Chaque année, lorsque vient la fin de juillet, j’éprouve le besoin d’aller à la campagne. Je quitte volontiers le fracas de la grande ville, son roulement incessant, son mouvement fatigant, son atmosphère surchauffée, presque irrespirable, pour aller humer avec délices l’air pur des bois et des prairies. Je me rends dans un simple village assez éloigné de toute station de chemin de fer, où passent encore peu d’automobiles, où aucun cours d’eau poissonneux n’attire le pêcheur, où aucune forêt giboyeuse n’attend le chasseur, où même aucun site ravissant n’appelle le touriste. Pas non plus de vastes propriétés, de parcs ombreux. Rien que des maisons basses, avec pignons sur la grande rue, quelques ruelles transversales partant de la route principale, et voilà tout. Des fermes, des jardins rustiques, des pâturages séparés entre eux par des haies vives ou des treillages en fil de fer. Au loin, sur une petite éminence de terrain, deux moulins.
Au milieu de ce village peu accidenté, mais verdoyant du Nord, appelé Murville, le clocher d’une modeste église, couverte en ardoises, surplombe les maisons et a l’air d’un berger surveillant ses moutons. Autour de l’église, le petit cimetière s’étend, nonchalant et plutôt pauvre, égayé de quelques arbres où pépient les oiseaux, de trois ou quatre sentiers étroits où picorent quelques poules. Un mur bas sépare le champ de repos du jardin du curé, entourant le presbytère tapissé de capucines et de vigne-vierge. C’est là que j’aime à venir rêver, pendant mon séjour dans ce village, me promener dans les hautes herbes et les sentes fleuries. Qu’il ferait bon reposer là ! Quelle différence avec les vastes nécropoles de nos cités bruyantes, où l’on ne goûte qu’un calme relatif, où tout est aligné comme dans des rues, où tout est numéroté, classé, catalogué, où des plaques d’émail indiquent carrefours, avenues, allées, quartiers ! Il le faut, hélas ! De tant d’êtres qui disparaissent journellement, il ne doit subsister qu’une trace dans un e division, une case quelconque. Un carré avec des initiales, une date, un nom : voilà ce qui, reste d’un talent, d’un génie, d’un être de rêve ou de science, de travail ou d’oisiveté !
Au contraire, dans ce cimetière champêtre, rien n’est en ligne ; c’est la nature dans son plein épanouissement, cachant mater-nellement quelques dalles, montrant de minuscules jardinets pieusement entretenus, des couronnes de buis, de perles, de métal, accrochées à quelque grillage. Dans les arbres, les oiseaux chantent ; dans le gazon, les insectes bruissent et bourdonnent ; des fourmis laborieuses traversent les allées ; des abeilles s’affairent autour des fleurs pour se diriger ensuite vers un rucher voisin. Et, par-dessus tout, un rayon de soleil anime êtres et choses, répand la gaieté et la quiétude sur ce petit coin ignoré de la foule. Oui, qu’il ferait bon y reposer un jour !
Ce rêve n’est pas impossible. Je possède de la famille dans le pays, notamment mon excellent grand-père, qui a quatre-vingts ans sonnés. L’aimable vieillard, toujours souriant, a sa place marquée d’avance dans ce cimetière, à côté de sa femme, qui y est inhumée depuis dix ans, et de deux de ses enfants, enlevés à la fleur de l’âge.
Le bon grand-père contribue à rendre mon séjour dans ce village très agréable. Nous nous entendons si bien ! Tandis que la vieille servante Nanon prépare les repas, nous nous promenons en devisant. Après m’avoir demandé des nouvelles de la grande ville, où il vient me voir trop rarement, après m’avoir interrogé sur mes études et mes travaux littéraires, il me raconte des histoires du bon vieux temps, me fredonne quelques chansons du pays qu’il n’a jamais quitté, mais d’où tant de gens sont partis pour ne plus revenir… Il déplore la perte de chers disparus, d’êtres aimés, puis philosophiquement, me dit :
« Tiens, allons donc au cimetière, comme à l’ordinaire, pour leur souhaiter le bonjour ! »
Nous dirigeons nos pas de ce côté.
Quelquefois, nous rencontrons, à l’autre face du mur de clôture, M. le curé, le tablier bleu autour des reins, en train de cultiver son jardin, de couper les branches d’arbres gênantes, de ratisser les mauvaises herbes ou d’arroser ses légumes. Il ouvre la légère grille séparant le cimetière de son jardin et nous y pénétrons. Nous en faisons plusieurs fois le tour, en admirant la propreté et la bonne tenue de ses plates-bandes, de ses allées sablées. Puis nous prenons congé de lui, de ce brave abbé Mitsy.
Un jour de la semaine dernière, comme nous le cherchions dans son jardin afin de l’inviter à dîner pour le dimanche suivant, nous en tendîmes la vieille servante nous crier :
« Hé bé ! M. le curé est dans son église, donc, pour la faire belle ! C’est l’Assomption demain.
– Merci, Marie. Nous voudrions lui dire un mot.
– Faut-il l’aller quérir ?
– Non, non ; nous irons le trouver dans l’église.
– En ce cas, je vas donner à manger aux poules et aux oiseaux. »
Et Marie se dirigea, de toute la vitesse de ses vieilles jambes, vers le fond du jardin, où étaient le poulailler et la grande volière. Nous l’entendîmes revenir en grommelant :
« Y a pas de bon sens ! Toutes nos poules sont dans le cimetière, à c’tt’ heure ! M. le curé aura laissé la porte ouverte. Je vas les chercher. »
Elle marcha derrière nous en ajoutant :
« Comme si ell’s pouvaient pas rester là, dans la basse-cour ! Mais non, faut qu’ ça vagabonde ailleurs !
– Voyons, Marie, ne vous fâchez pas. Nous les apercevons, vos poules ; nous allons vous les renvoyer par le jardin. »
Nous chassâmes les poules du côté de la basse-cour, puis nous pénétrâmes dans l’église.
Là, nous trouvâmes M. le curé, un pot de couleur brune à la main, un pinceau de l’autre, en train de badigeonner le bas des murs et la première marche de l’autel de la Sainte-Vierge.
« Soyez les bienvenus ! nous dit-il en redressant sa haute taille. Hier, j’étais jardinier ; aujourd’hui, je suis peintre. Je fais la toilette de ma maison.
– Comme c’est joli et reluisant ici ! m’exclamai-je. Quel air engageant a votre église !
– Dame, il le faut bien ! C’est la maison du bon Dieu ; elle doit être accueillante à tous. Je suis son portier. J’arrange tout pour le mieux, et demain il y aura des visites. Il faut que les visiteurs soient charmés par les yeux et par le cœur.
– C’est un bijou, savez-vous. Vous l’entretenez à merveille ! »
Je regardai de tous côtés. Tout à coup, je m’écriai, levant la tête :
« Tiens, des hirondelles !
– Oui ; il manque un coin de vitrail en haut de cette chapelle. Les hirondelles s’en sont aperçues et sont venues bâtir leur nid dans cet angle. Elles élèvent toute une nichée. Elles ne seront pas dérangées, allez ! »
Les hirondelles voltigeaient, entraient, sortaient en poussant de petits cris.
L’abbé poursuivit :
« Voyez-les dans l’exercice de leurs fonction, sans crainte et sans embarras ! Elles sont là chez elles. Si c’est la maison du bon Dieu, c’est aussi la maison des oiseaux. »
Ces allées et venues me ravissaient, ainsi les paroles du bon curé. Il ajouta :
« Demain, je vous montrerai une vraie maison d’oiseaux, au bout de mon jardin.
– Ah ! oui, la volière dont grande-père m’a déjà parlé. Nous en serons enchantés. »
Nous fîmes alors notre invitation, pour le dimanche suivant, à l’abbé qui remercia en acceptant très volontiers :
« Mais à la bonne franquette, c’est entendu ?
– Certainement.
– En attendant, comme demain est jour de fête, venez donc au presbytère, après l’office. Nous dégusterons un certain vin blanc dont vous me direz des nouvelles : un Châteauneuf-du-Pape authentique ! Puis nous irons voir la volière, la fameuse volière, dont Marie vous fera les honneurs.
– Marie… et vous ?
– Oui, moi aussi, mais… avant, c’est-à-dire à l’heure de l’apéritif, et… après la visite de la volière.
– Mais pourquoi pas pendant la visite ?
– Marie prétend que j’intimide les oiseaux.
– Même les hirondelles ?
– Non, pas les hirondelles de mon église. L’église est leur maison ; c’est mon domaine aussi, tandis que le poulailler et la volière sont le domaine de Marie. Elle vous contera même une histoire curieuse…
– À propos de la volière ?
– Justement. Je n’en dis pas plus. Demain, vous entendrez, de sa bouche, cette merveille histoire, dont vous constaterez peut-être la véracité.
– Vous m’intriguez, monsieur le curé. Je voudrais être à demain !
– Moi aussi. Ce sera un bien beau jour ! Mais j’ai encore cette marche à terminer, et l’angle, à droite du mur, à barbouiller ; tout doit être sec pour demain. Dès l’aube, je mettrai, sur l’autel, la tapisserie bleu ciel et argent au petit point, et une nappe de la plus fine batiste, avec dentelles. Oh ! notre douce Vierge sera satisfaite : il me semble la voir sourire du haut de son socle ! »
En effet, un mince rayon de soleil, filtrant par le haut, éclairait la figure de la Vierge Marie et semblait animer ses lèvres d’un sourire fugitif.
