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(Bibliothèque de Monsieur N)
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(Bibliothèque de Monsieur N)
Pour Adolphe Brisson.
I
J’aimai Vienne du jour où j’y tins garnison ; je l’aimai pour son Rhône vivant, cette large coulée de neige et de limon fondus, qui fuit à l’allure d’un cheval au trot, avec des remous, des retours, des bouillonnements muets, tous ces caprices de l’eau, lasse de descendre toujours.
Je l’aimai pour son parfum de cité antique, pour ces vestiges de sa splendeur ancienne dressés au détour de chaque rue. Dans les salles froides des musées, les choses du passé ne m’avaient pas touché de leur charme attendrissant ; ce fut là qu’elles m’en pénétrèrent pour la première fois, sous le libre ciel, droites et vénérables au milieu des bâtisses modernes, pareilles à ces fûts séculaires qui s’élèvent parmi l’éternel rajeunissement d’une forêt.
Un soir qu’au retour de la manœuvre, je ne me lassais pas d’admirer le petit temple d’Auguste et Livie, doré comme un fruit mûr et fin comme un coffret, une voix grave prononça derrière moi :
« Vous trouvez cela beau, mon lieutenant ? »
Me retournant, je vis un homme corpulent, au rouge visage d’Henri IV grisonnant ; il était coiffé d’une cloche de paille blanche, et les pans de son ample redingote noire saillissaient comme les deux battants d’une armoire ouverte.
Il prononça sur le joli monument quelques mots pleins de justesse et de goût. À mon tour, je laissai couler mon enthousiasme. Il m’écoutait en hochant sa cloche de paille et battant le pavé de sa canne. Puis il me convia à marcher de compagnie et me révéla cette petite ville laborieuse, tout édifiée sur les mosaïques et les statues des villas romaines, où chaque coup de pioche du terrassier fait renaître des splendeurs à la lumière du jour. Il en parlait comme un croyant parle de Dieu, avec cette heureuse couleur dont les idées qui nous sont familières et chères teintent les mots qui servent à les peindre.
Nous gravîmes ainsi une route à flanc de coteau, qui s’élève au-dessus de la ville. Devant une petite maison séparée du chemin par deux massifs de roses, mon compagnon s’arrêta ; il parut hésiter quelques moments, puis :
« J’habite là, me dit-il. Si vous avez quelques instants à perdre chez un vieux garçon, je vous montrerai une chose vraiment belle, plus belle que tous les trésors recueillis par la ville, une chose que j’ai découverte et gardée. »
Je me laissai tenter.
II
La grille ouverte, une clochette tinta, qui fit paraître une servante ; énorme, cette femme frôlait de ses hanches les deux montants de la porte ; son ventre soutenait ses seins croulants, et son menton gras était couvert de poils rudes et gris qui semblaient empruntés à la barbe du maître.
Celui-ci lui dit :
« Nous allons au fond du jardin. »
Et cette femme dut ouvrir une porte latérale pour s’effacer.
La maison traversée, nous fûmes, en effet,dans un petit jardin en plan incliné, d’un vert sombre et luisant de feuillage amoureusement arrosé, d’où montaient des souffles de fraîcheur. Au centre d’une pelouse, un bassin miroitait comme une pièce d’argent sur un tapis de jeu.
Tout à coup, cet homme prit mon bras et me dit :
« Regardez ! »
Contre le mur du fond, sous un auvent garni de plantes grimpantes, un bas-relief de marbre blanc était dressé : un torse de femme étendue et tournée vers nous.
Étrange prévision du regard qui, dans la rue, nous avertit qu’une femme est jolie avant que ses traits soient distincts : bien qu’à dix pas du marbre, je fus ébloui du rayonnement de sa beauté !
Je courus vers l’abri. Sauf une écharpe autour des reins, adhérente et plissée menu comme une étoffe mouillée, cette figure était nue. Et l’on était tenté de poser la main sur le doux modelé du marbre, pour sentir battre la vie.
Ce corps n’était point chaste ; il n’était pas lascif ; tranquillement, il échappait à l’étroite prison des mots humains.
Hélas ! la tête n’existait plus. Oh ! quelle figure charmante avait dû couronner tant de perfections ! Était-elle sévère ? Non. Souriante ou rêveuse. Comment ses lèvres ? Comment les tresses de ses cheveux ?
Quel mystère, ce corps adorable sans visage, mystère troublant et despotique autant que cette autre énigme contraire et pareille à la fois : une femme qui passe, dont le visage est nu, mais le corps invisible !
