« Pauvre petit séminariste ! » Elle venait de le cingler de ces trois mots comme d’une flagellation. Alors il avait crié, s’était révolté, lui crachant à la figure, dans un hoquet de folie, tout ce que son cœur lacéré pouvait dicter. Oui, pauvre petit séminariste il était ! Mais avait-il pour cela dépouillé sa virilité ? Avait-il arraché son sexe pour le jeter, pourriture inerte désormais, en holocauste à Dieu ?
Non, homme, fils de l’Homme, si la faiblesse de l’enfance l’avait poussé vers la voie des déshérités et des faibles du monde, il n’en avait pas moins conservé le germe des sensuelles fringales, et ce germe éclos giclait dans ses veines un sang nouveau brûlant de désirs luxurieux, animant ses nerfs ainsi qu’une aphrodisiaque liqueur. Fils de l’Homme, il aspirait aux étreintes de la femme, aux râles, aux morts béatifiques et passagères qui sont de suprêmes bonheurs. Il avait assez pleuré, assez souffert. Il la voulait, il la voulait…
Il s’était roulé à ses pieds dans le petit pavillon solitaire qu’elle habitait en dehors de la maison familiale, au milieu du grand jardin. Elle n’avait pas quitté sa tenue de soirée, cette robe au décolletage hardi, lui laissant les bras nus cerclés d’un bracelet d’argent ciselé qui coupait la peau blanche d’un baiser de métal. Elle tenait encore le violon, l’instrument sublime auquel elle avait arraché tous les sanglots humains, toutes les affres de son âme inanalysable, dans une musique étrange qui râlait la fièvre du désir, haletait le stupre, criait les agonies voluptueuses.
Longtemps, elle le regarda se meurtrir les genoux sur le parquet, lui accordant comme seule compensation – mais tant exquise pour lui ! – de baiser le volant de sa robe et, sur sa cheville cambrée adorablement, sous le bas de soie noir tendu, d’appuyer une seconde l’épiderme saignant de ses lèvres enragées…
Et alors, laissant tomber un mouchoir de très fine batiste brodé, portant dans un coin son nom « Olga » et parfumé à l’héliotrope, qu’il ramassa et cacha tout de suite sur son cœur, cynique, elle lui dit :
« Eh bien, renonce à ce Dieu pour lequel tu as endeuillé ton corps et ta vie ; accomplis une action me prouvant que tu m’aimes et que tu le hais, puis je serai à toi… »
Il poussa un cri étouffé, se releva, livide, les yeux sortant presque des orbites, un cachet de folie plaqué sur sa figure anémiée par les dévotions du séminaire, et il sortit, disant :
« Vous m’appartiendrez, je vous le jure. Mais n’oubliez pas votre serment, car je vous tuerais. »
Dehors, c’était la nuit, la nuit noire, glauque, mouillée des catacombes, une de ces nuits où l’on sent toute la masse du ciel peser sur les épaules, où l’on songe aux fins proches des mondes. Aucune étoile n’en adoucissait l’horrible, n’en perçait le chaos effroyable. Un silence absolu régnait, que troublaient seulement d’instants en instants lugubres, un hululement de chouette et un râle long, agonisant, de chien perdu.
L’abbé Sylvestre, – un enfant encore, – une seconde, sur le mur de clôture, se tint, hébété ; se retournant, il vit : il vit, dans l’ombre, une fenêtre éclairée, une fenêtre de quelque chambre invisible, bâtie comme dans la profondeur dense des ténèbres et ruisselante de la lumière d’un au-delà mystérieux. Et il clama :
« Dieu, je te renie ; Dieu n’existe pas ! »
Démoniaque fantôme de cauchemar, il s’enfonça dans le néant, cherchant sous la boue de son cerveau un reflet d’aube inspiratrice du mal. Il traversa des campagnes désertes, des sentiers, des vallons, des ruisseaux qui, des minutes, imprégnaient ses pieds de fraîcheur, puis des bois dont les branches le cinglaient, dont les épines s’enfonçaient comme des dards aigus dans sa chair. Longtemps il alla. Et soudain, débouchant d’une lisière, il gravit un coteau dont la terre molle, fraîchement labourée, enfonça sous ses pas.
Puis il se butta dans une motte et, très las, tomba. S’accoudant, il resta ainsi. Sous son crâne, des pensées tumultueuses, pareilles à une lave bouillonnante, le soulevaient. Et toujours, de ses lèvres haletantes, sortaient par minutes ses cris de reniement, d’insulte, d’anathème montant vers Dieu.
Mais, tout à coup, dans le ciel de mort, une vague clarté traîna, quelque chose comme une naissance de lointain feu follet. On eût dit une brume d’irréel, une pâleur triste d’âme s’élevant vers le Purgatoire. Et Sylvestre, encore, cria :
« Je te renie, je te renie ! »
Puis, peu à peu, ce reflet de lumière grandit, sembla un lac dont l’eau mangeait les bords, vite, très vite ensuite. Un pan de ciel, de noir passa au blanc sale, au blanc de brume. Et des rais argentés, de l’espace, surgirent comme des fusées pour annoncer quelque grandiose fête de l’univers.
