













La dernière fois que je vis Herlock Sholmes, le policier de génie connu maintenant dans le monde entier, c’était dans son cabinet de travail. Nous devions aller ensemble à Mill Hill, au sujet d’un vol commis à l’abbaye de Sainte-Marie.
« Je suis à vous dans un instant, m’avait-il dit. Une lettre à terminer… Asseyez-vous et fumez une cigarette. Je n’en ai pas pour longtemps. »
Puis il s’était mis à écrire. Sur ces entrefaites, James, son fidèle valet de chambre entra et, lui présentant une carte :
« Un gentleman est là, qui désire vous parler.
– Faites entrer, » répondit Herlock Sholmes sans s’arrêter d’écrire ni même regarder la carte, qu’il jeta sur son bureau où elle tomba à l’envers.
Une minute après, James introduisait le personnage en question.
Herlock Sholmes ne leva pas les yeux. Pendant que sa plume continuait à courir sur le papier, il lui désigna une chaise de la main. Le gentleman s’assit sans mot dire. J’en profitai pour l’examiner.
Il est à croire que je n’ai guère de dispositions pour être policier. J’eus beau regarder l’homme des pieds à la tête, je n’en pus tirer aucune déduction. Il me parut être en tous point semblable à tous les autres, sans rien de caractéristique dans sa personne.
Cependant, Herlock, sans discontinuer d’écrire, fit soudain :
« Ainsi donc, mon vieux camarade, la dame de pique ne vous a pas été favorable ? »
Nous nous regardâmes, le nouveau venu et moi… À qui en avait l’illustre détective ?
Comme si ce dernier eût vu notre mouvement de surprise, il reprit :
« C’est à vous que je m’adresse !
– Moi ?… dit le gentleman désigné par la main d’Herlock, tendue de son côté.
– Sans doute, fut-il répondu. Les coquins vous ont dévalisé jusqu’à votre dernier penny… ils vous ont même gagné votre montre, vos bagues et jusqu’à votre revolver. Ils ont été plus adroits que vous cette fois-ci…
– Comment !… Comment !… balbutia l’homme. Qui a pu vous dire ?… »
Il paraissait confondu.
Moi, j’étais dans le ravissement. Herlock était en train d’accomplir un de ces merveilleux tours de force dont il était coutumier.
Notez qu’il n’avait pas vu l’individu auquel il avait affaire… En réalité (nous le verrons ensuite), il ne le connaissait aucunement… Il n’avait pas cessé d’écrire depuis son entrée. Il n’avait pas levé les yeux sur lui. Tout au plus sa position lui permettait-elle, en glissant un regard de côté, d’apercevoir la partie inférieure du corps du personnage en question. Quant à la carte de visite de ce dernier, elle était, je l’ai dit, tombée du côté où son nom était écrit. À peine, sur le dos du bristol, pouvait-on déchiffrer un seul mot, qui y était griffonné au crayon.
Cependant, l’illustre détective avait posé sa plume. Il se tourna du côté de celui dont il voyait pour la première fois le visage. De son ton impassible, froid et tranchant comme une lame de couteau, il continua :
« Alors, nous ne sommes plus de force faire sauter la coupe proprement ?… (en même temps, Herlock fit, de la main, le mouvement d’exécuter ce tour de cartes). Nous nous sommes fait « ratisser » par d’autres plus habiles… Aussi, avons-nous décidé de nous venger, tout en jouant l’honnête homme dévalisé, et nous venons dénoncer l’existence du joli tripot où l’on dépouille les braves pontes qui s’y risquent… En même temps, nous avons pris une autre décision… Celle de changer de métier… Heureuse idée… bonne idée !… Seulement, vous auriez peut-être pu vous résoudre à choisir, comme nouvelle profession, une tout autre que celle de cambrioleur…
– By God… by God !… s’exclama l’individu. Vous êtes un damné homme. Comment avez vous pu savoir toutes ces choses ?