Sortant du rêve, je m’écriai :
« Ah ! on ne devrait l’admirer qu’avec du silence ! Mais qui est-elle ? D’où vient-elle ? »
Mon hôte sourit.
« N’est-ce pas ? elle inquiète autant qu’elle transporte… J’avais votre âge quand je la trouvai ; je fus troublé par son mystère autant que par sa beauté. Mais elle fut charitable : elle apaisa tous mes désirs. Je vais vous conter comment. C’est un peu l’histoire de ma vie, comme elle est un peu la statue de ma jeunesse. »
Il appela :
« Paula ! »
L’énorme servante parut sur le perron. Il lui cria :
« Apporte-nous de l’absinthe, de la glace et des chalumeaux. »
Puis à moi :
« Nous allons boire frais en causant près d’Elle. Asseyez-vous. »
III
« J’avais trente ans, poursuivit-il, quand je revins dans cette maison où les miens étaient morts, il y a vingt ans. Je résolus d’y vivre seul et je pris à mon service une fille de ce pays, jeune et vigoureuse.
Quand je fis creuser ce bassin, on déterra cette figure merveilleuse.
J’en devins tout de suite amoureux ; je restais des heures devant elle, si bien que mes yeux troublés croyaient voir se soulever ses seins. Je la fis placer contre ce mur parce que la lune levée l’y venait caresser et que je pouvais la voir ainsi de ma fenêtre, la nuit.
Comme vous, je voulus connaître son visage et son pays. Était-elle née à Rome ? ou bien l’artiste avait-il pris ici pour modèle une fille du pays de Vienne ?
Je fis bouleverser tout le jardin pour trouver quelque indice, à défaut de son masque mutilé. Ce fut en vain.
Et, d’autre part, je n’osais guère appeler près d’elle des savants, dont elle eût excité la convoitise.
Alors, je m’assombris. Une tristesse grise plana sur ma vie. Je songeais, par instant : « Qu’ai-je donc ? Ah ! oui : elle est mutilée, et je ne sais pas sa race. »
Or, une nuit d’été que l’air rare et brûlant interdisait tout sommeil, je me levai pour respirer à ma fenêtre ouverte. Le jardin était tout mouillé de lune. Et, soudain, il me sembla voir, dans le bassin, la statue se baigner !
Oui, en pleine lumière, son corps était étendu dans la vasque, en son attitude éternelle. Le col rentrait dans l’ombre ; mais je reconnaissais les jeunes seins ronds, le ventre sobre en bouclier, l’écharpe retenue à la rondeur fondante de la hanche.
Pourtant, le marbre reposait sous l’auvent.
Je criai : « Eh ! qui est là ? »
D’un bond, la forme se dressa dans une pluie d’eau argentée, avec un cri de femme surprise. Je descendis et je trouvai, cherchant vainement, dans son trouble, à se vêtir, ma domestique, qui profitait de mon sommeil pour se plonger tout à l’aise dans l’eau fraîche !
La nuit ne m’avait pas trompé : la ressemblance était parfaite ! La statue s’animait ; elle me révélait sa race et son visage : pour créer son chef-d’œuvre, le sculpteur s’était inspiré de ces filles du pays de Vienne, de ces Allobroges dont la race puissante a gardé à travers les siècles la pureté de ses lignes.
J’avais deux sœurs sous les yeux, deux sœurs que Vienne antique avait conservées jusqu’à nous : l’une dans le sommeil de la terre, l’autre par les lois obscures de la chair.
Que vous dirai-je de plus, monsieur, que votre esprit ne devine et que ne scellera votre discrétion ?
Dans le jardin, tout ruisselant de lune, je me jetai aux pieds de cette pauvre fille ; je lui balbutiai tous les mots que je n’osais murmurer à la statue ; je l’aimai, d’un seul coup, comme on aimerait une morte chérie qui reviendrait. Elle fut bonne et consentit à mes caresses, tout en gardant son humble place à mes côtés.
Et je vous jure que je l’aimai d’une étrange et unique façon, à la fois d’un amour tout à fait éternel pour son corps admirable, et aussi avec toute la ferveur, toute la soif d’idéal qu’avaient éveillées en moi le culte de la statue.
Et je vécus ainsi des années entre ma réalité de chair et mon rêve de marbre, jusqu’à l’âge des poils blancs, où le cœur vous tombe dans le ventre… »
À ce moment, la grosse servante descendit le perron avec ses rafraîchissements. Son poids broyait les cailloux, et sa poitrine pendante menaçait son plateau.
