CAUCHEMAR3

C’est à la suite de ce qu’on nomme vulgairement un cauchemar, que j’écris les réflexions suivantes. Il n’est personne qui n’ait pas, dans le cours de son existence, éprouvé cette pénible impression qu’on ressent pendant ou après des visions nocturnes, produites par des êtres à formes bizarres ou par des lieux périlleux qui menacent la vie du voyant.

Une mauvaise gestion des organes, une circulation entravée, des digestions pénibles, des absorptions extra de liqueurs de propriétés différentes ; une atmosphère méphitique, une position prolongée contraire à la circulation, en appelant sur certaines parties du corps des sensations de froid ou de chaud ; enfin, des inquiétudes, des peines de cœur, etc., sont autant de causes qui produisent le cauchemar, disent les médecins… L’homme a beaucoup étudié cette question, sans pouvoir la résoudre autrement que je viens de le dire, ce qui ne la résout qu’en partie à mes yeux… Oui, il y a, dans les cas cités, désordre dans les fonctions vitales, désordre qui cause une suspension momentanée de la circulation de tous les constituants nécessaires à ces fonctions ; mais là nous ne trouvons tout au plus que la cause de la sensation pénible produite par cette cessation de circulation, ce qui ne nous offre aucune notion sur le phénomène produit également dans l’harmonie des pensées… Que la veine cave apporte au cœur un sang dans de mauvaise conditions d’électricité, et que l’artère aorte le reporte dans le rein dans une non moins mauvaise condition, je ne vois dans ce parcours qu’un effet de sensation plus ou moins prononcées. Que tel air méphitique ou toute substance absorbée apporte des désordres dans le système nerveux et produisent des convulsions dans leurs principaux centres ou à leurs extrémités les plus éloignées, je ne vois encore là que des sensations plus ou moins désordonnées… Que telle phase de la lune ou telle occupation morale agissent sur l’encéphale et procurent des troubles dans cet organe, je ne vois toujours là que des sensations plus ou moins prononcées ; mais cela ne me dit pas qui fait que mes pensées sont influencées par la puissance qui les domine, quelle est cette puissance, ni si ces pensées peuvent être assez influencées dans cette circonstance pour changer de nature, de forme et d’harmonie… Si j’admets cette proposition, je détruis la loi de conservation des êtres, puisque, comme je crois l’avoir assez prouvé dans mes écrits, les pensées sont des êtres pensants eux-mêmes, agissant et portant la forme immortelle de l’objet pour lequel elles servent de modèles dans nos exécutions matérielles… Les pensées ne pourraient tout au plus qu’être entravées dans leur harmonie, comme l’est la circulation des constituants matériels, par conséquent circuler avec plus ou moins de vigueur, et impressionnant notre âme avec plus ou moins de force. Nous savons que chaque pensée appartient à un ordre, à un groupe, à un assemblage, dirai-je, parfait d’harmonie, en vue de tout ce qui a rapport à cette pensée ; par conséquent, ce n’est pas dans une pensée de piété filiale que nous trouverons celle du parricide ; ce n’est pas dans une pensée d’honnêteté que nous trouverons celle du vol, il en est ainsi de toutes en particulier. Chacune a son groupe et ses affinités, et ne peut être autre que ce qu’elle est, ni ailleurs qu’où elle est.

Pourquoi donc l’esprit honnête, aimant et calme dans ses relations journalières, se trouve-t-il être malhonnête, haineux et coléreux dans ses relations nocturnes ? Pourquoi sera-t-il ainsi, malgré lui, souffrant de cette manière d’être, et faisant des efforts inouïs pour être autrement ? Pourquoi sera-t-il paralysé dans ses appréciations, au point d’être l’esclave de cet état de cauchemar, de futilités sans nom, de monstruosités sans exemple, et de passions répudiées par les cœurs les plus corrompus ?… Est-il ou n’est-il pas devant des existences, des formes, des intelligences qui l’impressionnent aussi fortement que celles qu’il voit dans son état dit normal ?

Ces existences, ces formes, ces intelligences sont-elles le fait de combinaisons de son esprit, ou sont-elles produites par des esprits qui lui sont étrangers ? Dans le premier cas, il serait le créateur et le bourreau de son intelligence nocturne, par conséquent un être pouvant créer et ordonner mieux à l’occasion, ce qui lui assurerait une éternité de semblables créations à produire des créations dans lesquelles il pourrait vivre comme il l’entendrait dans les temps futurs… Dans le deuxième cas, le plus probable des deux cas, où seraient logés ces esprits ? seraient-ils dans ces rayons lunaires, ces gaz méphitiques, ces positions contraires au repos, ces inquiétudes de l’âme, etc. ? Nous retomberions alors dans le domaine des visions de M. Berbiguier, qui voyait tant de farfadets dans les tuyaux de son poêle, et qu’il enfermait si soigneusement dans des bocaux.

