Le hasard a fait tomber entre mes mains un numéro du Moniteur de l’Aracaunie. J’en extrais la pièce suivante, qui m’a paru curieuse. Je la donne sans commentaires, et pense qu’elle sera lue du public avec quelque plaisir. Ce sera le cas de répéter le proverbe italien :
« Tout le monde, il est fait comme notre famille. »
*
RAPPORT
De Son Excellence le ministre de l’intérieur sur
l’extinction graduelle de l’anthropophagie.
_____
Sire,
Les peuples dont vous avez daigné vous déclarer le roi sont, depuis un temps immémorial, dans l’habitude de manger leurs ennemis, après les avoir préalablement fait cuire ; et souvent même, quand la récolte d’ennemis a manqué par des circonstances météorologiques ou autres, ils mettent à la broche leurs parents les plus chers ou leurs amis les plus intimes, pour peu que le ciel leur en ait donné qui soient gras.
Le cœur de Votre Majesté s’est ému d’un usage qui privait chaque année le pays d’un certain nombre de contribuables. Elle m’a chargé d’étudier la question sous toutes ses faces et de préparer un projet de loi où les intérêts de l’humanité et ceux du trésor fussent également sauvegardés. C’est ce rapport que j’ai l’honneur d’adresser aujourd’hui à Votre Majesté.
Il est certain, sire, qu’en principe l’habitude de manger son semblable n’étant point conforme à votre éducation première, ne peut pas l’être non plus aux lois de la nature. Elle doit donc disparaître un jour. Mais Votre Majesté connaît trop bien les nécessités de la politique pour ne pas savoir qu’il y a péril à supprimer violemment même un abus. N’écoutons pas ces gens qui, ne tenant aucun compte des faits accomplis, vivent dans le monde des spéculations pures, et bouleverseraient tout un système d’institutions pour le plaisir de voir triompher leurs théories. Ces esprits remuants et chagrins ont été stigmatisés du nom d’idéologues par un grand homme dont je puis dire, sans flatterie, que vous avez surpassé la gloire : car vous avez, comme lui, fondé un empire, et n’avez pris la place de personne.
Ces utopistes font table rase des croyances les plus respectables, des habitudes les plus enracinées. Ils ne craignent pas, en portant la main sur ce qu’ils appellent un préjugé, d’ébranler l’État tout entier, et de le précipiter dans les abîmes d’une révolution générale. Les vrais hommes d’État ne se laissent point séduire à de vaines chimères ; ils savent que tout changement doit se faire par degrés et sans secousse ; ils suivent cette maxime d’un dentiste illustre, que nous avons lue bien souvent à la quatrième page des journaux de votre patrie : GUÉRISSEZ, N’ARRACHEZ PAS !
L’anthropophagie est une institution mauvaise ; nous devons donc la garder, en la réglementant : c’est ainsi qu’agissent ces peuples occidentaux qui portent le flambeau de la civilisation.
En Europe, sire, il suffît qu’un abus soit bien avéré pour qu’on le respecte. On le réglemente quelquefois, on ne le détruit jamais. On y soutient le pouvoir du pape, en déclarant que c’est le pire qui soit au monde. On y sait fort bien que, de toutes les justices, il n’y en a guère de moins bonne que la justice administrative, et on l’y conserve précieusement. On y garderait la peste, en la tracassant un peu par quelques règlements bien faits.
Quand une coutume date de plusieurs siècles, il y a toujours bien des inconvénients à la changer d’une façon trop brusque. Le pire de tous, c’est d’ouvrir la porte à l’esprit de révolution. Défions-nous des révolutionnaires, qui sont tous des anarchistes. Ces gens-là affectent de plaindre beaucoup ceux qui ont eu l’honneur de paraître sur la table de leurs compatriotes. Ces bruyantes démonstrations de pitié sentent la démagogie. Jamais je n’ai entendu dire que les hommes qu’on avait mangés fussent venus se plaindre de leur sort : on prend donc leurs intérêts plus à cœur qu’ils ne les prennent eux-mêmes. J’ai vu souvent, au contraire, ceux qui les mangeaient témoigner une vive satisfaction. Faut-il mécontenter des milliers d’honorables dîneurs, pour quelques mangés qui ne s’en soucient pas, et dont quelques-uns peut-être avaient les biftecks fort durs ?