Mon hôte s’était tu. Alors, oubliant les vingt ans écoulés, je m’écriai :
« Mais où est-elle, cette forme divine qui sut, à vos yeux, animer un pareil chef-d’œuvre et ressusciter pour la joie de votre vie toute la grâce antique ? »
Alors il me désigna, d’un bref mouvement d’yeux, l’énorme femme barbue et, avec une mélancolie si pénétrante que mon cœur en fut inondé :
« C’était elle. »
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(Michel Corday, in Gil Blas, dix-septième année, n° 5771, vendredi 6 septembre 1895. Nouvelle reprise dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1023, 10 mars 1896 ; l’illustration est extraite de cette dernière publication.)
J’aime entendre les vieilles dames parler du temps où elles étaient petites filles.
*
« J’avais douze ans et j’étais pensionnaire dans un couvent du Midi de la France, m’a raconté une de ces respectables dames à bonne mémoire. Nous vivions là, séparées du monde, et nos parents seuls pouvaient nous visiter, une fois par mois.
Nos vacances elles-mêmes se passaient dans ce couvent qu’entouraient d’immenses jardins, un verger et des vignes.
Je puis dire que je ne suis sortie de cette enceinte de calme que pour me marier, à l’âge de dix-neuf ans, et j’y étais depuis l’âge de huit ans. Je m’en souviens encore ; lorsque j’eus franchi le seuil de la grande porte qui s’ouvrait sur l’univers, le spectacle de la vie, l’air que je respirais et qui me semblait si nouveau, le soleil qui me parut plus lumineux qu’il n’avait jamais été, la liberté enfin me saisit à la gorge. J’étouffais et je serais tombée éblouie, étourdie, si mon père, à qui je donnais le bras, ne m’eût retenue et ne m’eût ensuite menée vers un banc qui se trouvait là et où je m’assis un instant pour reprendre mes esprits.
À douze ans donc, j’étais une petite fille espiègle et innocente et toutes mes compagnes étaient comme moi.
Les études, les récréations, les exercices de dévotion se partageaient notre temps.
Cependant, c’est vers cette époque que le démon de la coquetterie pénétra dans la classe où j’étais, et je n’ai pas oublié la ruse dont il se servit pour nous apprendre que les petites filles que nous étions deviendraient bientôt des jeunes filles.
Aucun homme ne pénétrait dans l’enceinte du couvent, sinon le vénérable aumônier qui disait la messe, prêchait et auquel nous disions nos peccadilles. Il y avait encore trois vieux jardiniers, peu faits pour nous donner une haute idée du sexe fort. Nos pères venaient nous voir aussi, et celles qui avaient des frères en parlaient comme d’êtres surnaturels.
Un soir, à la tombée de la nuit, nous revenions de la chapelle et nous marchions à la queue leu leu, nous dirigeant vers le dortoir.
Soudain, au loin, derrière les murs qui entouraient les jardins du couvent, un son de cor se fit entendre. Je m’en souviens comme si cela s’était passé hier. La fanfare héroïque et mélancolique éclata dans le profond silence, au crépuscule, tandis que le cœur de chaque petite fille battait plus fort qu’auparavant. Et cette fanfare qui, répercutée par les échos, mourait dans le lointain, évoquait pour nous je ne sais quel cortège de héros fabuleux…
C’est d’eux que nous rêvâmes cette nuit-là…
Le lendemain, une petite blonde, qui s’appelait Clémence de Pambré, étant sortie un instant de la classe, revint toute pâle et chuchota à sa voisine, Louise de Pressec, que dans le couloir sombre elle avait rencontré un œil bleu. Et bientôt toute la classe connut l’existence de l’œil bleu.
On n’écoutait plus la Mère qui nous enseignait l’histoire. Les élèves faisaient à présent des réponses saugrenues, et moi-même, qui n’étais pas très forte en cette branche-là, comme on me demandait à qui avait succédé François Ier, je dis, à tout hasard, mais sans conviction, que c’était à Charlemagne, et ma voisine, chargée d’éclairer mon ignorance, fut d’avis qu’il avait succédé à Louis XIV. On avait bien autre chose à faire que de penser à la chronologie des rois de France : on songeait à l’œil bleu.
Et en moins d’une semaine, chacune de nous eut l’occasion de le rencontrer, cet œil bleu.
Nous avions toutes la berlue, c’est certain, mais nous le vîmes toutes. Il passait vite, tachant l’ombre des couloirs de son bel azur. Nous en étions épouvantées et aucune de nous n’osait en parler aux religieuses.
