de vivifier une telle masse. On en dira ce qu’on voudra, moins un livre renferme d’esprit, plus il faut l’imprimer fin. »

Il est très sûr que celui qui a senti cela, même confusément, peut fort bien découvrir dans les objets les plus indifférents des qualités occultes qui les rendent propres à devenir les interprètes de la volonté du ciel, et qu’il est digne de foi lorsqu’il parle de la superstition qui le porte à tirer de tout un présage, à regarder le moindre mouvement d’un insecte comme un arrêt des destinées, et à juger sur une chandelle qui s’éteint par hasard de l’issue d’un des événements les plus importants de sa vie.

Mais qui pourrait répondre de ne pas trouver en soi quelque chose de pareil, s’il tenait aussi exactement registre de ces mouvements fugitifs, auxquels on cède avant que de les avoir aperçus, de ces faiblesses dont on ne se croit si loin que faute de les avoir observées ?

L’habitude comme le talent de l’observation était le caractère distinctif de l’esprit de Lichtenberg ; en même temps qu’elle arrêtait son esprit sur les moindres circonstances, elle lui apprenait, autant du moins qu’il est possible, à ne les point estimer au-delà de leur prix.

« Il serait heureux pour moi, dit-il, d’avoir moins bien réussi que je ne l’ai fait à connaître le cœur humain. J’y ai gagné, il est vrai, la faculté de pardonner plus facilement aux hommes leur méchanceté ; mais aussi je ne tiens plus à leurs éloges. Il n’y a peut-être que leur envie qui pût me faire encore quelque plaisir ; et cela ne devrait pas être. »

Non, sans doute, cela ne devrait pas être, si les éloges du moins étaient toujours le prix du mérite ; mais qui peut se vanter, quand il les a obtenus, de ne les pas devoir à ses défauts autant et plus qu’à ses talents ? Cependant, quelque peu que vaille cette opinion des hommes, comme c’est la mesure de ce qu’ils vous accordent de considération, de privilèges honorables, quelquefois utiles et commodes, on y tient parce qu’on ne peut se passer des jouissances qu’elle procure. Mais comment acquérir la certitude qu’elle vous est favorable ?… Quand le diable hante quelqu’endroit, les sorciers assurent que cet endroit recèle un trésor ; quand la jalousie s’attache à votre suite, ne doutez pas que vous n’ayez réussi dans quelque entreprise. Les éloges font les réputations, l’envie en est la preuve.

Il y a cependant un certain danger à se désabuser  trop des illusions de la gloire. « Si les hommes n’aimaient pas la gloire, dit Vauvenargues, ils n’auraient ni assez d’esprit, ni assez de vertu pour la mériter. » Mais s’en désabuse-t-on tout à fait ? se croit-on de bien bonne foi au-dessus des éloges, quand on ne sait pas mépriser de ridicules censures ? Ce Lichtenberg, que l’éloge d’un ami pouvait, disait-il, mettre au-dessus des jugements du monde, tremblait cependant à l’apparence du plus léger ridicule. Une plaisanterie un peu piquante l’atterrait. On ne pouvait rire dans la chambre où il se trouvait sans attirer aussitôt ses regards inquiets. Cette susceptibilité, qui tenait moins encore aux difformités de son extérieur qu’à l’extrême irritabilité de ses nerfs, avait tellement augmenté avec l’âge, qu’elle l’avait décidé à renoncer à la société, où il avait cependant toujours été fort recherché pour la douceur de ses mœurs, l’originalité de son esprit, et l’estime qu’on avait pour ses talents et son caractère. C’est de cette époque surtout que paraissent dater les curieuses observations qu’il a faites sur lui-même ; elles étaient devenues une de ses plus intéressantes occupations.

