Il m’est tombé entre les mains, un livre intitulé : La Création du Monde, ou Système d’Organisation primitive, suivi de l’interprétation des principaux phénomènes et accidents qui se sont opérés dans la nature depuis l’origine de l’univers jusqu’à nos jours ; par un Austrasien. Cet ouvrage qui compose un volume de 400 pages, imprimé à Givet en 1816, est, j’en suis sûr, absolument ignoré des littérateurs et des savants quoique son titre porte deuxième Édition. Au milieu d’une foule d’inepties, d’extravagances, de fautes de langue et d’injures grossières adressées aux plus savants hommes de tous les temps, et qui font rejeter ce livre avec indignation, il contient des idées si originales, si extraordinaires qu’il aurait infailliblement fait fortune s’il eût été écrit avec plus de pureté, plus d’ordre et surtout de politesse. Mais malheureusement, comme tous ceux qui ont inventé ou qui croient avoir inventé quelque chose, l’auteur a pris un ton tranchant qui rebute, dégoûte de la lecture de son ouvrage, et fait qu’on ne se donne pas la peine d’y chercher ce qu’il contient de singulier et de piquant. Je vais dans cet article tâcher de présenter sous son véritable aspect, un système qui eût été fort divertissant, si l’Austrasien qui l’a rêvé ne l’eût pas présenté sous un point de vue trop sérieux.

   Je me rappelle avoir lu, il y a quinze ans, un ouvrage où l’auteur cherchait à prouver d’une manière fort gaie et fort agréable que la terre est un animal. Ce livre est écrit avec beaucoup de sagacité ; et si l’auteur de celui-ci eût mis dans son style la même légèreté que Félix Nougaret, il eût probablement obtenu le même succès.

   Selon notre Austrasien, comme l’existence d’un œuf prouve la préexistence d’une poule et d’un coq, de même l’existence de l’univers prouve la préexistence d’un mâle et d’une femelle, qui en sont les auteurs. Si on lui demande quelle est la nature de ces auteurs, il répond qu’elle est toute particulière et analogue à celle de l’embryon qui contient l’univers comme l’œuf contient le poulet ; et que de la nature de cet univers on ne peut pas plus induire celle de ces auteurs qu’on ne le serait à induire celle du coq ou de la poule des parties extérieures de l’œuf. Il faut donc que nous attendions que l’embryon ou l’être interne soit éclos, pour juger de la nature de ses père et mère. Mais, dit-il fort sérieusement et si sérieusement qu’on est forcé de croire qu’il le pense, l’univers n’étant qu’un œuf dont le firmament est la coquille, l’air le blanc, et la terre le jaune dont les pôles sont les germes ; et, cette terre étant au centre de l’œuf universel comme le jaune au centre d’un œuf d’Autruche, il est certain que nous qui marchons, vivons, mangeons et raisonnons sur la surface de ce jaune, nous ne pouvons pas plus connaître la nature de son auteur, que des cirons attachés à celui d’un œuf ne pourraient connaître celle de l’être qui l’a pondu ; d’où il conclut que nous ne pourrons jamais rien savoir de ceux qui ont pondu l’univers, quand bien même il viendrait à résolution, puisqu’alors nous n’existerons plus.