Non, sire, il ne peut jamais être bon de rompre d’un seul coup avec des habitudes séculaires, et nous ne devons pas répudier en un jour un long passé qui ne fut pas sans gloire. Oserai-je rappeler à Votre Majesté qu’un de ses prédécesseurs, qui n’a pas l’honneur d’être un de ses aïeux, fut loué par tous les poètes d’Araucanie pour avoir dit que, sous son règne, il ne devait pas y avoir un guerrier qui ne pût mettre l’homme au pot tous les dimanches ?
Ce vœu d’un principe philanthrope n’a pu être exaucé que plus tard ; l’aisance s’est accrue par degrés dans l’Araucanie : les classes laborieuses, si longtemps déshéritées des jouissances que se réservaient les hautes couches sociales, ont enfin pu, grâce aux progrès incessants de la civilisation, manger de l’homme tous les jours et réparer leurs forces par une nourriture substantielle. L’homme est aujourd’hui l’une des plus larges sources de l’alimentation publique. Nous devons craindre de la tarir brusquement, surtout dans une année calamiteuse où la Providence a frappé nos champs de stérilité, en les drainant pas elle-même.
Ces raisons de haute politique n’ont point échappé à l’esprit si judicieux de Votre Majesté. Elle nous a donc chargé, non de détruire, ce qui serait une folle et dangereuse entreprise, mais de restreindre l’anthropophagie et de la réglementer. Il se présentait ici deux questions également graves à examiner :
1° Dans quelle mesure et pour combien de temps doit-on limiter en Araucanie la consommation de l’homme ?
2° Quel moyen y aurait-il de manger un homme sans lui faire de mal, et même, si la chose est possible, en lui causant une légère sensation de plaisir ?
J’ai nommé, pour étudier et résoudre ces questions, une commission consultative, composée des plus illustres savants de vos académies. Elle a travaillé avec un zèle infatigable, sous la présidence du brave général Moh-rin, et s’est livrée, durant quatre-vingt-deux séances, aux expériences les plus curieuses de dégustation. Votre Majesté pourra les voir consignées dans un volumineux Mémoire que j’ai mis sous les yeux du conseil d’État, et qui a servi de base à nos délibérations.
Je suis heureux de dire à Votre Majesté que nous avons résolu toutes les questions qui nous étaient proposées par elle, et je suis fier de lui soumettre des mesures qui augmenteront encore la gloire de son règne incomparable.
Nous avons pensé, sire, que le meilleur moyen de maintenir vos peuples dans les bornes d’une sage et honnête anthropophagie, c’était de lui fixer des limites certaines. Il nous a paru que permettre à chaque famille de manger de l’homme une fois par semaine, c’était accorder, par un heureux tempérament, tout ce qu’on doit aux suggestions de l’humanité, sans heurter violemment des habitudes respectables.
Un règlement ultérieur, et qui entrera dans tous les détails que je dois négliger ici, prescrira ce que chaque personne, suivant son âge et son sexe, pourra consommer de viande d’homme.
Nous avons cru aussi, obéissant en cela à un sentiment dont la délicatesse vous paraîtra peut-être excessive, qu’il devait être interdit de manger son parent jusqu’au huitième degré, à moins que ce parent n’en ait fait lui-même la demande, par écrit et sur papier timbré. Cette demande devra être transmise au sous-préfet et légalisée par lui.
Par une mesure d’hygiène, qui est en même temps une mesure d’humanité, nous avons absolument défendu qu’on abattît les hommes malades, surtout quand leur maladie pouvait être contagieuse. L’humanité, d’accord avec la prudence, commande qu’on les guérisse avant de les manger. Il y aurait dans chaque ville un ou plusieurs médecins, selon l’importance de l’endroit, chargés de veiller à la stricte exécution de ce règlement.
