FROST4

 

L’écrivain d’imagination qui se plaît à enjoliver la nature est digne de pitié ; ses fantaisies les plus audacieuses n’atteindront jamais la réalité. Au lieu d’embellir, il défigure ; au lieu de grandir, il rapetisse ; au lieu d’intéresser, il fait sourire.

La nature n’a pas besoin qu’on l’élève ou qu’on la pare, qu’on ajoute à ses beautés incomparables, à ses caprices fantastiques et mystérieux, à ses étrangetés terribles ou bizarres.

Est-ce qu’on amplifie l’immensité ? Est-ce qu’on prolonge l’éternité ? est-ce qu’on complète l’infini ?
 

*

 

Existe-t-il dans la fable un monstre plus stupéfiant que la Pieuvre avec son bec de Perroquet, ses yeux larges comme une assiette à dessert et ses tentacules irrésistibles, bras épouvantables, plus grands qu’un serpent boa ?

Est-ce que les grandes Chauves-souris de l’Inde dont nous avons vu de curieux spécimens au Jardin d’Acclimatation ne dépassent pas en horreur les Dragons volants, les Goules immondes et les Lézards à cornes des légendes Scandinaves ?

Est-ce que le caprice chinois a trouvé une plus étonnante chimère que l’Ornithorynque d’Australie, est-ce que le Cracheur de Venin des bords du Congo, ce reptile stupéfiant, n’est pas cent fois plus horrible que le serpent marin à crinière des fables japonaises ?
 

*

 

Eh bien, voici qu’une revue zoologique nous annonce que l’on vient de découvrir, dans les plus sauvages régions de l’Australie, une créature absolument extraordinaire, reculant les bornes de l’invraisemblance.

Cet être singulier, c’est le Singe à trois yeux, le Quim-Zanahui, comme on l’a nommé.

La science a le devoir d’être défiante et d’exiger un passeport en règle des animaux qui lui paraissent suspects. Mais combien de fois ne lui est-il pas arrivé d’accepter un monstre qu’elle avait répudié et de lui ouvrir toutes grandes les portes de sa ménagerie officielle ?

Le Singe à trois yeux aura-t-il cet honneur ? Bien qu’il soit un des êtres les plus rares de la création, cet être bizarre aurait déjà été aperçu et décrit par des explorateurs dignes de foi, tel l’honnête et consciencieux savant Nicolas Morloff.

Est-ce que du reste, dans la Vie des animaux, le célèbre naturaliste anglais, Jonathan Franklin ne parle pas du Singe à trois yeux, de l’étonnant Quim-Zanahui, dont l’existence ne lui paraît pas douteuse ?
 

*

 

Le Singe à trois yeux ne se trouve que dans un seul coin du globe, l’Australie où, d’ailleurs, il serait d’une rareté extrême. C’est, bien certainement, un legs étrange de la faune préhistorique, le dernier rejeton d’une race antique qui s’éteint.

Le Quim-Zanahui n’apparaît qu’à de longs intervalles dans ses forêts impénétrables que ne foula jamais le pied des hommes, et c’est en se cachant avec une défiance farouche qu’il se retire peu à peu de ce monde qui ne veut plus de lui.

D’après les voyageurs qui l’ont vu, le Singe à trois yeux marche presque toujours debout. Son pelage est sombre ; et son visage étrangement humain, qu’encadre régulièrement une barbe épaisse, porte le sceau d’une tristesse saisissante.
 

*

 

Le troisième œil de cette stupéfiante créature est placé au milieu du front. Orné de paupières très distinctes, il s’ouvre et se ferme comme les deux autres. Pour être parfait, il ne lui manque qu’une chose assez importante : la vue !

À vrai dire, ce n’est pas un œil. C’est une matière charnue, privée de pupille, ressemblant pour la couleur à un jaune d’œuf durci. À quoi bon cet œil qui n’y voit pas ? À quoi peut-il servir ? Pourquoi enfin ce cyclope manqué ?

Attendez ! La nature ne fait rien sans cause.

Cet œil voilé est phosphorescent. Il n’y voit pas, mais il brille dans l’obscurité des nuits. Il reluit comme une petite étoile et permet au Quim-Zanahui, dont la vue semble assez faible, de s’orienter dans les ténèbres.

Le jour, ce singe est un phénomène. La nuit, c’est un prodige.
 

*

 

Dès le crépuscule, le Singe-cyclope, comme on pourrait l’appeler, allume sa lanterne ; et ce flambeau vivant ne s’éteint qu’aux premières lueurs de l’aurore.

Voyez-vous ce feu follet qui sautille dans le feuillage et danse le long des branches ? C’est l’œil phosphorescent du Quim-Zanahui. Le jour venu, la flamme disparaît. Le petit cyclope vient d’éteindre sa lampe.