   L’auteur ne peut dire si cet œuf est ou n’est pas encore dans le sein de son auteur femelle, mais il assure positivement qu’il est le fruit de la copulation, et qu’il en naîtra infailliblement un jour un être semblable à son père ou à sa mère. Ceci n’est point une simple conjecture de sa part ; ce qu’il dit, il l’assure avec autant de certitude que nos plus habiles astronomes prédisent le retour d’une éclipse : toute la différence, c’est qu’il ne fixe pas l’époque à laquelle l’œuf universel voudra bien avoir la complaisance de s’ouvrir et de donner passage au poussin universel qui est contenu sous le firmament, sa coquille. En attendant cet événement qui ne surprendra personne, puisque personne ne le verra, l’auteur assure que l’univers s’est développé dans le sein de sa mère, et qu’il y a suivi les progressions que l’œuf suit dans les entrailles de la poule ; que sa coquille s’est progressivement durcie, ainsi que le jaune, pour former le firmament et la terre ; que de ce jaune, encore liquide, sont nés les animaux et les végétaux, qui couvrent sa superficie, et cela de la même manière que les plumes croissent sur l’épiderme d’un oiseau,et parce qu’il était de l’essence de la terre de produire de tels êtres, qui ont, comme elle, suivi un accroissement progressif, et sont, à ce que prétend l’auteur et à son grand regret, maintenant dans un état de dégradation qui menace l’œuf entier et l’embryon, ou l’être interne, d’une destruction, ou du moins d’un avortement inévitable. Il ajoute que la terre végétale, l’eau et l’air ne sont, la première, que le résultat de la destruction des animaux et des végétaux, qui tous ont précédés, et ont été successivement détruits depuis un nombre de siècles incalculables ; la seconde, que la partie fluide de ces mêmes animaux et végétaux ; et le troisième, que le résultat de la respiration et de la transpiration de l’être interne, qui ont servi à gonfler la coquille de l’œuf, et en former le firmament. Au reste, il regarde comme certain que lorsque l’œuf univers était dans son état de perfection, il n’y avait, sur la surface du globe terrestre, ni montagnes ni vallées ; et que la formation de ces protubérances et de ces cavités est la suite d’une maladie occasionnée par notre état de civilisation, qui empêchera l’œuf d’arriver à maturité, et l’être interne d’éclore.

   Après avoir ainsi expliqué ce qui se passe autour de nous, l’Austrasien passe à l’origine et à la nature des autres globes : la lune est un composé de matières phosphorescentes, qui émanent des corps terrestres, et qui s’y réunissent ; le soleil est produit d’une semblable émanation de matières ignées, ou de calorique qui se concentre dans son disque ; les planètes sont le résultat des mêmes émanations, des mêmes matières épurées par le soleil et la lune. Il en est de même des étoiles, qui doivent leur existence aux émanations de tous les corps qui sont au-dessous d’elles. Quant à la voie lactée, elle n’a qu’une existence accidentelle, résultat d’une catastrophe qui a englouti une grande partie du continent universel et avec elle un grand nombre de peuples. Les comètes ont à peu près la même origine. Quant au firmament, nous savons que c’est la coquille qui enveloppe tout cela ; il se compose des parties les plus pures des émanations, dont on a parlé, portées au suprême degré de densité et de diaphanéité.

   Aussi la terre, qui est le principe de tous les corps célestes, est-elle, sans comparaison, plus volumineuse qu’ils ne le sont ; immobile au milieu de l’œuf univers, elle voit tourner autour d’elle le soleil, la lune, les planètes, qui n’existent que pour elle et que par elle. Les éclipses de soleil ne sont qu’un accident, qui résulte de l’état de maladie et de dépérissement de notre globe ; elles sont produites par l’interposition entre la terre et le soleil du disque de la lune, interposition qui aurait été impossible dans l’état de bonne santé de l’être universel, dont elle contrarie les vues, et qui prouve que la lune est incomparablement plus grosse que le soleil, puisque, si elle était plus petite , les éclipses n’auraient jamais lieu ; ou qu’au lieu d’être terne, la lune brillerait de tous les rayons du soleil, dans lesquels elle se trouverait plongée comme dans un océan de lumière : observation qui prouve que notre auteur a autant de connaissances en physique que de génie et de sagacité naturelle.