– Comme bien d’autres… par exemple, comme je sais que vous êtes marié et avez des enfants élevés en Allemagne ; mais ceci n’a aucun rapport… Pour ce qui précède, je veux bien vous en donner l’explication. Cela vous apprendra à connaître un peu Herlock… ce vieux Herlock Sholmes. »
Là-dessus, mon ami alluma une cigarette et dit :
« Un simple coup d’œil me permet d’apercevoir, par-dessous la table, le bas de votre corps. Or, vos bottines vernies, votre pantalon de drap fin, votre chapeau haute forme, posé à terre à côté de vous, indiquent que vous êtes en costume de cérémonie ou de soirée. Il est dix heures du matin. Vos coudes sur vos genoux, votre position affaissée prouvent votre fatigue. Ce costume à cette heure si matinale, cette lassitude montrent que vous avez passé une nuit blanche… Où ? Dans un cercle ou un tripot, où vous avez été dévalisé.
– En effet.
– Votre pantalon est taché de boue. Donc, vous n’avez plus le sou pour prendre un cab.
Pendant que je vous faisais attendre, je voyais vos doigts faire le geste – machinal et fréquent – de tourner autour de votre annulaire une bague – bague qui n’y était plus.
À un certain moment, vous avez voulu tirer votre montre et vous vous êtes ravisé… pensant soudain qu’elle aussi s’était évaporée. Vous l’aviez perdue au jeu… avec le reste… avec votre revolver, dont la poche spéciale de votre pantalon porte encore, quoique vide, la forme apparente.
Aucun désordre dans votre toilette. Donc vous n’avez pas été la victime d’une attaque nocturne. D’ailleurs, vous êtes d’une taille à résister. »
Cet Herlock Sholmes était décidément un génie… Ces déductions, si rigoureusement logiques, étaient le fait d’un être humain. J’étais transporté… L’autre, la bouche ouverte, en rond, semblait pétrifié d’une telle pénétration.
Cependant, le détective continua :
« Lorsque pour aller dans un cercle, on se munit d’un revolver ; lorsqu’on y perd, outre son argent, sa montre et ses bijoux, le cercle s’appelle un tripot. Au reste, lorsque tout à l’heure vos doigts cessaient de tourner autour de votre annulaire cette bague absente, ils faisaient un autre mouvement bien connu des prestidigitateurs : celui de malaxer une boulette de pain. Vous n’ignorez pas que c’est ainsi qu’on obtient la souplesse nécessaire pour faire habilement sauter la coupe. (1) J’ai remarqué la raideur de votre pouce. Sans doute, cette infériorité a été la cause de votre défaite. Vous n’êtes plus assez jeune. Aussi, avez-vous décidé de changer de métier.
C’est alors que vous étant renseigné auprès de quelque aigrefin, vous avez pris cette adresse. »
En disant ces mots, Herlock atteignit la carte posée sur son bureau et lut :
« Stokesforth-Chesterfield
Or, cette adresse ne peut être connue que par des bandits. C’est la seule maison du monde qui fabrique, pour eux, les outils de cambriolage perfectionnés, dont ils se servent… Vous allez vous y rendre, sans doute ? »
Puis, le détective conclut :
« Cela ne vous a pas empêché, tout bouillant de fureur, de venir ici, pour vous venger dénoncer le tripot… car c’est, je suppose, le but de votre visite… Vous paraissiez calme tout à l’heure, mais vos mains et vos pieds avaient des crispations d’impatience et. de colère. »
Là-dessus, Herlock sourit et se frotta les mains en regardant l’inconnu avec le petit air d’un chat qui joue avec une souris.
« Mon cher Monsieur, fit alors celui-ci, vous êtes un parfait observateur.
Mon pantalon est taché de boue, c’est vrai, mais c’est en descendant de cab, devant votre porte, que j’ai mis le pied dans le ruisseau.
J’ai d’habitude une alliance à l’annulaire, c’est encore vrai. Mais je souffre de la goutte. Mes doigts sont enflés et je n’ai pu la mettre.
J’ai eu un moment l’idée de tirer ma montre, c’est exact. Mais en même temps, j’ai aperçu l’heure à votre propre pendule et n’ai pas achevé mon mouvement.
Je me malaxe les doigts avec le pouce. Rien de plus juste. C’est un soulagement contre la goutte… d’ailleurs, insuffisant car il n’empêche pas d’avoir des crispations involontaires de pied ou de main, lorsque la douleur vous tiraille.
Je suis las, en effet ; j’arrive de Dublin et ai passé une partie de la nuit en bateau, car la mer était épouvantablement mauvaise. J’ai eu juste le temps de revêtir un costume de cérémonie, pour rendre visite à son Excellence Lord Fox, du département de la Justice.