Nous avons pensé encore qu’il serait bon de centraliser l’abattage de l’homme dans un abattoir spécial où la surveillance des agents de l’autorité serait plus facile et plus efficace. Ce monument, qui ne coûterait que quelques millions, porterait aux générations futures un indestructible témoignage de la bonté de votre cœur et de la grandeur de votre règne. Les archives en seraient précieusement conservées par un archiviste nommé à cet effet ; Votre Majesté sent assez combien elles pourraient être utiles à la statistique.
Il avait d’abord paru à quelques membres de la commission qu’il fallait réglementer le commerce de la viande d’homme, et en fixer le prix chaque semaine par un arrêté municipal. Mais on leur a fait observer que le maximum rappelant les plus mauvais jours des révolutions d’Occident, il ne fallait le garder que pour les objets de première nécessité, comme le pain. Ils se sont rendus à cette raison convaincante. Le commerce de la viande d’homme serait donc parfaitement libre, sous la surveillance de nos commissaires de police, gendarmes et autres magistrats, en se conformant aux prescriptions ci-dessus énoncées.
Je suis heureux de dire que, sur tous ces points, notre commission s’est trouvée d’accord, et que la première des questions posées par Votre Majesté a été ainsi résolue à l’unanimité des voix. Il n’en a pas été de même pour la seconde. – Je rappelle à Votre Majesté qu’il s’agissait de trouver un moyen à la fois sûr et pratique de manger un homme sans lui faire de mal, et même en lui causant une légère sensation de plaisir.
L’un d’entre nous avait proposé d’abord de chatouiller le patient jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Ce moyen, qui nous avait d’abord séduits par son air de simplicité, n’a pu soutenir un examen sérieux. Nous nous sommes convaincus, par de nombreuses expériences, que le chatouillement donne à la chair un mauvais goût et des propriétés très échauffantes. Les côtelettes surtout ne sont pas agréables ; le brave général Moh-rin, dont le dévouement égale la science, a été forcé lui-même d’y renoncer, après trois épreuves qui ont eu pour lui des suites bien fâcheuses qu’il n’a pu complètement nous dissimuler. Ce moyen a donc été unanimement écarté.
Ici deux opinions se sont fait jour et sont restées jusqu’à la fin en présence, partageant par moitiés égales les membres de la commission. La voix seule du président, qui est prépondérante, a pu faire pencher la balance. J’exposerai les deux systèmes avec l’impartialité d’un président d’assises.
Les premiers ont soutenu avec beaucoup de force qu’il était inutile d’abattre les hommes pour manger de l’homme, que ce qu’on en mangeait le plus volontiers, c’étaient ces parties charnues dont il n’a que faire, pour peu qu’il aime à travailler debout ; qu’on pouvait les lui couper proprement, sans lui faire de mal ; qu’il y avait dans l’histoire de Candide un bel exemple d’une femme qui avait eu le plaisir de manger sa part du morceau prélevé sur sa personne, et qui ne s’en portait pas plus mal ; qu’il serait bien consolant et bien doux, pour un homme, d’arroser lui-même d’un excellent vin le bifteck qu’il aurait fourni ; qu’il ne pourrait jamais s’asseoir dans un fauteuil sans se rappeler son sacrifice et avoir l’imagination pleine de sa belle action ; que chacun cédant à son tour une longe de son individu pour les besoins de l’alimentation publique, cette réciprocité entretiendrait une harmonie charmante dans tout le royaume, et que deux sujets de Votre Majesté ne pourraient se tourner le dos sans tomber dans les bras l’un de l’autre.
Ces raisons étaient puissantes ; mais ceux qui les combattaient n’en avaient pas de moins fortes. Ils disaient qu’il n’est point vrai de prétendre qu’on ne mange de l’homme que la suite du râble ; que les oreilles en particulier sont un morceau délicat et même friand, quand on les assaisonne aux fines herbes ; qu’il serait indigne d’un grand roi comme vous de régner sur un peuple d’éclopés ; que Votre Majesté ne verrait sans doute que des visages satisfaits, mais qu’elle devinerait les souffrances cachées derrière, et que son cœur paternel en serait affligé ; qu’il fallait craindre enfin de se laisser prendre aux vaines lamentations d’une fausse philanthropie.