Si des gaz méphitiques, des esprits alcooliques, des vapeurs de substance quelconque ou des transitions de froid et de chaleur peuvent me créer ou me présenter tout créés des espaces, des lieux, des êtres, des formes, des usages, des savoirs même comme ceux de nos cauchemars, je demanderai par quel pouvoir ils peuvent agir ainsi. Je demanderai pourquoi telle cause déterminante chez un individu peut produire l’opposé chez tel autre. S’ils ont ces pouvoirs, ces pouvoirs me semblent bien être ceux que nous possédons nous-mêmes dans nos rapports sociaux, dans les combinaisons, les créations, les exécutions que nous faisons. Il y a cependant cette différence entre ces prétendues causes déterminantes et nous, qu’elles sortent de substances dites inanimées ou non pensantes, quand, au contraire, nous sommes des êtres animés et pensants. Si ces causes déterminantes soulèvent chez nous certains ordres de pensées, qui les adresse plus à ces pensées qu’à toute autre ? Savent-elles ce qu’elles font et où trouver ces pensées, ou ces dernières viennent-elles les trouver elles-mêmes ?… Dans le premier cas, nous nous retrouvons devant les farfadets de M. Berbiguier, ou des êtres organisés qui savent ce qu’ils font.

Dans le deuxième cas, nous nous trouvons devant des pensées qui constituent notre moi, fonctionnant au détriment et au trouble de ce moi, sans que ce dernier s’en doute ; nous nous trouvons devant autant d’ennemis ou de tyrans que nous possédons de pensées ; par conséquent nous ne sommes plus le roi de notre domaine, mais bien l’esclave de ce domaine.

S’il en est ainsi, qu’une dose plus ou moins forte de gaz méphitique ou d’une substance quelconque puisse déranger, troubler, posséder, paralyser, annuler même le chef-d’œuvre de Dieu, cela ne prouve toujours pas que cette dose plus ou moins forte ou cette substance qui produisent ce cauchemar ne puissent résider ailleurs que dans la matière qu’on accuse de produire cette sensation matérielle et cet esclavage spirituel. Par conséquent, toutes substances contenant des causes semblables de troubles ou de quiétudes, selon les affinités des affections de chacune avec les parties qu’elles touchent et les sensations qu’elles procurent, forment une création non moins merveilleuse que celle de la matière, et l’on arrive à ne pas enfermer des farfadets dans des bocaux, mais à croire les substances matérielles des contenants habités par des êtres pensants, agissants et capables de nous troubler ou de nous réjouir selon nos dispositions à leur absorption… Il n’existe plus, dans ce cas, qu’une question de forme entre M. Berbiguier et nous ; mais, à coup sûr, nous allons bientôt nous entendre , car le cauchemar est là qui nous dit : « Avoue ma puissance, ou je te cauchemarde de plus en plus fort. »

C’est sans doute sous le poids d’une telle crainte que je traite de cette question aujourd’hui, après quelque mille de cauchemarderies de mauvaise conception que j’ai subies pendant mon existence ; car je suis une vraie fabrique de ces sombres coups de théâtre !

Cette nuit, je suis assailli par toutes sortes de sensations, produites par un grand nombre d’êtres monstrueux. Enfermé dans des lieux sombres qui me sont inconnus, et cependant je sais que je suis dans mon lit, l’orientation de ma chambre est présente à mon esprit. Je pense, j’étudie, j’apprécie avec une rare lucidité, qui me fait douter si je dors ou si je suis véritablement dans quelque caverne du globe terrestre. Je sais que je suis, qui je suis et où je suis, et cependant je doute de ce que je suis et où je suis. Deux existences m’assaillent à la fois, je pourrais même dire trois existences, en ce que je suis aux prises, à coup sûr, avec une création que je n’ai jamais soupçonnée exister sur la terre ni au monde spirituel. Je suis une espèce de Sébastopol, attaqué par devant, par derrière et intérieurement. Des coups me sont donnés par je ne sais qui ; une pulsation de locomotive me brûle en passant de l’artère aorte aux carotides ; des monstres humains ou surhumains me déchirent intérieurement la poitrine ; d’autres, plus hardis, s’enroulent comme des anguilles autour de mes bras et de mes mains ; l’enfer et tout son effrayant tapage fait trembler des solives au parquet. J’appelle Dieu et les bons esprits qui me protègent à mon secours ; je n’en reçois aucun, mais je sens mon courage doubler. Je me demande si je dois faire résistance à cette invasion d’ennemis ou si je dois observer avec calme leur vengeance. Je souffre trop pour conserver ma passivité ; mon amour des êtres fait place au besoin de leur prouver que je me trouve dans le cas d’une légitime défense. C’est alors où je me surpasse en prodiges de valeur ; j’arrache, je déchire, plutôt que de leur faire lâcher prise, ces monstres qui me paralysent et m’enchaînent les bras ; je les jette dans une rivière que je suis tout étonné d’apercevoir dans la ruelle de mon lit, et je n’obtiens du calme qu’après des efforts inouïs et des coups portés, certes, comme je ne voudrais pas en recevoir.