On se creusait la tête pour savoir à qui cet œil effrayant pouvait appartenir. Je ne sais plus laquelle de nous émit l’opinion que ce devait être l’œil d’un des chasseurs qui avaient passé quelques soirs auparavant au milieu des fanfares de cors, dont les éclats lyriques à faire pleurer persistaient en nos mémoires. Et il en fut ainsi décidé.
Nous nous persuadâmes toutes qu’un des chasseurs était caché dans le couvent, et l’œil bleu était son œil. Nous ne songeâmes point que l’œil unique dénotait un borgne ni que les yeux ne volent point à travers les corridors des vieux couvents et n’errent point détachés de leurs corps.
Et cependant nous ne pensions qu’à cet œil bleu et au chasseur qu’il évoquait.
C’était fini d’avoir peur de l’œil bleu. On aurait bien voulu qu’il s’arrêtât pour nous fixer et nous faisions en sorte de sortir souvent seules dans les couloirs pour rencontrer l’œil merveilleux qui nous charmait désormais.
Bientôt la coquetterie s’en mêla. Aucune de nous n’aurait voulu être vue par l’œil bleu tandis qu’elle avait les mains tachées d’encre. Chacune faisait son possible pour paraître à son avantage en traversant les couloirs.
Il n’y avait ni glace ni miroir au couvent, et notre ingéniosité naturelle y suppléa bientôt. Chaque fois que l’une de nous passait près d’une porte vitrée qui donnait sur un palier, un pan de tablier noir plaqué derrière la vitre formait ainsi un miroir improvisé où l’on se regardait vite, vite, en s’arrangeant la chevelure, en se demandant si l’on était jolie.
L’histoire de l’œil bleu dura bien deux mois ; puis on le rencontra de moins en moins, et enfin l’on n’y pensa plus que très rarement, et quand on en parlait encore, de loin en loin, ce n’était jamais sans frissonner.
Mais dans ce frisson il entrait de la crainte et aussi quelque chose qui ressemblait à du plaisir, le plaisir secret de parler d’une chose défendue. »
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Vous n’avez jamais vu passer l’œil bleu, ô petites filles d’aujourd’hui !
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(Guillaume Apollinaire, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, « Contes des Mille et un Matins, » vingt-huitième année, n° 10016, lundi 31 juillet 1911 ; conte repris dans Le Poète assassiné, Paris : L’Édition, « Bibliothèque des Curieux, » 1916. Illustration d’Odilon Redon pour « The Tell-Tale Heart » d’Edgar Poe, 1883)
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Arnold Böcklin, « Diane endormie épiée par deux faunes, » huile sur toile, 1877-85

Jaune et falote vieille, à cabas et mitaines,
Carcasse en tartan vert, qu’eût peinte Gérard Dou,
Spectre bossu, poussif, venant on ne sait d’où,
Maigre Ampouse au menton poilu de capitaine,
Montre-moi le balai, hongre rapide et doux,
Qui t’emporte, à minuit, dans la brande lointaine !
Emmène-moi, là-bas, courir le guilledou !…
Oh ! Là-bas, avec toi, courir la prétantaine !…
Est-il donc vrai que nul, jamais, ne te verra
Tendre au caramara du bouc et du verrat
Ton sexe crevassé de gouge octogénaire ?
Que nul ne pourra lire, encor mal convaincu,
À l’heure où sont troussés tes jupons débonnaires
Le scel de Sélimoûn, tatoué sur ton cul ?…
29 octobre 1891.
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(G.-Albert Aurier, Oeuvres posthumes, Paris : Mercure de France, 1893 ; illustration de Martin van Maele pour La Sorcière de Michelet, 1911)

Saynète-pantomime en deux tableaux,
dont un pour chiens.
PERSONNAGES :
MIRZA, chienne d’appartement.
BOBY, bouledogue.
YOLANDE, petite baronne.
WILLIAM, cocher.
LARBINS divers.
(La scène se passe dans le meilleur monde)
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PREMIER TABLEAU
SCÈNE I
MIRZA, BOBY
(Le théâtre représente la cour de l’hôtel. Au fond, les écuries. À droite, une fenêtre donnant sur le boudoir de la petite baronne. À gauche, l’entrée du grand escalier.)
