ÉTRANGETÉS, RÊVES ET CAUCHEMARS LITTÉRAIRES. CHIMÈRES ET HANTISES.

LES 1001 MATINS DE MAURICE RENARD (2) : L’AVENTURE DANS LA FORÊT

Publié le 8 Mai 2015

CARN1
 

Quand ils aperçurent la dionée en train de dévorer un colibri, cela faisait juste huit jours qu’ils s’étaient enfoncés dans la forêt. Et cela faisait juste neuf jours qu’ils avaient assassiné le Hollandais, pour n’en retirer qu’un bénéfice de vingt-quatre florins et l’embêtement de traverser trois cents kilomètres de forêt vierge, par crainte de la potence. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’ils devaient marcher encore trois ou quatre semaines, au bas mot, avant d’atteindre la lisière nord et se trouver en sûreté.

Vous m’excuserez : c’étaient trois canailles. Mais, dites, est-ce ma faute si les aventures n’arrivent pas exclusivement aux gentlemen ?

Harris, Wilbur et Morton ; voilà leurs noms, tels qu’on me les a rapportés. On m’a dit aussi qu’Harris était très grand et très roux, Wilbur assez petit, mais curieusement massif, avec des sourcils noirs comme du charbon et un nez de boxeur, tout écrasé. Quant à Morton, il paraît que c’était quelque chose d’extraordinaire sous le rapport des muscles, de la laideur et de la stupidité. Je ne sais rien de plus au sujet de leur physique, vous m’excuserez ; mais j’ose soutenir qu’une demoiselle n’aurait pas aimé les rencontrer dans cette forêt, depuis huit jours qu’ils se frayaient passage, à marche forcée, travers l’épaisseur des lianes, des branchages et de tout ce que vous pouvez imaginer. Vous voyez d’ici leurs barbes hérissées, leurs vêtements déjà déchiquetés, sans compter la situation, qui leur donnait, je suppose, une figure encore plus damnée qu’à l’ordinaire.

Au début, ils avaient mené un train d’enfer, ne s’arrêtant ni jour ni nuit, mangeant des fruits et un peu de conserve, s’interdisant de chasser, à cause des coups de feu qui pouvaient les trahir. Maintenant, ils étaient plus tranquilles, dormaient la sieste, allaient moins vite et faisaient cuire les pièces de gibier qu’ils abattaient.

Pour ce qui est de la dionée, ce fut Harris qui l’aperçut le premier, par le motif qu’il ouvrait la marche, à ce moment-là. Et ce furent les cris – les très faibles cris – de l’oiseau-mouche qui attirèrent son attention.

Vous savez ce que c’est qu’une dionée ? Non ? Eh bien, c’est une plante. Une plante carnivore. Elle a des feuilles qui sont des bouches, et ces bouches sont en même temps des estomacs, vous comprenez ? Représentez-vous autant de mâchoires, dont les lèvres sont bordées de cils, comme des paupières. Pas de dents, pas d’épines qui seraient des crocs. Ces mâchoires ne mâchent pas, mais happent leur proie, se referment sur elle, l’emprisonnent et la digèrent consciencieusement.

Harris montra la plante à ses compagnons, et ils la regardèrent avec curiosité. Les dionées leur étaient familières. Ils en avaient déjà vu, dans le pays et dans la forêt ; mais c’étaient de ces dionées de taille restreinte, qui se nourrissent d’insectes et de mouches ; et ils avaient beau savoir que les grandes espèces dévorent les petits oiseaux et autres menues bestioles, ils s’intéressaient à ce végétal féroce qui venait de capturer un colibri. La charmante créature ailée se débattait de son mieux, mais l’étrange gueule resserrait son étau ; et, par surcroît, elle engluait d’un liquide visqueux le pauvre oiselet.

Wilbur fit remarquer l’odeur infecte que la plante dégageait. Puis ils continuèrent leur route, indifférents au sort du colibri, ne pensant plus à cette scène de la vie sauvage.