L’intérêt sacré de Votre Majesté l’a emporté dans l’esprit du président. Il a voulu lui conserver des sujets intacts, qui fussent en état de la servir dans toutes les positions, dans la magistrature assise aussi bien que dans la magistrature debout ; dont elle pût faire également, à sa fantaisie, ou des employés destinés à la vie sédentaire des bureaux, ou des soldats dressés aux exercices des camps. Il s’est donc rangé à l’avis de ceux qui voulaient qu’on abattît un homme avant de le manger.
La commission a reconnu, après de longs et consciencieux débats, qu’il était fort difficile, pour ne pas dire impossible, d’égorger un homme en lui causant une véritable sensation de plaisir, si légère qu’elle fût. C’est un desideratum de la science. Peut-être Votre Majesté devrait-elle proposer au savant qui ferait cette précieuse découverte un prix de mille écus, qui serait décerné par l’Institut. Tout ce qu’on peut faire pour les hommes de boucherie, c’est d’adoucir leurs derniers moments. Votre commission croit y être parvenue, grâce à une série de mesures dont je ne puis ici qu’indiquer les principales. Les hommes de boucherie devront être amenés à l’abattoir et soumis à un régime succulent, jusqu’à ce qu’ils soient en bon point. Cette mesure sera sans aucun doute approuvée des consommateurs tout aussi bien que des consommés, car elle est dans l’intérêt des uns et pour le plaisir des autres. Nous avons déterminé la longueur et la pesanteur de la massue et la façon dont le coup devrait être asséné. Nous avons cru qu’il serait bon, pendant la cérémonie, de lire au patient une décoction de vers doucets, pour lubrifier les parties et endormir la douleur. Peut-être même Votre Majesté jugera-t-elle convenable d’y ajouter un peu de musique. La musique lénifie les humeurs.
Notre sollicitude a suivi le patient jusqu’après sa mort. Nous avons déterminé la nature et la forme de la broche où l’on en devait mettre les morceaux ; nous avons recommandé que cette broche fût pointue et parfaitement aiguisée, afin de ne point endommager les tissus et que la viande fût toujours servie saignante, parce que c’est la méthode anglaise, et que l’Angleterre est le pays de la liberté. Nous espérons que toute cette partie de notre travail sera reçue du public avec faveur, et, si elle ne l’était pas, nous ne nous en inquiéterions guère : l’approbation de Votre Majesté nous a toujours suffi.
Au moment où nous allions nous séparer, une question subsidiaire a été posée par l’un des membres de la commission les plus dévoués à Votre Majesté. Il a cru que nous devions examiner à quelle sauce il convient de manger de l’homme. Nous osons dire que cette question n’a pas été plutôt soulevée qu’elle a été résolue par acclamation, dans un sens qui prouve les sentiments de respect et d’amour dont la commission est animée envers son seul et légitime souverain.
Nous nous sommes tous rappelés, sire, que Votre Majesté avait pris naissance dans ce fameux Périgord, qui est renommé dans le monde entier pour être la patrie des truffes. Ce souvenir nous a dicté notre devoir. Nous avons décidé que la première catégorie de l’homme ne pourrait jamais être mangée qu’aux truffes.
Il est vrai que l’Araucanie n’en produit point, et que, si l’on en croit les malintentionnés, il est impossible d’en faire croître où la nature n’en porte pas d’elle-même. Mais ces considérations n’étaient pas faites pour nous arrêter. Un roi peut tout ce qu’il veut. Les beaux-arts et les grands artistes naissent spontanément comme les truffes ; et cependant nous voyons que les nations occidentales, par un système bien combiné d’encouragements, arrivent à les faire croître et prospérer. Il en sera de même des truffes en Araucanie. Il ne s’agit que d’y organiser une direction de truffes et quelques censeurs, qui auront pour mission de goûter d’abord les bonnes truffes, et d’empêcher que personne n’en mange.
