MARQUIS DE SADE
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On sait que le trop galant marquis de Sade, le chef d’une certaine littérature d’à présent, s’est éteint doucement dans la maison de Charenton, à un âge assez avancé, sans maladie.
Huit ans avant sa fin, il avait écrit son testament, qui est un document fort original, comme tout ce qui est sorti de sa plume autorisée.
En voici quelques dispositions :
« Je défends que mon corps soit ouvert, sous quelque prétexte que ce puisse être… »
C’est dommage ; l’examen du cerveau du marquis de Sade aurait donné sans doute des résultats intéressants.
« Je demande avec instances qu’il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera couverte qu’au bout des quarante-huit heures… »
Le marquis prévoyait-il un cas de léthargie ? ou bien espérait-il ressusciter ?
« Pendant cet intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l’égalité, n° 101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d’une charrette, chercher mon corps pour être transporté, sous bonne escorte, au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d’Épernon, où je veux qu’il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois, en y entrant du côté de l’ancien château, par la grande allée qui le partage.
La fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison, sous l’inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu’après l’avoir placé dans ladite fosse. Il pourra se faire accompagner, s’il le veut, par ceux de mes parents ou amis qui, sans aucune espèce d’appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d’attachement.
La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que, par la suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se trouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes.
Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806.
D. A. F. Sade. »
Ce testament ne manque pas d’une poésie farouche qui est bien dans le ton de certains paysages sombres répandus à travers l’œuvre du terrible monomane. Cet enfouissement dans un taillis désert, cette préoccupation d’une disparition totale, ce fermier creusant une fosse, ce peu de monde, ce silence, tout cela fait courir un frisson dans le dos. Cela lui ressemble bien.
Les derniers mots : « Je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes, » font prévoir comme un regret, un repentir, auxquels on voudrait pouvoir se raccrocher. Mais j’ai de la méfiance.
M. A. de Rochefort, le père de notre confrère de l’Intransigeant, s’est rencontré une fois à dîner avec le fameux pornographe.
Il raconte ce fait dans ses Mémoires.
C’était à l’occasion de la fête du directeur de Charenton.
« Un grand dîner avait été préparé, dit M. de Rochefort ; je trouvai ma place à une table où plus de soixante convives étaient réunis. À ma gauche était un vieillard à la tête penchée, au regard de feu ; les cheveux blancs qui le couronnaient donnaient à sa figure un air vénérable qui imposait le respect ; il me parla plusieurs fois avec une verve si chaleureuse et un esprit si varié qu’il m’était très sympathique. Quand on se leva de table, je demandai à mon voisin de droite le nom de cet homme aimable ; il me répondit que c’était le marquis de S… À ce mot, je m’éloignai avec autant de terreur que si j’avais été mordu par le serpent le plus venimeux. »
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(Charles Monselet, De A à Z, portraits contemporains, Paris : G. Charpentier et Cie, 1888)
Petit enfant, dans son coin de village, par une campagne reculée, Joséphin Letétu était, en tout, semblable à ses compagnons d’école ou de maraude, c’est-à-dire un morveux pas très intelligent, sournois, qui n’avait qu’un désir : manger à son heure et dormir le plus possible.
L’été, il conduisait les vaches par les pâturages humides, abritait sous les haies ses haltes prolongées, vivait sans penser, ruminant, lui aussi, par esprit d’imitation et, de même, toujours paisible.
L’hiver, il allait à l’école, n’ayant rien d’autre à faire et parce que ses parents le voulaient ainsi. Il apprenait à lire, à écrire, à compter, restait chétif et d’intellect obscur.
De la sorte se succédaient les jours, quand, vers les quatorze ans, une aventure troubla sa vie et le jeta, mal préparé, dans un monde de rêves.
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Dans l’auberge tenue par son père, un soir, il trouva, oublié par un voyageur de passage, un gros paquet de livraisons populaires, avec images, intitulées la Vie et la mort de Troppmann l’assassin. Il cacha sa trouvaille, par son habitude de méfiance, puis l’emporta aux champs et, dans le grand silence, se prit de passion pour cette équivoque lecture.
Dès les premières pages, ce qui le frappa d’abord, ce fut, détail souvent répété, la grosseur et la longueur du pouce de Troppmann, indice certain, disait l’écrivain affirmatif, d’une nature sanguinaire prédisposée au meurtre.
Joséphin lâcha son livre et considéra ses pouces. Sur-le-champ, il fut épouvanté ; dans ses mains d’enfant encore, ses pouces se disproportionnaient, longs, gros, épais, et plats cependant ; les pouces de Troppmann, absolument.
Et cette idée lui vint pour la première fois qu’il était un assassin prédestiné, incapable d’échapper à la fatalité qui le voulait ainsi.
Il lut, relut dix fois, vingt fois ces livraisons à la fois naïves, perverses et brutales, s’en saoula, et, bientôt, si, comme dans les petits jeux de société, quelqu’un lui eût demandé quel était son héros favori – sans hésiter, il aurait répondu :
« Troppmann ! »
puis, peut-être, eût ajouté, comme explication et avec un certain orgueil :
« J’ai ses pouces ! »
Hanté de la sorte, il s’assombrit, évita les autres enfants et chercha les solitudes. Sous bois, il rêvait, et ces rêves d’adolescent ne lui montraient ni femmes, ni fleurs, ni fêtes, ni joies – mais deux pouces énormes avec un échafaud dressé.
De quatorze à dix-huit ans, toujours obsédé des mêmes fantômes, il achevait sa croissance, devenait un gars solide, trapu, musclé, d’apparence redoutable, mais toujours, avant le reste de son corps, ses deux pouces avaient grandi, grossi, gardant les distances, restant disproportionnés, d’une importance grotesque et terrible à la fois.
Quand il était seul, il les faisait remuer, fonctionner, crispant et décrispant les phalanges, figurant de la sorte des pattes d’araignée monstrueuse, de crabe énorme ; à ce jeu des muscles, il se complaisait et songeait qu’un cou d’enfant, de femme, même d’homme, ne résisterait pas longtemps à l’étreinte de ces pinces de fer, de ces griffes tentées.
Alors, pour s’essayer, il étrangla successivement des poules, des canards, des lapins, un renard surpris ; à ce dernier, il eut du mal, fut mordu, égratigné, mais triompha rapidement, grâce à la redoutable tenaille, et sa joie en fut illimitée.
Le temps passait encore, égayé de ces jeux, et, de plus en plus, les deux pouces se démesuraient.
Il poussa plus loin ses expériences, étrangla une chèvre, enfin un veau, jubila d’aise et, très inconsciemment sans doute, lâcha ces quatre mots :
« Maintenant, je suis prêt ! »
À quoi ?
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C’était bien simple : d’échelons en échelons, il songeait à étrangler des hommes ou des femmes. Ce devait être la suprême jouissance ; mais, en fin gourmet, voulant se réserver le meilleur morceau pour la bonne bouche, il ne savait par quel sexe commencer. Étrangler un homme, c’était le comble de la vigueur, de l’audace déployées ; il y avait plus de péril et, certainement, une volupté considérable : d’abord la lutte, puis l’agonie plus lente, la mort plus disputée. Mais ce n’était que la mort… Étrangler une femme (à cette pensée, il se pourléchait les badigoinces)… que de complexités dans le plaisir, quelle gamme de délices ! En premier lieu, l’épouvante de la victime qui flaire le péril, les yeux grands ouverts, la pâleur, les cris, les supplications, un corps offert pour rançon, le viol, l’AMOUR ! Enfin, le coup de pouce infernal dans la chair délicate, éteignant deux beaux yeux, silenciant un cœur chaud, figeant un sang frais… Ah ! ah ! c’était la vérité !
Il résolut de tuer d’abord un jeune homme, puis une jolie fille.
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À la décision prise, l’occasion ne se fit point longtemps attendre.
C’était un soir de fête au village, un quatorze juillet. Des forains avaient dressé leurs baraques dans la prairie, et les enfants, lâchés, tiraient des pétards pour l’affolement des chiens. Les paysans, jeunes ou vieux, étaient saouls depuis la matinée, et nul ne veillait plus au bon ordre des choses.
Une ronde tournait dans un carrefour. Joséphin s’en approcha, voulant, lui aussi, s’amuser dans la fête, et, brusquement, de ses mains irrésistibles, il rompit la chaîne, malgré les clameurs des danseuses et les imprécations de leurs lourds cavaliers.
Un d’entre eux se détacha, très grand, robuste… Il criait :
« Joséphin, tu es saoul ! Va-t-en… ou, sans cela…
– Sans cela, quoi ?… ricana l’autre. Quoi donc, grand veau ?
– Si tu veux le savoir, viens plus loin.
– Allons ! »
Un cri de femme retentit.
« Pierrot ! je ne veux pas que tu te battes ! »
Mais Pierrot haussait les épaules et suivait Joséphin.
Dans une ruelle, au clair de lune, loin des yeux, ils se prirent, et, d’abord, Joséphin fut renversé. Il se laissait tomber. Puis, soudain, comme un crabe sur le dos, il tendit, ouvrit, referma ses pinces ; ses deux pouces enserraient le cou de son adversaire, qui suffoqua de suite, tira la langue, les yeux dehors, devint violet et cracha l’âme.
« Et d’un ! » fit Joséphin, en se débarrassant du cadavre.
Il était debout, considérait le mort, et ses narines, dilatées, frissonnaient de plaisir.
À ce moment, au bout de la ruelle, une voix de femme appelait :
« Pierrot ! Pierrot ! où es-tu ? »
C’était l’amoureuse qui lui avait défendu de se battre ; elle cherchait son ami à travers les ténèbres.
« Par ici !… répondit Joséphin. Viens donc, la Marinette : ton Pierrot t’attend. »
Elle accourut, vit le corps à terre, l’assassin debout, les bras levés, sentit la mort doublement présente, hurla d’effroi.
Il la saisit à son tour. Elle demandait grâce, suppliait, pleurait, offrait son corps de vierge en rançon.
Au lointain, l’orgue des forains tournait sa ritournelle, les pétards détonnaient, les chiens aboyaient, les rondes et les chants continuaient sur la prairie, au carrefour.
Et Joséphin viola la Marinette ; puis, des seins meurtris de la jeune fille, les pouces homicides remontèrent jusqu’à la gorge, se resserrèrent, un peu, pas bien fort, suffisamment… Elle rauqua, pencha la tête, comme une fleur fauchée, et mourut dans la vaste horreur des crimes incompris.
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Toute la nuit, Joséphin, délirant, radieux, erra par la campagne. Il chantait. Au matin, il rencontra deux gendarmes et se livra. Il le déclarait, sa joie était complète, sa vie parachevée ; il ne désirait plus rien ici-bas que le dernier baiser du couperet bleu clair.
Il l’obtint sans peine.
On me dira qu’il était idiot. C’est bien possible ; mais, enfin, cela peut arriver à tout le monde.
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(Maurice Montégut, Les Détraqués, Paris : Paul Ollendorff, 1897)
Il était une fois une vieille femme qui était une terrible sorcière.