Vous me direz qu’ils avaient d’autres préoccupations. C’est vrai. Et tenez : le soir même, une panthère se laissa tomber d’une branche sur Wilbur et le manqua de peu. Elle roula, foudroyée par une balle de Morton. Les trois aventuriers, parfaitement calmes, restèrent insensibles à cette agression.

Le lendemain, après une nuit retentissante de hurlements et constellée de prunelles farouches, qui reflétaient le feu du campement, ils reprirent sans émoi la direction du nord, ayant bien dormi tandis que l’un d’eux veillait paisiblement sur le sommeil des autres.

Et rien de notable ne se passa, ni ce jour-là ni le suivant. Rien. La forêt, simplement, devenait plus imposante à mesure qu’ils la pénétraient. Les arbres n’offraient aucun spécimen d’un genre nouveau, mais leur croissance était remarquable. Harris, Wilbur et Morton ressentaient l’impression confuse d’avoir rapetissé. Ce n’était pas un mystère pour eux que la forêt, dans ses profondeurs, prenait des proportions insolites ; certains explorateurs, sans s’être aventurés au cœur de ses ténèbres, avaient parlé de ce caractère gigantesque, pour avoir abordé la zone où les trois hommes s’avançaient à présent sans surprise ni appréhension.

Et alors, le jour d’après, vers quatre heures, comme ils suivaient, dans le fouillis des hautes herbes et des broussailles, une voie forée par je ne sais quel pachyderme, ils rencontrèrent la seconde dionée.

Elle était sensiblement plus élevée et plus vigoureuse que la première, et, quand ils la virent, cette sale bête de plante ne faisait qu’une bouchée d’un écureuil.

Morton se mit à rire, comme une brute qu’il était. Mais Harris remarqua que la senteur pestilentielle agissait sur eux comme un gaz stupéfiant, et, avant que l’écureuil eût été englouti, il avait fracassé à coups de hache l’hydre verte et sa douzaine de gueules baveuses, qui ressemblaient désagréablement à de vastes yeux vides et sanguinolents. L’opération, au reste, ne s’était pas accomplie si aisément. La chair des tiges et des affreuses feuilles opposait une sérieuse résistance ; sa destruction nécessitait de la force ; Harris ne se priva pas d’en dépenser, et il frappa les débris avec une rage bizarre, jusqu’à les aplatir sur le sol en un hachis nauséabond.

Ensuite, le même jour, il y eut l’ours. Un gros animal qui leur donna du fil à retordre. Mais finalement ils en vinrent à bout, après un véritable combat qui eut pour effet de les réjouir puissamment dans l’orgueil de leur bestialité.

Cependant, Harris et Wilbur, suivis de Morton, allaient maintenant, sous la voûte plus haute des frondaisons, avec une prudence nouvelle. Ils s’arrêtaient parfois, humant la brise et quand un relent fétide leur parvenait, ils pressaient le pas, la hache en main, scrutant d’un regard vif les amas de plantes.

Ainsi, gagnant toujours vers le nord, ils arrivèrent dans une contrée impressionnante où les arbres étaient certainement les plus formidables de la terre. Leurs troncs monumentaux s’élançaient à des hauteurs vertigineuses. Et là-dessous, il y avait une autre forêt, faite de buissons énormes, où les arbustes atteignaient la stature d’un chêne commun.

Ils s’engagèrent dans l’enchevêtrement d’une jungle intérieure. Jamais ils n’auraient pu s’y tailler un couloir ; ils continuaient à emprunter les pistes des bêtes. Je puis vous assurer qu’ils faisaient diligence. Pourtant, la moindre odeur suspecte immobilisait tout à coup Harris et Wilbur, alors que Morton, hébété, ne comprenait rien à leur face attentive, à leurs narines qui se dilataient, à leurs yeux fureteurs.

Vous m’excuserez : ceci n’est pas un conte. Il faut se mettre à leur place, n’est-ce pas ?

Enfin, un soir que Morton s’était écarté pour ramasser le bois mort dont on ferait le feu, Harris et Wilbur entendirent une espèce de grand cri étouffé, moitié gémissement, moitié appel. Et puis… plus rien.

Si. Quelque chose venait. L’odeur. Violente. Formidable. Proportionnée à la forêt géante.