MIRZA, à la fenêtre
Ce Boby est décidément un gaillard bien râblé ! Quelle tête énorme ! Quels reins solides ! Les belles pattes torses ! Et des muscles ! Ah ! ces muscles !…Comme ils jouent sous sa peau souple, au poil rude et luisant ! Sans doute cette brute ne doit pas avoir des sentiments fort raffinés. Il ouvrirait de gros yeux stupides, si je lui parlais de ma subtile mélancolie, si je lui analysais l’état d’âme morbide et précieux de la pauvre petite Mirza. Mais qu’a-t-il besoin de les connaître, ces mystères physiopsychologiques ? Pour en disserter savamment et délicatement et délicieusement, n’ai-je pas mon suave ami Pug, le carlin de la duchesse, un de nos plus fins directeurs de conscience ? Il est vrai qu’en revanche ce Pug n’est ni le Pug Farnèse, ni celui du Belvédère. Un gastralgique, un hypocondriaque, un névropathe, un morphinomane, un intellectuel enfin, comme nous tous, hélas ! Tandis que cet animal de Boby ! Ah ! quels muscles !
BOBY, dans la cour
Allons, voilà encore la Mirza qui me fait de l’œil à la fenêtre du boudoir ! Me fait-elle de l’œil, vraiment ? Elle en a tout l’air, ma foi ! Mais quoi ? Est-ce qu’on sait jamais, avec ces sacrées chiennes du monde ? Ça vous a toujours la prunelle à l’envers. Ça se pâme pour un rien. Quelle idée de croire que cette coquette-là, avec son spencer de peluche bleu-tendre, son nœud de soie au toupet, veuille s’offrir un cabot d’écurie comme moi ? Tu te montes le bourrichon, mon bonhomme, voyons. Après tout, d’ailleurs, ce que je m’en fous ! Ça ne doit pas être un fameux morceau, cette chipie-là.
MIRZA, de la fenêtre
Pst ! pst ! Boby !
BOBY, à part
Mais si, nom de nom ! Elle en tient. Pour sûr, elle me gobe. (haut) De quoi ?
MIRZA
La porte du grand escalier est ouverte. Il n’y a personne dans les appartements. Montez donc, Boby ; j’ai quelque chose à vous dire.
BOBY
On y va, on y va.
MIRZA, à part
J’adore sa façon de parler. C’est simple, c’est peuple, c’est nature. Ça me change de Pug, aux phrases si quintessenciées. Oh ! combien exquises, certes, les psychologies de notre Saint-Augustin laïque ! Mais aussi, le Boby, quelle carrure !… Ah ! cette carrure !
SCÈNE II
(Dans le boudoir)
BOBY
Me v’la ! J’ai un peu glissé sur les parquets. Quand même, ayez pas peur, j’suis d’aplomb.
(Il cligne de l’œil d’un air égrillard.)
Oui, d’aplomb, et d’attaque, on peut le dire. D’attaque, vous entendez, la p’tite mère.
(Il la bouscule, légèrement, croit-il, mais de façon à la faire tomber les quatre pattes en rebindaine.)
MIRZA
Prenez garde ! Vous m’avez fait mal.
BOBY
Oh ! c’est rien, ça. Attendez un peu ; tout à l’heure, vous verrez.
(Il la flaire à la mode canine.)
MIRZA
Que faites-vous là, Boby ?
BOBY
Dame ! ma révérence, mignonne. J’ai reçu de l’inducation, sans que ça paraisse !… Mâtin ! que vous embaumez fort ! Mais je suis franc, moi. Vous savez, ça ne sent pas bon, ce que vous vous mettez au…
MIRZA, pudique
Boby, je vous en prie, pas de gros mot.
BOBY
Oh ! ce ne serait pas un gros mot ; vous avez un si petit…
MIRZA
Boby, Boby, de grâce ! (À part 🙂 Il ne manque pas d’un certain esprit, le maroufle !
BOBY
Enfin, quoi ! Petit ou non, ce que vous y mettez ne sent pas bon.
MIRZA
C’est du new-moon-hay, pourtant.
BOBY
Eh ben ! le new-moon-hay pue, v’là tout.
MIRZA
Que mettez-vous donc, vous, mon cher Boby ?
BOBY, avec un gros rire
Moi ? Rien, parbleu. Tenez ! sentez plutôt.
(Il se tourne et Mirza le flaire.)
MIRZA
Oh ! l’exquise odeur !
BOBY
Vrai ?
MIRZA
Je vous jure.
BOBY
Alors, c’est que je suis parfumé naturellement.
MIRZA
Oui, vous avez raison. Cela fleure en effet le chien, le fort chien.
BOBY
Un peu aussi le fumier, allez, probablement. Je m’y roule avec plaisir, des fois.
MIRZA, reflairant
Un peu aussi le fumier, oui, je ne dis pas. C’est très sain, n’est-ce pas, l’odeur du fumier ?
BOBY
Oh ! pas tant que celle de la charogne. Ça qu’est fameux, pour les puces. Et ça vous fait un poil, faut voir ça.
