Mahlon Blaine - 007L Hashish and Incense
 

EXTASES PAR LE HASCHISCH
 
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Le 2 mai, je pris une portion de haschisch, à dix heures du matin, en arrivant de Paris, où je m’en étais procuré ; aussitôt je me mis au lit, et au bout d’une demi-heure je ressentis les effets d’une personne ivre. J’ai resté dans cet état pendant deux heures, étant absorbé sans pouvoir dormir, quand tout à coup je sentis un bourdonnement dans la tête, et je me trouvai en extase. La première apparition fut l’esprit Swendenborg, que je vis tel qu’il est sur le tableau du frère Cahagnet ; ensuite j’aperçus mon grand-père et ma grand-mère.

En quittant cette apparition je ressentis les effets de la mort ; je me sentais attiré, et je voulais résister, par crainte, en me disant : « Suis-je en état de paraître devant Dieu ? » et j’ai vu qu’en changeant de vie je pourrais l’être ; beaucoup de personnes éprouvent la même crainte. Aussitôt, une lumière m’apparut ; cette lumière était si belle que je quittai sans crainte cette vie pour m’attacher à elle, et cette lumière était de Dieu !… que je cherchais à voir et que je ne pus voir.

Je ressentis les effets de la mort d’un suicidé qui est toute différente d’une mort naturelle ; car, autant l’un respire un air doux et pur, l’autre, au contraire, s’y trouve dans la gêne, au point de ne pouvoir respirer ; il est dans les ténèbres ; plus il cherche à découvrir la lumière, plus il fait noir.

Je me trouvai transporté au ciel avec les anges que je contemplai ; je reconnus qu’ils avaient tout ce qu’ils désiraient ; je vis des tableaux, des fruits, des maisons. Toutes ces choses ne sont pas matérielles ; elles existent pour qui les désire.
 

HACQUIN, cultivateur, à Sannois.

 
OCTOBRE 1851.
 

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Voilà une extase racontée dans toute la simplicité de narration et d’étude d’un homme plus habitué aux travaux des champs qu’aux voyages spirituels de nos extatiques ; aussi l’avons-nous conservée dans toute sa naïveté afin que nos lecteurs l’apprécient à sa juste valeur. Hacquin n’avait entendu parler qu’une fois du haschisch ; il demanda à celui qui lui en contait les effets l’adresse du marchand, et, sans plus de cérémonie, il en fut acheter une dose, et se l’administra un dimanche à l’insu de sa femme, qui le crut, ainsi que ses voisins, ivre ou fou. Depuis ce jour, Hacquin a acheté notre Sanctuaire, et assure que s’il avait eu la moindre notion sur ce que contient cet ouvrage, il aurait étudié bien des choses qui se présentaient à lui naturellement sans qu’il sût les apprécier.

Nous pensons appuyer les études que nous avons faites en ce genre, et proposées dans l’ouvrage précité, de l’article suivant, que nous extrayons d’un feuilleton publié par L’Estafette du 30 mai 1851. L’auteur, qui est M. Ponson du Terrail, sait au moins présenter sa vision dans toute la splendeur du style qui convient à ce genre, mais, pour nous qui observons plus le fond que la chose, nous y avons trouvé trop d’analogie avec nos études pour ne pas nous en saisir. Nous allons faire suivre ces extases d’observations du docteur Velpeau, faites au moyen de l’éthérisation, observations que nous empruntons au Constitutionnel du 5 mai 1850. Le tout, joint ensemble, prouvera à nos lecteurs que l’âme humaine, sujet de tant de doutes aujourd’hui, ne manque cependant pas de moyens de se produire en tous lieux et en toutes circonstances ; elle s’offre continuellement à nos études entourée de son existence mystérieuse et sublime, produisant chez tous les observateurs autant de preuves de son moi, que d’étonnement de ne pouvoir le mieux définir. Si cela est ainsi, c’est qu’on ne veut pas l’admettre ou qu’on ne l’étudie pas ; chacun ne doit s’en prendre qu’à lui de son ignorance à cet égard, la lumière divine ne lui fait pas défaut. Que le penseur studieux sache apprécier que ces trois extases sont écrites par trois hommes dont l’instruction et les études sont bien différentes : le premier est un simple cultivateur, moins connaisseur en psychologie qu’à faucher ses foins ; le deuxième est un romancier qui traite frivolement cette grave question, et le troisième un célèbre docteur qui conte froidement ce qu’il a observé sans y attacher d’autre importance que celle de dire : l’éther est utile dans les opérations chirurgicales. Mais le vrai psychologue en déduira que, dans ces trois faits, la connaissance de deux individualités dans un seul être est prouvée, à n’en pouvoir douter, et il s’écriera : « Celui-ci est mon âme, et cet autre est mon corps ; l’un est spirituel et l’autre matériel, à ne pouvoir le nier. Mais pour connaître les lois qui les régissent, il faut les étudier. »
 

Alp. CAHAGNET.

 

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LES BAINS TURCS. – PARGA.

 

Le hatchis et les confitures d’Orient, mélange noirâtre de cédrats, de miel et de plantes aromatiques, vous occasionnent un besoin de sommeil qui tient le milieu entre la fatigue et la volupté.

La première fois que l’on se trouve sous le poids de cette influence narcotique, on est fort tenté de croire à quelque mystérieux empoisonnement commençant par un engourdissement successif et devant finir par une interruption générale du mouvement des nerfs et de la circulation du sang ; – mais il n’en est rien.