La vie de ce Singe, aussi curieux que rare, d’une aussi étonnante ressemblance humaine, ne serait au dire des indigènes, qu’une plainte éternelle, qu’un cri désolé, pareil au sanglot d’un enfant.

Pourquoi ces lamentations bizarres ? Que signifient ces gémissements humains ?…

Seraient-ce là de nombreux captifs ou de pauvres déchus se souvenant d’une meilleure patrie, d’une antique félicité et pleurant au fond des forêts vierges sur leur décadence mystérieuse ?…
 

*

 

L’apparition de ce Singe a, paraît-il, quelque chose de vraiment fantastique et les sauvages australiens, cachés derrière les cactus géants, ne voient pas sans frémir ce porte-flambeau surgir tout à coup au milieu des nuits.

Toujours seul, toujours triste, le Quim-Zanahui semble un exilé sur notre planète.

On dirait je ne sais quel être déchu d’un monde inconnu égaré sur la terre.

Dis-nous donc, créature étonnante et mystérieuse, perdue dans un coin sauvage de notre Globe, qui es-tu ? où vas-tu ? d’où viens-tu ? Quels furent tes ancêtres ? Quel est ton berceau ? quelle est ta race ?

Le Quim-Zanahui se tait, et, vivante énigme, il semble errer le long des forêts impénétrables à la recherche d’un paradis perdu, ses grands bras ployés comme des ailes et son étoile au front.
 

*

 

Le Singe à trois yeux manquait à l’Australie, mystérieux domaine des animaux les plus excentriques du Globe.

N’est-ce pas dans les forêts immenses de l’Australie sauvage que des chasseurs de Kangourous aperçurent vers 1860 une sorte d’Homme-Singe dont la vue terrifiante les mit en fuite ?

La nouvelle fit grand bruit et les savants, ravis de cette découverte inattendue, ne mirent pas un instant en doute que cette créature extraordinaire ne fût le fameux Pithecanthropus, c’est-à-dire l’être antique et mystérieux, représentant l’anneau qui, d’après une théorie peut-être un tantinet audacieuse, relie le singe à l’homme.

 

*

 

Et voici que deux Anglais des plus érudits s’embarquent aussitôt pour l’Australie et s’aventurent, un beau jour, accompagnés d’une escorte fidèle, à la poursuite acharnée du Pithecanthropus.

Trop de chance vraiment : là, au milieu des Fougères arborescentes et des Eucalyptus géants, apparaît, tout à coup l’homme-singe !

C’est lui ; c’est bien lui : ça ne peut-être que lui…

Il est d’une maigreur effrayante avec une barbe immense et des cheveux grisonnants, hérissés comme un buisson.

Autour de ses reins s’enroule une liane en guise de caleçon ; à sa main se tord une Couleuvre qu’il s’apprête sans doute à avaler. De sa bouche fendue comme d’un coup de serpe, sort un ronchonnement qui n’indique assurément rien d’amical.

 

*

 

Ah ! le voilà bien, l’homme-singe tel qu’il était quand la Nature, encore hésitante dans ses œuvres, travaillait dans le bizarre et le hideux !

À la vue des savants anglais, le vénérable Pithecanthropus s’éloigne lentement avec une sorte de dédain farouche.

On le suit, on l’appelle, on le prie : « Viens donc, respectable ancêtre du genre humain, que nous contemplions un peu ta face originale et tes traits archipréhistoriques ! »

À ces mots, l’être fantastique s’arrête, se retourne et jette avec mépris aux savants interdits cette réponse stupéfiante :

« Let me alone and go about your business… »

C’est-à-dire : « Laissez-moi et passez votre chemin ! »

Il dit, et disparaît au fond des bois impénétrables.

 

*

 

On l’apprit plus tard : le fameux Pithecanthropus qui venait de faire faire tant de bruit dans le monde scientifique était tout simplement un sauvage australien qui, capturé dans sa jeunesse, avait passé trois ou quatre ans à Melbourne. Tournant, un beau jour, le dos à la civilisation, il avait repris avec amour sa vie vagabonde à travers les bois.

Par là, nous ne voulons pas insinuer – Dieu nous en garde ! – que le Singe à trois yeux pourrait bien s’être échappé de quelque ménagerie chimérique.

 

FULBERT-DUMONTEIL

linn1

 

_____

 

(Cet article est initialement paru sous le titre : « Chez les Singes, » dans Le Cultivateur de l’Aveyron, du Cantal, du Lot & de la Lozère, 5ème année, n° 17, dimanche 26 avril 1891, puis dans Le Pèlerin du XXème siècle : Maison de la Bonne Presse, 1891, avant d’être repris dans Le Chenil, le poulailler et l’écho de l’élevage réunis, journal hebdomadaire illustré, vingt-deuxième année, n° 43, 22 octobre 1903. C’est cette dernière version, plus lyrique et augmentée de l’anecdote de l’aborigène « Pithecanthropus, » que nous avons reproduite ici.)