MIRZA
La charogne ? En vérité !
BOBY
Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Sans compter qu’après s’être roulé dessus, la charogne, on la boulotte.
MIRZA
On la… quoi ?
BOBY
Boulotte. On la briffe, enfin. Bref, on s’en colle une tranche. Et ce que c’est bath à se passer entre les dents !
MIRZA
Voilà pourquoi vous les avez si belles.
BOBY
Possible.
MIRZA
Moi, on me les brosse tous les matins, avec un dentifrice inventé exprès par une de nos sommités vétérinaires.
BOBY
Oh ! là, là ! Mince !
MIRZA
Vous dites ?
BOBY
Rien ! J’rigole. Un dentifrice !
MIRZA
Vous n’en usez pas ?
BOBY
D’mande pardon. Quéqu’fois.
MIRZA
Lequel employez-vous, de préférence ?
BOBY
L’étron frais.
MIRZA
Je ne connais pas. C’est bon ?
BOBY
Du nanan. Tenez ! Humez moi ça !
(Il lui souffle au nez violemment.)
MIRZA
Oh ! quelle haleine merveilleuse !
BOBY
Je n’en suis pas plus fier.
MIRZA
De quoi donc êtes-vous fier ?
BOBY
De ça.
(Son geste désigne l’objet que nous n’osons plus nommer et que les anciens Grecs exhibaient au regard même des jeunes filles dans les cérémonies religieuses des Phallophories.)
MIRZA, baissant les yeux
Oh ! Boby.
BOBY
Eh ben ! oui, j’en suis fier. Est-ce qu’il n’y a pas de quoi ?
MIRZA, timide
Je ne sais pas, mon ami. Je ne suis pas au courant de ces choses-là.
BOBY
Pas difficile d’y être, pourtant, et de savoir. Si vous y tenez ! À vot’ service.
MIRZA
Vous avez des façons de faire la cour !…
BOBY
La cour, moi ! J’la fais pas, la cour. C’est bon pour ceux qui ne sont pas foutus d’faire aut’ chose. Moi, je…
MIRZA
Boby, encore une fois, pas de gros mot !
BOBY
Alors, quoi ? La chose, hein ?
MIRZA
Vous le désirez donc vivement, mon cher Boby ?
BOBY
Moi ! oh ! avec vous, pas tant que ça. C’est pour vous être agréable, pas plus. Une politesse, v’là tout. On est bien élevé ou on ne l’est pas.
MIRZA, à part
Son indifférence même m’excite. C’est un ragoût nouveau pour moi. Et dire que ce rustre qui parle si mal doit agir si bien ! Tandis que le subtil Pug…
BOBY
Avez-vous fini de réfléchir ? Voyons, ça vous va-t-il, oui ou non ? Décidez-vous. Moi, je suis pressé. J’ai de la besogne en bas. Et si on me trouve ici, ça en fera un pétard. Allons, est-ce ?…
MIRZA
Soyez bien élevé, Boby.
BOBY
Je comprends. Ça veut dire…
MIRZA
Chut !
BOBY
Suffit ! Entendu. On y va. On y va.
(La pantomime devient injouable, et les spectatrices sont priées de mettre leurs mains sur leurs visages afin de ne rien voir, sinon entre leurs doigts.)
SCÈNE III
LES MÊMES, YOLANDE
(À la brusque ouverture de la porte, Mirza, qui est pâmée, s’évanouit, tandis que Boby, impassible, achève sa phrase non finie.)
YOLANDE
Horreur ! Le monstre ! Ma Mirza ! Au secours ! Au secours ! Il la tue. Il la martyrise. C’est hideux ! Le cœur me lève. Au secours !
BOBY
Va donc, eh ! trumeau !
SCÈNE IV
LES MÊMES, LARBINS
(Des larbins sont accourus, effarés, et, sous leurs regards, Boby, sans se déconcerter, met le point final à sa phrase.)
YOLANDE
Ce chien ! Qu’on chasse ce chien ! Qu’on l’assomme ! Ma pauvre Mirza !
(Les larbins veulent battre Boby ; mais Boby hogne, grogne, leur montre ses crocs et s’en va tranquillement en menaçant les lâches qui n’osent le poursuivre.)
MIRZA, revenant à elle
Ah ! ces muscles ! Quels muscles !
YOLANDE
Ma chérie ! Il t’a fait mal, n’est-ce pas ? Qu’on assomme ce chien, je vous dis, qu’on le tue, qu’on le !…
UN LARBIN
Madame la baronne, c’est le bouledogue de William.
