TROULO3

 
 

POÉSIE CONGOLAISE

 

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En ce temps, la science remonte aux origines et l’art l’accompagne dans cette voie féconde ; mais là où la science ne voit qu’un objet d’études, l’art dirige le courant sympathique des sentiments. Il travaille au rajeunissement du monde en opérant le rajeunissement des esprits et des cœurs, et ce rajeunissement salutaire, il le poussera aussi loin qu’il le pourra, jusqu’à l’enfance de l’humanité, jusqu’aux premiers bégaiements de la pensée et de la parole, jusqu’à la naissance même du verbe humain, sur les lèvres probablement fauves, mais si pures de l’innocence simiesque, qui abdiqua la vertu en acceptant la civilisation. Ah ! débarrassons-nous donc des lois, des règles, des traditions, de tout ce qui gêne et amoindrit la sainte nature ! Rejetons ces gaines étroites qui nous mutilent, ces entraves qui nous blessent, ces artifices savants mais criminels qui déforment la native exubérance de notre cœur, où pleure intérieurement la béatitude perdue de l’antique barbarie ! Retournons aux sources ! Courons vers ces pays heureux où la race humaine n’a pas encore été viciée par l’odieuse convention que l’on appelle avec outrecuidance : la civilisation ! La jeune littérature, la jeune poésie surtout, disons-le à sa louange, s’élance vers les radieux sommets où nous la convions. Elle se débarrasse avec un juvénile entrain de toutes les exécrables chaînes de la tradition et des règles pourries ; elle patauge, dit-on ? Soit ! elle patauge dans la liberté, donc avec majesté. Foin des vaines rhétoriques ! foin des traités de versification, ces moisis ! foin même des surannées syntaxes qui ont l’insolente prétention d’asservir la parole vivante aux momifications d’un passé abortif ! Au large ! Cinglons vers les rivages incivilisés où, voisine encore de l’ancestral gorille, fleurit la race noire, dans son enfance gigantesque, dans toute la symbolique franchise de l’éternelle anthropophagie ! Allons au noir ! Imitons le noir ! Soyons noirs ! Et puisque la parole gouverne l’action, n’hésitons point, ne reculons pas devant les piètres plaisanteries des séides de la fausse sagesse, parlons nègre ! Tout est là ! Voilà l’avenir, la force et la lumière !

Nous, jeunes Belges, un intérêt patriotique nous y pousse. L’infamie de la politique moderne nous jette sur les terres infortunées qu’arrose le Congo ; mais au lieu de commettre la criminelle sottise de « civiliser » les nègres, soumettons-nous à eux, apprenons leur langue, chantons leurs beaux poèmes, en attendant que, poussant plus loin sur les traces de l’illustre professeur Garner, U.-S., nous arrivions un jour jusqu’à la langue vénérable des populations pithécales, et que nous puissions répéter dans l’authentique langage des Macaques le saint poème primitif, l’hymne sacré primordial, père de toute la poésie du globe !

Étudions donc la littérature du Congo. Mais il sied de procéder avec prudence : nous n’offrirons pas du premier coup à nos lecteurs les poèmes les plus anciens du continent noir, au contraire, nous les ferons remonter progressivement vers les monuments les plus primitifs de la littérature africaine. Le premier poète que nous lui présenterons est encore un demi-civilisé. Il a vécu plusieurs années aux environs de Banana et son style a subi l’influence désastreuse de la culture européenne. Toutefois, il a gardé quelque chose de l’allure libre et primesautière de race, la délicatesse des laisses rythmiques, le jeu des assonances, l’horreur de la rime et des rythmes fixes (signes de notre perversité intellectuelle). Nous nous sommes efforcés de faire passer dans notre traduction un faible reflet de ce qui fait le charme des poèmes de l’illustre VATÉTÉ.

Un mot encore. Les poèmes nègres sont écrits en trous de clou sur des cylindres de bois nonchalamment dégrossis. Cette écriture porte parmi les savants spécialistes le nom de troulographie (SPENCER, Congo littéraire ; ANDERSON, Le Trou artistique ; cf. aussi GŒTHE, Du Creux comme élément de la pensée ; WAGNER, Lettres, II, 123 et 125, De l’Avenir du néant). Quelques-uns de ces cylindres sont ornés d’osselets, d’arêtes de poisson ou de plumes versicolores ; parfois les trous sont peints de couleurs assez vives. La troulographie de VATÉTÉ se ressent du voisinage de la civilisation : elle se fait remarquer par l’abus de la phraséologie et par une régularité regrettable.