Sur la minute, ils ne bougèrent pas, saisis d’effroi, plus blancs que des morts. Ils étaient perdus au fin fond de la pire solitude ; perdus au pied des arbres immenses ; perdus dans une horreur sans nom.

« Allons-nous-en ! murmura Wilbur. Retournons en arrière. J’aime mieux risquer la potence. J’aime mieux n’importe quoi ! »

Harris balbutia :

« Moi aussi… »

Il luttait lui-même contre la peur. Quelle peur ! La plus terrible. Celle de l’inconnu. Celle du monstre. Je ne vous ai pas dit que c’étaient des braves à toute épreuve. Je vous ai que c’étaient des assassins ; le vrai courage n’est pas pour eux.

Cependant, Harris se surmonta.

« Il faut aller voir, dit-il. Allons ! Allons ! »

Ils allèrent donc, mais côte à côte, serrés, la hache levée.

Eh bien, ce qu’ils découvrirent n’était pas ce qu’ils redoutaient. Pourtant, je vous le jure, nul spectacle, au monde n’est plus épouvantable que la vue d’un serpent python achevant de broyer un homme pour s’en repaître. Et c’est cela qu’ils virent.

Mais cela, dites, c’était normal.

Le reptile n’eut pas le loisir de poursuivre ses apprêts. Harris l’expédia, d’une balle bien placée, trop tard pour Morton, – qui paya de la sorte sa quote-part dans le meurtre du Hollandais.

D’où venait l’odeur ? Vous voulez le savoir ?

Non loin de là, en touffe, des dionées moyennes bâillaient de toutes leurs bouches carnassières.

Harris et Wilbur se mirent à les considérer d’un air satisfait.

« Dieu merci ! dit Wilbur. Nombreuses, mais petites. Toutes petites…

– Des grandes, confirma Harris, il n’y en a pas. Cela se saurait, vois-tu. »

Au lever du soleil, ils repartirent vers le nord.
 

_____

 

(Maurice Renard, in Le Matin, n° 17363, samedi 3 octobre 1931)

LA FARCE ET LE MONSTRE

Publié le 22 mars 2015

COCH1
 

Cycliste solitaire charmé de sa solitude, je pédalais dans un silence à peine troublé par le léger sifflement de mon pneu sur la route. Je me sentais envahi du bien-être que connaissent tous les vrais touristes, griserie extatique du mouvement, de l’air pur et du paysage.

Parti, à l’aube, de Maringues, j’avais suivi, dans la fraîcheur bleutée du matin, la pittoresque vallée de l’Allier, avec ses méandres se faufilant au long de petites falaises arrondies, couvertes de beaux pâturages et séparées de l’eau par une étroite prairie d’émeraude, tandis que la rive opposée dresse sa muraille rocheuse, ici abrupte et nue, plus loin inclinée et garnie de bruyères géantes, sous lesquelles disparaissent également les îlots escarpés, minuscules montagnes de carmin, qui viennent, de distance en distance, partager en deux le ruban d’argent de la rivière.

À ce paysage « d’Anglade, » réfléchi par l’onde limpide, avait fait suite la montée en raidillon au milieu des sapins, laissant apercevoir là-bas, par-dessus leurs cimes vert-sombre, les pointes grisailles et sinistres des premiers pays d’Auvergne. Traversant une campagne riante et boisée que domine, de loin, la curieuse tour de Courcoux, j’avais pris la route qui vient de Lézeaux et se dirige vers la forêt d’Entraygues dont je voyais, devant moi, la houleuse muraille verte barrer complètement l’horizon.