« Je me suis consolé, dit-il, de mon indolence, par la satisfaction que je ressentais d’avoir su m’en apercevoir. Le plaisir que me causait cette observation nouvelle surpassait le chagrin que devait me donner la découverte d’un nouveau défaut. Le professeur l’emportait sur l’homme. »

Diderot consultait un jour un médecin de ses amis sur une incommodité à laquelle il était sujet. Le docteur l’écoutait avec attention. « Bon, disait-il, à chacun des symptômes que lui détaillait son patient ; à merveille ! » et quand Diderot eut fini : « Ah ! mon ami, s’écria le docteur, que cela est heureux ! ce que vous avez, c’est précisément la pituite vitrée des anciens, que nous croyions avoir perdue. » Dans ce médecin-là aussi, le professeur l’emportait sur l’homme ; et je ne doute pas qu’il n’eût porté l’amour de son art jusqu’à se réjouir sincèrement de retrouver en lui-même une maladie perdue ; comme Lichtenberg éprouvait du plaisir à se reconnaître un défaut ignoré. L’habitude des spéculations, de même que l’application constante à une étude particulière, peut  conduire  l’esprit à ne plus voir les objets que sous un seul point de vue, à en détacher toute idée de leurs rapports avec les autres objets, pour les considérer en eux-mêmes indépendamment de leurs résultats et des sentiments qu’ils doivent inspirer. Pour un peintre, un incendie qui dévore la moitié d’une ville, est un bel incendie ; pour un homme accoutumé à réfléchir sur les matières politiques, une tromperie, une injustice consommée avec art, est une belle combinaison. Cette habitude peut devenir plus ou moins dangereuse, selon qu’on est plus ou moins accoutumé à maîtriser son imagination.

« J’ai souvent pris plaisir, dit Lichtenberg, à combiner dans ma tête la manière dont je pourrais tuer telle ou telle personne, ou mettre le feu quelque part sans qu’on s’en aperçût. Ce n’est pas que j’aie jamais remarqué en moi aucune envie de le faire ; mais cela occupait mon imagination, et je me suis souvent endormi sur de semblables pensées  »

Voici donc un homme bon, honnête, moral autant que sensible, qui conçoit l’idée d’un assassinat sans horreur, sans passion. C’est pour lui un simple calcul de l’esprit auquel il ne s’arrête que par l’habitude qu’il a de réfléchir sur tout ce qui se présente à son imagination. Lichtenberg, bien tranquille dans son lit, ne joignait à une semblable idée aucun sentiment qui dût lui rendre possible le désir de l’exécuter. Mais il est des cas où une semblable combinaison de l’esprit, malheureusement associée aux combinaisons d’un intérêt réel, peut prendre assez d’empire sur certaines âmes pour changer en mouvement criminel une pensée d’abord innocente.

On m’a raconté l’histoire d’un domestique qui se trouvait un jour occupé à raser son maître, au moment où l’on apporta à celui-ci une somme considérable. Le domestique lui conseille d’abord simplement de serrer cet argent ; le maître s’y refuse ; le domestique insiste, y revient plusieurs fois avec beaucoup d’agitation ; le maître s’y refuse toujours, et finit par s’impatienter de cette fantaisie. Cependant, le trouble du domestique augmentait visiblement, la main lui tremblait ; enfin, n’y pouvant plus tenir, il jette le rasoir et s’enfuit. On court après lui, on le cherche, on le ramène, on l’interroge. Il avoue, plein de confusion, que cet argent, ce rasoir qu’il tenait si près de la gorge de son maître, tout cela lui avait tourné la tête. Il en demandait pardon à genoux, en reprochant toutefois à son maître de l’avoir exposé à cette horrible tentation. Le maître, qu’il avait servi plusieurs années et qui en avait toujours été content, lui fit une pension et le renvoya. Il est probable que ce domestique, véritablement honnête, s’était arrêté dans ce malheureux moment sur une simple pensée, sans craindre un sentiment dont il ne se croyait pas capable, et avait ainsi laissé son imagination échauffée par degrés le conduire à ce point d’égarement, où il ne lui restait plus que la force de fuir.

Mais voici quelque chose de plus extraordinaire.