Raisonnablement, je ne pouvais, dans ce cas, me munir du revolver que je porte d’ordinaire, même en soirée, étant données mes fonctions. J’étais chef de la police à Dublin, je viens d’être nommé à Londres.
Ma première visite a été pour Son Excellence, la deuxième était pour l’illustre détective dont les services devaient m’être précieux. Aussi, je suis venu ici directement en sortant de chez Lord Fox.
Quant à cette adresse de Chesterfield, rien d’étonnant à ce qu’elle soit connue de celui qui a pour mission de poursuivre les bandits qui s’y approvisionnent. Lord Fox vient de me la donner.
Maintenant, retournez la carte, je vous prie ; vous y verrez mes noms et qualités. »
Le pauvre Herlock n’eut pas besoin de consulter le bristol. Le fidèle James venait de lui apporter un télégramme du ministère, l’avisant de l’importante visite qu’il allait recevoir… Seulement, le cab du nouveau chef de la police avait marché plus vite que la Post-office.
Celui-ci, cependant, ajouta encore :
« Maintenant, mon cher Monsieur, je suis curieux de savoir une chose. Quelle est donc la raison qui vous a fait penser que j’avais de jeunes enfants élevés en Allemagne ? »
L’infortuné détective, abattu, se redressa. Une dernière chance lui apparaissait d’éviter la démission forcée qu’il entrevoyait à bref délai.
« Votre Honneur, fit-il, j’ai vu dépasser de la poche de votre pantalon un fragment de journal illustré allemand, que je connais… c’est une publication destinée aux enfants…
– Et aussi aux boules de gomme, interrompit sèchement le chef, en tirant de sa poche un cornet de papier. J’ai pris froid en mer… Or, pour le mal de gorge, rien ne vaut les simples vieilles boules de gomme de nos pères. »
Ce dernier coup acheva Herlock Sholmes. Espérons qu’il ne s’en relèvera pas.
Étienne JOLICLER
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(1) Cet exercice est, en effet, celui auquel se livrent les faiseurs de tours de cartes pour s’entretenir les doigts.
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(in Le Pêle-Mêle, quatorzième année, n° 37, 5 juillet 1908)
SAYNÈTE POUR LE SIÈCLE XXXe
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PERSONNAGES :
LE PRÉSIDENT DE L’ACADÉMIE
LE DOCTEUR SUBTIL
SANUS
MEMBRES DE L’ACADÉMIE
UN MEMBRE GRINCHEUX
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LE PRÉSIDENT
Messieurs, l’Académie moderne des Sciences Physiopsychosociobiologiques est convoquée aujourd’hui pour assister à l’examen et se prononcer sur la nature d’un curieux phénomène, que notre célèbre membre correspondant, le docteur Subtil, a découvert dans un de ses extraordinaires voyages, et qu’il a l’honneur de présenter à votre étude. La parole est à notre éminent confrère.
SUBTIL
Messieurs, je ne me livrerai à aucune théorie préliminaire touchant le cas tératologique que je vais avoir l’honneur de vous soumettre. L’explication, me semble-t-il, ne peut en être demandée qu’aux plus anciennes alluvions sédimenteuses du plus lointain atavisme.
Mais je me ferais un scrupule de vous insinuer même cela, et je préfère m’en rapporter pleinement à vos lumières impartiales, en me bornant à un interrogatoire méthodique du sujet, dont les réponses vous en apprendront plus que tous mes commentaires. Il va sans dire, messieurs, que chacun de vous est libre de lui poser des questions. Il n’y a ici, je vous prie de le croire, aucun charlatanisme.
LE PRÉSIDENT
Tout le monde, mon cher confrère, en est convaincu.
LE MEMBRE GRINCHEUX, à part
Nous verrons bien.
SUBTIL
Messieurs, voici le sujet. Je vais d’abord, si vous le permettez, résumer les renseignements fournis à son égard par le bureau anthropométrique. Le sujet est âgé de trente ans. Sa taille est de un mètre soixante-quinze centimètres.
LE GRINCHEUX
Exactement ?
SUBTIL
À quelques millimètres près.
LE GRINCHEUX
Il fallait mesurer au vernier.
LE PRÉSIDENT
Ces détails ont vraiment peu d’importance.
LE GRINCHEUX
Tout a de l’importance. Enfin, passons !