Elle avait une fille et une petite fille.
Lorsque la vieille sorcière se sentit mourir, elle appela sa fille auprès d’elle et lui donna ses instructions.
« Quand je serai morte, souviens-toi, ma fille, de ne pas laver mon corps avec de l’eau tiède ; mais remplis un chaudron, fais-la bouillir le plus chaud possible et, avec cette eau bouillante, échaude soigneusement toutes les parties de mon corps. »
Ayant dit ces paroles, la sorcière tomba malade. Elle resta ainsi deux ou trois jours et mourut. La fille courut chez tous ses voisins, les priant de venir l’aider à laver la vieille femme ; or, pendant ce temps, la petite fille resta seule à la maison. Et voici ce qu’elle vit :
Tout à coup, de derrière le poêle, sortirent deux démons, un grand et un chétif, et ils se jetèrent sur le cadavre de la sorcière.
Le vieux démon la saisit par les pieds et il la déchira de telle sorte qu’il lui arracha d’un coup toute la peau. Puis il dit au petit démon :
« Prends la chair pour toi et traîne-la sous le poêle. »
Alors le petit démon jeta ses bras autour de la carcasse et la traîna sous le poêle. Il ne resta plus rien de la vieille femme que sa peau. Le vieux démon s’y introduisit, puis il se coucha à l’endroit même où la sorcière avait été laissée gisante.
À ce moment, la fille rentra, ramenant une douzaine d’autres femmes, et toutes se mirent à l’ouvrage pour disposer le cadavre.
« Maman, dit l’enfant, ils ont enlevé la peau de grand-mère, pendant que tu n’y étais pas.
– Qu’est-ce que tu veux dire en me racontant de pareils mensonges ?
– C’est très vrai, maman ; il est sorti de dessous le poêle un homme noir qui a arraché la peau de grand-mère et qui s’est fourré dedans !
– Tais ta langue, méchante enfant, tu dis des bêtises », cria la fille de la vieille sorcière. Puis elle apporta un grand chaudron, le emplit d’eau froide, le mit sur le poêle et le chauffa jusqu’à ce que l’eau bouillît à gros bouillons.
Alors, les femmes enlevèrent la vieille sorcière, la placèrent dans un baquet, prirent le chaudron et versèrent l’eau bouillante sur elle, tout d’un coup.
Le démon ne put y tenir. Il sauta hors du baquet, s’élança à travers la porte et disparut, lui et la peau de la vieille. Les femmes regardèrent fixement.
« Quel miracle ! s’écrièrent-elles ; il y avait devant nous une femme morte, et voilà qu’elle n’y est plus. Il ne nous reste plus personne à emporter ou à ensevelir ; les démons l’ont enlevée sous nos yeux ! »
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(William Shedden Ralston, Contes populaires de la Russie, Paris : Hachette, 1874 ; traduit par Loys Brueyre [d’après Afanassiev])
Madame Makdonnal avançait favorablement dans sa convalescence ; déjà le jour de la célébrer d’une manière digne de la richesse et de la somptuosité de sir Robert était fixé, et tous les amis invités. Un matin, pendant que ce tendre époux, fier de sa nouvelle paternité, avait été faire une grande partie de chasse avec quelques-uns de ses voisins, pour fournir du gibier au splendide festin qu’il s’apprêtait à donner, son épouse, à qui, dans, les premiers jours, on n’avait pas représenté sa fille, demanda à la voir, et fit appeler la nourrice.
Celle-ci vient, mais seule et sans l’enfant. La mère, s’en étonnant, lui demanda pourquoi elle ne lui présentait pas sa fille. Cette bonne femme, au lieu de répondre, montra le plus grand trouble et répandit des larmes, en gardant le silence. Madame Makdonnal alarmée, et craignant que son enfant ne fût en danger, ou même déjà peut-être pis, n’osait plus l’interroger ; mais enfin, prenant sur elle, elle ordonna à la nourrice de lui déclarer la vérité, et si sa fille n’était pas morte, de la lui apporter à l’instant en tel état qu’elle fût.
La bonne Écossaise, n’ayant pas le courage de lui annoncer le sujet du chagrin qu’elle avait laissé voir, alla sans dire un mot, mais toujours pleurant, chercher cet enfant, qu’elle remit ensuite entre les bras de sa mère, en sanglotant plus fort.
Madame Makdonnal, enchantée en voyant sa fille belle et bien portante, ne pouvait comprendre le sujet des pleurs que cette nourrice versait toujours, et tout en couvrant de baisers cet enfant qui lui souriait agréablement, et dont la jolie figure flattait sa tendresse maternelle et sa vanité, elle insista pour apprendre la cause d’une douleur qui lui paraissait si extraordinaire, et dénuée de fondement légitime.
La nourrice, sans parler, découvrit la tête de l’enfant, et la fit remarquer à la mère, en détournant les yeux de dessus son visage…. Un éclat de la foudre eût embrasé le lit de cette dame, un instant avant si satisfaite, qu’il n’eût pas opéré sur elle une révolution aussi effrayante et aussi subite ; elle repoussa avec horreur cette fille qu’elle caressait si tendrement, et tomba sur son chevet, privée de sentiment.
Il faut apprendre au lecteur la cause de cet effet si terrible : c’est que cette jeune et charmante fille avait sur la tête deux petites cornes noires très prononcées, qui n’avaient pas paru ou du moins été aperçues au moment de sa naissance ; mais qui, avec le développement et l’accroissement que prenait l’enfant, annonçaient qu’elles égaleraient bientôt en grandeur celles d’un jeune chevreau.
Madame Makdonnal, en reprenant connaissance, fit les réflexions les plus chagrinantes sur cette cruelle difformité de sa fille ; elle pensa avec amertume à la douleur qu’en allait ressentir son époux ; elle craignit qu’il ne lui fît un reproche de cette monstruosité, et qu’elle ne lui rappelât avec dégoût la bizarrerie dont la nature l’avait affligée elle-même en une partie si intéressante dans une jolie femme ; et son amour-propre s’effrayant à l’idée d’être connue pour la mère d’une fille cornue, elle se décida à soustraire à tous les yeux cet enfant qu’elle-même ne voulait plus voir, et à cacher à son époux la disgrâce de sa naissance.
Pour cet effet, elle commença par gagner la nourrice qui lui montrait beaucoup d’attachement : elle lui donna une grosse somme en or, et lui en promit davantage par la suite, en lui enjoignant d’emporter secrètement l’enfant hors du château, et d’aller demeurer avec lui dans quelqu’endroit éloigné, où elle l’élèverait avec le plus grand mystère, afin que son époux n’en pût jamais avoir connaissance, et qu’elle y pourvoirait à tous ses besoins.
Comme sir Robert devait être absent pendant trois jours pour cette grande partie de chasse qu’il faisait avec ses amis, elle profita de ce temps pour prendre une précaution nécessaire pour pouvoir lui répondre avec l’apparence de la vérité, lorsqu’à son retour il lui demanderait à voir sa fille… Ce fut de la faire passer pour morte, ce qu’elle pouvait exécuter sans mettre d’autre personne que la nourrice dans sa confidence.
Elle l’envoya d’abord porter sa fille dans sa cabane, qu’elle avait à peu de distance du château ; et sitôt qu’elle fut revenue sans avoir été aperçue, au moyen d’une clef du parc que madame lui avait remise pour sortir et rentrer, elles s’enfermèrent dans la chambre où la nourrice avait soigné l’enfant, et, avec ses langes et ses petites hardes, elles fabriquèrent une espèce de mannequin qu’elle habillèrent et coiffèrent, et le mirent à sa place dans son berceau. Alors Madame, ayant repassé dans son appartement, la nourrice commença son rôle.
Elle courut par le château avec les signes du plus grand désespoir, criant en pleurant que sa fortune était perdue et que la petite fille était morte. Ce bruit parvint bientôt aux oreilles de la dame, qui de son côté, n’eut pas de peine à feindre une excessive douleur ; car quoique sa fille fût vivante, elle ressentait le plus véritable chagrin d’être obligée de se priver d’un enfant qu’elle avait cru devoir faire sa joie et son orgueil. Elle répandit donc aussi beaucoup de larmes sincères, et donna ordre à la nourrice de l’ensevelir. Celle-ci, ayant enveloppé et cousu le mannequin dans une toile, les cérémonies de la sépulture eurent lieu suivant les formes ordinaires ; et en présence, et à la grande persuasion de tous les gens du château, la morte supposée fut portée dans les caveaux de la chapelle où étaient les tombeaux de la famille Makdonnal.
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(Les Jeux, caprices et bizarreries de la nature, par l’auteur de Ma Tante Geneviève, Paris : Barba, 1808)
C’est terrible, comme le soleil brûle dans les pays chauds ! Les gens y deviennent bruns comme de l’acajou, et, dans les plus chauds, noirs comme des nègres. Un savant était arrivé de son pays froid dans un de ces pays chauds, où il pensait pouvoir se promener comme chez lui ; mais bientôt il fut persuadé du contraire. Comme les gens raisonnables, il fut obligé de s’enfermer toute la journée chez lui : la maison avait l’air de dormir ou d’être abandonnée. Du matin jusqu’au soir, le soleil brillait entre les hautes maisons, le long de la petite rue où il restait. En vérité, c’était insupportable.
Le savant des pays froids, qui était jeune encore, se croyait dans une fournaise ardente ; il maigrit de plus en plus, et son ombre se rétrécit considérablement. Le soleil lui portait préjudice. Il ne revenait véritablement à la vie qu’après le coucher du soleil.
Que d’agréments alors ! Dès qu’on allumait la bougie dans la chambre, l’Ombre s’étendait sur tout le mur, même sur une partie du plafond ; elle s’étendait le plus possible, pour reprendre ses forces.
Le savant, de son côté, sortait sur le balcon pour s’y étendre, et, à mesure que les étoiles apparaissaient sur le beau ciel, il se sentait peu à peu revivre. Bientôt, il se montrait du monde sur chaque balcon de la rue : dans les pays chauds, chaque fenêtre a un balcon, car il faut de l’air même aux gens de couleur acajou. Comme tout s’animait alors ! Les cordonniers, les tailleurs, tout le monde se répandait dans la rue. On y voyait des tables, des chaises, et mille lumières. L’un parlait, l’autre chantait ; on se promenait ; les voitures roulaient, les ânes passaient en faisant retentir leurs sonnettes, un mort était porté en terre au bruit des chants sacrés, les gamins lançaient des pétards, les cloches des églises carillonnaient ; en un mot, la rue était bien animée.