Tiré de cet état, je m’assieds sur mon lit, écoutant encore le tapage infernal qui se fait dans ma tête, et je me dis : « Je l’ai échappé belle ; car, à coup sûr, je suis sous l’impression d’un coup de sang. » Raisonnant toujours philosophiquement avant de raisonner spirituellement, je connais ou je crois connaître la cause de ce trouble. Hélas ! l’esprit revient à sa liberté ou à sa manie d’appréciation, comme on trouvera bon de le dire, et je me demande comment un coup de sang a pu me créer de telles formes monstrueuses, de tels lieux, une rivière baignant mon lit, et surtout cette manière libre d’apprécier ce tapage ainsi que tout ce que j’ai vu…. Où ce coup de sang a-t-il trouvé ces choses, dont je n’ai jamais vu d’exemple pour les produire à ma vue telles que je les ai, non pas admirées, mais maudites ?… Aurais-je de telles créations en moi, et ce coup de sang serait-il un magicien qui m’en procurerait la perception ? Ce coup de sang m’appartient bien, puisqu’il est composé de toutes pièces de ma chétive personne ; par conséquent, me voilà qui me tyrannise dans mon propre domaine, et, par-dessus cela, je crie comme un âne après ma propre action !… Voyons, il faut avouer que je suis un fou d’agir ainsi ou que je n’ai pas agi du tout… Si je n’ai pas agi, d’autres ont agi sur moi. Quels sont ces autres êtres, et où sont-ils ?… Je suis empêtré par une odeur de suie insupportable, occasionnée par un temps humide qui vient de surgir à l’instant. Je suis au moins content de ne plus être tourmenté par l’agence de mon coup de sang ; car chacun aime un tant soit peu de ne pas se voir aussi bête.

Je réfléchis à nouveau sur cette odeur de suie, et je trouve que ma cheminée ne peut l’avoir produite, en ce qu’il y a eu du feu tout le jour ; mais une autre cheminée passe auprès de mon lit : elle possède sans doute quelque crevasse, et ce n’est pas la première fois que j’en suis ainsi incommodé. J’entends, à mon lever, tout le monde accuser sentir la même odeur de suie, ce qui me donne le droit d’en croire mon large nez ; je cherche, et je découvre un trou à y fourrer le doigt. Victoire ! un bouchon fera plus que tous mes coups de poing de la nuit. C’est un fait arrêté : mon cauchemar a été produit par ce gaz délétère… Me voilà à nouveau devant les définitions des savants, définitions qui ne définissent rien, comme nous l’avons vu. Ces monstres, ces lieux, ces bruits infernaux sont-ils sortis par ce petit trou ou étaient-ils en moi ? S’ils sont sortis par ce trou, nous nous retrouvons encore devant les farfadets de M. Berbiguier ; si, au contraire, ils étaient en moi, pourquoi ont-ils fait tout ce tapage à l’odeur de la suie ? L’aiment-ils ou la haïssent-ils ? S’ils l’aiment, qu’ils s’y logent ; s’ils la haïssent, qu’ils la chassent et ne me prennent pas en son lieu et place pour me broyer les membres…. Hélas ! quoi résoudre ?… Que le cauchemar a besoin d’être mieux étudié et surtout mieux défini. Il faut résoudre, en plus, qu’il est triste pour l’homme, si fier de son rôle terrestre, d’être dépendant de quelques bouffées d’air méphitique, de quelques gorgées de liqueur, de quelques gouttelettes de sang, de quelques détirements nerveux, enfin de créations qu’il ne connaît pas assurément, ce qui n’est pas le côté le moins triste de cette question.

Je crois donc-être dans mon droit en disant : « Si l’on me prouve que la cause de ces troubles réside dans ces choses, c’est que ces choses les contiennent ; si ces faits éclosent, au contraire, au contact de ces choses, c’est que ces choses sont leurs propulseurs. Qu’elles soient dans l’un ou l’autre domaine, il reste plus raisonnable de les admettre que de les nier… » Ah ! monsieur Berbiguier, vous avez peut-être plus raison que nous !…

 

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(Louis-Alphonse Cahagnet, Méditations d’un penseur ou mélanges de philosophie et de spiritualité, d’appréciations, d’aspirations et de déceptions, tome Ier, Paris : Chez l’auteur, route de Bezons, Argenteuil, 1860)