SUBTIL
Aussi bien, messieurs, ai-je hâte de procéder à l’interrogatoire, dont la gravité, je crois, fera taire toutes les malveillances. Je commence par la nourriture. (À Sanus.) Dites à ces messieurs de quoi vous vous nourrissez.
SANUS
De pain, viande, œufs, laitage, légumes, poissons, fruits.
SUBTIL
Vous avez entendu, messieurs.
LE PRÉSIDENT
Nous avons entendu, en effet ; mais je pense être l’interprète de toute l’Académie en disant que nous avons entendu sans comprendre.
LES MEMBRES
C’est vrai, c’est vrai.
LE GRINCHEUX
Moi, j’ai compris ; mais j’estime que nous sommes dupes d’une mystification.
SUBTIL
Expliquez-vous.
LE GRINCHEUX
Je veux dire qu’il y a là simplement un emploi de vocables surannés, pour nous jeter de la poudre aux yeux. Le sujet prend-il en réalité ces aliments sous ces formes barbares, et par la bouche, ou bien désigne-t-il seulement ainsi son bol alimentaire, et ne se l’assimile-t-il pas, comme tout le monde, sous l’espèce lavementeuse et par l’unique orifice nutritoire aujourd’hui en usage et qui est l’anus ? Toute la question est là.
SUBTIL
Il mange ces choses, monsieur, par la bouche, rien que par la bouche.
LE GRINCHEUX
Allons donc ! C’est impossible.
SUBTIL, à Sanus
Par où mangez-vous ? Par la bouche on par l’anus ?
SANUS
Par la bouche, voyons !
SUBTIL
Messieurs, je ne le lui fais pas dire.
LE GRINCHEUX, à part
Il y a de la gabegie, là-dessous.
SUBTIL, à Sanus
Montrez-nous comment vous vous y prenez.
SANUS
Oh ! ce n’est pas bien malin ! (Il mange.)
LES MEMBRES
Étonnant ! Prodigieux !
LE GRINCHEUX, à part
Quelque tour de passe-passe !
SUBTIL
Messieurs, il boit de même.
LES MEMBRES
Quoi ? Quoi ?
SUBTIL, à Sanus
Dites ce que vous buvez.
SANUS
Du vin ; de l’eau quand je n’ai pas de vin ; mais j’aime mieux le vin.
LES MEMBRES
Du vin ! De l’eau ! Que dit-il ?
LE GRINCHEUX, avec violence
Et par la bouche aussi ? Pas au moyen d’injections hypodermiques ?
SANUS
Hypodermique vous-même ! Par où voulez-vous que je boive, idiot ?
SUBTIL
Messieurs, excusez le sujet, je vous prie. Il est irritable souvent. Vous pensez bien que de telles anomalies ne vont pas sans un trouble profond de l’état mental. Si vous voulez que l’interrogatoire puisse continuer fructueusement, permettez-moi de le mener en douceur, comme il convient avec un malade.
LE GRINCHEUX
Ah ! du moment que c’est préparé !…
SUBTIL
Rien n’est préparé, mon cher collègue, rien, je vous le jure. Interrogez-le vous-même, si cela vous offre plus de sécurité ; seulement, encore une fois, je vous en prie, avec douceur. Moi, messieurs, je ne suis arrivé à obtenir des réponses qu’en employant une mansuétude extrême, au point de permettre que le sujet me traitât d’imbécile et de fou.
LE GRINCHEUX, à part
Il n’avait fichtre pas tort !
SANUS
Bien sûr, docteur, vous êtes un sot ou un aliéné. Et tous ces messieurs m’ont l’air de ne pas valoir mieux que vous.
SUBTIL
Vous voyez, messieurs. Mais, les intérêts de la science avant tout, n’est-ce pas ? Que cela ne nous empêche pas de poursuivre nos études ! (à Sanus) Voulez-vous nous dire, mon cher ami, comment vous entendez les fonctions génésiques ?
SANUS
Plaît-il ?
SUBTIL
En d’autres termes, voulez-vous avoir l’obligeance d’expliquer à ces messieurs que vous trouvez naturel l’acte de copulation avec une personne d’un autre sexe que le vôtre ?
SANUS
Hein ? Quoi ?
LE GRINCHEUX, ironique
Notre éminent collègue n’a pas, je suppose, la prétention de nous faire croire que son sujet pratique l’union sexuelle à la mode des bêtes ?
SUBTIL
J’ai cette prétention.
LES MEMBRES
Ah ! çà, par exemple, c’est un peu fort !