Entré sous la futaie, j’y roulais, depuis un moment, le regard perdu dans les frondaisons si hautes que le ciel paraissait une voûte de cristal azuré, reposant directement sur le long couloir qu’elles formaient. J’étais heureux de me trouver si seul dans la vaste étendue, lorsque je crus entendre, derrière moi, le léger bruit d’une autre bicyclette. La certitude de mon isolement fut pour quelque chose dans la nonchalance que je mis à me retourner. Mais ce que je vis alors abattit, comme un coup de maillet, mon enchantement, et me fit faire une embardée formidable. Je n’évitai la chute dans le fossé qu’en sautant précipitamment à terre. La vision me dépassa. C’était bien un cycliste ; mais quel cycliste ! Un homme à tête de bête, enfoncée dans les épaules, une créature cauchemardesque, échappée de « quelque île du docteur Moreau, » dont l’aspect affolant, dans la profondeur des forêts, me fit, un instant, douter que je fusse éveillé ! Mais je n’étais pas au bout de mes émotions. L’être fantastique descendit de sa machine, qu’il laissa tomber au milieu du chemin et revint vers moi. Quel ne fut pas mon effarement en voyant s’avancer ce corps humain assez grand, vêtu d’un chandail noirâtre et d’un pantalon grossier, mais surmonté d’un faciès couleur terre cuite, où je pus à peine distinguer, sous une apparence de front, plantée de poils rares et durs, deux yeux imperceptibles, enfoncés dans des orbites saillantes et glabres, des mâchoires énormes, s’avançant, en groin, sous des narines ouvertes et surplombant un menton d’acromégalique exagéré, deux oreilles brunes, colossales, pas de cou, le tout évoquant un amalgame de singe et de porc.

Tendant vers moi des mains dont je constatai, avec une horreur croissante, qu’elles n’avaient que quatre doigts, accouplés deux à deux, le monstre vint très près, dégageant une chaleur anormale et, me sembla-t-il, une odeur forte. Puis, entrouvrant ce que j’appellerai une bouche, dans quoi je pus voir des dents extraordinairement grosses et écartées, il éructa un certain nombre de sons inarticulés, mélange bizarre de miaulements et de grognements, qui, détail plus horrible que tout, semblaient vouloir être des paroles… Je ne pus distinguer si l’attitude était menaçante ou simplement curieuse. Très effrayé néanmoins, j’avais mis la main sur mon revolver ; mais, brusquement, l’homme-bête tourna le dos et s’en fut ramasser son vélo. Je le laissai disparaître au loin avant de prendre la même route.

Je me trouvai content de sortir de la forêt, plus content encore de parvenir à Courpières, sans avoir revu l’affreux être. De retour, une hâte morbide de fuir la région souillée par sa laideur terrifiante et je ne sais quelle crainte dont je n’avais pas nettement conscience, s’étaient emparées de moi. Je m’éloignai, bon train, sans chercher à me renseigner davantage. Par la suite, les admirables points de vue de la vallée de la Dore, le charme de la rivière elle-même, roulant, écumeuse et transparente, sur son lit de cailloux, furent impuissants à libérer mon esprit de l’obsession, qui me tenaillait, et n’avait point lâché prise, alors que j’étais déjà assis dans la salle à manger de l’hôtel du Commerce à Olliergues…

Et les jours, les semaines qui suivirent, installé à Montbrison, chez mes cousins, c’est en vain que je m’efforçai de chasser le souvenir lancinant du monstre hideux et de la forêt maudite ! Qu’était cet être d’épouvante ? Où allait-il ? Où vivait-il ? De quelle union contre-nature ou de quel cas étrange d’obstétrique était-il le résultat ?…. Était-ce tout à fait une brute ? Était-il dangereux ? Comment le laissait-on en liberté ?… On a vu des chimpanzés monter à bicyclette… Quelle fatalité mauvaise avait jeté cette vilaine rencontre à travers la joie bucolique de mon voyage, dont elle était venue empoisonner la plus belle étape ?…

En tout cas, je me promettais bien d’effectuer mon retour par un tout autre itinéraire, par exemple celui de Saint-Justin-de-Chemillet, Saint-Pradel, Vernières et Vichy. Je me rappelais, avec plaisir, mes randonnées d’autrefois lorsque, dix-sept ou dix-huit ans auparavant, je passais volontiers par ce chemin, et différentes aventures, comme cet orage reçu stoïquement pendant trente kilomètres, trente kilomètres de chaussées sablonneuses où ma roue faisait gicler l’eau des ornières, transformées en torrents, jusqu’à Saint-Pradel où je m’étais réfugié trempé jusqu’aux os, mes vêtements si mouillés qu’ils se trouvèrent à peine secs le lendemain.

