Si l’on admettait un instant que Gérard de Nerval fût mort de misère, – voulant cacher cette misère, – quelle sombre page que l’histoire de la dernière pièce de cent sous de Gérard de Nerval !
Mercredi à midi, il écrivait à un ami d’enfance : « Viens me reconnaître au poste du Châtelet. »
M. Millot se hâta d’aller au poste du Châtelet. Dès qu’il eut réclamé Gérard de Nerval, le pauvre poète, – le pauvre fou –sortit du « violon » accompagné de deux soldats. On ne saurait dépeindre l’impression que ressentit M. Millot à la vue d’un ami si cher dans l’attitude accablée d’un homme qui n’a plus ni feu ni lieu, pas un sou dans sa poche et vêtu comme aux beaux jours de juillet. Or, on était au 24 janvier et la Seine charriait des glaçons.
Un officier de police vint interrompre l’accolade des deux amis. Il crut qu’il était de son devoir de faire un sermon à ce pauvre homme de génie pris entre le froid, la faim, la folie et la mort. Gérard de Nerval écouta patiemment ce long discours comme s’il avait été adressé à un autre et – par simple curiosité littéraire. Ce morceau d’éloquence se terminait par ces mots sacramentel : « Allez et ne vous y, faites plus reprendre. » – Gérard de Nerval inclina la tête et sembla éprouver un coup terrible sous le poids de cette menace.
« Ne vous y faites plus reprendre, murmura Gérard ; mais où irai-je donc quand j’oublierai de rentrer chez moi ? »
L’homme de la police, sans s’en douter, avait fermé à Gérard la dernière porte de la vie.
« Mon cher ami, lui dit M. Millot, avec des larmes dans les yeux, expliquez-moi donc pourquoi je vous retrouve ainsi.
– C’est tout simple, dit Gérard ; j’ai passé la nuit dans un cabaret de la halle rêvant tout éveillé, attendant le jour pour achever mon roman de la Revue de Paris. J’étais là, m’amusant pour la millième fois en philosophe perdu, de tous ces tableaux nocturnes du vieux Paris. C’est toujours la Cour des Miracles, et Pierre Gringoire n’a jamais été à meilleure fête. Mais une querelle est survenue, entre quelques escarpes, qui se reprochaient des peccadilles. La garde a envahi le cabaret, on a mis tout le monde au violon. En vain je me suis récrié : « Qui êtes-vous ? – M. Gérard de Nerval. – Que faites-vous ? – J’étudie. – Avez-vous des moyens d’existence ? » Et on me fouilla. « Je n’en ai plus, dis-je aussitôt, mais j’ai payé le café que j’ai pris tout à l’heure. – Eh bien, vous allez passer la nuit au violon. » Et sans plus, d’explication, on nous jeta pêle-mêle dans cette préface de la prison.
– Mon pauvre Gérard, vous mourez de froid !
– Non, dit le poète, en se secouant, mais j’ai faim.
– Eh bien ! vous allez déjeuner. Voulez-vous venir à la maison ?
– Oh ! non, je ne veux pas aller de ce côté-là, j’irai ce soir entre chien et loup, car depuis que j’ai mis mon manteau au Mont-de-Piété…
– Je comprends, dit M. Millot, vous voulez que nul de vos amis ne sache que vous avez froid ; vous serez toujours un enfant, mon pauvre Gérard.
– Oui, un enfant, vous avez raison. Ces pauvres enfants ! on en a ramassé trois qui étaient avec nous au violon. Si vous saviez quelle insouciance ! On nous disait à tous : « Ne dormez pas, car on vous trouverait au matin morts de froid. » Eh bien, pour ne pas dormir, ces pauvres enfants chantaient, contaient des contes, et jouaient à cache-cache. Moi, j’ai joué avec eux. C’est étonnant. Il y en a un qui chantait une vieille chanson que je n’avais pas entendue depuis plus de vingt ans. J’ai fini par m’endormir, car on s’habitue à vivre partout, mais j’avais bien froid quand je me suis réveillé et j’avais toutes les peines du monde à vous écrire.
– Je vous remercie de vous être souvenu de moi, mon cher Gérard.
– Je voulais écrire à Théophile ou à Houssaye, mais ils sont déjà venus à pareille aventure.
– Voyez-vous toujours votre père ?
– Oui, mais depuis que je n’ai plus de manteau je ne vais plus le voir, dans la peur de lui faire du chagrin.
– Mais votre manteau, il faut le dégager tout de suite. Malheureusement, je n’ai pas cent sous sur moi, mais si vous voulez venir rue Richelieu…
– Non, non, je vous remercie, j’irai au Théâtre-Français à la brune, Verteuil me donnera de l’argent. »
Cependant, les deux amis étaient entrés chez un restaurateur de la rue des Prouvaires. Gérard avait lui-même choisi l’endroit. Il déjeuna tout en parlant de son livre commencé : Le Rêve et la vie.