LE PRÉSIDENT
Que notre honorable collègue veuille bien m’excuser ; mais j’estime traduire la pensée de l’Académie tout entière en affirmant que la chose paraît absolument indigne de foi. Notre honorable collègue sait bien que la fécondation artificielle est seule naturelle aujourd’hui, et depuis un temps immémorial. Il sait aussi que les voluptés, dites sensuelles, sont admises, par les mœurs définitives, seulement entre individus du même sexe.
Les lois de la société moderne n’en tolèrent et n’en consacrent point d’autres.
SUBTIL
Je n’ignore rien de tout cela, mon cher et illustre président.
LE GRINCHEUX
Et vous persistez à soutenir que votre sujet aberre au point de ?…
SUBTIL
Sans cela, messieurs et éminents collègues, aurais-je eu l’audace de vous déranger en vous promettant l’étude d’un cas tout à fait exceptionnel ? Non, non ; si j’ai cru devoir appeler votre attention sur ce phénomène, c’est qu’il est vraiment phénomène et absolument anormal.
LE GRINCHEUX
Et il met en pratique cette extraordinaire théorie du bisexualisme ?
SUBTIL
Il l’affirme.
LE GRINCHEUX
Voulez-vous lui demander de quelle façon il peut bien s’y prendre ?
SUBTIL, à Sanus
Vous entendez ? Répondez, je vous prie.
SANUS
Tas de gâteux !
SUBTIL
Ne vous emportez pas, mon ami ! Là, là, calmez-vous, et ayez la bonté de nous répondre. Nous sommes ici des hommes de science. Nous cherchons la vérité. Nous voulons nous instruire.
Nous travaillons pour le progrès. En quoi cela vous gênera-t-il, de nous donner quelques explications ?
SANUS
Sur quoi ? Sur la manière de faire l’amour ?
SUBTIL
Sur la vôtre, oui, mon ami, sur la vôtre, qui nous semble étrange.
SANUS
Comment, étrange ! Mais c’est la seule naturelle, celle de tous les animaux !
SUBTIL
Vous le voyez, messieurs, je ne le lui fais pas dire.
LES MEMBRES
Oh ! Oh ! miraculeux ! Effarant ! Stupéfiant !
LE GRINCHEUX
Une dernière question ! Est-ce que par hasard, le sujet ne ferait pas des vers ?
LES MEMBRES
Eh ! Que dit-il ? Des vers? Qu’est-ce que c’est ?
SUBTIL
En effet, messieurs, le sujet fait des vers.
LE GRINCHEUX
Et, avec quoi, s’il vous plaît, fait-il des vers ?
SUBTIL, à Sanus
Oui, avec quoi, mon ami, faites-vous des vers ?
SANUS
Mais, avec des idées, des sentiments, des sensations, des mots, des images, des rimes, et du génie.
LES MEMBRES
Ah ! ah ! ah ! C’est trop drôle ! Ah! ah ! ah! ah ! Des images ! Des mots ! Des rimes ! Du génie ! Ah ! ah ! ah !
LE PRÉSIDENT
Messieurs, cette hilarité générale et légitime me semble résoudre la question. Notre éminent confrère a bien voulu nous consulter sur la nature du sujet qu’il nous présente. Je crois être le truchement de l’Académie tout entière en disant que notre religion est maintenant dûment éclairée. Il ne peut y avoir sur le sujet qu’une seule opinion, et elle est unanime, je pense. Ce singulier produit de l’atavisme est…
LE GRINCHEUX
Je demande la priorité de la constatation, et qu’on m’accorde l’honneur d’avoir découvert que c’est un…
LES MEMBRES
Un monstre ! Un monstre ! C’est un monstre.
SUBTIL
Messieurs, je ne vous le fais pas dire.
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(Jean Richepin, in Gil Blas, treizième année, n° 4256, mardi 14 juillet 1891 ; repris dans Théâtre chimérique en prose et en vers, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1896)
(In Le Feu follet, revue littéraire, 1er semestre 1886)
BALLADE EN L’HONNEUR DE MM. DU TIERS-ÉTAT
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Par bourgeois je désigne ici non une
classe sociale mais une classe d’esprit.
J. LEMAITRE.
À Paris comme dans l’Anjou,
À Montluçon comme à Grenade,
Plus laids qu’un très vieux sapajou
Tes bourgeois gonflés de panade
Pour sucre ont de la cassonade,
Lisent l’Almanach-Liégeois :
Aussi fière en pantalonnade,
Il faut compisser les bourgeois !