Nous prîmes congé de l’abbé qui se remit à brunir, avec ardeur, sa marche et son angle mur, à droite de l’autel.
« Il me tarde d’être à demain ! dis-je à mon grand-père en retournant chez nous.
– Moi aussi. Je sais que cette volière est grande et belle, et qu’elle renferme beaucoup d oiseux. Mais que peut-elle bien avoir d’extraordinaire et de mystérieux ?
– Demain nous le saurons, grand-père. »
Le lendemain, prêts tous les deux de bonne heure, nous nous acheminâmes vers l’église, où l’office divin commençait. J’eus bien quelques distractions pendant la grand’messe. Je levais la tête pour voir le manège des hirondelles, un peu intimidées par la nombreuse assistance endimanchée, les notes ronflantes et bourdonnantes de l’harmonium. Malgré le bruit des chants, la musique constante et la présence des fidèles, elles continuaient leurs allées et venues. Je songeais également à la volière, la volière merveilleuse dont j’avais rêvé toute la nuit…
Encore un quart d’heure, et la grand’messe finirait. Qu’elle me parut longue ! Enfin l’Ite missa est fut prononcé d’une voix forte et chantante par l’abbé Mitsy rayonnant. Les assistants s’égrenèrent peu à peu. L’église se vida. Un petit tour au cimetière, et nous voilà entrant au presbytère.
« Belle journée ! fit l’abbé en nous voyant. Vous entendrez bien, aujourd’hui, le chant des oiseaux. N’est-ce pas, Marie ?
– Dame, j’ crois qu’ oui, monsieur le curé.
– Allons, sors-nous une de ces bouteilles… je n’ai pas besoin de te dire laquelle. Inutile de te recommander de ne pas la brusquer. Là, voici des biscuits à la cuiller. »
Le vin fut débouché avec précaution, puis versé lentement. On le trouva exquis. Je trempai dans mon verre deux biscuits.
Mon grand-père faisait claquer sa langue, en connaisseur. L’abbé fermait un œil pour mieux savourer ce nectar.
« Allons, Marie, une larme, un dé, un doigt de vin ! C’est aujourd’hui ta fête. Et un biscuit, deux si tu veux. Trinque avec nous !
– Merci bon, monsieur le curé.
– Eh bien ! père Émile, dit l’abbé à mon grand-père, comment le trouvez-vous ? Y retournerons-nous ? Oui, n’est-ce pas ?
– Un velours ! On communierait bien tous les dimanches avec un vin pareil ! »
Et tout le monde de sourire, en disant :
« Vive la Sainte-Marie !
– Maintenant, allons au jardin ! » ajouta l’abbé Mitsy.
J’attendais ce moment avec impatience.
Nous fîmes le tour des allées bien ratissées ; nous admirâmes les choux monstrueux, les salades appétissantes, les fleurs agréables, les poires déjà dorées, et nous arrivâmes enfin devant le poulailler – dont tous les hôtes étaient partis, naturellement, – puis devant la volière, d’où sortait un joli ramage. Les oiseaux y étaient comme en liberté. Un arbuste y était planté ; des nids se trouvaient maintenus dans de minces poutres creusées et entourées de quelques fils de fer très souples.
L’abbé enleva une sorte de palissade en paille, qu’il avait laissée, le matin, contre le grillage d’un des côtés de la volière, en raison d’un vent d’est assez froid. Rien ne gênait plus la vue.
Nous admirâmes de nombreuses espèces d’oiseaux : canaris, bruants, fauvettes, linottes, pinsons, bouvreuils, sansonnets, petites perruches inséparables, aux robes chatoyantes et bariolées, offrant un magique coup d’œil. Tout ce petit monde vivait en bonne harmonie, trouvait, dans les angles, des graines, de l’eau, de la pâtée, de la verdure que la bonne Marie apportait deux fois par jour. Ces gentils oiseaux étaient si familiers, qu’ils venaient manger dans sa main. Ils voltigeaient, se poursuivaient avec bonheur, gazouillaient, s’appelaient, s’embrassaient, se donnaient la becquée. L’espace, relativement grand, dont ils jouissaient, leur offrait l’illusion de la liberté. Et l’illusion, c’est tout, dans la vie. Ils ne sentaient pas prisonniers, et ils étaient joyeux. Ils remerciaient, dans leur langage, le Dispensateur de tous biens qui donne l’air, soleil et la pâture à ses plus infimes créatures.
« Quel joli concert ! murmurai-je. Est-ce doux ! Est-ce fin ! Est-ce délicat ! »
L’abbé eut un bon sourire. Il dit alors :
« Allons, Marie, je vous laisse un instant avec nos hôtes. Racontez-leur votre histoire. »
Il s’éloigna. Marie se rapprocha de nous et déclara :
« Elle n’est pas ben longue, mon histoire, et je ne suis pas éloquente. Je ne parle pas comme M. le curé en chaire, moi. Mais vous m’excuserez. Je vais vous parler comme je peux et de mon mieux. Vous me comprendrez. Vous jugerez par vous-mêmes si je dis la vérité, à la condition que le miracle s’accomplisse, car c’est un vrai miracle du bon Dieu !
– Allez, Marie ; nous sommes tout oreilles.
– Voilà. Vous entendez les oiseaux, n’est-ce pas ?
– Oui. Quelle harmonie délicieuse !
– Combien croyez-vous qu’il y en ait, de chanteurs ?
– Mais… environ quinze ou vingt.
– Une vingtaine, c’est cela, c’est le compte. Ils chantent presque tous.
– Comme ils sont joyeux, quand vous approchez ! Comme ils vous font fête !
– Je les aime ben aussi, allez. Mais si vous entendiez quand j’entre dans la volière !
– Montrez-nous cela, Marie !
– Un instant ! Éloignez-vous un peu, pour ne pas les effaroucher, ces petiots. Quand j’entrerai, vous avancerez tout doucement pour bien voir et bien entendre. »
Nous fîmes ce que Marie nous demandait. Nous la laissâmes s’avancer seule et nous demeurâmes à quelque distance.
Marie s’approcha de la volière, une botte de séneçon à la main. Elle ouvrit la porte, entra, et nous restâmes sur place, médusés.
Un concert incomparable arrivait à nos oreilles. Des fusées de chant éclatèrent ; ce n’étaient que trilles éperdus et roulades triomphantes. Il nous semblait que la volière s’était agrandie, devenait immense, sans limites ; qu’au lieu de vingt oiseaux, il y en avait cent, deux cents, qui s’égosillaient en notes perlées et exquises. Nous avançâmes petit à petit ; le bruit devenait plus distinct, plus fort, mais tout aussi harmonieux. C’était l’hymne éternel de joie et de reconnaissance, qui s’envolait sur les ailes éployées et frémissantes des hôtes de la volière vers le Créateur. C’était un remerciement unanime et suave qui montait jusqu’aux régions éthérées…
Nous étions maintenant à côté de la volière, absolument stupéfaits et ravis, immobiles pour ne pas disperser ce mirage. Cependant, nos sens n’étaient pas abusés. Nous entendions réellement ces voix innombrables, si bien fondues en un chant délicieux et puissant ; nous voyions, de près, les oiseaux se percher, en gazouillant, sur les bras, les épaules, la tête de Marie, venir picorer dans sa main les graines apportées. Nous n’étions pas victimes d’une illusion. Il fallait nous incliner devant le fait accompli, sans pouvoir nous l’expliquer de façon plausible.
Marie, nous voyant troublés, jugea que le miracle s’était opéré pour nous. Elle sourit et nous dit :
« Alors, vous entendez ? Ils sont nombreux, très nombreux, n’est-ce pas ?
– Oui, en effet !
– Vous voyez, au lieu de vous parler, j’ai préféré agir. J’ai commencé par là.
– C’est la meilleure preuve.
– J’ai bien fait ; puisque vous entendez, vous, je n’ai pas besoin d’ajouter grand-chose. Cependant, je vais vous expliquer ce que je ressens.
– Oui, oui, c’est cela.
– Eh ben, quand je suis ainsi avec mes petits amis, mes petits enfants, je les sens tous autour de moi, me disant bonjour, me remerciant. Je les entends chanter, je les vois voler. Mais j’en entends d’autres, beaucoup d’autres ; je sens d’autres ailes, d’autres petits becs me frôler ; je sens d’autres corps menus et légers se poser sur moi, près de moi, des souffles rapides et doux produits par des ailes qui passent et m’environnent. Voilà. Comprenez-vous, à présent, que je parle d’un miracle ?
– Oui, c’est bien un miracle, Marie.
– Savez-vous ce que je crois ? J’ai élevé ici de nombreux oiseaux, et j’en ai perdu : beaucoup ont disparu. Ce sont leurs petites âmes, légères comme un brin de duvet, qui viennent retrouver leurs semblables, gazouiller avec eux, voltiger avec eux. Ce sont les petits absents, qui reviennent là où on les a soignés et aimés.
– Vous êtes dans le vrai. J’y pensais depuis un moment. Vos chers petits reviennent dans le milieu où ils ont évolué, où ils ont progressé ; ils se plaisent, à nouveau, à demeurer parmi leurs frères, près de vous, à l’endroit même où on les a tant choyés.
– Oui, c’est ben cela que je pense. Mais vous le dites mieux que moi.
– Leur petite âme légère, très frêle, est cependant de la même essence que la nôtre, qui est immortelle.