À Saint-Pradel ce fut, plus tard, une idylle avec la fille d’un fonctionnaire du bourg, idylle inopinée, idylle de vingt ans. – Qu’elle était jolie et que je fis de beaux projets ! – Grande fut ma tristesse, quand la nécessité de poursuivre ma route me fit reprendre, sur la promesse de s’écrire, la direction de Saint-Justin-de-Chemillet.

Et la farce que je fis, vers la même époque, à Saint-Justin-de-Chemillet précisément, en quittant l’hôtel où j’avais passé la nuit ! Je n’en avais jamais connu les suites, mais j’en avais gardé longtemps une certaine inquiétude. À la chute du jour, le patron, ouvrant le volet d’une cabane obscure, m’avait fait voir, tapi dans la pénombre, un énorme verrat, le plus beau de la région, disait-il.

« Pas bon, le citoyen, » me fit-il remarquer lorsque la bête, avec un cri terrible, s’élança sur la porte de bois, qu’elle heurta du groin, cherchant à mordre par-dessus. Heureusement, un fort verrou extérieur opposait à ses accès de fureur une barrière solide. Pourquoi, le lendemain, au petit matin, traversant, avec mon vélo, la cour de l’hôtel endormi, eus-je l’idée biscornue de tirer doucement le verrou, avant de filer sans demander mon reste ?

Je me représentais, avec une ironie mêlée, déjà, de quelque anxiété, l’ébahissement apeuré des bonnes gens, à la vue du grand porcin, en liberté dans la cour. À la longue, la satisfaction de mon « excellente plaisanterie » s’était encore atténuée. La conscience des accidents qu’après tout, j’avais pu provoquer, assombrissait, d’un vague remords, les premiers jours de mes vacances. Puis, n’ayant jamais entendu parler de rien, l’impression pénible, effacée, n’avait laissé subsister qu’un souvenir indifférent.

Certes, aucune de ces aventures, n’approchait, en étrangeté, la rencontre de la forêt d’Entraygues. C’est, peut-être, la raison pour laquelle le sentiment d’horreur que j’en avais éprouvé fit place, peu à peu, à une ardente curiosité. Mes interrogations de la première heure se présentaient avec une acuité redoublée. Tant et si bien qu’un beau matin, ma hantise devenue un irrésistible désir de savoir à quoi m’en tenir, je roulais vers Courpières d’où des renseignements vagues m’envoyèrent à Borèdes. Là on me dit qu’à Lézeaux, je trouverais à qui parler.

L’aubergiste de cette dernière localité se montra, en effet, au courant :

« Mais oui, c’est l’idiot de Saint-Bonnin. Il est chez le curé, vous pourrez le voir. Il va quelquefois de Saint-Bonnin au mas d’Entraygues, en journée. On l’occupe à de gros travaux. Il est inoffensif, malgré des lubies, parfois… Il comprend un certain nombre de mots, mais il n’a jamais pu parler. Les médecins n’ont rien compris à son cas. Il est orphelin et le curé de Saint-Bonnin s’en est chargé par charité, pour qu’il ne tombe pas aux baraques foraines. »

Comme je tenais à connaître l’origine de l’être étrange, je pressai mes questions en invitant mon interlocuteur à partager avec moi une bouteille de son meilleur « blanc. » Mais jugez de ce que je devins, quand j’entendis les explications suivantes :

« Drôle d’histoire que celle de sa naissance ! Sa mère, enceinte de quatre mois, a été effrayée par un porc ; un verrat dangereux, qui, échappé de sa bauge, l’a poursuivie dans la rue. En fuyant, plus morte que vive, elle a fait un faux pas sur les marches d’un abreuvoir et s’est affalée contre la porte d’une maison où l’on n’a eu que le temps de la recueillir. Il a fallu organiser une vraie battue contre l’animal furieux, qui a été tué, à coups de fourche, à l’autre bout du village. L’enfant est venu à terme, mais monstrueux. Dans le pays, on a dit qu’elle avait été « influencée… » Tout de même !… Il y a des choses bien singulières !…

