ABSINTHE FEE VERTE

 

On remarqua en Angleterre en 1806, et en Hollande en 1809, un original bien singulier. Personne ne savait d’où il était ; il parlait avec une égale facilité l’anglais, l’allemand, le français, l’italien, etc. Il paraissait fort riche, et ne se présentait jamais chez aucun banquier pour y toucher de l’argent ; il changeait entièrement de domestiques tous les ans, et était reçu dans toutes les sociétés à cause de l’élégance de ses manières, sans y faire aucune liaison suivie. Mais son originalité la plus remarquable était son goût exclusif pour la couleur verte.

Son habillement complet, même le linge, était vert. Il ne mangeait que des légumes et des fruits ; encore fallait-il qu’ils fussent de couleur verte. Sa chambre était peinte en vert, et ses ameublements étaient de la même couleur. Sa livrée, son manteau, son fouet, sa selle, ses harnais, tout était vert : il refusait tout ce qui n’était pas vert, et ne prenait que de l’absinthe en fait de liqueur ; jamais il n’acceptait de tabac, et quand il faisait quelque présent, il était toujours vert. On remarquait aussi que le mot vert ne sortait jamais de sa bouche.

La curiosité fut vivement éveillée, mais jamais satisfaite : il ne répondait jamais quand on l’interrogeait, soit directement soit indirectement, sur la cause de sa préférence pour le vert. Les uns le regardèrent comme un fou, les autres comme un original, quelques-uns comme une personne qui voulait faire parler d’elle ; et enfin, comme on le soupçonnait d’être Anglais, beaucoup de personnes jugèrent que ses manières et ses goûts étaient le résultat d’un pari.

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(Adolphe Biquet, Histoire des fous célèbres, extravagants, originaux, et autres personnes qui se sont rendues remarquables par leurs habitudes singulières, leurs bizarreries, leurs manies, leurs tics, leurs caractères d’originalité, de folie, etc. publié par l’imbécille [sic] Adolphe Biquet, Paris : Roy Terry Libraire, 1830)