– C’est trop sérieux pour ma pauvre tête ! Mais je vous comprends. Mes petiots sont là, avec les autres. Je les entends, je les sens, si je ne les vois pas. Et je suis contente de savoir que je ne suis pas seule à les entendre, que ce ne sont pas des imaginations que je me fais. Écoutez-les, écoutez-les encore ! Sont-ils mignons ? Quelle quantité de voix !
– C’est sublime ! c’est extraordinaire ! Mais c’est réel, nous le constatons bien ! »
Marie sortit de la volière. Le concert continua, formant un accompagnement varié et étincelant à nos organes monotones. Je regardais la volière. Elle n’avait que deux mètres carrés. Mais, en fermant les yeux, je la voyais dix, vingt fois plus grande, n’ayant pas de limites définies. J’entendais toujours ces voix merveilleuses et innombrables dont Marie avait donné la simple explication. C’était miraculeux et naturel à la fois : miraculeux pour les effets, naturel pour les causes. J’étais sous le charme. Marie nous parla encore.
« Ce qu’il y a de plus drôle, affirma-t-elle, c’est qu’ils ne chantent pas tous quand M. le Curé est dans le jardin. Les présents chantent, et c’est tout. Les invisibles sont effarouchés ; ils sentent peut-être que M. le curé, qui est un saint homme pourtant, les place dans le domaine de la fantaisie, comme il dit. Je suis sûre, et vous aussi maintenant, que ce ne sont pas des imaginations, que je n’ai pas la tête à l’envers !
– C’est certain, ma bonne Marie, fit mon grand- père. Nous tâcherons de convaincre M. le curé, de lui rendre tangible le miracle de la volière ! Mais je l’aperçois qui vient à nous. »
En effet, l’abbé Mitsy s’avançait doucement. Le concert diminua d’intensité, pour en arriver à des proportions normales.
Ceci corrobora les réflexions de Marie. Et pourtant, les principes religieux ne sont pas incompatibles, bien au contraire, avec ces faits étranges à l’abord, mais prouvés déjà par des savants et des hommes éclairés, dont la bonne foi ne saurait être mise en doute.
« Eh bien ! dit le bon curé, êtes-vous satisfaits ?
– Oh ! oui, c’est merveilleux, et nous en reparlerons.
– Mais je n’ai jamais pu assister à ce spectacle enchanteur, déclara-t-il en souriant. J’effarouche les oiseaux, comme dit Marie. Jusqu’ici, je n’ai pas pris ses allégations au sérieux ; je suis un profane en la matière. Je suis comme Saint-Thomas, moi ; il me faut des preuves.
– Vous en aurez ! lui répondis-je, en jetant un regard d’intelligence à la vieille servante. Vous serez à la fois convaincu et émerveillé. Je m’en charge, avec l’aide de Marie, bien entendu. Et ce jour-là, au prône, devant vos fidèles paroissiens vous ferez peut-être votre plus beau sermon sur l’immortalité de l’âme ! »
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(Professeur Max, Au Seuil de l’Inconnu ; nouvelles psycho-physiologiques, Paris : P. Macron Imprimeur-Éditeur [s.d.])
La grand’route traversait tantôt des prairies non fauchées, tantôt des champs en friches, tantôt des bois de sapins remplis de senteurs et d’obscurités. Un homme cheminait dans le soir, robuste – plus tout à fait jeune. Il portait la veste, le petit calot et les bottes à longues tiges des soldats. Point d’armes. Tout ce qu’il avait sur lui paraissait être figé dans la boue, la poussière et la saleté. Pipe refroidie aux dents, il enfonçait ses mains dans ses poches évasées, déchirées aux coutures, à la manière d’un homme qui a été tenu longtemps dans l’esclavage, et qui, maintenant, se laisse aller aux douceurs de la liberté.
Son visage était bruni, couvert de barbe, hirsute. Sa paix intérieure semblait avoir été bannie pour toujours, brutalement. Il regardait à terre, droit devant lui, tout en maîtrisant le sol de ses pas allongés et réguliers. Déjà son ombre le précédait, six fois plus longue que lui. Le soleil se couchait. Les premières chauves-souris se montraient silencieusement. La campagne se taisait. Des traînées de brume se déposaient dans les creux. Les nuages se massaient, immobiles, se faisaient épais et gris. Déjà le voyageur reconnaissait les environs : le village ne devait plus être loin. C’est alors qu’il aperçut un homme assis sur une borne kilométrique. Cet homme le regardait venir.
Il remarqua d’abord sa large casquette de voyage, d’une forme bizarre, sous laquelle le visage disparaissait presque entièrement : un visage très petit, complètement rabougri de vieillesse, brun comme une racine, un visage qui se tournait lentement à mesure qu’il approchait, le suivant d’un regard fixe. Lorsque le voyageur fut tout près, il crut sentir que le regard de ces petits yeux lui plongeait dans la nuque.
Lorsqu’ils se croisèrent, l’homme assis toucha le bord de sa casquette d’un geste mesuré, avec une sorte de solennité presque moqueuse. Le soldat répondit à son salut, en homme du monde. Sa première impression avait été que l’homme était si vieux qu’il pourrait difficilement se lever sans aide de la borne sur laquelle il siégeait. Sa seconde impression, que cet homme était un colosse, et qu’il portait sur ses épaules un visage mal assorti à son corps, une figure étrange et beaucoup trop petite.
Lorsqu’il eut marché durant quelques minutes, le soldat entendit tout à coup des pas rapides, extrêmement légers qui se rapprochaient de lui. Avant qu’il ait pu se retourner, l’étranger de la borne était à son côté et se mettait à son pas, comme si c’eût été chose toute naturelle.
En vérité, cet homme dépassait le soldat de toute une tête, et pourtant son visage ridé n’était pas plus grand qu’une main. Il était droit comme un cierge. Sa tenue était irréprochable. Ses épaules aussi larges que celles d’un boxeur. Sa casquette de voyage, lorsqu’on la regardait ainsi de côté, avait une visière, qui avançait et dépassait le nez de beaucoup. Il avait les mains dans les poches, et ne portait aucun bagage. Son habillement avait quelque chose d’élégant et même d’apprêté. Mais le crépuscule avait estompé déjà toutes les apparences, et le soldat ne put rien distinguer de bien précis.
Après un instant de silence, l’étranger se mit à parler d’une voix faible, sourde. Il demanda :
« Camarade, tu as fait un long voyage ? Est-ce que tu retournes chez toi, maintenant ?
– C’est le cas de le dire, » répondit le soldat, et il lui parut ridicule que quelqu’un pût ignorer encore qu’on revenait de la guerre.
Un peu troublé, il tira sur sa pipe qui ne contenait plus de tabac, et souhaita, à part lui, que le colosse disproportionné voulût bien lui épargner sa compagnie. Mais ce dernier semblait être bavard. À entendre sa voix douce et pour ainsi dire minutieuse, on ne l’eût pas cru. Il posa une nouvelle question :
« Est-ce que des choses agréables t’attendent, chez toi ?
– Jusqu’à ce jour, répondit le soldat, je n’ai eu pour patrie que les tranchées et les abris. Quand même tout serait chez moi bien maussade, cette patrie-là me semblerait encore un paradis en regard de l’autre. Mais, ajouta-t-il avec flamme, c’est bien loin d’être maussade, chez moi ! Il y a là ma femme, qui ne veut plus vivre que pour me rendre heureux, et ma petite fille de douze ans, qui danse comme une elfe ! Nous en ferons une grande danseuse. »
Ils marchèrent un certain temps encore dans l’obscurité grandissante, et le soldat se surprit lui-même à commencer d’avoir peur : lui qui avait cependant vécu des années entières dans l’intimité de la mort ! Car son compagnon avait une tête qui ne lui appartenait pas, et cette tête regardait fixement, droit devant elle, et sa voix était chantante, flatteuse, hypocrite. Que pouvait-il faire là sur cette route perdue, cet homme qui avait certainement vu le monde entier ?
Et soudainement le soldat sentit que l’étranger lui posait le bras sur les épaules ; c’était un bras lourd et chaud ; et il l’entendit qui disait :
« Je voudrais savoir, camarade, quelle est la chose, là-bas, dont vous aviez le plus peur, la chose qui vous a paru pire que tout ?
– Je n’en sais rien » fit le soldat, grincheux. Puis, sans s’en rendre compte, il se mit à y songer, trouva une réponse, et dit :
« C’était la souffrance !
– La souffrance ? » répéta l’étranger surpris, si surpris que son bras pesa sur les épaules de l’autre.
« La souffrance et la peur qu’on en avait, dit le soldat.
– En es-tu bien sûr ? demanda l’étranger à voix basse.
– Si tu avais été là… » commença le soldat, mais l’autre l’interrompit avec quelque impatience :
« J’étais là. Mais dis-moi, quelle est la seconde chose qui vous a paru être pire que tout ?
– Nous n’avions absolument pas peur, » répliqua le soldat, éludant la réponse. Mais à nouveau, il se sentit comme obligé d’y songer, et il finit par dire :
« Le chagrin, et la peur qu’on en avait. Si, je te l’assure, c’était cela. »
L’étranger souleva son bras qui pesait toujours sur les épaules du soldat ; il parut secouer la tête, puis il se mit à rire tout seul, sur un ton très bas, doux et monotone.
