THE1

 

Je suivais alors une route impériale qui fuyait, poudreuse, avec son plancher de larges dalles, sous une double rangée d’arbres touffus. Prudent pour la première fois, je compris la nécessité de choisir un chemin qui fût moins fréquenté. Un ruisseau vint s’offrir à moi, petit ruisseau plaintif, aux eaux vertes et légères, qui reflétait, avec les arbrisseaux des deux rives, des couples de faisans, tout or, tout argent, tout rubis. J’entrai dans un étroit sentier presque effacé qui bordait le petit ruisseau.

À dix heures du matin j’avais vue sur une plaine profonde bariolée comme un riche tapis. J’y courus droit. Les aspects variaient sans cesse autour de moi. C’était d’abord un paysage tout de feuilles de thé et de feuilles de mûriers ; puis un paysage de millet et de froment ; puis un paysage de coton ; puis un paysage de riz et de cannes à sucre ; puis, quand j’avançai, le désert commença à se faire devant moi. Les villages devenaient rares, les cultures aussi. J’étais, au soleil tombant, dans un petit océan de sable dont les horizons un peu relevés se détachaient sur un ciel bleu pommelé de rouge.

 

*

 

La nuit vint, la nuit, avec des étoiles scintillantes qui semblaient m’envoyer chacune un sarcasme ; la nuit, mauvaise au voyageur ; la nuit peureuse et froide. Néanmoins il ne me vint pas dans l’esprit de maudire la nuit. Au contraire, l’idée vague d’un danger à courir me faisait bien. Et puis, j’aimais à penser que j’étais perdu dans le désert, seul avec Dieu qui est si grand et si manifestement révélé dans le désert. Donc j’avançais ; j’avançais toujours, toujours au hasard, toujours m’aventurant.

J’avance encore, j’avance toujours. À la fin, une colline est devant moi ; je la gravis.

 

*

 

Là commença pour moi comme un rêve que j’eus peine à croire le lendemain. Du milieu d’un feuillage épais s’élevait un petit pavillon d’une matière transparente qu’on aurait pu prendre pour un grand vase de porcelaine avec une lumière intérieure, ou pour un débris de la lune tombé sur la terre. Après avoir bien palpé mon corps et frotté mes yeux pour m’assurer que je ne dormais pas, je me dirigeai vers ce bel objet. Mes yeux avaient bien jugé ; c’était une porcelaine mince, éclairée par dedans. Point d’entrée, point d’issue. Que faisait-elle donc là, cette porcelaine en pavillon ? Par quelle magie l’avait-on illuminée ?

Je finis par découvrir une allée souterraine où je n’hésitai pas à m’engager. Soulevant une trappe, je m’introduisis dans le pavillon diaphane. Surprise nouvelle : un vieillard exténué de maigreur est étendu sur un banc de coussins. On est étonné de voir la vie dans ce corps amaigri, tant il est anéanti. S’il vit encore, c’est sans doute qu’il n’a pas eu la force de mourir. Une chose pourrait étonner, c’est qu’il n’y a pas une seule ride sur son front, et que la peau de ses mains et de son visage est rosée comme une peau d’enfant. Tout près de lui est un pupitre qui soutient un livre, et une table chargée d’une tasse et d’une théière.

Je le saluai à la manière du pays ; mon salut me resta. Plusieurs fois, j’entrouvris les lèvres pour lui parler et faire usage du peu de connaissance que j’avais acquis de la langue chinoise ; je me retins ; j’avais peur que le bruit de ma voix ne le tuât. Ce fut lui qui prit à la fin l’initiative. D’une voix plus faible que la respiration qui joue entre les dents, il m’adressa ces paroles :

 

« Étranger, qui me regardez avec étonnement, me dit-il, apprenez que j’ai cent cinquante ans, moins une heure. Depuis cent trente ans, je n’ai pas eu d’autre nourriture que le thé ; d’autre demeure que ce pavillon ; d’autre visite, après la vôtre, que celle d’un serviteur fidèle, qui vient deux fois par jour m’apporter du thé. Je me suis isolé dans ce désert afin qu’aucun mouvement ni de joie ni de tristesse ne vînt ébranler mes nerfs : depuis cent trente ans, je n’ai jamais ri, jamais pleuré. Toujours, je conserve dans mon étroite demeure une température égale, uniforme, au moyen d’une soupape et d’un poêle souterrain. Si je m’étais soumis à ce régime salutaire dès ma première enfance, j’aurais vécu trois cents ans ; si j’avais été doté par la nature d’une constitution aussi robuste que la vôtre, j’aurais bien vécu six cents ans. Je laisse aller mon esprit comme il lui prend envie d’aller, ne le contrariant jamais ni dans son repos, ni dans son travail ; quand le besoin du sommeil commence à se faire sentir, facile et complaisant je m’abandonne à lui. Cependant mes études n’ont pas été tout à fait infructueuses : je lis, j’écris même facilement tous les mots de notre langue, moins un, gloire qui n’appartient qu’à moi seul depuis les vingt-trois mille ans qui se sont écoulés entre le règne de l’immortel Fou-hi et les temps où nous vivons, depuis Canton jusqu’à la grande muraille et jusqu’à Pékin. Si je demande encore une grâce à Confutzé, c’est celle de vivre assez longtemps pour mettre le sceau à une gloire sans rivale en apprenant à lire et à dessiner le dernier caractère qui me reste à connaître pour compléter ma science. »

 

Le vieillard, fatigué d’avoir parlé si longtemps, s’endormit. Son sommeil était imperceptible et si voisin de la non-existence, que je le regardais avec inquiétude. Tremblant, j’approchai de sa bouche un petit miroir qui était là pour m’assurer qu’il n’était pas mort. Il se réveilla, rouvrit les yeux, les arrêta sur son livre, et prenant un petit pinceau trempé dans l’encre de Chine, il traça sur du papier de coton quelques lignes et quelques points. Tout à coup, un éclair de joie rayonna sur sa figure, et il tomba mort, le vieillard qui venait de former le caractère précieux, et d’atteindre la dernière minute de la cent cinquantième année de sa vie.

Ainsi rendit le dernier soupir, dans une porcelaine, le plus érudit des lettrés de la Chine, à qui le ciel avait réservé la gloire unique d’apprendre à lire et à écrire dans une vie de cent cinquante ans. Quand on fit l’autopsie de son corps si frêle, au lieu de sang dans ses veines, les médecins ne trouvèrent que du thé.

 

THE2

 

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(B. Falcimagne, Le Château del Piombo, histoire fantastique, 1835)