Une seule maison, celle qui se trouvait en face du savant, ne donnait aucun signe de vie. Cependant quelqu’un y demeurait, car des fleurs admirables s’épanouissaient sur le balcon, et pour cela il fallait absolument que quelqu’un les arrosât. Aussi, le soir, la porte s’ouvrait, mais il y faisait noir ; une douce musique sortait de l’intérieur. Le savant trouvait cette musique sans pareille, mais peut-être était-ce un effet de son imagination : car il eût trouvé toute chose sans pareille dans les pays chauds, si le soleil n’y eût brillé toujours. Son propriétaire lui dit qu’il ignorait absolument le nom et l’état du locataire d’en face ; on ne voyait jamais personne dans cette maison, et, quant à la musique, il la déclarait horriblement ennuyeuse. « C’est quelqu’un qui étudie continuellement le même morceau sans pouvoir l’apprendre, dit-il ; quelle persévérance ! »
Une nuit, le savant se réveilla et crut voir une lueur bizarre sur le balcon de son voisin ; toutes les fleurs brillaient comme des flammes, et, au milieu d’elles, se tenait debout une grande demoiselle svelte et charmante, qui brillait autant que les fleurs. Cette forte lumière blessa les yeux de notre homme ; il se leva tout d’un coup, et alla écarter le rideau de la fenêtre pour regarder la maison d’en face : tout avait disparu. Seulement, la porte qui donnait sur le balcon était entrouverte, et la musique résonnait toujours. Il fallait qu’il y eût quelque sorcellerie là-dessous. Qui donc habitait là ? où était donc l’entrée ? Tout le rez-de-chaussée se composait de boutiques ; nulle part on ne voyait de corridor ni d’escalier conduisant aux étages supérieurs.
Un soir, le savant était assis sur son balcon, et, derrière lui, dans la chambre, brûlait une bougie ; il était donc tout naturel que son ombre se dessinât sur le mur du voisin. Elle se montrait entre les fleurs, et répétait tous les mouvements du savant.
« Je crois que mon ombre est la seule chose qui vive là, en face ; comme elle est gentiment assise entre les fleurs, près de la porte entrouverte ! Elle devrait être assez fine pour entrer, regarder ce qui se passe, et venir me le raconter. Va donc ! cria-t-il en plaisantant ; montre au moins que tu sers à quelque chose ; allons ! entre. »
Puis il fit un signe de tête à l’Ombre, et l’Ombre répéta ce signe. « Va ! mais ne reste pas trop longtemps. »
À ces mots, le savant se leva et l’Ombre fit comme lui. Il se tourna, et l’Ombre se tourna aussi. Quelqu’un qui eût fait attention aurait pu voir que l’Ombre entrait par la porte entrouverte chez le voisin, au moment où le savant entrait lui-même dans sa chambre en tirant derrière lui le grand rideau.
Le lendemain, lorsque ce dernier sortit pour prendre son café et lire les journaux, arrivé sous l’éclat du soleil, il s’écria tout à coup : « Qu’est-ce donc ? où est mon ombre ? serait-elle, en effet, partie hier au soir, et pas encore revenue ? C’est excessivement fâcheux. »
Grand était son dépit, non pas parce que l’Ombre avait disparu, mais parce qu’il savait l’histoire d’un homme sans ombre, comme tout le monde dans les pays froids, et si lui, revenu un jour, racontait sa propre histoire, on l’accuserait de plagiat sans qu’il le méritât le moins du monde. Il résolut donc de n’en parler à personne. Et bien il fit.
Le soir, il retourna sur son balcon après avoir bien posé la lumière derrière lui, pour faire revenir son ombre ; mais il eut beau se faire grand, petit, et répéter hem ! hem ! l’ombre n’apparut pas.
Cette séparation le tourmenta beaucoup ; mais, dans les pays chauds, tout repousse bien vite, et, au bout de huit jours, il remarqua à son grand plaisir, qu’une nouvelle ombre sortait de ses jambes lorsqu’il se promenait au soleil. La racine de l’ancienne y était probablement restée. Au bout de trois semaines, il avait une ombre convenable qui, dans son voyage aux pays du Nord, crût tellement que notre savant aurait pu se contenter de la moitié.
Revenu dans son pays, il composa plusieurs livres sur ce que le monde a de vrai, de beau et de bon : et bien des années s’écoulèrent ainsi.
Un soir qu’il était assis dans sa chambre, quelqu’un frappa à la porte.
« Entrez ! » dit-il.
Mais personne n’entra. Il alla ouvrir et vit un homme très grand et très maigre, du reste parfaitement habillé et de l’air le plus comme il faut.
« À qui ai-je l’honneur de parler ? demanda le savant.
– Je me doutais bien que vous ne me reconnaîtriez pas, répondit l’homme délicat ; voyez-vous ? c’est que je suis devenu corps ; j’ai de la chair, et je porte des habits. Ne reconnaissez-vous pas votre ancienne ombre ? Vous avez cru que je ne reviendrais plus. J’ai eu bien de la chance depuis que je vous ai quitté ; je suis riche et j’ai par conséquent les moyens de me racheter. »
Puis il fit sonner un tas de breloques attachées à la lourde chaîne d’or de sa montre, et ses doigts couverts de diamants lancèrent mille éclairs.
« Je n’en reviens pas ! dit le savant ; qu’est-ce que cela signifie ?
– Certes, cela est extraordinaire, en effet, mais vous-même, n’êtes-vous pas un homme extraordinaire ? Et moi, vous le savez bien, j’ai suivi vos traces dès votre enfance. Me trouvant mûr pour faire seul mon chemin dans le monde, vous m’y avez lancé, et j’ai parfaitement réussi. J’ai eu le désir de vous voir avant votre mort, et, en même temps, de visiter ma patrie. Vous savez, on aime toujours sa patrie. Sachant que vous avez une autre ombre, je vous demanderai maintenant si je dois quelque chose à elle ou à vous. Parlez, s’il vous plaît.
– C’est donc véritablement toi ! répondit le savant. C’est extraordinaire ; jamais je n’aurais cru que mon ancienne ombre me reviendrait sous la forme d’un homme.
– Dites ce que je dois, reprit l’Ombre, je n’aime pas les dettes.
– De quelles dettes parles-tu ? tu me vois tout heureux de ta chance ; assieds-toi, vieil ami, et raconte-moi tout ce qui s’est passé. Que voyais-tu chez le voisin, dans les pays chauds ?
– Je vous le raconterai, mais à une condition ; c’est de ne jamais dire à personne ici, dans la ville, que j’ai été votre ombre. J’ai l’intention de me marier ; mes moyens me permettent de nourrir une famille, et au-delà.
– Sois tranquille ! je ne dirai à personne qui tu es. Voici ma main, je te le promets. Un homme est un homme, et une parole…
– Et une parole est une ombre. »
À ces mots, l’Ombre s’assit, et, soit par orgueil, soit pour se l’attacher, elle posa ses pieds chaussés de bottines vernies sur le bras de la nouvelle ombre qui gisait aux pieds de son maître comme un caniche. Celle-ci se tint bien tranquille pour écouter, impatiente d’apprendre comment elle pourrait s’affranchir et devenir son propre maître.
« Devinez un peu qui demeurait dans la chambre du voisin ! commença la première Ombre ; c’était une personne charmante, c’était la Poésie. J’y suis resté pendant trois semaines, et ce temps a valu pour moi trois mille ans. J’y ai lu tous les poèmes possibles, je les connais parfaitement. Par eux, j’ai tout vu et je sais tout.
– La Poésie ! s’écria le savant ; oui, c’est vrai, elle n’est souvent qu’un ermite au milieu des grandes villes. Je l’ai vue un instant, mais le sommeil pesait sur mes yeux. Elle brillait sur le balcon comme une aurore boréale. Voyons ! continue. Une fois entré par la porte entrouverte…
– Je me trouvai dans l’antichambre ; il y faisait à peu près noir, mais j’aperçus devant moi une file immense de chambres dont les portes étaient ouvertes à deux battants. La lumière s’y faisait peu à peu, et, sans les précautions que je pris, j’aurais été foudroyé par les rayons avant d’arriver à la demoiselle.
– Enfin que voyais-tu ? demanda le savant.
– Je voyais tout, comme je vous le disais tout à l’heure. Certes, ce n’est pas par fierté ; mais comme homme libre, et avec mes connaissances, sans parler de ma position et de ma fortune, je désire que vous ne me tutoyiez pas.
– Je vous demande pardon ; c’est une ancienne habitude. Vous avez parfaitement raison, cela ne m’arrivera plus. Enfin que voyiez-vous ?
– Tout ! j’ai tout vu et je sais tout.
– Quel aspect vous offraient les salles de l’intérieur ? Ressemblaient-elles à une fraîche forêt, à une sainte église ou au ciel étoilé ?
– Elles ressemblaient à tout cela. Il est vrai que je ne les traversai pas ; mais, de l’antichambre, je vis tout.
– Mais enfin, les dieux de l’antiquité passaient-ils par ces grandes salles ? Les anciens héros y combattaient-ils ? Est-ce que des enfants charmants y jouaient et racontaient leurs rêves ?
– Je vous répète encore une fois que j’ai tout vu. En y entrant, vous ne seriez pas devenu un homme ; mais moi, j’en devins un. J’y appris à connaître ma véritable nature, mes talents et ma parenté avec la Poésie. Lorsque j’étais encore avec vous, je n’y réfléchissais jamais ; mais vous devez vous rappeler comme je grandissais toujours au lever et au coucher du soleil. Au clair de la lune, je paraissais presque plus distinct que vous-même ; seulement, je ne comprenais pas alors ma véritable nature ; c’est dans l’antichambre que j’ai appris à la connaître. J’étais mûr au moment où vous m’avez lancé dans le monde, mais vous partiez tout à coup en me laissant presque nu. J’eus bientôt honte de me trouver dans un pareil état ; j’avais besoin de vêtements, de bottes, de tout ce vernis qui fait l’homme. Je me cachai, je vous le dis sans crainte, persuadé que vous ne l’imprimerez pas, je me cachai sous les jupons d’une marchande de gâteaux qui ignorait ma valeur. Le soir seulement, je sortais pour courir les rues au clair de la lune. Je montais et je descendais le long des murs, regardant par les grandes fenêtres dans les salons et par les lucarnes dans les mansardes. Je vis par où personne ne pouvait voir, et ce que personne ne pouvait voir ni ne devait voir. Pour vous dire la vérité, ce monde est bien vil ; et, sans ce préjugé qu’un homme signifie quelque chose, je ne me soucierais pas de l’être. J’ai vu des choses inimaginables chez les femmes, chez les hommes, chez les parents et les enfants charmants. J’ai vu ce que personne ne devait savoir, mais ce que tous brûlaient de savoir, le mal du prochain. Si j’avais écrit un journal, on l’aurait dévoré ; mais je préférais écrire aux personnes elles-mêmes, et dans toutes les villes où je passais, c’était une frayeur inouïe. On me craignait et on me chérissait. Les professeurs me firent professeur, les tailleurs me donnèrent des habits ; j’en ai en quantité ; le directeur de la monnaie me frappait de belles pièces ; les femmes me trouvaient gentil garçon. C’est ainsi que je suis devenu ce que je suis. Là-dessus, je vous présente mes respects. Voici ma carte ; je demeure du côté du soleil, et, en temps de pluie, vous me trouverez toujours chez moi. »
À ces mots, l’Ombre partit.