Au mois de juillet 1792, une femme grosse de quatre mois, se lève au milieu de la nuit, allume du feu, fait fondre un morceau de plomb dans un vase qu’elle avait emprunté la veille à sa voisine, et verse ce plomb fondu dans l’oreille de son mari qui dormait près d’elle. Ensuite elle sort et va raconter à sa voisine ce qu’elle a fait. On la conduisit en prison. Quand on lui dit que son mari mourrait probablement des suites de l’opération qu’elle lui avait fait subir, elle se mit à pleurer ; car elle aimait son mari avec qui elle avait toujours bien vécu. Interrogée par les juges sur les motifs de son action, elle ne répondit autre chose, sinon qu’il lui avait été impossible de résister à cette idée qui la poursuivait depuis deux jours. En un mot, c’était une envie de femme grosse. On consulta les médecins : ils déclarèrent que la grossesse donnait quelquefois aux femmes d’étranges fantaisies. Je crois qu’on mit celle-ci dans une maison de santé, pour tâcher de la guérir de cette singulière et dangereuse manie, dont elle n’avait peut-être été atteinte qu’à force de s’appliquer, comme Lichtenberg, à considérer de quelle manière, en cas de besoin, l’on pourrait conduire à bien une semblable entreprise.

« Je rêvai une fois, dit encore Lichtenberg, que je devais être brûlé vif. J’étais fort tranquille. Je raisonnais froidement sur la durée du supplice ; maintenant, disais-je, je ne suis pas encore brûlé, et bientôt je le serai. C’était tout ce que je pensais, et je ne faisais que penser. Cette disposition, lorsque j’y réfléchis à mon réveil, ne me parut pas fort avantageuse. Je crains que tout en moi ne devienne pensée et que le sentiment ne s’éteigne. »

C’est ce qui n’était guère à craindre avec une imagination aussi mobile et aussi sensible ; mais il est au moins vraisemblable qu’en se séparant pour ainsi dire en deux individus, dont l’un agissait et l’autre jugeait, en faisant de sa propre personne le sujet de ses observations, et de chacun de ses mouvements la matière d’une réflexion, il avait beaucoup atténué la puissance de certains sentiments, qui sans cela eussent pris trop d’empire sur lui, et eussent ôté à ses idées cette exactitude qu’il n’avait pu leur donner qu’à force de les examiner, de les manier, de les peser pour les réduire à leur juste valeur.

« Nous pensons assez tôt, disait-il, mais nous ne savons pas que nous pensons, pas plus, ajoutait-il, que nous ne nous apercevons que nous croissons et que nous digérons. » Il y a pourtant cette différence que le travail de la digestion ne se fait sentir qu’aux mauvais estomacs, tandis que le travail de la pensée n’occupe guère que les bons esprits.

Les pensées des gens médiocres coulent avec une facilité qui fait bien voir que, pour en diriger le cours, ils ne se sont pas fatigués à remonter à la source ;  car ils pensent, et peut-être autant que d’autres ; mais ils ne savent pas qu’ils pensent ; ils ne s’écoutent pas penser, si j’ose m’exprimer ainsi. C’est pour eux une opération machinale à laquelle ils n’ont pas la puissance de rien ajouter ; et c’est d’eux peut-être qu’on pourrait dire que leur cerveau digère les idées, comme l’estomac digère les aliments. Leur esprit fait chaque jour ses opérations à part sans qu’ils s’en mêlent, et sans que la réflexion de la veille serve ou nuise le moins  du monde à celle  du lendemain ; comme chaque repas leur fournit un nouveau chyle, chaque objet établit en eux une opinion nouvelle, indépendante de toutes celles qu’ils se sont formées ou doivent se former par la suite, et ils reçoivent cette opinion sans rechercher d’où elle leur vient ; ils l’adoptent sans s’embarrasser ni du lieu où ils la placeront, ni des idées déjà connues avec lesquelles ils pourront l’accorder. Ainsi selon qu’ils se seront trouvés affectés dans telle ou telle circonstance, ils auront des opinions différentes sur des choses absolument semblables, ou des opinions semblables sur des choses parfaitement  différentes. « J’ai souvent observé, dit Lichtenberg, que mes  opinions variaient suivant que je me trouvais couché ou debout, et j’ai souvent ri la nuit d’une idée qui, le jour, me paraissait mauvaise et même condamnable. Les  trois-quarts des hommes sont ainsi sans l’avoir observé. À quoi tiennent leurs inconséquences, leur légèreté, la versatilité de leurs principes et de leurs jugements ? À ce que dans l’instant où une sensation différente changeait leur manière de voir, de juger les objets, ils ne se sont pas aperçus qu’ils pensaient ; ils n’ont pas pris la peine de s’informer des idées qui leur arrivaient, et n’ont pu par conséquent les ranger dans cet ordre sans lequel, dit encore Lichtenberg, tout n’est rien. Aussi quand ils les retrouvent, leur serait-il impossible de déterminer précisément à quelle classe elles appartiennent. »