Doucement ouvrons la cage où
Leur serin perle sa roulade.
Cassons leurs meubles d’acajou,
Mettons des vers sur leur salade
Et crachons dans leur marmelade !
Que n’avons-nous le feu grégeois
Pour rôtir cette engeance fade !
Il faut compisser les bourgeois !
Durand, Coquard ou Fromajou,
Ils vont flâner sur l’esplanade,
À leur femme disent : « Bijou ! »
Offrons-leur de la limonade
Purgative (ça rend malade !)
Ils disent : « Hier, je me purgeois ! »
Oh ! leur donner la bastonnade !
Il faut compisser les bourgeois !
ENVOI
Prince revenu de croisade,
À tous mécréants, Albigeois
Vociférez cette Ballade :
Il faut compisser les bourgeois !
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(Georges Fourest, in Limoges-illustré, publication bi-mensuelle : artistique, scientifique et littéraire, n° 91, samedi 1er août 1903)
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Gravure d’Henri Picquot, c. 1640.
Une grenouille est étendue sur le dos, à la droite du bas, la tête soutenue par une de ses semblables qui paraît effrayée. Une autre, faisant le docteur, lui tâte le pouls. Deux autres grenouilles, au fond, lèvent leurs pattes au ciel comme si elles imploraient sa miséricorde. Enfin une sixième se voit à la gauche du devant, qui apporte un apozème à la malade. Au fond de ce dernier côté, quatre grenouilles dansent au son du violon dans un marécage. On lit dans la marge ces vers en trois colonnes :
L’homme brutal pareil à la Grenouille
Dans le bourbier se nourrit et se souille,
Le Monde seul entretient ses désirs
De Vanités et de sales plaisirs,
Et fait qu’enfin pour trop aimer l’ordure
Il devient Monstre et change de nature.
H. Picquot jnuen. et fecit. F. L. D. Ciartres excudit Auec Privilege du Roy.
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(A.-P.-F. Robert-Dumesnil, Le peintre-graveur français, ou Catalogue raisonné des estampes gravées par les peintres et les dessinateurs de l’école française, tome 6, Paris : G. Warée, 1835-1871)





« Et l’Éternel, quand il lui plaît, efface d’un coup d’éponge les noms des candidats à la vie voulant franchir les portes du néant… »
C’est sur ces mots de la Théodicée de Leibnitz que se clôturait le cours de philosophie de mon excellent maître, en sa modeste chaire de Barbaste-sur-Dordogne.
Ils me laissaient rêveur, je l’avoue.
Je me figurai mal le Grand Architecte de l’Univers devant un grand tableau noir où s’étalait la divine comptabilité des êtres.
J’avais beau faire appel à mes connaissances ès Aristote, Platon et tutti quanti d’illustres bafouilleurs, l’énigme philosophique gardait jalousement son secret : Felix qui potuit…
C’était à quelques jours de là, au soir de mon premier bachot. Un usage antique, à défaut de solennel, ordonne à l’impétrant de la peau d’âne d’aller passer une heure, au minimum, dans une école d’application philosophique.
Ces sortes d’écoles, qu’elles avoisinent la Sorbonne ou fleurissent les rives poétiques de l’Adour, sur les bords de la Basse-Seine ou près des coteaux de la Meuse, à quelques différences près se ressemblent.
Peut-être à la description reconnaîtrez-vous la mienne ?
Je m’acheminai donc à la nuit tombante vers le « House-Select » que m’avaient chaudement recommandé les anciens de Barbaste. C’était tout là-bas, dans une ruelle étroite et tortueuse du faubourg de ma bonne ville de province, un édifice à la lourde porte de chêne incrustée de gros clous polyédriques, flanqué d’une tour carrée où veillait, aux entrées, gardienne vigilante, près d’un austère lampion, une sorte de matrone aux fortes hanches, à la gorge plantureuse, la doyenne d’âge de cette faculté… disons, tout court… la concierge.
Devant la porte de ce sanctuaire de haute philosophie, une lanterne aux verres, multicolores dans une enveloppe grillagée, emblème de l’école cynique de Diogène ; tout au-dessous deux grands numéros, insignes que la maison se range sous le vocable du philosophe-mathématicien Pythagore.