« Je suis désolé, disait-il tristement. Je me suis aventuré dans une idée où je me perds. Je passe des heures entières à me retrouver. Je n’en finirai jamais. Croyez-vous que je puis à peine écrire vingt lignes par jour ? »
Et sa figure exprimait le désespoir le plus profond.
« Faites autre chose et ne vous tourmentez plus de cela.
– Songez donc que le commencement a paru dans la Revue de Paris. »
Après déjeuner, Gérard accompagna son ami jusqu’au passage Véro-Dodat.
« Je vais, lui dit-il, entrer un instant au café. Après quoi j’irai travailler au cabinet de lecture. »
Et il entra dans le café du passage.
M. Millot revint sur ses pas et retrouva Gérard au café. Cette entrevue l’avait fort affligé, et une fois encore il voulait prier le poète d’aller chez lui.
« Non, dit Gérard, vous m’avez prêté cent sous, c’est plus qu’il ne me faut pour attendre.
– Attendre quoi ? »
À partir de ce moment-là, on perd Gérard de vue, on ne le retrouve qu’au bout de la rue de la Tuerie, dans la rue de la Vieille-Lanterne, pendu, son chapeau sur la tête, mais toujours sans manteau, à la grille d’une odieuse fenêtre.
Il n’y avait que Gérard ou Eugène Sue qui connussent la rue de la Vieille-Lanterne ; c’est une rue où ne passent que les rôdeurs de nuit. Elle n’a pas six pieds de large et elle se termine par un escalier. On y rencontre un logeur à la nuit, peut-être à la corde, où pour quatre sous on prend du café à l’eau et un petit verre. En face, il y a une écurie souterraine où viennent se coucher pêle-mêle, quand la porte reste ouverte, les gens qui n’ont pas de quoi payer leur lit.
L’ogresse du garni que Roger de Beauvoir interrogeait en vrai juge d’instruction nous a dit qu’en voyant Gérard pendu elle n’avait pas reconnu un de ses habitués ; mais elle ajouta qu’on avait frappé à sa porte vers trois heures du matin et qu’elle avait quelque regret de n’avoir pas ouvert, quoique ses lits fussent occupés.
« Vous comprenez, on a son monde, son va-et-vient, on ne s’inquiète pas des gens du dehors ! »
Cette femme la première a vu Gérard pendu. Elle avait bu la goutte avec un apprenti et lui avait dit adieu sur le pas de la porte.
« Qu’est-ce que ce Monsieur fait là-bas ? » dit tout à coup l’apprenti.
Il était revenu sur ses pas tout effrayé.
« C’est, dit-il, un homme qui est gelé ?
– Mais non, dit l’hôtesse en le rassurant, tu vois bien que c’est un Monsieur qui s’est pendu. »
On appela les voisins. Les voisins accoururent, on tint conseil : – faut-il couper la corde ? – c’est défendu ; – si on le soulevait ? – gardez-vous bien d’y toucher ; – mais enfin si cet homme n’est pas mort ?– c’est égal, il n’y a que la police qui puisse dépendre un pendu.
On alla au corps de garde de l’Hôtel-de-Ville chercher quatre hommes et un caporal.
Enfin on coupa la corde, Gérard de Nerval n’était pas mort. On lui parla, il sembla vouloir répondre, on le conduisit au poste, on alla chercher un médecin, on le saigna, mais on avait perdu une demi-heure.
Il était là, souriant comme toujours, mais son cœur ne battait plus.
Il s’était pendu avec la précision mathématique de Pascal. Comme il était sur un escalier entraînant ses pieds de la marche supérieure à la marche inférieure, il avait trouvé l’abîme, – l’abîme de Pascal. – Pour plus de sûreté, il avait apporté une pierre afin que tout retour à la vie lui fût impossible dans les premières douleurs de la mort.
En effet, il aurait pu retrouver du pied la marche d’où il s’était élancé dans l’infini, mais ayant fait glisser la pierre, – son dernier piédestal ! il ne se trouvait plus assez grand pour atteindre la marche.
À en juger par sa figure sereine et souriante, la mort lui était venue doucement, la moindre secousse d’ailleurs eût fait tomber son chapeau.
Ce chapeau sur la tête ! le froid, sans doute, l’avait empêché d’avoir du respect pour la mort.
Comment s’était-il pendu ? Il avait passé autour d’un barreau et avait noué à son cou un simple cordon de tablier, dont les deux bouts pendaient sur sa poitrine. On a dit d’abord que c’était la fameuse jarretière de la duchesse de Longueville que, dans ses accès de folie, Gérard montrait d’un air discret ; mais il faut dire toute la vérité : il n’a pas mis à son cou la jarretière de la duchesse de Longueville.