Cet ensemble de mesures, sire, nécessitera la création d’un grand nombre d’employés. Mais c’est le nombre des fonctionnaires qui a toujours fait la force des grands rois. L’argent qu’on leur donne est l’argent le mieux placé. Soyez convaincu, sire, que ce qu’ils vous coûteront en pièces de cent sous, ils vous le rapporteront en dévouement, tant que vous serez sur le trône. Nous avons donc jugé qu’il faudrait créer une inspection générale, avec un directeur à huit mille francs d’appointements, et douze inspecteurs qui en auront chacun trois mille. Le service sera ensuite organisé dans les diverses localités, selon le nombre des habitants.
Tel est, sire, le système auquel s’est arrêtée votre commission. Je ne veux point terminer ce rapport sans rendre justice à tous les membres qui la composent, et notamment au brave général Moh-rin. J’appelle sur eux tous l’attention particulière de Votre Majesté, et pour moi, sire, je serai trop heureux si j’ai pu contribuer, dans la faible mesure de mes moyens, à la gloire d’un règne qui sera pour nos derniers neveux un sujet d’admiration et de désespoir.
J’ai l’honneur d’être, sire, de votre sacrée Majesté, le plus fidèle sujet et le plus obéissant serviteur.
Le ministre de l’intérieur,
H.-M. DE MHOR-ESTELLE.
_____
DÉCRET
Nous, roi d’Araucanie, par notre grâce, comme la plupart de nos confrères, avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Article 1er. Il est défendu à tout Araucanien de manger de l’homme plus d’une fois par semaine.
Art. 2. Il est interdit de manger ses parents jusqu’au huitième degré, à moins qu’ils n’en fassent la demande expresse.
Art. 3. Cette demande devra être faite sur papier timbré, et transmise au sous-préfet, qui l’expédiera à notre ministre, lequel devra rendre réponse dans un délai de dix-huit ans, à partir du jour de la demande.
Art. 4. Il est défendu de manger les malades et les gens trop maigres.
Art. 5. On sera tenu de se conformer, pour l’abattage des hommes de boucherie, aux règlements qui seront ultérieurement portés à la connaissance du public par un arrêté municipal.
Art. 6. La première catégorie de l’homme ne pourra être mangée qu’aux truffes.
Art. 7. Les truffes du Périgord entreront en franchise dans tous les ports de l’Araucanie. Il sera prélevé un dixième de la marchandise pour le service du roi, qui doit l’exemple à ses peuples.
Art. 8. Il sera fondé deux directions, l’une administrative, l’autre médicale, pour surveiller la consommation de la viande d’homme.
Art. 9. Les détails d’administration de ces deux directions nouvelles seront réglés par un décret ultérieur.
Art. 10. Il sera construit un abattoir d’hommes, dont le projet sera mis au concours, comme il est convenable pour tout monument public.
Art. 11. Le prix du concours est donné à l’illustre Dhavihout, qui sera chargé de bâtir pour cet effet un temple grec.
Art. 12. Un prix de vingt mille écus sur la cassette de Sa Majesté sera donné à l’auteur du meilleur Mémoire sur la façon d’égorger les hommes sans leur faire de mal.
Art. 13. Il sera créé une direction des truffes, chargée de les faire pousser dans un bref délai.
Art. 14. Les contrevenants aux dispositions précitées seront mis à la broche pour la première fois, et, en cas de récidive, ils seront mangés bouillis.
Fait en notre palais de Titi-Caca.
ORÉLIE-ANTOINE Ier.
_____
(Francisque Sarcey, « Réglementation, » in Le Mot et la chose, Paris : Michel Lévy frères, 1863)
Le petit Joachim de Marsenne est accroupi. Il regarde, avec une étrange expression de physionomie, le pinson qu’il vient de soustraire à la volière de l’hôtel, malgré les cris, les effarements, les envols de plumes arrachées au hasard de la fuite éperdue, heurtée contre les perchoirs, les mangeoires, les fils de fer qui résonnent sous le choc.