« C’est cependant bien remarquable, » dit le savant.
Juste une année après, l’Ombre revint.
« Comment allez-vous ? demanda-t-elle.
– Hélas ! j’écris sur le vrai, sur le beau et sur le bon, mais personne n’y fait attention. J’en suis au désespoir.
– Vous avez tort ; regardez-moi ; j’engraisse, et c’est ce qu’il faut. Vous ne connaissez pas le monde. Je vous conseille de faire un voyage ; encore mieux, comme j’ai l’intention d’en faire un cet été, si vous voulez m’accompagner en qualité d’ombre, vous me ferez grand plaisir. Je paie le voyage.
– Vous allez trop loin.
– C’est selon. Je vous assure que le voyage vous fera du bien. Soyez mon ombre, vous n’aurez rien à dépenser.
– C’en est trop ! dit le savant.
– Il en est ainsi du monde, et il en sera toujours ainsi, » repartit l’Ombre en s’en allant.
Le savant se trouva de plus en plus mal, à force d’ennuis et de chagrins. Ce qu’il disait du vrai, du beau et du bon, produisait sur la plupart des hommes le même effet que les roses sur une vache.
« Vous avez l’air d’une ombre, » lui dit-on, et cela le fit frémir.
« Il faut que vous alliez prendre les bains, lui dit l’Ombre, qui était revenue le voir ; c’est le seul remède. Je m’y rendrai avec vous, car ma barbe ne pousse pas bien, et c’est une maladie. Il faut toujours avoir de la barbe. Je paie le voyage ; vous en ferez la description, et cela m’amusera chemin faisant. Soyez raisonnable et acceptez mon offre ; nous voyagerons comme d’anciens camarades. »
Ils se mirent en route. L’Ombre était devenue le maître, et le maître était devenu l’ombre. Partout ils se suivaient à se toucher, par devant ou par derrière, suivant la position du soleil. L’Ombre savait toujours bien occuper la place du maître, et le savant ne s’en formalisait pas. Il avait bon cœur, et un jour il dit à l’Ombre :
« Puisque nous sommes des compagnons de voyage et que nous avons grandi ensemble, tutoyons-nous, c’est plus intime.
– Vous parlez franchement, repartit l’Ombre, ou plutôt le véritable maître ; moi aussi, je parlerai franchement. En qualité de savant, vous devez savoir combien la nature est étrange. Il y a des personnes qui ne peuvent toucher un morceau de papier gris sans se trouver mal ; d’autres frémissent en entendant frotter un clou sur un carreau de vitre ; quant à moi, j’éprouve la même sensation à m’entendre tutoyer, il me semble que cela me couche par terre comme au temps où j’étais votre ombre. Vous voyez que chez moi ce n’est pas fierté, mais sentiment. Je ne peux pas me laisser tutoyer par vous, mais je vous tutoierai ; ce sera la moitié de ce que vous désirez. »
Dès ce moment, l’Ombre tutoya son ancien maître.
« C’est trop fort! pensa celui-ci ; je lui dis vous, et il me tutoie. »
Néanmoins il prit son parti.
Arrivés aux bains, ils rencontrèrent une grande quantité d’étrangers ; entre autre, une belle princesse affectée d’un mal inquiétant : elle voyait trop clair.
Elle remarqua bientôt l’Ombre parmi tous les autres : « Il est venu ici pour faire pousser sa barbe, à ce qu’on dit ; mais la véritable cause de son voyage, c’est qu’il n’a point d’ombre. »
Prise de curiosité, elle entama conversation dans une promenade avec cet étranger. Comme princesse, elle n’avait pas besoin de faire beaucoup de façons, et elle lui dit :
« Votre maladie est de ne pas produire d’ombre.
– Votre Altesse Royale se trouve heureusement bien mieux, répondit l’ombre ; elle souffrait de voir trop clair, mais maintenant elle est guérie, car elle ne voit pas que j’ai une ombre, et même une ombre extraordinaire. Voyez-vous la personne qui me suit continuellement ? Ce n’est pas une ombre commune. De même qu’on donne souvent pour livrée à ses domestiques du drap plus fin que celui que l’on porte soi-même, ainsi j’ai paré mon ombre comme un homme. Je lui ai même donné une ombre. Quoi qu’il m’en coûte, j’aime à avoir des choses que les autres n’ont pas.
– Quoi ! pensa la princesse, est-ce que vraiment je serais guérie ? Il est vrai que l’eau, dans le temps où nous vivons, possède une vertu singulière, et ces bains ont une grande réputation. Cependant je ne les quitterai pas encore ; on s’y amuse parfaitement, et ce jeune homme-là me plaît. Pourvu que sa barbe ne pousse pas ! car il s’en irait. »
Le soir, la princesse dansa avec l’Ombre dans la grande salle de danse. Elle était bien légère, mais son cavalier l’était encore davantage ; jamais elle n’en avait rencontré un pareil. Elle lui dit le nom de son pays, et lui le connaissait bien, car il y avait regardé par les fenêtres. Il raconta même à la princesse des choses qui l’étonnèrent on ne peut plus. Certes, c’était l’homme le plus instruit du monde ! Elle lui témoigna peu à peu toute son estime, et, en dansant encore une fois ensemble, elle trahit son amour par des regards qui semblaient le pénétrer. Néanmoins, comme c’était une fille réfléchie, elle se dit : « Il est instruit, c’est bon ; il danse parfaitement, c’est encore bon ; mais possède-t-il des connaissances profondes ? C’est ce qu’il y a de plus important ; je vais l’examiner un peu à ce sujet. »
Et elle commença à l’interroger sur des choses tellement difficiles, qu’elle n’aurait pu y répondre elle-même. L’Ombre fit une grimace.
« Vous ne savez donc pas répondre ? dit la princesse.
– Je savais tout cela dans mon enfance, répondit l’Ombre, et je suis sûr que mon ombre, que vous voyez là-bas devant la porte, y répondra facilement.
– Votre ombre ! ce serait bien étonnant.
– Je n’en suis pas tout à fait certain, mais je le crois, puisqu’elle m’a suivi et écouté pendant tant d’années. Seulement, Votre Altesse Royale me permettra d’appeler son attention sur un point tout particulier : cette ombre est tellement fière d’appartenir à un homme, que, pour la trouver de bonne humeur, ce qui est nécessaire pour qu’elle réponde bien, il faut la traiter absolument comme un homme.
– Je l’approuve, » dit la princesse.
Puis elle s’approcha du savant pour lui parler du soleil, de la lune, de l’homme sous tous les rapports ; il répondait convenablement et avec beaucoup d’esprit.
« Quel homme distingué, pensa-t-elle, pour avoir une ombre aussi sage ! Ce serait une bénédiction pour mon peuple, si je le choisissais pour époux. »
Bientôt la princesse et l’Ombre arrêtèrent leur mariage ; mais personne ne devait le savoir avant que la princesse fût de retour dans son royaume.
« Personne ! pas même mon ombre, » dit l’Ombre, qui avait ses raisons pour cela.
Lorsqu’ils furent arrivés dans le pays de la princesse, l’Ombre dit au savant : « Écoute, mon ami, je suis devenu heureux et puissant au dernier point, et je vais maintenant te donner une marque particulière de ma bienveillance. Tu demeureras dans mon palais, tu prendras place à côté de moi dans ma voiture royale, et tu recevras cent mille écus par an. Cependant, j’y mets une condition ; c’est que tu te laisses qualifier d’ombre par tout le monde. Jamais tu ne diras que tu as été un homme, et, une fois par an, lorsque je me montrerai au peuple sur le balcon éclairé par le soleil, tu te coucheras à mes pieds comme une ombre. Il est convenu que j’épouse la princesse, et la noce se fait ce soir.
– Non, c’en est trop ! s’écria le savant ; jamais je ne consentirai à cela ; je détromperai la princesse et tout le pays. Je veux dire toute la vérité : je suis un homme, et toi, tu n’es qu’une ombre habillée.
– Personne ne te croira : sois raisonnable, ou j’appelle la garde.
– Je vais de ce pas trouver la princesse.
– Mais moi j’arriverai le premier, et je te ferai jeter en prison. »
Puis l’Ombre appela la garde, qui obéissait déjà au fiancé de la princesse, et le savant fut emmené.
« Tu trembles ! dit la princesse en revoyant l’Ombre ; qu’y a-t-il donc ? Prends garde de tomber malade le jour de ta noce.
– Je viens d’essuyer une scène cruelle ; mon ombre est devenue folle. Figure-toi qu’elle s’est mis en tête qu’elle est l’homme, et que moi, je suis l’ombre.
– C’est terrible ! j’espère qu’on l’a enfermée ?
– Sans doute ; je crains qu’elle ne se remette jamais.
– Pauvre ombre ! dit la princesse ; elle est bien malheureuse. Ce serait peut-être un bienfait que de lui ôter le peu de vie qui lui reste. Oui, en y songeant bien, je crois nécessaire d’en finir avec elle secrètement.
– C’est une affreuse extrémité, répondit l’Ombre en ayant l’air de soupirer ; je perds un fidèle serviteur.
– Quel noble caractère ! » pensa la princesse.
Le soir, toute la ville fut illuminée, on tira le canon ; partout retentissaient la musique et les chants. La princesse et l’Ombre se montrèrent sur le balcon, et le peuple, enivré de joie, cria trois fois hourra !
Le savant ne vit rien, n’entendit rien, car on l’avait tué.
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(Hans Christian Andersen, Contes, traduits par D. Soldi, vignettes de Bertall, Paris : Librairie de L. Hachette et Cie, 1867)
Chapitre Ier
PREMIÈRE ATTEINTE DE L’ESPRIT MALIN SUR LE JEUNE CREUSÉ.
Pierre Creusé, âgé de treize ans et dix mois, ayant les cheveux noirs, le teint pâle, d’une imagination vive, d’un tempérament nerveux, d’une sensibilité morale extrême, et grand pour son âge, fils d’Antoine Creusé, marchand à Niort, ancien de l’église réformée, passant sous les Halles, le 28 janvier 1628, sur le soir, tomba tout à coup à terre, privé de tous ses sens, et comme mort.