Il serait pourtant bien utile de distinguer dans nos jugements ce qui vient des choses, et ce qui vient de nous ; de discerner dans l’effet qu’elles produisent sur nous, ce qui tient à leurs qualités propres et ce qui appartient à la disposition avec laquelle nous les jugeons. Sois attentif, ne sens rien sans t’en rendre compte ; mesure et compare, voilà toute la loi de la philosophie ; c’était du moins celle de Lichtenberg. Personne, comme on l’a vu, ne la mit plus en pratique ; personne aussi n’en eut plus besoin que lui. Quand le commun des hommes échappe à la réflexion, comme presqu’aucun d’eux n’a été entraîné par la vivacité de ses idées, qu’ils errent le plus souvent par légèreté, par paresse, parce que leur raison est faible sans que leur imagination soit forte, leurs égarements n’iront jamais bien loin, non plus que n’aurait pu aller leur sagesse. Mais dans un homme, comme Lichtenberg, dont l’esprit actif et pénétrant, s’il se fût égaré, eut été dans l’erreur plus avant qu’un autre ; dont l’imagination vive colorait toujours fortement les objets que le désordre de ses organes lui présentait continuellement  sous  un  faux jour, il  était nécessaire qu’une raison vigilante, sévère, travaillât sans cesse à corriger les erreurs qu’elle n’avait pu prévenir. Il avait besoin d’être éminemment sage pour ne pas devenir éminemment fou.

« Ce qu’il y a de bien fâcheux, dit-il, c’est que lorsque je suis malade, je ne puis rien penser, rien sentir, sans le rapporter à moi, à ma maladie. Il me semble que le monde entier soit là comme une machine uniquement destinée à me faire sentir de toutes les manières possibles mes souffrances et mes incommodités.

Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.

C’est un état bien triste, ajoute-t-il, et l’on n’a pas de peine à le croire. »

Telle fut à peu près la manie du Tasse, lorsqu’il voyait partout, même parmi les diables et les esprits follets, des ennemis acharnés à le persécuter. Telle fut celle de J.-J. Rousseau, qui croyait tous les princes et les particuliers de l’Europe ligués pour ameuter contre lui les petits garçons des villages qu’il traversait. Le Tasse passa pour fou ; Rousseau, j’en demande pardon à ses adorateurs, fut bien près de le paraître, et que manqua-t-il à Lichtenberg pour le devenir ? D’oublier un instant qu’il commençait à l’être. Qu’est-ce que la raison ? La connaissance de nos folies.

E. H.

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(1) Un carton que Lichtenberg clouait à son lit, pour y écrire ses réflexions lorsqu’il ne dormait pas.

(2) L’explication des gravures d’Hogarth, ouvrage très piquant.

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( in Archives littéraires de l’Europe  ou Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie par une Société de Gens de Lettres, tome Ier, Paris/ Tubingue : Henrichs/Cotta, février 1804)