« Le sais-tu mieux que moi ? » demanda le soldat irrité, mais il ne reçut pas de réponse. L’autre questionna une fois encore :
« Et la troisième chose ? »
Cette fois, le soldat pensa que sa patience était à bout et qu’il ne satisferait pas cette abusive curiosité. Il répliqua avec humeur :
« La troisième chose, c’était la peine, la quatrième, l’esclavage, la cinquième, la soif, puisque tu veux tellement de précisions ! Mais si tu préfères intervertir l’ordre, cela m’est tout à fait égal ; tout cela se valait. »
Le questionneur attendit alors un certain temps, et ce fut un temps de silence, durant lequel ils marchèrent à pas égal à travers le crépuscule qui devenait la nuit. À la fin, l’étranger demanda de sa voix éteinte où perçait une impatience certaine, et comme une volonté d’inquisition :
« Et la mort ?
– La mort, répéta le soldat. Bah ! » et il haussa les épaules.
« On dit, continua l’étranger, que vous la méprisiez.
– Et à juste titre, fit le soldat.
– Ainsi, tu es de ceux qui la considèrent comme un être de douceur et d’amour, un consolateur, une libératrice ? Non ? Tu es peut-être de ceux qui la tiennent pour une nullité dès qu’il s’agit de leur honneur ou de leur déshonneur ?
– Mais non, fit le soldat, nous ne comprenons rien à cela, nous autres.
– Et cependant, vous la méprisiez ? insista l’autre, durement.
– Oui, dit le soldat. Elle a été trop longtemps à nos côtés, dans la boue. Comment la respecter encore ? »
L’étranger laissa entendre un petit sifflement.
« Ainsi, demanda-t-il ironiquement, vous étiez ce qu’on appelle braves ?
– On le dit, » fit le soldat, pris au dépourvu, et il ne trouva rien de mieux à répondre.
Il y eut alors, encore une fois, un instant de silence. La lune s’était montrée ; en croissant mince, elle n’éclairait pas. Encore un petit bois, et c’était le village. Combien le village valait mieux que toutes ces conversations !
« Ainsi, demanda l’étranger d’une voix à peine perceptible, mais qui tremblait d’émotion, aucun de vous ne savait combien son pouvoir est effrayant ?
– Que diable, qu’a-t-il donc de si effrayant, ce pouvoir ? répliqua le soldat en colère. Ce pouvoir que nous lui avons vu prendre là-bas, c’était de nous qu’elle le tenait. Elle le recevait de nos mains comme un maréchal reçoit son bâton des mains de l’empereur. Un jour, il a fallu qu’elle le rende…
– Ce n’est pas vrai, fit l’étranger, la voix rauque. De temps en temps, elle vous arrache ce pouvoir des mains. Pas une fois, depuis que la terre existe, vous n’avez pu le lui refuser.
– Bon, bon, je n’en sais rien, » murmura le soldat, qui apercevait son village et était saisi d’une grande joie paisible.
« Ici, vois-tu, c’est mon village. Reconnais-tu là-bas ce large tilleul ? Il est plus noir que la nuit. Demain, nous ferons une fête sous ce tilleul, en l’honneur de mon retour. Nous danserons, nous boirons, et nous oublierons la mort. »
Ils passèrent sous le tilleul. À ce moment, il sembla au soldat, qui marchait un peu devant, que l’étranger levait ses deux bras et s’élançait, saisissait une des branches inférieures de l’arbre à la façon d’un acrobate. Quand il se retourna, son compagnon avait disparu. Il le chercha des yeux, stupéfait, dans l’ombre du tilleul, mais son regard ne parvint pas à percer l’obscurité du feuillage ; il n’entendait pas un bruit. Alors il ressentit quelque chose de plus que de l’étonnement ; une certaine angoisse le saisit à l’idée de l’étrange compagnon de route qu’il avait eu, et de la disparition. Puis, il alla vers sa maison, la retrouva, et s’élança dans la joie du revoir qui fut si grande qu’elle ressemblait à une peine.
La nuit s’écoula, et la matinée suivante. Vers midi, on commença dans tout le village à préparer la fête. Il y eut de la bière, des pâtisseries, chacun mit ses plus beaux habits, et on suspendit pour la soirée des flambeaux, des lampions. À peu de distance, les hommes se réunissaient pour un concours de tir, et des détonations joyeuses se firent entendre. Sur la place du village, sous le grand tilleul, on dansait.
On dansait : les hommes, les femmes et les enfants dansaient tous, – surtout les enfants, – et, par instants, un couple de vieillards se mêlait à la danse. Il faisait lourd, le soleil s’inclinait vers le soir, quelques nuages s’accumulaient, compacts. La musique jouait sans trêve, et tous dansaient à en perdre haleine. Et il y avait là une petite fille qui pouvait bien avoir douze ans et qui se faisait remarquer par sa grâce et sa gentillesse. En son petit visage rond, on ne lisait pas encore de destin, et c’est pourquoi ce petit visage était si beau, si gai. Elle avait des cheveux blonds, couleur de paille, un petit nez court, et lorsqu’elle riait, on voyait un petit trou entre deux dents. Ses genoux étaient plus larges que ses mollets, et tout cet inachèvement de l’être était suave…
Mais l’étranger était tapi dans le tilleul, assis sur une branche, et il fermait les yeux. Puis, il se laissa tomber. Aucun choix, aucune nécessité ne le guida dans sa chute. Il tomba lourdement, durement, et ce fut justement sur la petite fille. Il la jeta à terre, puis se mit à sautiller au-dessus de la fragile créature, qui ne bougeait plus. Son manteau s’envolait, sa casquette de voyage s’en allait en arrière. Il était tel que le peuple s’est toujours représenté la Mort : un squelette nu, et qui ne se cachait pas. Tous les assistants reculaient épouvantés, formaient un cercle autour de cette Mort et de sa victime. Le squelette tourna vers eux, à la ronde, son visage osseux, dont les dents simulaient un rire affreux, et il cria :
« Direz-vous encore que la Mort n’est pas effrayante ? »
Tous étaient figés dans l’horreur, incapables de remuer même une main.
« En est-il encore un parmi vous, ricanait le monstre, encore un seul pour dire que la Mort n’est pas terrible ? »
Et dans le silence général, sa voix éclata, épouvantable :
« Est-il encore parmi vous un poète pour célébrer la Mort ? Est-il encore un soldat parmi vous pour la mépriser ? »
Mais personne ne lui répondit.
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(Martin Beheim-Schwarzbach, in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n°40, 1er février 1931)
L’emplacement était superbe pour bâtir une ville. Il n’y avait qu’à déblayer les bords du fleuve, en abattant une partie de la forêt, de l’immense forêt vierge enracinée là depuis la naissance du monde. Alors abritée tout autour par des collines boisées, la ville descendrait jusqu’aux quais d’un port magnifique, établi dans l’embouchure de la Rivière-Rouge, à quatre milles seulement de la mer.
Dès que le gouvernement de Washington eut accordé la concession, charpentiers et bûcherons se mirent à l’œuvre ; mais vous n’avez jamais vu une forêt pareille. Cramponnée au sol de toutes ses lianes, de toutes ses racines, quand on l’abattait par un bout elle repoussait d’un autre, se rajeunissait de ses blessures ; et chaque coup de hache faisait sortir des bourgeons verts. Les rues, les places de la ville à peine tracées étaient envahies par la végétation. Les murailles grandissaient moins vite que les arbres et, sitôt élevées, croulaient sous l’effort des racines toujours vivantes.
Pour venir à bout de cette résistance où s’émoussait le fer des cognées et des haches, on fut obligé de recourir au feu. Jour et nuit une fumée étouffante emplit l’épaisseur des fourrés, pendant que les grands arbres au-dessus flambaient comme des cierges. La forêt essaya de lutter encore, retardant l’incendie avec des flots de sève et la fraîcheur sans air de ses feuillages pressés. Enfin l’hiver arriva. La neige s’abattit comme une seconde mort sur les grands terrains pleins de troncs noircis, de racines consumées. Désormais on pouvait bâtir.
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Bientôt une ville immense, toute en bois comme Chicago, s’étendit aux bords de la Rivière-Rouge, avec ses larges rues alignées, numérotées, rayonnant autour des places, sa Bourse, ses halles, ses églises, ses écoles, et tout un attirail maritime de hangars, de douanes, de docks, d’entrepôts, de chantiers de construction pour les navires. La ville de bois, Wood’stown – comme on l’appela, – fut vite peuplée par les essuyeurs de plâtres des villes neuves. Une activité fiévreuse circula dans tous ses quartiers ; mais sur les collines environnantes, dominant les rues pleines de foule et le port encombré de vaisseaux, une masse sombre et menaçante s’étalait en demi-cercle. C’était la forêt qui regardait.
Elle regardait cette ville insolente qui lui avait pris sa place au bord du fleuve, et trois milles d’arbres gigantesques. Tout Wood’stown était fait avec sa vie à elle. Les hauts mâts qui se balançaient là-bas dans le port, ces toits innombrables abaissés l’un vers l’autre, jusqu’à la dernière cabane du faubourg le plus éloigné, elle avait tout fourni, même les instruments de travail, même les meubles, mesurant seulement ses services à la longueur de ses branches. Aussi quelle rancune terrible elle gardait contre cette ville de pillards !