Quelques personnes qui se trouvèrent sur le lieu, le relevèrent et le transportèrent dans la maison de son père, qui se trouvait dans le voisinage. De suite, MM. Fraigneau, Guillemeau et Marfac, docteurs en médecine, et maître Ferré, chirurgien, furent appelés pour secourir cet enfant. Il le trouvèrent sur un lit, étendu sans mouvement, et le corps tétanique. Après avoir été une demi-heure à peu près dans cet état, il fut saisi de convulsions extraordinaires. Sa tête se courba en arrière vers ses talons, et son corps s’éleva en formant une espèce d’arc ; tantôt sa tête s’élançait vers les pieds, et les bras se courbaient en dehors ; tantôt, après avoir jeté violemment sa tête à droite et à gauche, il la tournait en rond sur son col, comme une girouette. Durant ce temps les paupières restaient immobiles et closes, les sourcils se haussaient et se baissaient, les lèvres se renversaient en dehors, et la langue se meuvait en dedans avec une vitesse extrême. Les yeux, jusqu’alors fermés, s’ouvrent subitement d’une manière effrayante ; il les tint d’abord fixes et sans clignoter, puis il les tourna en rond d’une façon incroyable. Tout son corps fut ensuite agité : les bras, les jambes tremblaient, son ventre se haussait et se baissait, comme si quelqu’un, par-dessous, l’eût poussé dehors, et ensuite attiré en dedans. Il était sans cesse en action, et cependant aucun de ses mouvements ne se ressemblaient. Durant tout le temps de cette crise, qui dura quatre heures, cet enfant fut sans connaissance et sans jugement, mais absolument sans fièvre. Il n’entendait point, bien qu’on criât à haute voix à ses oreilles ; il ne sentait point, bien qu’on le pinçât très fort ; il ne voyait point, bien qu’on lui ouvrît les yeux, et qu’ils ne se refermassent point. Enfin, son insensibilité physique était complète. Au bout de ce temps, il s’assoupit ; mais à son réveil il se plaignit d’avoir enduré de vives douleurs, invoquant Dieu, et priant son père et sa mère, ainsi que les autres personnes présentes de ne point l’abandonner.
Il prétendit qu’il venait de parcourir des pays immenses, dont il lui serait impossible cependant de donner la description, attendu qu’il avait toujours été plongé dans une sorte d’obscurité. Il ajouta qu’il avait exécuté ce pénible voyage bien malgré lui, mais poussé en quelque sorte par une main invisible.
Les médecins, après s’être consultés, prescrivirent les remèdes qu’ils crurent nécessaires en pareils cas, et se retirèrent.
Chapitre II
LE JEUNE CREUSÉ CONTINUE SES PÉRÉGRINATIONS DANS DES LIEUX INCONNUS. IL EXÉCUTE LES DANSES LES PLUS DIFFICILES.
Le lendemain, 29 janvier, à la même heure, l’enfant retomba dans le même état que la veille ; et cette crise dura, presque sans relâche, les quatre jours suivants. Après, il eut onze jours de repos.
Le 13 février, cet enfant eut quatre crises violentes qui durèrent chacune au moins trois heures. À la dernière crise qui eut lieu vers trois heures de la nuit, les yeux toujours fermés, il commença à marcher dans la chambre, sans se heurter contre aucun meuble, mais menaçant du poing tous ceux qu’il rencontrait sur son chemin.
Puis se remettant au lit, il sembla s’assoupir, et à son réveil, il déclara qu’il venait encore de fort loin, et que, rendu là, il avait vu des personnes qui l’avaient tourmenté cruellement, mais qu’il ne pouvait les nommer. Les 14 et 15, les accès furent encore plus violents ; et vers les cinq heures du matin de ce dernier jour, il sortit de son lit, fit une assez longue et lente promenade, et sembla prendre de nouvelles forces. Alors, comme s’il eût aperçu quelque chose, il lança force coups de poing, pour frapper ce qu’il lui semblait voir, reculant peu à peu en arrière, comme s’il eût eu en tête quelque ennemi qu’il eût craint. Puis, comme si on lui eût tiré les bras de force, il se roula en un peloton, la tête entre les chevilles des pieds, tenant ses jambes entre les mains, et marchant ainsi sur le plancher, en jetant des cris horribles, comme si on lui eût tordu les bras.
Ces tourments ayant cessé, l’enfant changea de posture, et après quelques tours dans l’appartement, ôtant son bonnet, et le tenant de la main gauche, il fit les actions d’un homme qui veut saluer une compagnie ; marchant après vers l’extrémité de la chambre, il eut l’air de prendre une personne par la main pour la mener danser, et de fait il dansa une gaillarde, avec toute l’élégance et l’exactitude d’un homme expert dans cet art, bien qu’il n’eût jamais appris à danser ; il répéta cet exercice jusqu’à sept fois, et avec autant de personnes. Ce qui fut trouvé admirable par tous les spectateurs, car, quoique cet enfant eût les yeux clos, et fût privé de l’usage de tous ses sens, il n’en marcha pas moins sûrement et en mesure. Chose plus remarquable encore, c’est qu’il varia tous ses exercices, et qu’il dansa successivement la gaillarde, la sarabande, le menuet, la volte, la bourrée, l’anglaise, la saintongeoise, la gavotte, le fandango, etc.
La danse finie, le jeune Creusé fit la révérence, et agit comme s’il reconduisait vers la porte ses sept danseuses, en les saluant ; il revint après d’un pas grave et soutenu. Et tout à coup, prenant un air hautain, et de même que si quelqu’un l’eût insulté, il lança un vigoureux soufflet, et se mit en posture pour se défendre ; mais se sentant trop faible, sans doute, on le vit courir vers l’autre côté de l’appartement. Craignant qu’il ne se heurtât contre quelques meubles, une personne voulut aller au-devant de lui pour le garantir, mais il la traita en ennemie, et lui fit sentir la vigueur de son bras.
Chapitre III
CREUSÉ VA AU SABBAT ; IL VOIT SEPT SORCIÈRES, ET LE DIABLE QUI JOUAIT DU VIOLON. IL FAIT DES TOURS DE SOUPLESSE ET D’AGILITÉ.
Quelques jours après, le jeune Creusé eut encore une crise terrible, durant laquelle il exécuta les choses les plus surprenantes ; cette crise fut suivie d’un long sommeil. À son réveil, il dit : « Je viens d’un lieu noir et ténébreux, où il y avait sept sorcières, et un vieillard, en cheveux blancs, qui jouait du violon ; je me suis bien aperçu qu’il avait les pieds crochus et des cornes au front. Ces femmes, malgré moi, m’ont forcé de danser, et m’ont mis sur les dents. Deux des sept surtout m’ont fait bien du mal, en me tordant les bras et les jambes, lorsque je refusais de faire ce qu’elles voulaient. Je n’ai pu les reconnaître, parce qu’il faisait très noir en ce lieu-là. Toutefois, j’ai eu quelques instants de relâche, parce qu’un homme, qui lardait un lapin, est venu chercher la plus méchante et la plus acariâtre. »
À ces mots, retombant dans l’un de ses accès, il se mit à danser une sarabande, faisant claquer ses doigts comme s’il eût eu des castagnettes. Au dire de tous ceux qui étaient présents, jamais baladin qui n’eût fait autre chose toute la vie, n’eût fait mieux.
Un instant après, changeant d’attitude, il chemina sur la tête et sur les deux pieds ; quelquefois sur la tête et les deux genoux, faisant en cette posture plusieurs tours dans la chambre. Puis, changeant d’action, il toucha le pavé de l’extrémité du pouce et du doigt index, en tenant ses deux bras roides et étendus, il passa la tête et les épaules entre deux, élançant son corps par-dessus, par un admirable tour de souplesse ; faisant ainsi, le tour en arrière et en avant, sans remuer les quatre doigts du lieu où, premièrement, il les avait placés. Enfin, s’étendant de tout son long, le visage en haut, et comme mort, il se mit à ramper sur le dos comme ferait un serpent, par extension et contraction. Ensuite, il revint au point d’où il était parti, par un mouvement rétrograde.
Revenu à lui, il déclara qu’il était allé au sabbat ; qu’il avait vu des choses étranges, et enduré des douleurs inconcevables.
Chapitre IV
LE JEUNE CREUSÉ, PAR LA FORCE DE L’ENSORCELLEMENT, IMITE AU NATUREL LES CHANTS ET CRIS DE PLUS DE CINQUANTE ESPÈCES D’ANIMAUX.
Le 8 février, après une crise violente et une foule de mouvements singuliers et bizarres, le jeune Creuzé parut cesser de souffrir, et il se mit aussitôt à contrefaire les chants et les cris de plus de cinquante espèces d’animaux ; il imita d’abord, de manière à s’y tromper, le croassement du corbeau, le pépiement du moineau, les gémissements de la tourterelle, le roucoulement du pigeon, le chant du coq, le gloussement de la poule, le babillage de la pie, le sifflement du merle, le ramage du rossignol, le tiretirlire de l’alouette, le coucoucou du coucou, le mac-mac de la perdrix, le ché, chei, cheu, chiou de l’effraye, le coho, coho du chat-huant, le hurlement de la hulotte, le poupou de la chevêche, le orri, orri du gobe-mouche, le tré, tré, tré de la grive, le bon, bon, bon de la huppe, le zizi de l’ortolan, le si, ut, ut, ut, ut, si, ré du bouvreuil, le sifflement de l’étourneau, le cri de la corneille, le titi, titi de la mésange, le qui, qui, quit de la lavaudière, le nip, nip, du rouge-gorge, le ti-trein, ti-trein du motteux, le bzi, bzi du bec-figue, le trac-trac du traquet, le tuit, tuit du pouliot, le zul, zil, zulp du roitelet, le ki, ki, ki, ki du martin-pêcheur, le piaffement du paon, le gloussement grave ou aigu du dindon, le hoquet de la caille, le plieu, plieu du pivert, le cancan du canard, le vouire, voire de la sarcelle, le crépitat de la cigogne, le hi-raoud du butor, le mie, mie, mi de la bécasse, le bri, bri, bri de la poulette d’eau, le turrlui, turrlui du pluvier, le glapissement, bref, sonore, aigu, de l’oiseau de paradis, etc. ; il finit par les chants si gracieux de la fauvette, du chardonneret, du pinçon, du tarin, et du bouvreuil ; il passa après aux divers quadrupèdes, et l’on crut entendre les aboiements du chien, le hennissement du cheval, le bèlement de la brebis, le chevrotement de la chèvre, les hurlements du loup, le beuglement du taureau, le miaulement du chat, le grognement du cochon, le braiement de l’âne, le rugissement du lion, le glapissement du renard, etc. Enfin, il termina par le sifflement aigu de la vipère.
Ayant repris ses sens, il raconta qu’il avait été conduit, toujours par une main invisible, au sabbat, et que, rendu dans une vaste et horrible caverne, des sorciers et des sorcières, en lui présentant dans des cages une quantité prodigieuse d’oiseaux et d’autres animaux, l’avaient contraint, par menace, et même en le frappant, de contrefaire leurs chants et leurs cris divers ; que dans le nombre de ces animaux, il en avait vu d’affreux, et qui lui faisaient grand peur.
Maître Zacharie Violette, notaire à Niort, ainsi que maître Commineau, chirurgien, et plusieurs médecins de Niort et des environs mandés d’office, se trouvèrent précisément dans la maison dudit Creusé, père de l’enfant, au moment où son fils imita, à s’y méprendre, les chants et les cris de divers animaux , et ils convinrent qu’on ne pouvait rien entendre qui approchât plus du naturel.
Chapitre V
LE JEUNE CREUSÉ COMMENCE À DÉSIGNER CEUX QUI L’ONT ENSORCELÉ.