– Mais… à quel endroit, la chose… demandai-je angoissé, à quelle époque ?…

– Oh ! Il doit avoir maintenant… ma foi, dix-sept ou dix-huit ans… Il n’est pas d’ici. Il est né à quarante kilomètres, à peu près, sur la route de Thiers à Roanne… à Saint-Justin-de-Chemillet. »
 

Maurice-E. DELORME

 

_____

 

(« Nos contes », in La Pédale, revue hebdomadaire de la bicyclette et des industries qui s’y rattachent, deuxième année, n° 62, 17 décembre 1924)

LES SEINS D’ELVIRE

Publié le 8 mars 2015

ELVIRE
 

C’était donc cela l’amour ? Et quoi encore ? Trouble ineffable… Qu’est-ce donc qu’ils nous parlaient de la mort, ces prêtres mornes ? Il y a d’abord l’amour ! Ah ! quand viendrait-il pour nous ?

Elvire était en chemin. Nous songions à des baisers… Nous songions aussi, en tremblant un peu, à ce mystère des seins, mal connu, mal vu sur des statues, entraperçus dans des promenades, au buste nu des nourrices. Vision excitante !… Nous en avions le cœur comme arrêté dans la poirine. Nous étions essoufflés, ainsi que d’une course ou d’un grand saisissement.

Les seins d’Elvire ? Est-ce que Lamartine les avait touchés, y avait mis les mains – la bouche peut-être, comme nous faisions à nos gourdes, l’été ?

Elvire ! Nous lui comparions des jeunes filles entrevues aux vacances, une petite cousine, venue chez nos parents avec les siens, et qui nous avait regardé, en rougissant. Elle était rose, elle. Elvire était brunie. Mais, elle aussi, avait un corsage bombé, que nous n’osions pas regarder – sans doute les mêmes seins qu’Elvire…
 

_____

 

(Georges Rodenbach, « Au collège, » in Le Rouet des brumes, contes posthumes, Paris : Société d’éditions littéraires et aristiques, 1901)

LA RELIGIEUSE ET LE MARCHAND DE POURCEAUX

Publié le 17 février 2015

COCHON1
 

(POÈME EN PROSE)

 

_____

 
 

À Guido Treves.

 

Blanche, immaculée, dans la lumière blanche immaculée d’un midi printanier, Sœur Bernardine était assise, le rosaire aux doigts, derrière la grille du jardin qui ombrageait le monastère.

C’était moins qu’un jardin, un grand verger, çà et là transformé en basse-cour. Et cela se passait il y a trois siècles environ, dans les terres opulentes de Sicile.

Sur la route poudreuse vint à passer un jeune marchand de pourceaux, qui chantonnait un vieux refrain :
 

La nonne s’endormit
au seuil de monastère,
en disant sa prière…

 

Il chassait devant lui, à coups de gaule, une truie et six cochons tout pareils à des cylindres de graisse blanche oscillant sur la fièvre de leurs pattes, plus délicates et potelées que des bras de bébé. Une à une, les bêtes grognonnes vinrent renifler le seuil, leurs larges oreilles rabattues – comme des feutres de bandits – sur leurs petits yeux sournois.
Sœur Bernardine se leva, ouvrit la grille et :

« Combien veux-tu pour le plus mignon de tes pourceaux ? dit-elle.

– Ô ma sœur, répondit le marchand, ce pourceau a le ventre gras et rose comme les joues gonflées des anges qui jouent de la trompette en Paradis… eh ! eh ! je pourrai bien le vendre trois écus au marché.. Mais je préfère gagner vos bénédictions en vous le donnant à meilleur prix…

– Combien veux-tu ? dit sœur Bernardine.

– Je ne veux que vos prières, bonne sœur et un petit plaisir que vous me ferez de m’ôter une curiosité… Pas grand-chose, bonne sœur !… Soulevez seulement votre robe… un peu, pour que je vois la couleur de vos bas…

– Je veux bien, » dit sœur Bernardine, en regardant les pourceaux, dont les croupes grasses se pressaient entre les battants de la grille pour entrer dans le jardin. Puis, leste, sœur Bernardine s’inclina, et soulevant le bord de sa robe de laine blanche, elle montra un pied mignon.