Tant que l’hiver dura, on ne s’aperçut de rien. Les gens de Wood’stown entendaient parfois un craquement sourd dans leurs toitures, dans leurs meubles. De temps en temps, une muraille se fendait, un comptoir de magasin éclatait en deux bruyamment. Mais le bois neuf est sujet à ces accidents, et personne n’y attachait d’importance. Cependant, aux approches du printemps, – un printemps subit, violent, si riche de sèves qu’on en sentait sous terre comme un bruissement de sources, – le sol commença à s’agiter, soulevé par des forces invisibles et actives. Dans chaque maison, les meubles, les parois des murs se gonflèrent, et l’on vit sur les planchers de longues boursouflures comme au passage d’une taupe. Ni portes, ni fenêtres, rien ne marchait plus. « C’est l’humidité, disaient les habitants. Avec la chaleur, cela passera. »
Tout à coup, au lendemain d’un grand orage venu de la mer, qui apportait l’été dans ses éclairs brûlants et sa pluie tiède, la ville en se réveillant eut un cri de stupeur. Les toits rouges des monuments publics, les clochers des églises, le plancher des maisons et jusqu’au bois des lits, tout était saupoudré d’une teinte verte, mince comme une moisissure, légère comme une dentelle. De près, c’était une quantité de bourgeons microscopiques, où l’enroulement des feuilles se voyait déjà. Cette bizarrerie des pluies amusa sans inquiéter ; mais, avant le soir, des bouquets de verdure s’épanouissaient partout sur les meubles, sur les murailles. Les branches poussaient à vue d’œil ; légèrement retenues dans la main, on les sentait grandir et se débattre comme des ailes.
Le jour suivant, tous les appartements avaient l’air de serres. Des lianes suivaient les rampes d’escalier. Dans les rues étroites, des branches se joignaient d’un toit à l’autre, mettant au-dessus de la ville bruyante l’ombre des avenues forestières. Cela devenait inquiétant. Pendant que les savants réunis délibéraient sur ce cas de végétation extraordinaire, la foule se pressait dehors pour voir les différents aspects du miracle. Les cris de surprise, la rumeur étonnée de tout ce peuple inactif donnaient de la solennité à cet étrange événement. Soudain quelqu’un cria : « Regardez donc la forêt ! » et l’on s’aperçut avec terreur que depuis deux jours le demi-cercle verdoyant s’était beaucoup rapproché. La forêt avait l’air de descendre vers la ville. Toute une avant-garde de ronces, de lianes s’allongeait jusqu’aux premières maisons des faubourgs.
Alors, Wood’stown commença à comprendre et à avoir peur. Évidemment la forêt venait reconquérir sa place au bord du fleuve ; et ses arbres, abattus, dispersés, transformés, se déprisonnaient pour aller au-devant d’elle. Comment résister à l’invasion ? Avec le feu, on risquait d’embraser la ville entière. Et que pouvaient les haches contre cette sève sans cesse renaissante, ces racines monstrueuses attaquant le sol en dessous, ces milliers de graines volantes qui germaient en se brisant et faisaient pousser un arbre partout où elles tombaient ?
Pourtant tout le monde se mit bravement à l’œuvre avec des faux, des herses, des cognées ; et l’on fit un immense abattis de feuillages. Mais en vain. D’heure en heure, la confusion des forêts vierges, où l’entrelacement des lianes joint entre elles des pousses gigantesques, envahissait les rues de Wood’stown. Déjà les insectes, les reptiles faisaient irruption. Il y avait des nids dans tous les coins, et de grands coups d’ailes, et des masses de petits becs jaseurs. En une nuit, les greniers de la ville furent épuisés par toutes les couvées écloses. Puis, comme une ironie au milieu de ce désastre, des papillons de toutes grandeurs, de toutes couleurs, volaient sur les grappes fleuries, et les abeilles prévoyantes qui cherchent des abris sûrs, au creux de ces arbres si vite poussés installaient leurs rayons de miel comme une preuve de durée.
Vaguement, dans la houle bruyante des feuillages, on entendait les coups sourds des cognées et des haches ; mais le quatrième jour tout travail fut reconnu impossible. L’herbe montait trop haute, trop épaisse. Des lianes grimpantes s’accrochaient aux bras des bûcherons, garrottaient leurs mouvements. D’ailleurs les maisons étaient devenues inhabitables ; les meubles, chargés de feuilles, avaient perdu leurs formes. Les plafonds s’effondraient, percés par la lance des yuccas, la longue épine des acajous ; et à la place des toitures s’étalait le dôme immense des catalpas. C’est fini. Il fallait fuir.
À travers le réseau de plantes et de branches qui se resserraient de plus en plus, les gens de Wood’stown épouvantés se précipitèrent vers le fleuve, emportant le plus qu’ils pouvaient de richesses, d’objets précieux. Mais que de peine pour gagner le bord de l’eau ! Il n’y avait plus de quais. Rien que des roseaux gigantesques. Les chantiers maritimes, où s’abritaient les bois de construction, avaient fait place à des forêts de sapins ; et dans le port tout en fleurs, les navires neufs semblaient des îlots de verdure. Heureusement qu’il se trouvait là quelques frégates blindées sur lesquelles la foule se réfugia et d’où elle put voir la vieille forêt joindre victorieusement la forêt nouvelle.
Peu à peu, les arbres confondirent leurs cimes, et, sous le ciel bleu plein de soleil, l’énorme masse de feuillage s’étendit des bords du fleuve à l’horizon lointain. Plus trace de ville, ni de toits, ni de murs. De temps en temps un bruit sourd d’écroulement, dernier écho de la ruine, ou le coup de hache d’un bûcheron enragé, retentissait sous la profondeur du feuillage. Puis plus rien que le silence vibrant, bruissant, bourdonnant, des nuées de papillons blancs tournoyant sur la rivière déserte, et là-bas, vers la haute mer, un navire qui s’enfuyait, trois grands arbres verts dressés au milieu de ses voiles, emportant les derniers émigrés de ce qui fut Wood’stown…
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(Alphonse Daudet, in Le Bien public, 27 mai 1873)
J’étais en route depuis plusieurs jours, et je m’étais reposé fort peu pendant la nuit et point du tout pendant le jour. Les objets qui s’étaient si rapidement succédés se reproduisirent en visions imparfaites, et une foule d’images s’entrechoquèrent confusément dans mon cerveau, pendant que je voyageais par une route solitaire. Par intervalles, une de ces images cessait pour ainsi dire de vaciller et me permettait de la voir distinctement. Puis elle se fondait comme un tableau de lanterne magique, et, pendant que j’en reconnaissais une partie, j’en voyais une autre moins distincte. À peine un nouvel objet s’était-il montré qu’à son tour il disparaissait pour faire place à un autre.
D’abord, je me trouvai devant les vieilles églises de Modène. Je reconnus les colonnes bizarres, avec les monstres hideux qui leur servent de base. Je crus voir ensuite ces colonnes isolées sur la paisible place de Padoue devant la vieille et grave université. Puis je crus errer dans les environs de cette ville si agréable, admirant les maisons, les jardins et les vergers que j’avais vus quelques heures auparavant. À leur place s’élevèrent aussitôt les deux tours de Bologne, et la plus vive de toutes ces images disparut devant la monstrueuse citadelle de Ferrare, qui, semblable à une illustration d’un roman fantastique, se reproduisit de nouveau, dominant la ville solitaire et déchue. En un mot, j’éprouvai ces sensations incohérentes, mais délicieuses, dont jouissent quelquefois les voyageurs et qu’on a tant de plaisir à prolonger. Chaque cahot de la voiture qui me transportait, à moitié sommeillant dans les ténèbres, semblait chasser quelque souvenir et y faire succéder un autre tableau ; ce fut dans cet état que je m’endormis.
Bientôt la voiture s’arrêta et je me réveillai ; du moins je le crus. Il faisait tout à fait nuit et nous étions au bord de l’eau. Là se trouvait une barque noire, ayant une cabine de la même couleur sombre. Quand j’y eus pris place, deux hommes ramèrent la barque dans la direction d’une grande lumière qui brillait au loin sur la mer.
Par moments, le vent soupirait lugubrement. Il ridait la surface de l’eau, berçait la barque et chassait les noirs nuages devant les étoiles. Je ne pus m’empêcher de trouver étrange de voguer ainsi à cette heure, en quittant le rivage pour aller vers cette lumière que je voyais au loin sur la mer. Bientôt elle devint plus éclatante et, au lieu d’une lumière, je vis une multitude de flambeaux brillant au-dessus de l’eau, pendant que la barque en approchait par une espèce de sillon incertain, indiqué sur la mer par des bornes et des pilotis.
Nous avions vogué environ deux lieues sur la plaine noire, quand j’entendis dans mon rêve, le bruit de l’eau qui rencontrait quelque obstacle. Je regardai attentivement et je vis à travers les ténèbres quelque chose de noir et de massif qui semblait être un rivage, mais étendu sur la mer comme un radeau ; et nous glissâmes à côté. Le principal des deux rameurs me dit que c’était un cimetière.
Plein de l’intérêt et de l’étonnement qu’inspirait cette idée d’un cimetière au milieu de l’océan solitaire, je me retournai pour le contempler à mesure qu’il s’éloignerait de nous, mais il se déroba rapidement à mes regards. Avant que je pusse savoir comment cela s’était fait, je m’aperçus que nous montions une rue, une rue-fantôme ; de chaque côté des maisons sortaient de l’eau, et la barque noire glissait sous les fenêtres. À quelques-unes de ces fenêtres brillaient des lumières qui se reflétaient dans le sombre miroir de l’eau, mais tout était dans le plus profond silence.