La rue était déserte ; un bruit de sabres sur le pavé s’éloignait dans l’ombre ! Quelque patrouille veillant au calme des séances de philosophie, pensai-je, et, le cœur battant fort dans la poitrine, tel un conscrit qui marche au feu pour la première fois et qui désire cacher ses faiblesses possibles, je regardai à gauche, à droite, j’hésitai ; puis, résolu, ne voyant personne je m’avançai, et vigoureusement, pour me donner du courage, je soulevai le lourd marteau. Dans la porte massive, une ouverture grillée se dessina large comme la main ; un judas venait de s’ouvrir. Derrière, à la lueur confuse du vestibule, je devinai, plus que je ne vis, une forme humaine et presque aussitôt d’une voix quasi-sépulcrale, tant un gosier éraillé paraissait attentif à parler bas :
« Combien êtes-vous ?
– Combien ? Hein ? »
Instinctivement je regardai derrière moi. Avais-je bien entendu ?
« Combien ?… Mais je suis seul, fis-je avec appréhension.
– Seul ? oh ! alors… »
Et comme « un sésame magique » ce mot « seul » fit glisser la lourde porte sur ses gonds ; elle s’ouvrit assez pour me livrer passage, puis aussitôt, avec un bruit de pont-levis chutant sur le tablier, elle se referma sur moi… J’étais dans le sanctuaire ; un pas de plus, dans la grande nef sans couleur d’un salon moyen âge aux canapés fanés et cramoisis, à la glace de cheminée rayée sur laquelle des philosophes, mes prédécesseurs, avaient gravé au diamant les dates heureuses, voire les initiales de leurs professeurs, dans ces séances de philosophie pratique.
J’attendais… quoi ? Que les événements se dessinassent d’eux-mêmes, en homme qui sait ce qu’il attend. En réalité, j’ignorais tout ; au moins tout des formalités qui devaient me conduire à la leçon convoitée.
J’attendais… À côté, une épinette désaccordée, grinçait « Fraises au Champagne. » Quelque leçon sans doute, sur les jouissances d’Épicure. Dans l’air, bruissait un cliquetis de clefs en trousseau, qui s’éloignait et venait quand….
La porte s’ouvrit toute grande et, vêtues de péplums à la grecque, chaussées de cothurnes polychromes, les prêtresses du culte, telles les Vestales chargées d’éteindre le feu sacré, entrèrent au salon. Une espèce d’huissière à tablier blanc annonça « ces dames ; » j’ajoutai respectueusement à leur adresse, mais en aparté « chargées de cours. »
J’avais trop frayeur, dans l’inexpérience de mes vingt ans, d’une joute oratoire avec ces érudites pour ne point me hâter de choisir, au plus tôt, le professeur complaisant qui devait m’initier aux mystères rêvés.
L’une d’elles était près, de moi, elle s’appelait Léda, nom gracieux, à la double désinence mythologique et grecque ; ce m’était un garant de son habileté professionnelle, et sans plus, je quittai avec elle la grande nef pour entrer dans le tabernacle !
*
La leçon venait de se terminer ; sur la cheminée, la pendule, inerte, sans aiguilles, comme il convient pour une secte philosophique qui a bonnes raisons de cacher à ses adeptes les étapes du temps. Point d’aiguilles aux pendules, en effet, dans aucune des chapelles particulières de ce temple de philosophie appliquée ! C’est la règle et le symbole que cette branche de philosophie est éternelle, qu’elle n’eut jamais de commencement et n’aura pas de fin.
La première leçon, dis-je, venait de se terminer.
Dans une vasque aux eaux de senteurs, ma savante « maîtresse de cours » achevait sa toilette et réparait le désordre passager de son ardeur didactique.
Tandis que je songeais aux enseignements de cette première leçon, partagé entre un sentiment de lassitude et de regret, je regardai machinalement autour de moi.
Tout à coup, mes regards se portèrent sur la vasque, négligemment oubliée sur le plancher du tabernacle…
Ce fut un éclair d’illumination !
Je venais enfin de comprendre mon vieux maître :
« L’Éternel raye d’un coup d’éponge les candidats à la vie et du même coup les repousse dans les profondeurs du néant. »
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(Édouard Teyssonneau, in La Caricature, journal hebdomadaire, vingt-deuxième année, n° 1132, 7 septembre 1901)
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Estampe de Jean Veber, 1907