Sa main, courte et large, incompréhensible chez un rejeton de famille noble se prétendant depuis des siècles sans mésalliance, serre fortement une patte de l’oiseau qui désespérément se débat ; les ailes de la bête s’agitent avec une vélocité frénétique et démente ; des efforts vains tendent ses petits muscles jusqu’à les déchirer ; de sa gorge sonore il ne s’exhale plus que des cris, aigres comme des soupirs d’agonie douloureuse, rauques comme des sanglots lointains de femme ; elle crispe les ongles de sa patte demeurée libre, sur les doigts de Joachim. L’enfant s’amuse de ces tentatives ingénieuses. Une inexprimable cruauté, peut-être inconsciente, se lit dans ses prunelles céruléennes, d’un azur liquide et pâle qui semble déborder jusque sur ses joues glabres et livides, d’une lividité mate d’ivoire un peu verdi. Les ailes de son nez, minces et très développées, frémissent, aspirant le plaisir âpre de regarder de la douleur.
L’oiselet s’agite moins. Il paraît las. Il entrevoit sans doute l’espace où jadis il virevoltait en célestes clowneries. Ses paupières s’abattent à demi sur ses yeux égarés. Sa tête mignonne, aux plumes hérissées, se penche tout à coup comme s’il allait mourir. Les doigts en spatule de Joachim alors se détendent. Il dépose à terre le pinson immobile dont le jabot semble plus que jamais rouge, d’un rouge de sang coagulé, séché, vieilli, décoloré.
À peine sur le tapis, ne sentant plus l’étreinte, le prisonnier esquisse un mouvement. L’enfant bondit. Sa main se plaque avec vivacité sur la boule de plumes un peu ranimée. Une sourde colère bouillonne brusquement en lui. Des grognements vagues s’échappent de ses lèvres un peu épaisses.
Maintenant, il pince fortement le bec de l’oiseau de nouveau captif, qui souffre et défaille en demi-syncopes. Les hérissements soudains de ses plumes, le brisement subit de leur chatoiement, intéressent fort Joachim. Instinctivement, il cesse la pression avant l’asphyxie complète. Il arrache d’une aile une plume blanche – pour voir comment ça va faire – et puis, une noire, pour la même raison : – c’est drôle !
L’oiselet se débat encore, avec moins de vigueur, mais avec plus de persistance. Le petit de Marsenne introduit le bec dans sa bouche et cherche à lui ingurgiter de la salive. Le passereau secoue la tête. Des liquide viennent piquer le visage de l’enfant, qui les essuie avec une rage contenue. Ce picotement répété le pénètre et lui donne un frisson vague qui l’énerve.
« Attends ! »
Il va, l’oiseau au poing, chercher une paire de ciseaux dont l’acier, brillant dans le clair-obscur de la salle, attira d’abord son regard, puis bizarrement le charma, en renversant l’impression que donne aux malades la vue du bistouri, aux condamnés celle du couteau triangulaire. Avec une inexplicable joie, dont il me cherche pas à se rendre compte, il se dirige vers la double lame aiguisée, la saisit, et, d’un coup sec, coupe au ras un ongle à sa victime. Une goutte de sang perle qui le fait tressaillir de son apparition rouge. Il arrache un autre ongle, lentement. L’oiseau ne pousse plus que de faibles cris d’épouvante, de délire, de souffrance lassée.
L’enfant sourit. Un rictus contracte ses traits, plissant sa bouche, élargissant le blanc de ses yeux. Il demeure un instant immobile, contemplant son œuvre. Le jour déclinant le blêmit encore. Il cherche.
Il dit :
« Comme Fox ! »
L’acier grince. Les plumes volent, inégalement tranchées. Joachim a voulu tondre le pinson comme son caniche : « en lion ».
« C’est laid… C’est pas amusant. »
Le pauvre volatile a clos les paupières. Les petites pattes se sont détendues ensemble avec le mouvement qu’ont les sauterelles bondissantes. La tête fine s’est inclinée brusquement. Les ailes ont des battements nerveux, espacés. Un peu de sang glisse aux commissures du bec.
L’enfant pince le ventre à nu. Les ailes demeurent étendues. Il appuie avec son doigt sur les flancs qui halètent, puis s’arrêtent soudain. L’oiseau semble mort.