Mais il est temps de céder la parole à notre poète.
 
 

POÉSIES DE VATÉTÉ

 

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I

 

LE MALAFOU (1)

 

C’est le m’gango (2) du troisième chimbeck (3) qui m’a versé le malafou dans le bec.

Ce coquin de m’gango m’étourdissait de son banjo. (4)

Je suis soûl, je suis fou. Je suis soûl de malafou.

Je danse comme un fou. Mes pieds n’ont plus de bout.

Il est grand le malafou ! Je suis divinement soûl.

Le malafou danse avec moi. Il crie comme un cacatois.

Le malafou a des ailes. Nyam, nyam, comme elles sont belles !

Le malafou se trémousse à droite et à gauche. Il me ballotte comme une calebasse dans sa débauche.

Le malafou fait sauter la terre comme un pagne sur un derrière.

Le malafou a un œil chez les Yakomas et l’autre dans le Tanganika.

Le malafou cueille un baobab et pan ! pan ! il frappe ! il frappe !

Il est féroce comme le grand Mazoumvera (5) quand il a mangé les fesses de trente Bakalas. (6)

Le malafou me remonte à la bouche. Autour de mon nez bourdonne un tourbillon de mouches.

J’ai bu tout un n’zadi. (7) Je vais pisser l’Arouwhimi.

Je suis soûl. C’est le malafou.
 
 

II

 

À BO-NÉNÉ

Troisième femme de Kou-Yambou-Tey.

 

O Bo-Néné, troisième femme de Kou-Yambou-Tey, c’est embêtant.

Le nyampara (8) Kou-Yambou-Tey est un grand chef. C’est embêtant.

Il a un fusil, poum, poum ! C’est embêtant.

Il a trente Bakalas avec des lances et des flèches. C’est embêtant.

O Bo-Néné, troisième femme de Kou-Yambou-Tey, ton mari a le fichu caractère d’un crocodile. C’est embêtant.

Et quand je m’approche de ton tembé en roulant des yeux comme des noix de coco, son nez s’allonge comme la trompe d’un mauvais éléphant. C’est embêtant.

O Bo-Néné, que ne pouvons-nous manger ses rognons dans un bouillon aux herbes, assis tous deux sur la même natte, dans son tembé ? C’est embêtant.

O, Va-Tété chez Bo-Néné, quel charme ! Mais mon chant attire Kou-Yambou-Tey. C’est embêtant.
 
 

III

 

AU POÈTE POPULAIRE PWA-PWA-TAPÉ-TÉ.

 

O Pwa-Pwa-Tapé-Té.

Ardzoum, ardzoum, laoura-bamboula, ardzoum, ardzoum !

Toi frapper boum sur gong.

Ardzoum, ardzoum, laoura-bamboula, ardzoum, ardzoum !

Toi frapper boum, boum, boum !

Ardzoum, ardzoum, laoura-bamboula, ardzoum, ardzoum !

La grande forêt faire aussi boum-boum !

Ardzoum ! ardzoum !

Le grand vent faire aussi boum-boum !

Ardzoum ! Ardzoum !

Toi toujours faire boum-boum sur gong. Toi grand poète, Pwa-Pwa-Tapé-Té.

Ardzoum ! Ardzoum, laoura-bamboula.

Boum-boum de Pwa-Pwa-Tapé-Té retentir éternellement et faire rire tous les hippopotames.

Ardzoum, ardzoum, Pwa-Pwa-Tapé-Té, ardzoum, ardzoum !
 

ETHERELD VAZY

 

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(1) Vin de palmes.
 

(2) Sorcier.
 

(3) Hutte.
 

(4) Sorte de guitare.
 

(5) Mauvais génie du Tanganika.
 

(6) Guerriers.
 

(7) Grand fleuve.
 

(8) Chef.
 

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(in La Jeune Belgique, tome XII, n° 1, janvier 1893)