Ainsi nous nous avancions dans cette cité-fantôme, glissant par des rues et des ruelles étroites toutes remplies d’eau. Parfois, les angles étaient si aigus et si resserrés qu’il paraissait impossible que la longue et étroite barque pût les tourner ; mais les rameurs, poussant un cri mélodieux d’avertissement, s’avançaient toujours sans s’arrêter un seul instant. Quelquefois, les rameurs d’une autre barque noire comme la nôtre répondaient au cri, ralentissaient leur marche, comme je crus que nous le faisions de notre côté, et venaient glisser à côté de nous comme une ombre noire. D’autres barques de la même couleur sombre étaient amarrées, me sembla-t-il, à des piliers peints, près de portes noires et mystérieuses s’ouvrant sur l’eau. Quelques-unes étaient vides ; dans d’autres, les rameurs étaient endormis ; et, vers une autre, je vis quelques personnes se diriger sous une voûte lugubre conduisant à l’intérieur d’un palais ; elles étaient richement vêtues et éclairées par des flambeaux. Je ne fis que les entrevoir ; car un pont, si bas et si près de la barque qu’il semblait prêt à nous écraser sous sa chute, un de ces nombreux ponts qui troublaient mon rêve, les éclipsa à l’instant. Et nous avancions toujours vers le cœur de cette étrange cité ; – de l’eau partout où jamais eau ne s’était trouvée ailleurs, – des masses de maisons, des églises, des groupes de superbes édifices s’en élançaient, et partout le même silence extraordinaire.
Puis nous traversâmes une pièce d’eau large et ouverte ; nous passâmes devant un vaste quai pavé ; les lampes qui l’éclairaient firent voir de longues rangées d’arcades et de colonnes d’une construction grandiose, mais aussi légères à l’œil que des guirlandes de givre : là, pour la première fois, j’aperçus des passants ; nous arrivâmes à un escalier menant de l’eau à une vaste maison où, après avoir parcouru des corridors et des galeries innombrables, je me couchai pour prendre du repos ; j’entendis les barques noires fendant l’eau sous les fenêtres ; enfin je m’endormis.
L’éclat éblouissant du jour qui se révéla dans ce songe ; sa fraîcheur, sa vie, les scintillations du soleil dans l’eau ; le ciel limpide et azuré : c’est ce que nulle parole ne saurait dépeindre. De ma fenêtre, je voyais des barques, des navires, des mâts, des voiles, des cordages, des pavillons ; des groupes de marins occupés à décharger les cargaisons de ces vaisseaux ; de larges quais parsemés de ballots, de marchandises de toute espèce ; de puissants vaisseaux, se reposant dans une orgueilleuse indolence ; des îles, couronnées de dômes et de tours splendides, des croix dorées étincelant au soleil sur de merveilleuses églises qui s’élançaient de la mer. Arrivé au rivage, je découvris une place d’une si éblouissante beauté, d’une si merveilleuse grandeur que tout le reste sembla pauvre et mesquin à côté de son incomparable magnificence.
C’était une vaste Piazza, à l’ancre, comme tout le reste, dans le profond océan. Sur son vaste sein s’élevait un palais, plus majestueux et plus magnifique dans sa vieillesse que tous les édifices de la terre dans la fraîcheur de leurs premières années. Des galeries, d’une construction à la fois si légère qu’elles auraient pu être l’ouvrage des fées et si puissante que les siècles les avaient attaquées en vain, entouraient ce palais ainsi qu’une cathédrale riche des fantaisies bizarres et luxuriantes de l’Orient. À peu de distance du portail, une haute tour isolée, élevant son sommet orgueilleux vers le ciel, dominait la mer Adriatique. Près du rivage se trouvaient deux sinistres colonnes de granit rouge ; l’une surmontée d’un statue armée d’une épée et d’un bouclier ; l’autre d’un lion d’argent. Près de ces colonnes, une seconde tour, la plus magnifique de toutes ces choses magnifiques, surmontée d’un immense globe brillant d’or et d’azur ; les douze signes y étaient peints et le soleil y accomplissait sa révolution, pendant qu’au-dessus deux géants de bronze frappaient les heures sur une cloche retentissante. Un carré long de hautes maisons du marbre le plus blanc, entourées d’une galerie de l’architecture la plus légère et la plus délicate, faisait partie de cette scène enchanteresse ; et, çà et là, des mats garnis de pavillons s’élevaient du pavé de ce sol fantastique.
Il me sembla que j’entrai dans la Cathédrale ; je marchai sous ses voûtes nombreuses, et j’en traversai toute l’étendue. Construction grandiose, de proportions immenses, ornée de vieilles mosaïques, embaumée de parfums, noircie par la fumée de l’encens, riche en trésors de métaux précieux et de pierreries qui brillaient au travers îles barreaux de fer, sanctifiée par les reliques des martyrs, rayonnant de mille couleurs projetées par les vitraux, assombrie par ses boiseries sculptées et ses marbres aux teintes variées, ténébreuse dans sa prodigieuse hauteur et ses nefs à perte de vue, étincelant de lampes d’argent et de lumières vacillantes : surnaturelle, fantastique, solennelle, inconcevable.
Puis j’entrai dans l’antique palais ; je parcourus les silencieuses galeries et les chambres du conseil, où les portraits des anciens dominateurs de cette reine des mers semblaient regarder avec des yeux menaçants ; et où ses galères, encore victorieuses sur la toile, combattaient et triomphaient comme dans l’ancien temps. Il me sembla que j’errai dans ses salles de splendeur et de gloire – aujourd’hui nues et désolées. Rêvant à son orgueil et à sa puissance évanouies, je crus entendre une voix qui me disait : « Quelques traces de son ancienne puissance, et quelques explications consolantes de sa ruine se découvrent encore ici-près. »
Je crus qu’on me menait dans quelques chambres mystérieuses communiquant avec une prison près du palais, qui en était séparé par un pont élevé traversant une rue étroite, et qui s’appelait, à ce que je rêvai, le Pont des Soupirs.
Mais d’abord je passai devant deux fentes dans un mur, – les gueules des lions, aujourd’hui privées de dents. Là, dans la fiévreuse horreur de mon sommeil, j’appris que l’on jetait, à la faveur des ténèbres, des accusations dénonçant des hommes innocents à la vengeance de l’antique et cruel Conseil. Et quand je vis la salle où l’on menait les prisonniers pour être interrogés, et la porte par laquelle ils sortaient, porte qui ne se fermait jamais sur un homme ayant devant lui la vie et l’espoir, il me semblait que mon cœur mourait dans ma poitrine.
Je souffris davantage, pourtant, quand le flambeau à la main, je quittai l’éclat vivifiant du jour pour descendre dans deux rangées de sombres et horribles cachots. Il y faisait nuit. Dans le mur de chaque cachot, il y avait une meurtrière où, dans l’ancien temps, on mettait tous les jours une torche, à ce que je rêvai, pour éclairer le prisonnier pendant une demi-heure. À la lueur de ces rayons, les captifs avaient creusé des inscriptions dans les voûtes noircies. Je vis ces inscriptions. Car le travail d’une pointe de clou rouillé avait survécu à leur agonie à travers bien des générations.
Je vis un cachot où nul ne demeurait plus de vingt-quatre heures ; car celui qui y entrait était condamné à mort. À côté, un autre, bien sombre, où, à minuit, venait le confesseur, moine couvert de bure et encapuchonné, blême et hideux à la pure lumière du jour, mais dans la nuit de cette ténébreuse prison, destructeur de l’Espérance et messager de la Mort. J’avais le pied sur la place où, à la même heure funèbre, on étranglait le prisonnier, et ma main toucha la porte basse et infâme par laquelle on faisait sortir le lourd sac qu’on lançait ensuite dans la mer, à un endroit où nul, sous peine de mort, ne pouvait jeter un filet.
Autour et au-dessus de ces donjons coulait la même eau qui remplissait mon rêve et en rattachait les phases, baignant les murs à l’extérieur et les imprégnant à l’intérieur d’humidité et de vase, comblant de boue et d’algues les crevasses et les lézardes, comme si les pierres et les barreaux même avaient des bouches qu’il fallait bâillonner ; offrant un passage facile aux cadavres des victimes secrètes de l’État – passage si facile qu’il les accompagnait en les précédant comme un impitoyable officier.
Descendant de ce lieu par un escalier appelé, me sembla-t-il, l’Escalier des Géants – j’eus un vague souvenir d’un vieillard déchu du pouvoir, descendant de plus en plus lentement les marches quand il entendit le son de la cloche qui proclamait son successeur. Je m’en éloignai dans une des noires barques jusqu’à ce que nous arrivâmes à un vieil arsenal gardé par quatre lions de marbre. Pour que mon rêve fût plus monstrueux et plus invraisemblable, un de ces lions portait sur son corps des mots et des phrases qu’on y avait tracés à une époque reculée et dans une langue inconnue ; de manière que la signification en était un mystère pour tout le monde.
Le bruit des marteaux se faisait peu entendre dans ce lieu, et les travaux n’y avançaient guère ; car la gloire de la cité était déchue, comme je l’ai dit. En un mot, c’était comme un débris de naufrage flottant sur la mer, un pavillon étranger était arboré sur ses mâts, et des étrangers se tenaient au gouvernail. Le splendide navire sur lequel, à certains jours, son antique chef s’embarquait avec pompe pour aller épouser la mer, n’y reposait plus ; mais à sa place il y avait un petit modèle fait de souvenir ; et ce modèle racontait ce qui avait été autrefois (tant la faiblesse et la puissance sont confondues dans la poussière) presqu’aussi éloquemment que les énormes colonnes, les voûtes et les toits élevés pour abriter de superbes vaisseaux qui n’avaient plus aujourd’hui d’autre ombre sur l’onde ni sur la terre.