Cet engourdissement est plus voluptueux que pénible, et l’on sent peu à peu une sorte de transformation complète de son être. Le corps est anéanti, mais les facultés, vivaces au travers de ce sommeil, ne cessent pas d’être en activité.

L’esprit se sent entraîné vers le monde des visions, et ce phénomène, pur résultat des vapeurs de l’opium, nous explique les muettes extases, les contemplations et les réserves sérieuses où se plongent les Orientaux, une partie de leur vie.

Le paradis du prophète, les jouissances inconnues qu’ils prétendent y goûter, ne sont autre chose que les rêves produits par le hatchis.

Mais ces rêves diffèrent du rêve ordinaire d’une façon toute particulière.

Le rêve ordinaire nous transporte dans un monde quelconque et nous y fait vivre pour ainsi dire. Nous croyons fermement à telle ou telle chose, être dans tel ou tel lieu, sans avoir nullement la conscience de l’état de sommeil où nous nous trouvons.

L’autre, au contraire, laisse à la pensée l’idée juste et précise de la situation actuelle du corps.

L’Oriental sait que son corps est au bain, mais il suit son âme à travers les espaces et la sent participer à toutes ces jouissances charnelles et mystiques auxquelles elle est réservée plus tard.

Pour mon compte, voisi quelle fut l’impression que, pendant dix minutes, me produisit le hatchis.

Je savais que j’étais à Janina, dans une salle de bain de la rue Calo-Pacha, en compagnie de Fernand.

Mais en même temps, et à mesure que le hatchis opérait, je voyais, avec les yeux de mon corps, sortir du bain un corps pareil au mien, mais diaphane et léger : c’était mon âme.

Alors, ma pensée quittant le cerveau de mon corps avait envahi le crâne transparent de mon fantôme, et, avec les yeux de celui-ci, j’avais vu fermer les yeux de mon corps.

Je me souviens même que la nappe de lin qui me recouvrait s’étant dérangée, mon fantôme l’avait pieusement ramenée sur la baignoire, semblant dire au corps :

« Dors en paix jusqu’à mon retour. »

Et comme ma pensée suivait mon âme, nous étions sortis tous deux silencieux et invisibles, passant à travers les murs, effleurant à peine la terre, puis nous nous étions élevés à la hauteur des nuages, et un vent inconnu, un vent dont le souffle était muet, nous avait entraînés rapidement, mais non point assez cependant pour que les yeux de mon âme ne pussent compter les villes et les pays qui fuyaient au-devant de nous.

Argyro-Castron,Tébélen, Ipsicut, Scutari, les cimes du Monte Negro, puis la mer,Venise, Gênes, Marseille, Lyon, passèrent à reculons avec une effrayante vitesse. Nous laissions les vents et les calomnies en route, quoique ces deux choses aillent un train d’enfer.

Puis enfin Paris apparut ; nous effleurâmes les tours de Notre-Dame, et nous allâmes nous abattre sur le pavé de la place de la Bourse. L’horloge marquait quatre heures et demie, et mon corps était entré au bain à quatre un quart. Il s’était écoulé dix minutes avant qu’il s’endormît, – cinq avaient donc suffi à mon âme pour faire cinq cents lieues. – Cent lieues par minute !

Mon âme suivit la rue Vivienne, traversa le boulevard, prit les passages et grimpa rue des Martyrs, au cinquième étage, qu’occupait mon corps avant son départ pour la Grèce. Elle entra par le trou de la serrure, et voici ce qu’elle vit :

Dans notre chambre à coucher, il y avait une jeune femme assise sur un divan. Cette femme était transparente comme du verre, et, à travers son corps, on voyait poudroyer les atomes échelonnés et tourbillonnant autour d’un rayon de soleil qui dorait la chambre et tombait sur le parquet. Mon âme salua profondément cette femme que je ne connaissais pas, et qui nous avait succédé comme locataire après notre départ.

La femme transparente rendit le salut à mort âme et lui tendit la main. Mais la main de mon fantôme et celle de cette femme ne purent se toucher, par la raison toute simple que cette femme n’était que l’ombre d’elle-même, comme mon âme était l’ombre de mon corps.

L’ombre de la femme sourit, et dit à mon âme :

« Vous avez donc pris du hatchis ?

– Oui, répondit mon âme ; j’ai laissé mon corps à Janina.

– Et le mien au Caire, répondit-elle. J’étais actrice aux Variétés ; j’ai emménagé ici le jour de votre départ ; mais, huit jours après, j’ai signé un engagement pour le théâtre français égyptien, et je suis partie. Ce matin, je sais allé au bain, j’ai pris du hatchis et j’ai laissé mon corps dix minutes pour venir à Paris. Maintenant, si vous voulez, nous retournerons en Orient. »

Nos deux âmes s’échappèrent par la croisée, firent foule commune jusqu’au ciel de Monte Negro et se séparèrent. Celle de l’actrice traversa l’Égypte ; la mienne retourna à Janina et rentra dans mon corps au moment où celui-ci était aux mains de deux esclaves qui venaient de le placer sur un lit de repos pour le masser.

Il était cinq heures moins vingt quand mon corps s’éveilla. Mon âme avait fait mille lieues en un quart d’heure.
 

PONSON DU TERRAIL.

 

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(in Le Magnétiseur spititualiste, journal rédigé par les membres de la Société des Magnétiseurs spiritualistes de Paris, première année, Paris : Alphonse Cahagnet/Germer-Baillière Libraire, 1849)