Le marchand agenouillé lui toucha la cheville du bout des doigts, « Bonne sœur, dit-il, je vous donne volontiers un autre pourceau si vous soulevez votre robe jusqu’au mollet. »

Sœur Bernardine, qui restait inclinée pour retenir de ses deux mains sa robe sur la cheville, sentit contre ses joues une haleine brûlante et des lèvres boucanées… mais elle ne s’en soucia aucunement, toute heureuse de contempler les pourceaux qui pataugeaient dans les flaques de purin.

Cependant, le marchand, avec de longs soupirs sucés, lui palpait le mollet, en murmurant :

« Laissez-moi, bonne sœur, vous toucher le genou, oui… oh ! oui, ce genou si moite et rose… Vous aurez deux autres pourceaux !… et même, trois !… ne vous en déplaise… »

Sœur Bernardine approuva de la tête et ses jolis yeux choisissaient les cinq pourceaux plus gras.

« Bonne sœur, relevez votre robe encore un peu. Laissez-moi caresser votre peau satinée… là… là !… Vous en aurez un autre, sur ma foi ! Et cela vous fera six belles bêtes… »
 
COCHON3
 

Sœur Bernardine, distraite, tirait sa robe sur ses cuisses, toujours plus haut, à petits coups, tandis que les pourceaux actionnaient bruyamment la pompe de leur groin, pour épuiser une rigole jaune d’eaux ménagères.

« Vous êtes gentille, ma sœur. Eh bien, si vous me laissez faire un petit jeu que je connais de mon métier, je vous donne aussi la belle truie que vous voyez là. De la sorte, le nombre de vos pourceaux doublera l’an prochain.

– Je veux bien, » répondit-elle, haletant, les joues en feu.

Aussitôt le marchand, enlaçant Bernardine, lui fit plier les deux genoux et la coucha par terre si rapidement qu’elle n’eut pas le temps et la force de pousser un seul cri…

Quand le marchand se releva, la jolie sœur avait oublié ses pourceaux ; mais guère ne regrettait la violence, car elle se prit à dire, en lissant, avec ses mains, sa robe blanche toute chiffonnée : « Joli marchand, tu fus trop généreux envers moi. Je te rends un pourceau pour te dédommager…. Mais recommence bien vite ce que tu viens de faire. »

Le marchand s’exécuta sur-le-champ, avec grâce. Sitôt fini, sœur Bernardine ajouta :

« Je te rends un autre pourceau, mais, bien vite, recommence !… Encore une fois !… Tu auras les deux derniers et la truie aussi !… par pitié, par pitié !… répète un jeu si doux… »

Le marchand fit bonne contenance pour racheter son troupeau tout entier ; et ce lui fut grande joie et délivrance que de voir sœur Bernardine, enfin lasse et brisée, s’endormir sur l’herbette, le bras en croix, comme une sainte.

Leste, il ramassa sa gaule et poussa ses pourceaux hors de la grille en chantant :
 

La nonne s’endormit
au seuil du monastère,
en disant sa prière…

 

Lors on vit s’entrebâiller une fenêtre dans la facade du couvent, embrasée par le soleil couchant ; une vieille nonne se pencha au dehors, en chevrotant :

« Sœur Bernardine, l’on vous attend à la chapelle !… Réveillez-vous ! Vite… car c’est l’heure où le démon rôde autour des monastères… Regardez, sœur Bernardine !… Le voilà !… C’est Satan… Il a les cornes !… Il conduit à l’abreuvoir ses pourceaux… dont le dos est rouge… »

Et cependant, dans les flamboiements du crépuscule satanique, lentement s’estompait la silhouette du marchand cornu qui poussait devant lui ses pourceaux couleur d’enfer gavés de pourriture…
 

Un démon…
lui vola son rosaire…
son honneur et s’enfuit !…

 
 
COCHON2
 

_____

 

(F. T. Marinetti, in Poesia, n° 9, octobre 1905)