YOLANDE
Ah ! de… de… William. Ah ! bien !
LES LARBINS, à part
(Rire muet.)
DEUXIÈME TABLEAU
(La chambre à coucher de la baronne)
YOLANDE, WILLIAM
(Même tableau que le premier avec quelques variantes dans le dialogue, mais la fin de la pantomime beaucoup plus corsée et l’injouable devenu encore plus injouable.)
BOBY, caché sous le lit
Et on dit que les chiens sont cochons.
Ah ! zut, alors !
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(Jean Richepin, in Gil Blas, douzième année, n° 3983, mardi 14 octobre 1890 ; repris dans Théâtre chimérique en prose et en vers, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1896 ; illustration : Jean-Honoré Fragonard, « Jeune Femme jouant avec un chien, » huile sur toile, 1765-72)
AFFICHES DES MURS DE PARIS
10 décembre 1820. – Récompense honnête (c’est-à-dire 5 fr.) – « Il s’est égaré de son ménage, le 16 août 1819, une femme qui répond au nom de Jeanne-Adélaïde-Sophie Picard, femme Godard, âgée de trente-huit ans, ayant le teint un peu coloré, la figure distinguée, l’épaule gauche plus haute que la droite.
Le sieur Godard, son mari, se recommande à la protection des époux de la capitale, qui ont eu comme lui le malheur d’épouser une jolie femme, etc. Il espère que dix-huit mois de jouissance auront pu satisfaire celui qui la possède, et qu’il voudra bien la rendre à son ménage et à ses enfants.
S’adresser au sieur Godard, son mari, rue Saint-Honoré n° 304, ou au sieur Picard, son père, garçon de bureau au ministère de la marine. » (Imprimé sur papier jaune.)
12 décembre 1820. – Cinquante francs de récompense, – à qui rendra une chienne anglaise, borgne, perdue depuis deux jours… Le reste est inutile.
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(J.-A.-S. Collin de Plancy, Anecdotes du dix-neuvième siècle, ou collection inédite d’historiettes et d’anecdotes récentes, de traits ou mots peu connus, d’aventures singulières, de citations, de rapprochemens divers et de pièces curieuses, pour servir à l’histoire des mœurs et de l’esprit du siècle où nous vivons, comparé aux siècles passés, tome premier, Paris : Charles Painparré, 1821 ; Gustave Courbet, « Femme nue au chien, » huile sur toile, 1862)
☞ Encore une découverte due à la science. – Un docteur allemand est parvenu à faire de l’huile avec des têtes de crapaud, et cette préparation, paraît-il, a la propriété de faire grossir les seins des dames. Le docteur s’est livré à de nombreuses expériences sur des mamelles de grenouilles, et toujours le succès a couronné son opération.
☞ Une étrange nouvelle nous arrive de la Champagne Pouilleuse. – Une demoiselle de bonne famille, abusée par un mécanicien de chemin de fer, avait mis au monde une petite fille, qu’elle avait oubliée ensuite derrière un buisson. Au bout de six semaines, un berger vient de retrouver la petite derrière le buisson, bien portante, et allaitée par une femelle d’escargot.
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(Albert Humbert, « Échos de partout, » in La Lanterne de Boquillon, cinquième année, n° 62, 7 juillet 1872)
Ce fait-divers tout à fait édifiant est paru initialement dans La Lanterne ; il a été repris trois semaines plus tard dans L’Indépendant de Mascara. Ce sont les seules mentions que nous avons pu relever dans les périodiques contemporains ; nous reproduisons les deux articles ci-dessous. Même si on ne saurait décemment mettre en doute l’existence du docteur Ribemont-Dessaignes, gynécologue obstétricien, professeur à la faculté de médecine, – et, par ailleurs, ardent défenseur de l’accouchement sans douleur –, le Monstre des Batignolles ne semble avoir laissé aucune postérité. Jusqu’à preuve du contraire, la disparition prématurée d’un tel prodige tératologique nous amènerait donc à le classer dans l’espèce des canards, au même titre que le Pterodactylus anas de Culmont. Croyez bien que nous sommes le premier à le regretter.
MONSIEUR N
LE MONSTRE DES BATIGNOLLES
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Mme Belleville, sage-femme, 2, rue Sauffroy-Prolongée, a reçu un enfant qui va augmenter la série extraordinaire des phénomènes tératologiques. Il est venu au monde après une gestation de dix mois parfaitement établie, et n’a vécu qu’une demi-heure.