Un jour, après s’être promené longtemps par la chambre, toujours en dormant, il s’arrêta près de la cheminée, et, les bras pendants et roides, il éleva la main droite, et traça sur le manteau de ladite cheminée, avec l’ongle du doigt indicateur, ces cinq lettres : M. O. R. I. N., lesquelles, jointes ensemble, formaient le nom d’un nommé Morin, pâtissier, dont la femme avait le renom, et était fortement soupçonnée, par la famille Creusé, d’avoir donné un sort au pauvre enfant, un certain jour que le jeune Creusé était allé porter, pour leur souper, un morceau de viande à cuire au four dudit pâtissier ; et que sa femme, lorsqu’il sortait de la maison, lui avait légèrement frappé sur l’épaule, en lui disant : « Bonne nuit mon garçon. »
Chapitre VI
LE JEUNE CREUSÉ, TOUJOURS PAR UNE INSPIRATION DIABOLIQUE, SIMULE LE JEU DE PLUSIEURS INSTRUMENTS.
Ce jour-là, qui était le 21e de sa possession, ce jeune homme, après avoir marché quelque temps à pas mesurés, s’arrêta tout à coup, prêta l’oreille, baissa la tête, comme s’il disait : « Je le veux, » et, saisissant quelque chose, courba le bras gauche vers l’épaule, et remuant l’autre main, fit connaître qu’il s’imaginait jouer du violon. Tantôt il retournait les chevilles pour mettre son instrument d’accord, tantôt il penchait l’oreille, comme s’il eût joué.
Ensuite, comme si on eût voulu lui ôter son violon, il se recula, eut l’air de le jeter à la figure de son assaillant, puis de s’enfuir. Peu de moments après, on lui vit faire les mêmes mouvements que s’il eût joué de la viole, et successivement de la basse, de l’épinette, de la flûte, du hautbois, du cor de chasse, de la trompette, du clairon, de la cornemuse, etc., en exécutant tous les gestes avec la même précision et le même ensemble que s’il eût été réellement tenu dans ses mains tous les instruments de musique sus-nommés, et beaucoup d’autres que nous croyons inutile de nommer ici. Par exemple : en saisissant la cornemuse, on le vit la prendre entre ses bras, mettre le bourdon sur son épaule, souffler en enflant les joues, et remuer les doigts aussi bien que l’aurait pu faire le meilleur maître ; voulant battre du tambour, on le vit prendre quelque chose, qu’il jeta sur son épaule, en y passant la tête et le bras gauche, comme si c’eût été un baudrier, puis, avançant les deux mains, il fit tous les mouvements d’un homme qui bat de la caisse, sonnant tour à tour, la garde, la diane, l’alarme, la retraite, etc. Alors, la scène changeant, on le vit exercer divers métiers, tels que ceux de boulanger, de cuisinier, tuant une volaille, de pâtissier, de tisserand, de tailleur, de forgeron, de serrurier, de menuisier, de tailleur de pierres, etc. ; ces divers exercices furent bientôt interrompus par l’entrée de sept baladines ; il alla au-devant d’elles, leur offrit des sièges, et, comme s’il eût trait une chèvre, reçut le lait dans sept vases, qu’il présenta gracieusement à ces dames, en les invitant à suivre son exemple ; en effet, il approcha un verre de sa bouche, en faisant connaître que le lait était très bon. Cependant, il en fait chauffer d’autre, au moyen d’un soufflet, en indiquant que le lait chaud valait mieux que le lait froid.
Il se réveilla, en jetant de grands cris, et assurant qu’il était encore descendu, malgré lui, dans un lieu sombre, où plusieurs méchantes femmes l’avaient forcé, en le frappant de verges, d’exercer plusieurs arts et métiers, qu’il ignorait entièrement.
MM. Philippe Gaugain, sieur de Bernegoue, maire de Niort ; François d’Abillon, sieur de l’Imbaudière, qui le fut l’année suivante ; maître Jean Maronneau, secrétaire de l’Hôtel-de-Ville ; Marot, procureur du roi ; de la Terraudière, échevin ; Daguin, échevin ; Guyot, notaire ; Arnaudeau, notaire ; du Moulin, notaire, et quelques autres notables habitants de la ville de Niort, furent témoins des principaux événements de cette journée, et ne se retirèrent pas moins émerveillés que tous ceux qui les avaient précédés.
Chapitre VII
PEU À PEU LE VOILE SE SOULÈVE ET LES SORCIERS PARAISSENT AU GRAND JOUR.
L’enfant, dans les accès des 18 et 19 février, commença à découvrir les noms de celles qui, lorsqu’il était privé de ses sens, l’avaient si souvent fait danser, et douloureusement tourmenté. Il s’approcha du foyer, et couché par terre, il nettoya la place avec la main, et écrivit sur l’un des carreaux : « Vieille, je te reconnais de visage et non pas de nom » ; et plus bas, après un moment de réflexion, il traça en lettres capitales : JEANNE.
Le sieur Ferré, maître en chirurgie, présent à cette séance, lui glissa alors une plume entre les doigts de la main droite, et mit devant lui une feuille de papier blanc et un encrier, et on le vit écrire aussitôt le mot Jeanne, qu’il fit suivre d’un M. Quelques minutes après, il reprit la plume, et l’on put lire sur le papier : La petite Morine qui a un bonnet blanc et un corset bleu, la grande fille à Morin, le pâtissier, et une grande femme qui demande l’aumône, et qui s’appelle Millatte, voilà celles qui m’ont battu, tourmenté, ensorcelé et avec lesquelles je me suis trouvé au sabbat. Vilaine Morine, méchantes femmes, vous serez brûlées vives. Ô ! grand Dieu admirable, mon juge et mon sauveur, montrez-vous pitoyable pour moi, pauvre pécheur ; tirez-moi des griffes du diable.
Durant cet accès, et le temps que le sieur Creusé écrivait ces lignes, il était le ventre contre terre, roide comme un mort, excepté la main droite qui écrivait.
Le bruit d’une si prodigieuse maladie s’étant répandu partout, on accourait de toutes parts pour voir le jeune Creusé. M. Jean Baudean de Parabère, gouverneur de la ville ; M. Jacques Gataut, natif de Niort, ancien curé de la Rochelle, et l’un des fondateurs du collège des oratoriens, à Niort ; les ducs de Rohan et de la Trémouille, envoyés par le roi Louis XIII, pour assister à l’assemblée qui devait avoir lieu à la Rochelle, etc., passant par Niort, désirèrent tous s’assurer, par leurs propres yeux, de ce singulier phénomène.
En présence de cette noble assemblée, et toujours dans son extase, il s’écria tout à coup : « Sorcière, tu me montres un chapelet d’herbes, guéris-moi donc plutôt ! Ô ! mon Dieu, que ne brûlez-vous toute cette malfaisante engeance ! » Or, il est bon que l’on sache qu’un intime ami du père de l’enfant, suivant le conseil qu’on lui avait donné, et pour obtenir la délivrance du jeune possédé, avait mis secrètement, la nuit sous la porte de la maison du pâtissier, dont la femme et les filles étaient accusées, par l’opinion publique, d’avoir ensorcelé le jeune Creusé, un chapelet de certaines herbes, connues, disait-on, pour avoir la vertu de détruire tous les charmes, et de forcer les sorciers à s’exécuter eux-mêmes. Cet ami n’avait fait part de son projet à personne, et cependant ce jeune homme en parla dans son hallucination, comme si quelqu’un lui avait montré ce chapelet.
Chapitre VIII
CREUSÉ FAIT UN VOYAGE EN ENFER.
Ce malheureux enfant eut encore, jusqu’au 29 février, des crises nombreuses et plus ou moins violentes ; mais ce jour-là, il jeta des cris plus perçants que jamais ; il parut endurer des maux plus intolérables ; enfin, il tomba dans une espèce de sommeil extatique, qui dura cinq heures au moins ; et lorsqu’il se réveilla, il était pâle, défait, fatigué ; tous ses traits exprimaient la terreur et l’effroi, et ses premières paroles furent : « Je ne suis donc pas mort ! » Toute sa famille l’entoura, et l’on s’empressa de lui demander s’il se trouvait plus malade ; « Non , répondit-il, mais je viens de l’enfer… – Comment, lui dit son père, tu viens de l’enfer ? et qu’y as-tu vu ? – J’y ai vu des choses incroyables ; des choses que je n’oserais dire ; j’y ai vu des personnes de votre connaissance et de la mienne ; des gens que vous eussiez cru bien loin de ces ténébreuses lumières ; dans ce pays-là, la foule est immense, et cent fois plus pressée qu’en un champ de foire à Niort, un jour de foire de mai. Tout ceux qui sont dans ce pays ont conservé l’habillement et le costume qu’ils avaient dans ce monde. C’est ce qui m’a fait de suite reconnaître le père Enselme, gardien des capucins de Niort, mort il y a six mois, comme vous savez, en état de sainteté. Attendu que, lorsque j’étais petit, il me donnait toujours quelque friandise, je suis allé de suite à sa rencontre, et je n’ai pu m’empêcher de lui témoigner mon étonnement de le voir dans un tel lieu. « Hélas ! mon cher enfant, m’a-t-il répondu, il est vrai que, lorsque j’ai passé de l’autre vie dans celle-ci, je ne m’y attendais guère. Mais j’avais oublié de me confesser, avant de mourir, qu’un jour de Vendredi-Saint étant en quête avec le frère Jérôme, et nous trouvant à Mursay, chez le seigneur de Villette, il nous invita à déjeuner avec lui, et que, par ignorance ou par gourmandise, je mangeai quelques bouchées d’une omelette au lard. Il ne m’en a pas fallu davantage, pour me faire perdre les mérites d’une vie passée dans la pénitence, le jeûne et les bonnes œuvres (1). »
Vous vous rappelez bien, continua le jeune Creusé, ce bonhomme Doreil, si riche, marchand épicier comme vous, mon père, qui demeurait dans la rue du Minage, et dont vous vous plaigniez tant, parce qu’il vous enlevait, disiez-vous, vos pratiques ? Eh bien ! il est là-bas ! – Mais, dit le père, il s’était converti à l’article de la mort ! – On le sait ; mais il vendait parfois à faux poids, et ceci a suffi. Autre chose plus surprenante encore, vous connaissiez bien cette jeune et jolie demoiselle Mariette, qui demeurait rue Basse, avec sa mère, madame Chalenot, marchande revendeuse, et qui est morte il n’y a pas un mois, à l’âge de 18 ans ? Je l’ai vue ! Le père Enselme m’a dit qu’elle était descendue dans ce triste séjour, pour n’avoir pas eu pour sa mère, âgée et infirme, tous les soins, tous les égards que naturellement elle lui devait. Enfin, je ne finirais point de sitôt, ajouta ce jeune homme, si j’entreprenais de vous faire le récit de tous ceux que j’ai vus et reconnus dans cet autre monde. Il y en a là de tous les rangs, de tous les âges et de toutes les professions. Le nombre en est incalculable ; c’est la contrée la plus peuplée de l’univers. Le père Enselme qui a bien voulu m’accompagner dans mon voyage, bien qu’il marche avec peine, attendu qu’il a déjà le pied gauche à moitié calciné, et la barbe aux trois quarts brûlée, m’a fait voir des papes, des archevêques, des évêques, même de simples prêtres, ainsi que des rois, des empereurs et des princes souverains. J’ai reconnu les papes à leurs triples couronnes, et les autres à leurs robes rouges, violettes ou noires. Car, dans ce royaume infernal, comme je l’ai déjà fait observer, on conserve les habits et tout l’extérieur de sa profession. Mon guide me dit aussi qu’on trouvait en enfer beaucoup de procureurs, d’avocats et de médecins. Comme je me récriai sur le port de ces derniers, parce que je serais fâché que mes médecins, que j’aime, allassent habiter une aussi triste demeure, mon vénérable capucin me fit remarquer qu’en général, les médecins ne sont pas très dévots, et que ceux qui feignent de l’être pourraient bien y mêler un peu d’hypocrisie.