C’était la lune perdue encore derrière la lourde muraille de l’horizon. Elle incendiait le ciel de ses clartés livides de soufre et d’alcool. Et elle se montra enfin, pâle face de noyé au corps perdu dans l’infinité glauque, grimaçant vers les astres qui survivaient quelque macabre sourire de pitre.
L’abbé, les yeux dilatés, la voyait grandir avec un rictus de haine sur sa face blême. Et comme, une seconde, il détachait ses regards d’elle, il poussa un cri. Au-dessus du coteau, une croix s’élevait, démesurée dans l’incendie lunaire, ainsi qu’un gigantesque gibet qui devait rire à l’agonie de quelque Dieu pendu. Sur le ciel malade, elle se découpait blanche, nette, enlevée à l’emporte-pièce.
Et Sylvestre se releva ; avec un ricanement satanique, il prit une poignée de terre, la lança vers la tête de Macchabée, qui, dans l’éther mort, riait jaune. Ensuite, à grandes enjambées, il continua à monter, enfonçant dans le sol mou, qui semblait vouloir le retenir, l’empêcher de commettre un crime.
Et il ricanait encore, l’abbé, – l’enfant, – comme aux temps antiques ses frères qui marchaient au supplice. Et il disait par instants : « Olga, Olga, je sucerai ton sang ; Olga, Olga, je me repaîtrai de ta chair pâmée… »
Il arriva devant la croix. Elle était construite au milieu d’une friche dénudée, non loin d’une carrière qui s’ouvrait, gueule béante dans la nuit. Un sentier, à cent mètres, filait derrière une haie, évitant cet endroit sinistre comme un lieu de crime. Sur un piédestal de pierre grise, le fût, disloqué par les années, penchait. En haut, un christ de fer tordait sa maigre et lamentable échine, son torse rachitique de pantin cassé par quelque cruelle main enfantine. Le clair de lune l’enveloppait d’une clarté de rêve, caressait sa nudité de métal d’un baiser froid qui semblait la faire frissonner.
Soudain, une cloche tinta, très loin, par-dessus les bois, au fond de la vallée. Et une étoile pourpre parut, qui grandit de seconde en seconde et ensanglanta le ciel.
Après l’incendie de la lune, c’était l’incendie de la terre. Une ferme brûlait sous les sanglots sinistres du tocsin.
L’abbé, tremblant de tous ses membres, une minute tomba à genoux. Les sentiments bons et mauvais luttaient en lui.
Allait-il, au dernier moment, redevenir l’enfant pur, naïf et croyant du troupeau chrétien ? Mais comme il portait la main sur son cœur par la soutane entrebâillée et qu’il en retirait le mouchoir parfumé à l’héliotrope, un flot de désirs remonta à sa gorge, étouffa la sensibilité de son cœur qui s’attendrissait.
Hagard, il se redressa, escalada le piédestal, grimpa après le fût, une de ses mains serrant un caillou. S’écorchant les bras et les jambes aux rugosités du granit pourtant taillé, il atteignit la barre transversale, s’y suspendit. Une seconde, il regarda l’espace : la lune, d’un côté, riait jaune ; de l’autre, l’incendie pleurait rouge.
Il se pencha, leva la main qui tenait le caillou. Le Christ le regardait de ses orbites sans yeux, où le feu du ciel et le feu de la terre plaquaient des reflets de désolation. Fou, il lui cracha à la face, puis, sa main s’abattant, le caillou frappa la tête, dont le bruit de métal choqué fut comme un long cri de douleur. Et, avec des paroles de blasphème entrecoupées de mots d’amour, il s’acharna sur ce pauvre Dieu de souffrance placé là-haut, dans la solitude, pour protéger les contrées.
Le tocsin résonnait, emporté comme par un grand souffle surnaturel. Des chiens, aux coins des bois, hurlaient à l’agonie. Et la lune morte et l’incendie vivant, se regardant à travers l’espace, créaient au-dessous d’eux un paysage apocalyptique.
Sylvestre continuait à frapper, horrible, implacable. La pierre criminelle avait arraché déjà la tête, puis le buste qui s’était reployé vers les pieds, les bras décloués, pendants, et il cognait. Ses mains blessées, ses genoux usés sous la soutane en lambeaux saignaient. Et ce sang d’assassin coulait, inondait la croix, inondait le Christ qui en ruisselait.
Puis, sous un dernier effort, le fût branlant se disloqua tout à fait, s’arracha du piédestal et Sylvestre, toujours accroché, tomba avec la pierre. Retentit un grand cri jeté par lui ou peut-être par sa victime mutilée.
Et sur l’herbe douce, poussée pour les agnelles, l’enfant près de la croix brisée, à côté d’un morceau de fer tordu qui était Dieu, demeura étendu, sans vie, au milieu d’une flaque de sang, tandis que la lune, au fond de l’espace, avec sa lugubre face de noyé, continuait son silencieux rire jaune…

–––––
(Paul Rouget, « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, supplément littéraire, douzième année, n° 897, jeudi 18 avril 1895. Félicien Rops, « Le Calvaire, » de la série : « Les Sataniques, » V, héliogravure, 1882 ; illustration de Martin van Maele pour La Sorcière de Jules Michelet, 1911)





























































