Jossot Esthete et Tete-1

Dans un dernier sursaut de sa pesante bedaine, le grotesque et inexpugnable Sarcey vient de rendre au Créateur ce qui lui servait d’âme. Et, tel un encens odorifique et désinfectant, s’élèvent sous les voûtes du vaste temple de la Bêtise les turbulentes jérémiades des fidèles prosternés.

Toute la clientèle est là depuis le rentier de Brives-la-Gaillarde qui, en se cotisant avec ses voisins, s’est abonné au journal de M. Hébrard dans le but exclusif de se graver l’esprit chaque semaine avec les seize rassasiantes colonnes du plus indigeste des critiques jusqu’au fabricant de pitreries possédant les défauts voulus pour encourir jadis les éloges du feuilletoniste.

En un coin se tiennent, un rouleau de toile cirée dans le manchon, les yeux flétris et les lèvres carminées, frisées comme des King-Charles, les cabotines des théâtres suburbains qui, moyennant une heure d’abandon sur le divan avachi du vieux Francisque, ont eu depuis les hommages de sa honteuse protection. Toutes les intellectuelles victimes de cette brute sont présentes, auprès des autres.

Et c’est un instructif et navrant spectacle que celui d’une foule en enfance, réclamant à grands cris dont le ressort vient de se briser !… Un drôle de fantoche, tout de même, sur le ventre duquel il suffirait d’appuyer pour qu’il acclame une ânerie ou siffle une belle œuvre.

Qui donc dira le mal moral qu’a pu faire germer ou bénévolement entretenir ce châtré de lettres, qui se satisfaisait en déposant sa marchandise au creux des cervelles vides, comme une grosse araignée velue fiente sa toile aux coins salis des murs inoccupés ?

Il est bien établi que l’influence de Sarcey a été considérable, et cela pour deux raisons : d’abord, le nombre de colonnes de journaux dans lesquelles il éjacula si longtemps ; puis son critérium littéraire consistant à mendier les bravos de la foule en flattant ses défauts ; à mesurer le mérite d’une œuvre d’après sa réussite pécuniaire : en un mot, jouer le personnage d’un plat valet, contempteur des humbles et flatteur du maître, ce maître dût-il se montrer injuste et stupide.

Après avoir débuté à l’ancien Figaro par des articles spirituels (ce qui s’explique : – Edmond About vivait encore), il inonda de sa prose les plus massives revues comme d’insignifiants carrés de papier. Pour lui-même, il en résulta un décroissement progressif des facultés, la somme de travail à fournir ne lui laissant que peu de temps pour apprendre ce qu’il ignorait, on simplement pour réfléchir sur ce qu’il croyait savoir. Pour la clientèle, ce fut un ravissement, une extase. Pensez donc : un homme qui écrit tant que cela et qui parle de tout !…

Et en effet il parlait de tout, avec cette belle insouciance que procure l’impunité, avec cette inconsciente désinvolture, que donne à tous les cuistres la haute idée de soi-même.

Mais il est un sujet qu’il préférait à tous autres : Sa gracieuse personne. Il fut un merveilleux exemple de l’égoïsme satisfait, de l’esprit étroit ramenant tout à lui-même. Avec des potins de concierges et dans un style en rapport avec le sujet, il racontait, en des chroniques interminables, ses petites histoires : ce qu’il avait mangé le matin, ce qu’il allait faire le soir.

Le bourgeois s’endormait avec cette pensée consolante que son Dieu avait bien dîné, et qu’il vivrait longtemps encore pour « travailler à son plaisir. »

Il est mort, celui que Gambetta appelait le vieux Francuistre, et que Léon Bloy dénommait justement l’Oracle des Mufles. Il est mort, ce faquin qui, après avoir éreinté les prêtres, eut recours à eux pour guérir ses yeux embroussaillés. Il est mort comme les dieux Hindous, en contemplant son nombril.

Et maintenant, comme le Crétinisme, lui, est éternel, qui remplacera Sarcey auprès de sa clientèle ?

Dans le grand bazar de la presse, le rayon des fleurs de rhétorique artificielles et de la camelote littéraire est devenu vacant. Ainsi que le disent les calicots : Occasion hors ligne ; Affaire Exceptionnelle !!..

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(1) Au lendemain de la mort de MM. de Lapommeraye et Albert Wolf, le public idolâtre songe tout naturellement au décès du prince de la critique. De là l’article quelque peu anticipé de notre collaborateur. N. D. L. D.

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(Rictus, in La Soirée normande n° 8, du 7 au 14 janvier 1892)

Jossot a notre oncle Dble