On trouve aussi, sous ces lambris enflammés, un très grand nombre d’ivrognes, de joueurs, de paresseux, et tous les ouvriers qui fêtent habituellement la Saint-Lundi.
Le père Enselme me dit avec un sourire, qui n’était pas sans malice, que les moines ne manquaient point non plus dans cette vaste et sombre habitation ; en effet, il m’en fit remarquer un nombre immense, et de toutes les couleurs, tels que des Augustins, des Bénédictins, des Camaldules, des Chartreux, des Fontevistes, des Prémontrés, des Gilbertins, des Blancs-Manteaux, des Mathurins, des Dominicains, des Célestins, des Jéronimites, des Récolets, des Cordeliers, des Ambroisiens, des Théatins, des Barnabites, des Carmes chaussés et déchaussés, des Feuillants, des Minimes, des Sulpiciens, etc. Mais l’ordre que je vis le plus nombreux, c’est celui des Jésuites. Je les reconnus facilement à leur chapeau bicorne, à larges bords ; ils sont tous dans le coin le plus obscur et le plus abandonné. Il paraît qu’ils ne sont aimés de personne dans cette prison éternelle, et que même tout le monde les fuit. Les nonnes et les nonnettes des divers ordres y sont aussi en très grand nombre, mais nous en reparlerons une autre fois.
Le diable, continua le jeune Creusé, n’est pas tel qu’on nous le dépeint ; il n’a point une forme humaine ; c’est une espèce de rocher pyramidal, beaucoup plus gros et plus haut que le clocher de Notre-Dame de Niort. Il est percé à jour de toute part, et de ces trous sortent sans cesse des flammes dévorantes et des paroles de colère. Ces paroles sont pour ordonner tel ou tel supplice. Tantôt il fait donner à celui-ci cent coups d’étrivières, tantôt il ordonne de placer celui-là sur un chevalet, et de lui briser les os. Aussi n’entend-on, dans ce pandémonium, que des cris, des menaces et des gémissements ; on voit partout des chaudières d’eau bouillante et des brasiers allumés ; je me suis même approché de trop près d’un ce ces derniers, car une étincelle, en me volant sur la main, m’a brûlé vigoureusement. » En effet, on lui vit sur la main gauche une ampoule, qui avait tous les caractères d’une brûlure.
M. de Cognac, ministre de la parole de Dieu, en l’église de Niort, qui se trouva auprès de ce jeune homme, au moment où il faisait ce récit singulier, lui dit : « Mon jeune ami, puisque vous venez de l’enfer, pourriez-vous aussi me donner des nouvelles du purgatoire ? Il n’est, disent certains théologiens, séparé de l’enfer que par une toile d’araignée, d’autres disent une gaze légère, et même un simple papier huilé ; par conséquent, il n’aura pu vous échapper dans vos pérégrinations, et vous l’aurez, sans doute, entrevu ? » Creusé, après un moment de réflexion, avoua qu’il n’avait rien vu de semblable ; mais qu’il était possible que le purgatoire se trouvât dans la partie orientale, qu’il n’avait pas eu le temps de parcourir, et qui est habitée par les moins coupables, par ceux auxquels il est même permis, chaque jour, d’apercevoir le soleil levant.
Chapitre IX
ENTREVUE DU JEUNE CREUSÉ, ET DE MORINE ET DE SES FILLES. – VISIONS DIVERSES. – LUTTE ENTRE L’ANGE GARDIEN ET LE DIABLE.
Quelques jours après le voyage du jeune Creusé aux enfers, M. Desmortier, lieutenant-général de Niort, qui avait déjà plusieurs fois visité ce jeune homme, voulut encore le voir ; et, l’ayant trouvé assez tranquille, il envoya chercher la femme Morin et ses deux filles, l’une âgée de 24 ans et l’autre de 6. Aussitôt que le malade les aperçut, il les reconnut, bien qu’on lui eût nommé d’autres personnes, et il s’écria qu’elles l’avaient ensorcelé, et les pria instamment de lui ôter son mal. On conçoit que ces femmes nièrent tout ce dont il les accusait et, ayant manifesté le désir de se retirer, il les saisit par leurs robes, en criant : « Donnez-moi du bois que je les brûle, car ce sont des sorcières. » Elles sortirent malgré lui, et cette nuit l’enfant dormit très tranquillement, commença à se remettre, et eut du relâche jusqu’au 9 de mars.
Il éprouva alors de nouvelles tribulations, et assura que la femme Morin voulait à toute force lui faire faire des pâtés ; on le vit dans son sommeil faire des sauts extraordinaires, et les actions d’un homme qui se défend courageusement de ses ennemis ; fermer les poings, menacer du doigt, et se moquer de sept personnes, qu’il a l’air de compter.
Puis après quelques moments de repos, et élevant la voix, il dit : « Dieu, secourez-moi, gardez-moi de ces méchantes gens ; ah ! reprenait-il, voici un ange de Dieu qui vient me défendre ; je ne crains plus rien. Holà ! dites, méchantes femmes, vilaines sorcières, sorciers enchanteurs, enchanteresses et devineresses, dites, dites-moi, si vous pouvez deviner ce qui est avec moi. C’est l’ange de Dieu qui me protège ; vous n’avez plus de puissance sur moi ; non, non, n’espérez plus m’entraîner au sabbat… Je vois le diable, il dit qu’il a aussi des anges ; en effet, mais qu’ils sont laids. Ils ont des ailes de chauve-souris, des cornes à la tête, le nez croche et des pieds de bœuf. Ô ! satan, tu me présentes un miroir ; j’en ai de bien plus beaux dans la boutique de mon père, dans lesquels je me regarde quand je veux. »
Un peu plus tard, il crut voir, dans ses illusions, la méchante Morine brûler un petit enfant dans un poêle ; ou des hommes dans des chaises brûlantes ; ou un grand nombre de gens masqués qui l’invitaient à se rendre au sabbat ; ou des légions de diables, portant des cornes, hauts comme des montagnes, lesquels, en se rencontrant, se saluaient et s’embrassaient ; ou des gens à bonnets carrés, avec des plumes de chapons ; ou de nombreux officiers de bouche, armés de grands couteaux de cuisine ; au nombre de ces hommes de gueule, il reconnut le pâtissier Morin, qui le menaçait, en lui reprochant que lui seul était la cause que sa fille aînée ne trouvait point de mari ; ou la Morin qui lui offrait de lui ôter son sort, et de le jeter sur une brebis ou sur un coq ; le diable qui lui demandait de ses cheveux. Enfin, après une journée aussi orageuse, le calme parut revenir et la nuit fut bonne.
Chapitre X
ÉVÉNEMENTS SINGULIERS. – LE JEUNE CREUSÉ EST VISITÉ PAR LE JUIF-ERRANT.
Le jeudi dix-neuf mars, entre une heure et deux heures de la nuit, il y eut un grand tremblement et un grand bruit dans toute la maison habitée par ce jeune homme, qui était celle du père Creusé, bruit qu’entendirent tous les voisins. Nul ne douta que les diables n’y eussent tenu leur sabbat. Voici le fait : la domestique, à la persuasion d’une voisine, avait mis au chevet du lit du malade un chapelet de certaines herbes qui font accourir les sorciers malgré eux ; elle n’avait fait part de son projet à personne ; et tout le monde fut convaincu que les sorciers, attirés par ces herbes, s’étaient présentés, mais que la lumière qui était toujours dans la chambre du jeune homme, et dont ils sont ennemis, parce qu’elle leur brûle les yeux, les avait arrêtés ; que c’était pour se venger qu’ils avaient fait l’horrible tintamarre, qui avait si fortement effrayé tout le voisinage.
Durant la possession de cet enfant, un certain dimanche, vers le soir, en présence d’une grande quantité de peuple, un étranger, se disant italien, bien vêtu, portant un manteau d’écarlate et une épée au côté, entra dans la chambre, et dit qu’il venait exprès, de 2 cents lieues, pour examiner et étudier cette bizarre affection, de laquelle il avait entendu dire des choses prodigieuses. Il s’approcha du lit de l’enfant, qui alors était dans une de ses crises ; il le considéra fort attentivement, lui fit diverses questions sur les maux qu’il avait soufferts, lui demanda s’il connaissait bien ceux qu’il avait vus dans le ténébreux séjour.
Le jeune Creusé dit que oui ; et il en nomma plusieurs devant toute la compagnie. « Et le vieillard, à barbe grise, fit l’italien, que pensez-vous qu’il soit ? – Le diable, répondit le jeune homme, sans hésiter. – Et moi, m’avez-vous vu enfin ? » ajouta l’italien, en faisant une grimace horrible. Creusé alors le fixa, et tressaillit. Cet étranger avait la face rude, le regard dur, le teint plus que basané, le front large vers les tempes, les sourcils noirs, épais, se joignant, et formant sur son front une ligne en quelque sorte horizontale, et les lèvres épaisses et livides. Ses mains étaient cachées sous des gants de peau noire. Sans plus de question, il se retourna vers le père et lui dit : « J’ai le moyen de guérir votre fils, si vous le voulez, et de forcer les sorcières à retirer le charme qu’elles ont jeté sur lui. »
Creusé père le remercia, et lui dit qu’il avait mis toute sa confiance en Dieu.
Au même instant, on entendit un grand bruit dans la rue ; tout le monde se porta vers la fenêtre, et quand on revint près du lit du malade, l’Italien avait disparu, sans qu’on pût savoir par où il avait passé.
Parmi les assistants, plusieurs prétendirent que cet étranger était Ahasvérus, ou le Juif-Errant ; d’autres soutinrent que c’était quelque magicien alchimiste ; enfin, il y en eut qui pensèrent que c’était le diable en personne, attendu qu’ils avaient très bien vu ses pieds fourchus, et les pointes de ses cornes qui perçaient son chapeau ; le plus grand nombre cependant fut pour le Juif-Errant.