Joachim trépigne.
« Vas-tu t’éveiller, sale bête ! »
Croit-il que la mort est un sommeil ? Il y a, dans cette voix trop tôt grave, une intonation déconcertante.
Les yeux plus pâles, l’enfant ramasse avec brutalité la victime gisante.
Il ouvre les ciseaux. Il choisit la lame la plus aiguë. Il l’enfonce, délicatement, dans la paupière de l’oiseau. Celui-ci remue faiblement ; il ouvre le bec d’où ne s’échappe plus qu’un soupir assez semblable au son produit par un raclement sur les dents d’un peigne. Joachim imprime à la lame un mouvement giratoire, broyant le crâne frêle.
Un filet de sang, aggloméré déjà, forme au bec comme une larme rouge ; elle se balance ; elle vient se plaquer soudain contre la main de l’enfant qu’elle empourpre un peu. Lui, presque charmé, regarde cette tache.
Les ciseaux sont tombés, sanguinolents, sur le tapis. Joachim s’ennuie. Il va porter son œuvre à sa mère.
_____
(Maffeo Charles Poinsot et Georges-Charles Normandy, L’Échelle, Paris : Bibliothèque-Charpentier, 1901)
Pour couper habilement la tête à un escargot, on le tient de la main gauche par la coquille, on pose un des taillants d’une paire de grands ciseaux sous sa gorge, et on lui laisse le temps de revenir de ce premier attouchement. Lorsqu’il allonge bien le cou, lorsque ses cornes paraissent pleines de la liqueur noirâtre qui semble être le principe le plus actif de son sentiment, on rapproche peu à peu les ciseaux, jusqu’à ce que la branche supérieure soit presque sur le cou du reptile [sic], derrière les grandes cornes. Alors, serrant vivement les doigts, on lui abat la tête en arrière, avec autant de célérité qu’on en pourrait mettre à prononcer la lettre A.
_____
(À suivre prochainement)
Nous trouvons dans le Petit Parisien l’article suivant que nous publions à titre de curiosité et sous toutes réserves.
Au lendemain de l’exécution de Pranzini, dans le récit de l’autopsie pratiquée sur le supplicié, un journal signalait un incident qui s’était produit au laboratoire de l’École pratique de médecine ; un étudiant qui assistait aux expériences médicales de la Faculté avait amené avec lui un chien ; l’animal, apercevant sur le sol un lambeau de chair qui était tombé, l’avait saisi et dévoré.
Voilà, n’est-ce pas ? un détail horrible.
Quelque peu respectable que puisse paraître la dépouille de l’assassin, de la rue Montaigne, il y a, à notre sens, dans ce dépeçage malpropre d’un cadavre déchiqueté pour défrayer la curiosité de quelques individus un procédé au moins indécent.
Eh bien ! il paraît que le corps de Pranzini a été soumis à bien d’autres épreuves : on nous apprend, en effet, qu’un particulier aurait réussi à se procurer un morceau de la peau du supplicié.
À ce propos, un de nos confrères fait un récit qui paraît invraisemblable, mais dont il garantit l’authenticité.
Voici ce récit :
« Le lundi qui suivit l’exécution de Pranzini, un monsieur brun, de taille moyenne, d’allures militaires, correctement vêtu, se présentait chez M. D…, fabricant de maroquinerie, 36, rue de la Verrerie.
« Je vous apporte, dit-il au fabricant, de la peau, une peau spéciale, que je désirerais voir convertir en porte-cartes.
– Cela est très facile, monsieur, et si vous voulez bien me montrer… »
Le monsieur déplia avec précaution un petit paquet et mit sous les yeux du fabricant un morceau de peau grand à peu près comme une demi-feuille de journal : c’était de la peau très blanche, très fine, très souple.
« Qu’est-ce que cela ? s’écria M. D… stupéfait ; on dirait de la peau humaine !
– Justement, répondit en souriant le visiteur : c’est de la peau de Pranzini.
– Mais comment ?