   Au reste, selon lui, le froid, les nuages, les gelées, les pluies, les orages, la grêle, le tonnerre, les vents impétueux sont ou des symptômes ou des effets de la maladie incurable qui doit détruire l’être universel. Quand il se portait bien, il n’y avait rien de tout cela : l’air était toujours calme, le ciel toujours serein, les arbres toujours verts ; une température douce régnait sur toutes les parties du globe, et l’homme jouissait, dans le repos le plus parfait et la plus grande félicité, de tous les biens que lui prodiguait la nature. Il vivait de végétaux délicieux et se promenait après son repas, ou se reposait à son gré sur la surface plane et verdoyante du globe, et à l’ombre de la forêt universelle dont elle était couverte. Cet état de prospérité dura des siècles innombrables. Malheureusement une femelle de notre espèce s’avisa de convoiter le fruit défendu ; il résulta de cette convoitise la naissance de deux individus de l’espèce humaine, pour lesquels la nature n’avait point préparé d’aliments ; et de cette surabondance de deux êtres, vinrent des maux incalculables, qui finirent par causer la dislocation du globe et la maladie de l’œuf univers.

   Tout étant réglé alors de manière à ce que chaque individu trouvât, sur la terre, la portion juste de nourriture qui lui était nécessaire, l’arrivée imprévue de deux individus, auxquels le pourvoyeur universel n’avait pas pensé, causa une privation générale d’abord insensible, mais qui s’accrut de génération en génération avec le nombre des enfants qui naquirent de cette femme et de cet homme, produits surabondants de la première convoitise. De là la nécessité pour l’espèce humaine de recourir à une nourriture qui n’était point faite pour elle. L’homme osa mettre sous sa dent la chair palpitante d’un être organisé comme lui ; cette nourriture, outre qu’elle le rendit féroce et gourmand, lui causa des maladies graves ; elle porta le feu dans son sang ; il mourut avant l’époque fixée par la nature : des cadavres humains s’exhalèrent des miasmes putrides qui, portées au soleil, à la lune et aux planètes, altérèrent la nature de ces serviteurs de la terre ; ils ne firent plus leur service selon la règle prescrite. La terre elle-même devint malade ; de là les volcans, les tremblements, les vents, les orages, qui sont des redoublements de la fièvre qui la mine depuis tant de milliers de siècle, et qui finira par la faire périr entièrement, si quelque médecin habile ne vient lui administrer une quantité suffisante de quinquina.

   Telles sont en général les idées de notre Austrasien sur l’organisation de toutes choses ; il est curieux de voir les conséquences qu’il en tire, et l’application qu’il en fait aux phénomènes de la nature. Je ne le suivrai pas dans ces détails ; ceux qui seront curieux de les connaître et qui voudront bien ainsi que moi les chercher au milieu d’un fatras de quolibets, pourront se procurer son livre chez Le Cocq, libraire, rue Saint-Jacques, n° 342, qui le vend 5 francs. Je me contenterai de dire qu’une des conséquences principales qu’il tire de son système, c’est que la civilisation est contre nature, et une des principales causes de la maladie de l’être universel ; et je finirai par rapporter une des preuves qu’il offre en faveur de l’opinion dans laquelle il est que le soleil est très voisin de la terre et beaucoup plus petit qu’elle ; par cette preuve, on pourra juger des autres :

   Quelqu’un, dit-il, qui se trouverait au moment du lever du soleil sur une éminence d’où l’on découvrirait un horizon plane, n’a qu’à tirer sa montre, examiner le temps que met cet astre pour se lever, alors il aura la mesure de son diamètre par le nombre de minutes qui se seront passées depuis l’instant où son disque se sera montré, jusqu’à celui où il aura paru entièrement au-dessus de l’horizon. S’il s’est passé deux minutes, alors il en conclura que son disque sera égal à deux minutes, et qu’il y a dans vingt-quatre heures, sept cent vingt diamètres de cet astre, qui, mis à côté l’un de l’autre, font justement la mesure de l’orbite qu’il parcourt autour de la terre, d’où l’on doit inférer que ce diamètre n’est que la sept cent vingtième partie de la circonférence de la terre. Les Grecs avaient donc grande raison de croire que le soleil n’était pas plus grand que le Péloponnèse !

M…..

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(in Annales françaises des Arts, des Sciences et des Lettres, faisant suite aux Annales des Bâtimens, par une Société d’Artistes et de gens de lettres, tome VII, deuxième série – tome premier, 1820)