L’arsenal existait encore, dévasté, pillé, mais toujours un arsenal. Un fier étendard enlevé aux Turcs s’affaissait dans l’ombre de sa cage. Là se trouvaient de riches armures qu’avaient revêtues d’illustres guerriers ; des arbalètes ; des carquois pleins de flèches ; des lances, des épées, des poignards, des massues, des boucliers et de lourdes haches d’armes ; des plaques de fer et d’acier travaillé qui faisaient du noble coursier un monstre aux écailles de métal ; et une arme à ressort, facile à cacher dans la poitrine, destinée à être employée sans bruit, et à tuer des hommes en lançant des dards empoisonnés.
Je vis un coffre remplis d’infâmes instrument de torture ; horriblement destinés à serrer, à pincer, à écraser et à broyer des os humains, à les déchirer et à les tordre avec les tortures de mille morts. Devant ce coffre étaient deux casques de fer, faits pour se fermer sur des têtes vivantes des condamnés ; et, attachée à chaque casque, était une espèce de petite enclume sur laquelle le démon qui dirigeait ces tortures pouvait appuyer son coude et écouter, près de l’oreille murée, les lamentations et les aveux du patient. Ces casques offraient une ressemblance si hideuse avec la forme humaine, c’étaient des moules si fidèles de visages ruisselant de sueur, crispés et défigurés par la torture, qu’il était difficile de croire qu’ils fussent vides ; et les affreuses contorsions qu’ils renfermaient semblèrent me poursuivre quand, m’embarquant de nouveau, je me dirigeai vers une espèce de jardin ou de promenade publique en pleine mer où il y avait de l’herbe et des arbres. Mais j’oubliai ces horreurs quand je me trouvai sur le rivage le plus éloigné et que je contemplai dans mon rêve le coucher du soleil ; devant moi, le ciel et la mer inondés de cramoisi ; et, derrière moi, la ville tout entière se reflétant dans l’eau en traits rouges et pourpres.
Dans les merveilles d’un rêve si rare, je ne tins aucun compte du temps et je n’eus que peu de conception de sa fuite. Mais il s’y passa des jours et des nuits ; et quand le soleil brillait au ciel, et quand les rayons des lampes se reproduisaient dans l’eau courante, je voguais toujours, fouettant les maisons et les murailles visqueuses des flots que ma noire barque jetait de chaque côté en fendant l’eau le long des rues.
Quelquefois, débarquant aux portes des églises et des vastes palais, j’errai de chambre en chambre, de nef en nef, à travers des labyrinthes de riches autels, d’antiques monuments, d’appartements délabrés où les meubles, à moitié imposants, à moitié grotesques, tombaient en poussière. Il s’y trouvait des tableaux, d’une beauté et d’une expression immortelles, et pleins d’une passion, d’une vérité et d’une puissance telles qu’ils me paraissaient autant de jeunes et de fraîches réalités au milieu d’une armée de spectres. Je les imaginai mêlées aux anciennes époques de la cité, à ses beautés, à ses tyrans, à ses capitaines, à ses patriotes, à ses marchands, à ses courtisans, à ses prêtres, que dis-je ? à ses pierres, à ses briques et à ses places publiques ; et tout cela revivait autour de moi. Alors, descendant un escalier de marbre dont l’eau bottait les marches inférieures, je rentrai de nouveau dans ma barque et je continuai mon songe.
Je parcourus des ruelles étroites, où des charpentiers, travaillant dans leurs boutiques, jetaient les légers copeaux dans l’eau où ils gisaient comme des herbes ou flottaient en monceaux entortillés. Je passai devant des portes ouvertes qui pourrissaient dans l’humidité, au travers desquelles brillaient quelques fragments de vignes, dont les feuilles tremblantes projetaient sur le pavé des ombres inaccoutumées ; des quais et des terrasses, où passaient et repassaient des femmes coquettement voilées, et où des oisifs s’étendaient au soleil sur des dalles et des degrés d’escalier ; des ponts où circulaient d’autres passants ; sous des balcons de pierre, élevés à une hauteur à donner le vertige, devant les plus hautes fenêtres des plus hautes maisons. Des pelouses, des théâtres, des châsses, de prodigieux ouvrages d’architecture gothique, sarrasine, riches des fantaisies de toutes les époques et de tous les pays. Des édifices de toutes les hauteurs, noirs, blancs, droits, courbés, mesquins et grandioses, caducs et solides. Me frayant un passage au milieu d’une armée de barques et de chaloupes, je pénétrai enfin dans un grand canal. Là, dans la vagabonde fantaisie de mon rêve, je vis le vieux Shylock passant et repassant sur un pont bordé de boutiques et retentissant d’un bourdonnement de voix humaines ; une forme dans laquelle je crus reconnaître Desdémone se penchait hors d’une fenêtre pour cueillir une fleur. Et dans mon rêve, je crus que l’ombre de Shakespeare flottait quelque part sur l’eau, et errait dans la ville.
La nuit, tandis que deux lampes brûlaient devant une image de la Vierge dans une galerie à l’extérieur de la grande cathédrale, près du toit, il me sembla que la grande Piazza du Lion ailé brillait d’un torrent d’éclatante lumière, et que toutes les galeries regorgeaient de monde ; tandis que des foules se divertissaient dans de brillants cafés qui s’ouvraient sur la place, et qui ne se fermaient pas, mais restaient ouverts toute la nuit. Quand les géants de bronze frappèrent sur la cloche l’heure de minuit, la vie et le mouvement de la ville parurent s’y concentrer ; et quand ma barque m’emporta à côté des quais silencieux, je n’y vis çà et là que quelques bateliers enveloppés de leurs manteaux et endormis sur les pierres.
Et toujours l’eau coulait près des quais et des églises, des palais et des prisons, imprégnant les murs et pénétrant jusque dans les endroits les plus cachés de la ville. Silencieuse et vigilante, l’enveloppant de ses nombreux replis, comme un vieux serpent, elle semblait attendre le jour où l’on fouillerait ses profondeurs pour y chercher quelque pierre de la vieille cité qui avait prétendu en être la souveraine.
Ainsi m’emporta l’onde, jusqu’à ce que je me réveillai dans l’antique marché de Vérone.
Bien des fois depuis, j’ai pensé à cet étrange rêve sur l’eau, en me demandant s’il y existe encore et s’il s’appelle VENISE.
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(Charles Dickens, « Tableaux d’Italie, » traduit par E. James, in La Revue de Belgique : littérature et beaux-arts, 2ème année, 8ème livraison, 15 novembre 1847)
D’après la tradition indienne, au-dessous de la terre, à la seconde sphère des cieux inférieurs, que n’atteignent plus les rayons du soleil, existe une immense vallée, demi-sombre, demi-lumineuse. Là, le feuillage bleuâtre des arbres s’éclaire de lueurs phosphorescentes ; les plantes, rigides, anguleuses, ne sont autres que des cristallisations diversement coloriées, portant pour fleurs des épanouissements de pierreries, des ombelles de grenats, de topazes ou d’améthystes, tels qu’on en peut voir dans nos kaléidoscopes, et leurs facettes prismatiques reflètent en les multipliant les lueurs des arbres bleus.
Au milieu de cette espèce de crépuscule lunaire, tout est silence. On n’entend ni le chant d’un oiseau ni le murmure d’une abeille ; la terre serait inhabile à y nourrir le moindre animal ayant vie. Les plaintes mêmes du vent se taisent sous l’immobile feuillage.
Un grand lac, que n’alimente aucune source, aucun ruisseau, emplit les parties basses de la vallée, non de ses ondes coulantes et sonores, mais d’une couche profonde de blanches vapeurs qui baignent sans les mouiller le pied des berges, la base des promontoires, ou se développent, comme une légère écharpe de mousseline, autour des îles scintillantes.
Le mouvement n’est cependant pas tout à fait exclu de ce monde silencieux. Semblable à un linceul qui se soulève, parfois le miroir léthargique du lac se gonfle et s’anime à sa surface. À travers la vague vaporeuse, on voit glisser des formes, indécises d’abord, tant la substance dont elles sont composées paraît se mêler, à la substance même du lac ; mais bientôt les principales dispositions du corps humain, se montrant dans leur harmonie, se détachent de ce voile de brume qui les environne. Ces bras, ces épaules sans muscles, sans épiderme, aux contours douteux ; ces fronts que n’ombrage nulle trace de chevelure ; ces visages que le sang ne peut colorer, qui ne se plissent ni sous une ride ni sous un sourire, conservent néanmoins une sorte de physionomie ; ces yeux à peine indiqués comme une double tache brune, et d’où s’échappe un reste de regard ; ces lèvres effacées, ternes et closes, et, qui ne doivent s’ouvrir qu’à un suprême commandement, suffisent pour témoigner de la différence des sexes parmi tous ces pâles simulacres.
Une fois hors du lac, ces hommes et ces femmes-nuages vont errer le long de la rive ou s’étendre sur les berges. À travers leur corps diaphane, on aperçoit la terre sur laquelle ils se tiennent couchés, on voit briller les pétales d’onyx et de topaze des fleurs, qui ne se sont pas même inclinées sous leur poids.
Et parfois, prenant une attitude mélancolique, le coude posé sur le sol, la tête appuyée sur la main, ces ombres semblent rêver.
À quoi rêvent-elles ?
Peut-être à leur existence passée ; peut-être à leur existence future.
Car cette vallée, c’est le séjour des âmes destinées à subir une nouvelle épreuve de la vie.