– Voici ma carte qui vous expliquera tout. »
M. D…, en effet, à la lecture du nom inscrit sur la carte qu’on lui présentait, n’eut plus d’objection à faire et samedi il livrait à son client, moyennant la somme de quinze francs, les deux porte-cartes demandés.
À qui étaient-ils destinés? Nous le savons. Mais, pour le moment du moins, il ne nous est pas permis de le dire.
C’est égal, sept francs cinquante un porte-cartes en peau de Pranzini, ce n’est vraiment pas cher et il y a certainement des Américains qui ajouteraient deux et même trois zéros à ce chiffre pour posséder un bibelot pareil. »
On assure que ce n’est pas la première fois que pareil fait se produit : déjà, à plusieurs reprises, certaines personnes ont réussi à se procurer, après des exécutions capitales, de la peau ou des cheveux de criminels célèbres.
On peut comprendre qu’après, une exécution le corps d’un supplicié soit livré à des savants. L’homme mort dans des conditions spéciales, tandis que sa chair est frémissante, peut révéler sous le scalpel des secrets utiles au progrès de la médecine. L’autopsie est donc d’une nécessité impérieuse.
Par là le misérable paie plus sûrement sa dette que sur l’échafaud : révélant des causes inconnues, il épargne peut-être pour l’avenir plus de souffrances qu’il n’en a causé ; grâce à lui, qui meurt pour avoir tué et dont le cadavre a été un enseignement, des malades vivront qui seraient peut-être morts.
Malgré ce qu’il y a de pénible à se dire que l’être plein de vie à cinq heures du matin était découpé en morceaux à sept heures, que son cerveau était pesé, ses reins sondés et son cœur examiné à la loupe, il faut considérer que cette lugubre besogne a son inévitable raison d’être et ne pourrait se condamner que par un sentimentalisme puéril.
Mais ce qui n’est point du sentimentalisme, c’est de demander que ces observations scientifiques soient faites avec toute la décence et tout le respect possibles, et nous sommes de l’avis du journal Paris quand il dit :
« On a fait de l’autopsie un spectacle. Elle devrait être pratiquée strictement sous les yeux des médecins et des internes. À ceux-là seuls le cadavre chaud du supplicié devait révéler des particularités nécessaires à connaître.
Cependant des « invités » étaient là. En vertu de quel titre ? Pourquoi ?
Le soir, au café de la Régence, une personne montra aux consommateurs, ses voisins, un petit carré de viande enveloppé dans un journal. Ce morceau de viande était flairé avec effroi par ceux-ci, avec gaieté par ceux-là, avec intérêt par tous. C’était un petit morceau de Pranzini.
Ce saignant beefsteak humain eut le plus grand succès.
Quelques consommateurs, des fétichistes, en désirèrent ; on détailla le morceau de chair sur la table, entre les verres de bière, au milieu des petits cris de stupeur des femmes et des éclats de rire. »
Tout cela est véritablement d’un mauvais goût lugubre. La Faculté de médecine devra empêcher le retour de pareilles choses. Nous respectons la science, mais il faut que la science se respecte elle-même.
_____
(« Chroniques, actualités, questions scientifiques, » in La revue des journaux et des livres, tome III, 18 septembre 1887)
À l’exposition de Chicago figura un collier unique au monde, propriété fantastique d’un riche négociant de la ville. Ce collier sans pareil se compose de trois rangées d’yeux humains parfaitement conservés, polis et enchâssés dans une merveilleuse monture d’or vierge.
Après l’exposition de Chicago, ce collier excentrique fut acheté par une dame anglaise qui le céda plus tard à un gentilhomme russe. Ce dernier, paraît-il, vient d’en faire hommage à l’une de nos grandes actrices, dont le musée quelque peu macabre est des plus curieux.
Les yeux de ce collier étrange ont été pris aux momies découvertes dans les sépultures des Incas au Pérou. Rien n’égale, dit-on, le charme et la douceur de cet étrange ornement.
(Du journal de Buenos Aires)
Communiqué par Primevère, Neuilly-sur-Seine.
_____
(Le Pêle-Mêle, 11 février 1895)