Chapitre XI
LE JEUNE CREUSÉ DEVIENT PROPHÈTE ET PRÉDIT LES ÉVÉNEMENTS À VENIR.
Jusqu’au 13 avril, le jeune Creusé éprouva des crises fréquentes et plus ou moins violentes, il se plaignit souvent qu’on l’entraînait contre son gré au sabbat, et dans des pays inconnus et sauvages ; qu’il voyait dans ces lieux des gens de toute sorte, et les plus hideuses figures du monde ; enfin, qu’il succomberait à tant de souffrances, si son père le laissait encore longtemps à Niort.
L’attaque de ce jour surtout, 13 avril, avait été des plus vives, lorsque les yeux toujours fermés, il se leva tout à coup et s’avança gravement au milieu de l’appartement, puis redressant la tête, tendant le bras droit, et portant la main gauche sur son cœur, il s’écria d’une voix mâle : « Que ce soit Dieu ou satan qui m’inspire, le livre de l’avenir est ouvert devant moi, écoutez :
Le boulevard de la réforme va tomber sous les mains d’un roi, que dirige un prêtre despote ; après 18 mois d’un siège opiniâtre, La Rochelle, malgré les secours fournis par les Anglais, se trouvera forcée d’ouvrir ses portes à l’armée catholique.
L’année prochaine (1629), une peste horrible dépeuplera la belle ville de Lyon, et enlèvera 60 mille personnes en 4 mois.
Avant que trois années s’écoulent (1630), les protestants triompheront en Allemagne, par les armées de Gustave-Adolphe, roi de Suède, à l’aide des secours secrets fournis par le cardinal de Richelieu, qui les persécute en France.
Douze années s’écouleront encore, et Louis XIII deviendra père (21 septembre 1610) d’un second fils, dont la descendance directe, après de longs troubles, régnera sur le peuple français.
Après un règne de 33 années, Louis XIII cédera son trône à son jeune successeur (1613).
Les passions religieuses et politiques, conduiront, en Angleterre, le roi sur l’échafaud (1619). »
Ici, la voix du jeune Creusé s’altéra ; des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, et il poursuivit en soupirant : « Un descendant du roi Henri IV, devenu vieux, et dirigé par une femme bigote et un jésuite haineux, oubliant que son aïeul a dû sa couronne à ses fidèles protestants, les poursuivra, les persécutera, et forcera 200 mille familles françaises à porter à l’étranger leur or et leur industrie (1685). »
Le jeune Creusé allait, sans doute, continuer ses prédictions et dévoiler l’avenir, lorsque quelqu’un entrant subitement dans sa chambre, le tira de son extase, et le réveilla.
Chapitre XII
DÉPART DU JEUNE CREUSÉ POUR CHATELLERAULT. – SA GUÉRISON.
Sur la demande de son frère, orfèvre à Châtellerault, et d’après l’avis des médecins, qui secondèrent, en cela, les désirs du jeune homme, M. Creusé père fit partir son fils pour cette ville. Le 20 avril, il se mit en route ; et le changement de lieu, la distraction, l’éloignement des objets qui pouvaient lui rappeler le triste état dans lequel il s’était trouvé, et les vives commotions qu’il avait éprouvées, tout enfin contribua à effacer de son esprit les hallucinations qui l’avaient tant fatigué. Peu de jours même suffirent pour rétablir sa santé, et, lorsque trois mois après, il revint à Niort, il se portait à merveille.
Chapitre XIII
APRÈS LES MALADIES, LES PROCÈS.
Mais ce n’est pas tout. Depuis qu’on avait accusé la femme du pâtissier d’avoir ensorcelé le jeune Creusé, on ne venait plus chez Morin pour acheter ses gâteaux et ses petits pâtés. Tout le monde fuyait sa boutique ; et le malheureux, voyant sa ruine certaine, crut devoir pour son honneur, et afin de rétablir son crédit, appeler en justice ceux qu’il regardait comme l’unique cause de son infortune.
Antoine Creusé et Marie Fraigneau, sa femme, comparurent donc par le ministère de maître Philippe Chalmot, avocat, et François Texier , procureur ; et Jacques Morin, et Marie Chabot, sa femme, demandeurs, furent représentés par maître Jean Texier, avocat, et Pierre Couperie, procureur. Les avocats de chacune des parties défendirent leur cause le mieux qu’ils purent. Après, M. Jean Audouart, avocat de sa majesté, prit la parole, et, dans un réquisitoire très long, très chargé de citations latines, et dans lequel il témoigna n’être pas éloigné de croire que l’esprit malin n’eût joué un très grand rôle dans l’affaire en question, il conclut à ce que les demandeurs Morin fussent condamnés aux dépens de l’instance.
La cour extraordinaire de la sénéchaussée du Poitou, au siège et ressort de la ville de Niort, faisant droit aux conclusions de l’avocat de sa majesté, condamna les époux Morin aux dépens.
Cette cour était composée de MM. Pierre Rousseau, Equier, de la Place, conseiller du roi, et Desmortier, lieutenant général, civil et criminel, en ladite sénéchaussée, juges ; MM. Prévost et Châtelain, commissaires examinateurs audit siège. Greffier, Vaslet. Ce jugement fut rendu le 20e jour de juillet 1628.
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NOTA. Comme dans cette affaire, Antoine Creusé avait eu pour avocat maître Philippe Chalmot, sieur de la Briaudière, lequel demeurait dans la rue Saint-André, pendant tout le temps que ledit sieur eut les pièces entre ses mains, c’est-à-dire durant plus de huit jours, on entendit continuellement dans sa maison, la nuit, un bruit et un tintamarre abominable, qui empêchait même les voisins de dormir, et ce vacarme ne cessa que lorsque les pièces du procès eurent été remises au sieur Creusé.
Observations. – Bien que nous soyons à peu près certain qu’on ne nous soupçonnera pas assez crédule pour regarder la maladie du jeune Creusé comme le véritable résultat d’une action surnaturelle, et d’une puissance diabolique et præstigiatorique, nous croyons toutefois qu’il est de notre devoir, puisque nous publions ce que les chroniques niortaises nous ont appris sur ce fait assez singulier, de faire connaître la nature du mal dont ce jeune homme fut affecté.
La maladie dont fut atteint le jeune Creusé était tout simplement ce que Sauvage, Linné, Sagar et Pline ont nommé somnambulisme ; Vogel, Hypnobatasie, et Junker, noctambulation. Les nosologistes modernes l’ont classée dans l’ordre des névroses des fonctions cérébrales, et ont indiqué comme la meilleure méthode de traitement de cette affection maladive : la dissipation, les voyages, les aspersions d’eau froide, les fortes commotions, la flagellation, etc., sauf les causes particulières qui exigent un traitement spécial.
Nous l’avons déjà dit l’année dernière, il n’y a point de sorciers, il n’y a point de magiciens, il n’y a point de vérité surnaturelle ; car il n’y a d’autres sources de vérité parmi les hommes que la raison ; et la raison est toujours humaine et naturelle. Nous connaissons bien, de nos jours, des phénomènes, mais des phénomènes naturels, parce qu’il n’y en a point où il puisse entrer quelque chose de surnaturel. Or, l’existence des sorciers, des magiciens serait contre nature, puisqu’elle dérangerait et troublerait l’ordre symétrique, si bien établi par elle. Certes, il peut y avoir des méchants, des gens qui peuvent secrètement nuire, et ceux-là, la justice les atteint facilement ; mais les hommes, en naissant comme en mourant, sont égaux aux yeux de la nature ; la puissance humaine ne peut être que naturelle. Ce n’est pas une raison, il est vrai, pour connaître l’évidence des causes de tous les phénomènes du somnambulisme, ou magnétisme charlatanisé, comme on pourrait le dire depuis quelque temps. Car il y a bien des circonstances dans cette maladie, lorsqu’elle n’est point un jeu, dont on ne pourra peut-être jamais donner une bien claire explication. La nature a ses mystères ; gardons-nous de vouloir les pénétrer, surtout lorsqu’il ne doit en résulter aucune utilité pratique ; autrement on s’exposerait à débiter des erreurs et des absurdités.
Non seulement il est des faits de somnambulisme que l’on ne saurait expliquer, mais même il en est qui jettent des doutes sur des questions qui passaient pour décidées ; par exemple, on croit communément que le sommeil consiste dans un relâchement général qui suspend l’usage des sens et de tous les mouvements volontaires ; cependant, le somnambule se sert de ses sens, se meut, avec motif et connaissance de cause, bien que plongé dans un profond sommeil.
Car, qu’est-ce qu’un somnambule ? C’est une personne qui, quoique profondément endormie, se promène, parle, écrit, fait différentes actions, comme si elle était bien éveillée, quelquefois même avec plus d’intelligence et d’exactitude ; c’est cette faculté, cette habitude d’agir endormi qui est le caractère distinctif du somnambulisme, les variétés naissent de la diversité d’actions, et sont en conséquence aussi multipliées que les actions dont les hommes sont capables, ainsi que les moyens qu’ils peuvent prendre pour les faire ; elles n’ont d’autres bornes que celles du possible, et encore ce qui paraît impossible à l’homme éveillé ne l’est pas quelquefois pour le somnambule ; son imagination échauffée dirige seule et facilite ses mouvements.
Dans l’histoire du jeune somnambule niortais, il est aussi très sage de faire la part des amplifications, des exagérations, des commérages, de l’amour du merveilleux, de la crédulité, et du plaisir que l’on a naturellement à broder le récit d’un fait déjà surprenant par lui-même.
Les détails du somnambulisme du jeune Creuzé, tels que nous les rapportons d’après les chroniques niortaises, sont, il est vrai, passablement incroyables, bien que l’on nous cite de respectables témoins oculaires ; mais depuis cette époque, quels progrès n’ont point fait les somnambuliseurs ! Qu’est-ce, en effet, qu’une visite au sabbat, une descente aux enfers, des cris plus ou moins cadencés, en comparaison de tout ce qu’on nous montre aujourd’hui ?…
Maintenant, on lit avec le ventre et le dos ; on voit au travers des murs d’un mètre d’épaisseur ; on décrit des lieux, des appartements où l’on n’a jamais mis le pied ; on devine la pensée ; on somnambulise des personnes à cent lieues de distance, et même au-delà des mers lointaines ; enfin que ne fait-on pas ?… et cependant tous ces magnétiseurs ne sont pas des sorciers ! mais ils agissent sur l’imagination ; ils savent tirer parti de la faiblesse de l’esprit ; ils profitent de ce penchant qui porte l’homme peu instruit à croire et prendre pour vrai tout ce qu’il ne conçoit pas ; ils usent en définitive, comme Voltaire le fait dire à Mahomet :
« Du droit qu’un esprit juste, et ferme en ses desseins,
A sur l’esprit grossier des vulgaires humains. »
LE DOCTEUR X
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(1) De Rancé, abbé commendataire de la Trappe, fit abattre une fuie qui se trouvait dans la cour du couvent, parce qu’un trappiste avait avoué, en confession qu’il s’était oublié à regarder les colombes faire leurs nids.