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(X.-B. Saintine, Contes de toutes les couleurs, Paris : Hachette, 1861)
En apprenant par des cancans de village l’étrange aventure survenue à Lynch, et dont le scandale avait amené la disparition du vieux vicaire sourd de cette paroisse perdue, je recueillis de mon mieux toutes les données du problème, car je sentais, sous les racontars vides et les absurdes anecdotes, quelque chose de plus profond qu’un simple accès de démence ou de blasphème.
Après des années consacrées au paisible exercice de ses devoirs paroissiaux, le vieux Vicaire avait, selon les dires du village, donné dans sa conduite et sa tenue des marques de plus en plus évidentes de bizarrerie ; il avait introduit peu à peu dans le service religieux, certaines modifications, vaguement attribuées tout d’abord à une tendance vers l’Église Haute, mais bientôt rapportées à un dérangement mental croissant ; ce trouble s’était manifesté dans toute son ampleur lors de la fameuse Fête des Moissons, qui avait mis fin à la carrière du Vicaire comme ministre de l’Église d’Angleterre. En cette pénible occurrence, le vieux pasteur était entré dans l’église avec d’étranges oripeaux, pour célébrer un service d’inintelligibles psalmodies, de gestes inhabituels et de prières inconnues aux oreilles de sa congrégation. On avait vu aussi sur l’autel une statue de femme, que le Vicaire aurait dépouillée de son voile au point culminant de la cérémonie. Des échos d’autres dires me parvinrent aussi, – racontars formellement contredits d’ailleurs, et étouffés dans la mesure du possible, – touchant l’exhibition d’autres symboles de l’espèce la plus déplacée. Puis, quelques jours plus tard, le vieillard disparaissait : certains de ses paroissiens le croyaient mort ; d’autres affirmaient qu’il était enfermé dans un asile d’aliénés.
Telle est l’histoire fantastique et presque incroyable que l’on me raconta et dans laquelle je crus, je le répète, pouvoir, à l’inverse de mes voisins, démêler un sens profond. Tout d’abord, s’ils savaient que le Vicaire avait quitté Oxford pour venir s’enterrer dans cette cure lointaine, ils ignoraient tout de ses travaux et de sa réputation universitaire, et aucun d’eux ne connaissait de nom, – ou de vue moins encore, – un gros livre de sa composition, ouvrage classique sur le sujet qu’il traitait. À leurs yeux, le vieillard n’était qu’un prêtre sourd, excentrique et solitaire, et j’étais sans doute, dans le voisinage, le seul homme qui eût causé avec lui du sujet sur lequel il était, en Angleterre, la plus haute autorité de son temps.
Car j’avais un jour rencontré le vieillard, et c’était, assez bizarrement, à cette même époque de la Fête des Moissons, mais bien des années avant sa disparition. Une course à bicyclette par-dessus les collines, m’avait amené, ce jour-là, dans une vallée de blé. Je suivais la route sans haies qui traversait de vastes champs de chaume, et tombai, après avoir, à deux ou trois reprises, dû mettre pied à terre pour ouvrir des barrières, sur un groupe de chaumières, au milieu desquelles une petite église normande dressait, sous de grands ormeaux, ses murs délabrés. Je rangeai ma bicyclette pour traverser le cimetière, et, franchissant le porche en profond retrait, je pénétrai dans l’église où un spectacle d’une grâce inattendue frappa mes yeux. Dans la fraîche pénombre de la petite nef, se déployait un véritable luxe de décoration, s’étalait une profusion de fruits et de légumes : courges jaunes, pommes et prunes, épis d’or, grosses miches de pain et guirlandes de fleurs de Septembre. Perché au haut d’un escabeau, un vieux clergyman au costume râpé mettait la dernière main à sa décoration quand je pénétrai dans l’église. En me voyant, il descendit de son échelle, et je le félicitai de son œuvre, en élevant légèrement la voix, car je m’aperçus qu’il était un peu sourd. Nous parlions de la Fête des Moissons, et, voyant tout de suite que j’avais affaire à un homme cultivé et certainement sorti de l’Université, je fis allusion au trait qui m’avait vivement frappé dans la décoration de la vieille église : c’était son caractère païen ; on eût dit d’un pauvre temple archaïque, perdu dans quelque coin du monde ancien, et orné, voici vingt siècles, par la piété villageoise, pour quelque fête locale. Nullement scandalisé de ma réflexion, qui parut au contraire lui faire plaisir, le vieux prêtre avouait avec moi retrouver quelque chose de païen dans notre Fête des Moissons : c’était, sans doute, un vestige des rites antiques de la Végétation, de la vieille religion de la Terre. Cette Fête, comme bien d’autres, n’avait pas été abolie par le Christianisme, mais absorbée par lui, et dotée d’une signification nouvelle. « Certes, ajoutait le vieillard, que le sujet paraissait passionner, et dont me captivait la préciosité un peu pédante de langage, certes, la Fête des Moissons n’est qu’une survivance de la religion préhistorique du Blé, du culte de la Déesse qui porte aux époques classiques les noms de Démèter, de Ioulo et de Cérès, mais dont la célébration comme Mère de la Terre et Génie des Blés remonte à une antiquité beaucoup plus reculée. Il est incontestable que cet Esprit de la Végétation a été vénéré depuis les temps les plus lointains par les populations agricoles ; champs de blé et moissons mûres évoquaient tout naturellement la présence, au milieu des épis, d’un être bienveillant, qui, en échange de rites et d’offrandes consacrées, octroyait les grains lourds et les moissons dorées. » Le vieillard me citait des passages de Virgile, et me renvoyait à la description par Théocrite, d’une Fête des Moissons en Sicile ; ces citations devaient m’être familières, mais si le sujet m’intéressait, je trouverais une ample source d’informations dans un livre, – dont je n’avais sans doute jamais entendu parler, – qu’il avait écrit sur les Divinités de la Végétation dans la Mythologie Grecque. Le hasard voulut que je connusse cet ouvrage, et me sentisse d’autant plus intéressé par cette rencontre fortuite d’un savant distingué ; j’exprimai de mon mieux ce sentiment, et me remis en route, promettant de revenir un jour. Je n’eus jamais l’occasion de tenir cette promesse, mais, de retour plus tard dans le voisinage, lorsque je fus informé du malheureux scandale, le souvenir de ma promesse et de notre conversation me permit d’édifier une théorie sur la réalité des faits.
Il y avait eu, évidemment, un changement trop brusque pour le vieil érudit arraché à ses livres et à sa vie d’Université, et plongé tout à coup dans la solitude de cette vallée lointaine, parmi la vie généreuse et la sève palpitante de la Nature. À mon sens, le joyeux spectacle étalé sous ses yeux fanés, des pousses exubérantes, des rameaux bourgeonnants et des moissons mûres, avait peu à peu dérangé son cerceau. Son esprit, de plus en plus indifférent aux doctrines de l’Église dont il avait pris les ordres tant d’années auparavant, s’était attaché, un peu mieux chaque jour, aux rites païens dont l’étude avait fait l’objet de toutes ses heures, et qui traduisaient une existence fort semblable à cette vie rurale qu’il connaissait maintenant. Cette idée fixe prenait de l’intensité dans l’isolement, et, avec une ardeur de maniaque, le vieux pasteur avait peu à peu modifié le service chrétien, et ramené, à l’insu des fidèles, sa petite congrégation au culte ancestral de la Déesse des Blés. Un beau jour, dédaigneux de toute dissimulation, il était apparu en hiérophante de Démèter, avec une peau de faon sur les épaules et une couronne de feuilles de peuplier ; à la main, il portait un peu prétentieusement le panier mystique et le vase appropriés à ces mystères. La décoction de grains qu’il avait offerte aux communiants scandalisés, faisait aussi partie des rites, et l’effigie de femme placée sur l’autel était celle de la Gerbe Sacrée, dont le prêtre devait lever le voile au point culminant de la cérémonie.
Je regrette fort de n’avoir pu recueillir des détails plus amples et plus précis sur une célébration où le vieil érudit avait sans doute apporté sa connaissance approfondie d’un sujet si troublant pour des générations de chercheurs. Mais quelle puissance d’observation minutieuse demander à un groupe de garçons de labour et à de petits fermiers ? À certains bruits qui me parvinrent aux oreilles, je refusai d’ajouter foi, et ne voulus croire ni au sang de porc répandu, ni moins encore à des symboles obscènes que les enfants de chœur auraient portés dans l’église en procession solennelle. Les paysans ont des imaginations singulières et devaient ajouter d’eux-mêmes un détail grotesque à une cérémonie que leurs conversations faisaient de plus en plus monstrueuse. J’ai pourtant écrit à un savant éminent d’Oxford, pour en appeler sur ce point à son autorité, et il a bien voulu m’expliquer tout au long que si, au cours de l’Haloa ou Fête d’Hiver de la Déesse des Blés, ou du Chloeia, ou Fête du Premier Printemps, une présentation des forces reproductrices de la Nature pouvait être de mise, elle eût été parfaitement déplacée à la Fête des Thalysia, ou Actions de grâce Automnales. Je suis bien certain qu’un solécisme de ce genre – l’introduction dans une cérémonie rituelle de détails non sanctionnés par les textes – aurait paru choquant à l’esprit, même troublé, de l’homme qui s’était toujours montré si consciencieux savant.
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(Logan Pearsall Smith, Trivia, trad. de Philippe Neel, Paris : Grasset, « Les Cahiers verts » n° 6, 1921)