Son corps est de sexe féminin et ne présente rien d’anormal ; toute l’horreur s’est réfugiée dans sa tête, pourvue sur le front d’un énorme appareil sexuel mâle. L’organe nasal n’existe pas, même à l’état rudimentaire. Les orbites et les yeux ne sont pas seulement indiqués. Le monstre n’était pourtant pas aveugle. Il possède, au-dessus d’un étrange appendice frontal que le science seule pourrait décrire sans scandale, un œil unique, cyclopéen, large et rond, sans paupières ni cils.
Le docteur Ribemont-Dessaignes, accoucheur des hôpitaux de Paris, vient d’obtenir l’autorisation de conserver ce sujet intéressant. La mère n’a pas fait trop de difficultés pour se laisser convaincre que l’intérêt supérieur des études scientifiques exigeait le transport du monstrueux petit cadavre à l’École de Médecine.
Il sera moulé, photographié, enfermé dans un bocal d’alcool, et consservé au Muséum d’histoire naturelle.
Les docteurs ont essayé de savoir sous quelles influences la nature humaine avait pu se bestialiser dans le sein maternel jusqu’à idéaliser l’horrible. Les imaginations d’un cerveau déséquilibré par les rêves ou les pratiques du priapisme pourraient expliquer leur morbide action sur la nature, en troublant la gestation de concupiscences inavouables. Mais une semblable explication doit être ici abandonnée.
La mère est une ouvrière, aux sens rassis et apaisés, âgée de quarante-deux ans, et qui, dans ses précédentes couches, a engendré des enfants très bien conformés.
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(« Fait-divers, » in L’Indépendant de Mascara, radical autonomiste, paraissant le jeudi et le dimanche, n° 58, jeudi 8 janvier 1885)

C’est une chose assez rare que les beaux monstres, les monstres intéressants. Aussi, quand il s’en produit un, de temps à autre, l’Académie de médecine est-elle dans la jubilation. Tel est le cas depuis hier.
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Il vient de naître, en effet, 2, rue Sauffroy-Prolongée, chez Mme Belleville, maîtresse sage-femme de première classe, une petite horreur qui laisse loin derrière elle tous les frères siamois, les bébés à tête de côté, à crâne pointu, etc., etc. – Jugez-en par sa description exacte.
Cette enfant, que sa mère a portée près de dix mois, et qui est morte une heure après sa naissance, est une petite fille de forte constitution. Son corps n’offre rien d’anormal. Quant à la tête, c’est autre chose. Ni le nez ni les yeux n’existent ; en effet, la place de l’organe nasal n’en est même pas indiquée, et celle des yeux l’est à peine par une arcade sourcilière presque imperceptible. L’enfant n’était pas aveugle, cependant, car, au milieu de cette boule de chair, elle a un œil, un œil de cyclope, très grand, complètement rond et très complet dans toutes ses parties. Au-dessus de cet œil, et sortant du front, un morceau de chair, sur la nature duquel le rapport scientifique seul pourra insister en termes convenables, et dont la nature est des moins compatibles avec le sexe de sa petite propriétaire.
M. le docteur Ribemont-Dessaignes, accoucheur des hôpitaux fut immédiatement prévenu, et vint examiner le phénomène, qui était mort une demi-heure environ avant son arrivée. D’autres de ses collègues sont également allés rue Sauffroy. Finalement, la mère s’est laissée convaincre qu’en pareille circonstance, l’intérêt de la science primait tout ; elle a permis que le petit monstre fût emporté à l’École de Médecine.
Il va y être étudié avec le plus grand soin, moulé en ses parties principales, puis enfemé dans un bocal d’alcool et placé ensuite au Muséum d’histoire naturelle.
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La mère, dont nous venons de parler, a parfaitement supporté son accouchement, et est, aujourd’hui, aussi bien portante que possible. C’est une ouvrière, âgée de quarante-deux ans environ. Il y avait vingt-deux ans qu’elle n’avait eu d’enfant et ses précédents sont parfaitement conformés. Elle se croyait enceinte depuis vingt mois, et cette singulière grossesse avait déjà fait grand bruit dans son quartier, bien avant son accouchement.
Mais Mme Belleville avec le docteur Ribemont-Dessaignes ont constaté, par une enquête sérieuse, que la gestation n’avait, en réalité, duré que dix mois.
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Un rapport va être, bien entendu, dressé sur le monstre des Batignolles et communiqué au monde savant.
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(« Hier & Demain, » in La Lanterne, huitième année, n° 2797, mercredi 17 décembre 1884)


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(in Le Jardin des Modes nouvelles, première année, n° 2, 15 novembre 1912)