Gérard avait dans la poche de son habit, car on peut dire qu’il s’est pendu en habit de bal, cet habit qu’il avait fait faire cet été à Munich pour les fêtes de la Cour, cet habit qu’il avait quand il allait bras dessus bras dessous avec Liszt ou avec le ministre de France, M. le Marquis de Ferrière, ci-devant homme de lettres, sous le nom de Samuel Bach, mais toujours homme de beaucoup d’esprit, – Gérard avait dans la poche de son habit une lettre charmante de M. Georges Bell, une carte de M. Charles Asselineau, son passeport en règle pour aller dans l’autre monde ; enfin, la seconde partie à peine ébauchée, quoique imprimée à moitié, de son dernier roman : Le Rêve et la Vie.
C’est l’hiver qui a tué Gérard, c’est ce rude hiver où nous sommes. Il avait engagé son manteau pour vivre, croyant que le printemps allait lui sourire encore ; mais l’hiver lui a jeté un manteau de neige sur les épaules.
Comment a-t-il passé son temps depuis mercredi deux heures jusqu’à vendredi à l’heure de sa mort ?
Il lui restait à peu près trois francs en sortant le mercredi du café du passage Véro-Dodat. Pour lui, dans les mauvais jours, c’était de quoi dîner et coucher ; mais le lendemain, mais cet affreux jeudi qui a été la veille de sa mort ! A-t-il songé à en finir longtemps d’avance ? C’était un chercheur de grandes choses et un chercheur de riens ; mais le passé le préoccupait plus que l’avenir, sa curiosité de poète et de philosophe trouvait la comédie humaine inépuisable ; il ne parlait jamais de soulever le rideau de l’inconnu et de l’infini. Il aimait la vie en panthéiste qui croit trouver partout l’âme de Dieu et qui répand partout son âme. Quoique sans argent et sans manteau, tout le monde sait qu’il n’avait qu’un pas à faire et en marchant le front haut pour avoir un manteau et de l’argent.
Mais qui sait ? Le froid et la faim ont peut-être une dernière fois atteint, affaibli, humilié cette haute intelligence. Quand, le vendredi matin, il a vu s’éveiller la grande ville, quand le maçon qui va la transformer est passé gaiement devant lui, son pain sous le bras, sa truelle à la main, n’a-t-il pas fait un triste retour sur lui-même ? – Pauvre ouvrier de la pensée, a-t-il dû se dire, voilà où j’en suis arrivé, moi qui n’ai bâti que des chimères. Ces compagnons qui vont là-bas, sans souci de la veille ni du lendemain ; qui tout à l’heure travailleront en chantant ou en devisant entre eux, les voilà pourtant plus avancés que je ne le suis ; car, après tant de recherches et tant de labeurs, je m’aperçois qu’ils ont, sans le savoir, la science de la vie, et que je n’en ai que le regret.
Il était six heures du matin. Sans doute il avait passé la nuit à rôder, n’osant plus entrer dans les cabarets nocturnes par terreur du violon, n’ayant plus de quoi payer son gîte dans un garni. Il devait lui rester deux sous, et il pouvait choisir entre un verre d’eau-de-vie qui l’eût rappelé à lui-même, ou une corde qui l’eût conduit plus loin dans les ténèbres qui l’envahissaient.
Il choisit une corde.
Il était fataliste, il s’est pendu, un vendredi, le vingt-six du mois (deux fois treize), rue de la Vieille-Lanterne, au bout de la rue de la Tuerie.
Mais a-t-il pensé à tout cela ? Je ne le crois pas. Les événements ont leur moralité et leur sens profond dans leur forme pittoresque.
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(X, in L’Indépendance belge, repris dans La Presse littéraire, échos de la littérature, des sciences et des arts, 1er février 1855, puis dans Figaro, 11 février 1855)
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(in Revue archéologique, publiée sous la direction de MM. Alex. Bertrand et G. Perrot, membres de l’Institut, troisième série, tome XXXI, Paris : Ernest Leroux, juillet-décembre 1897)
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Kunstformen der Natur, 1904 – Batrachia par Ernst Hæckel
Il y avait une fois une rose et un crapaud.
Le rosier sur lequel la rose venait de s’ouvrir avait poussé dans un jardinet qui s’étendait en demi-cercle devant une maison de campagne. Ce jardin était abandonné ; les mauvaises herbes avaient envahi les antiques plates-bandes et les sentiers que personne n’entretenait plus. La grille en bois, faite de barreaux taillés en fer de lance, avait été jadis peinte en vert, mais là aussi le temps avait fait son œuvre : la couleur avait passé, les gamins du village avaient arraché les lances pour jouer aux soldats, et les paysans avaient fait le reste, enlevant les derniers barreaux pour se défendre contre le vieux chien Barbosse, qui était méchant.
Mais cette décadence ne nuisait pas au jardinet ; les montants de la grille étaient enveloppés de houblons qui retombaient en masses vert pâle, étoilées çà et là de fleurs lilas ; des liserons, aux grandes fleurs blanches, s’y épanouissaient, et les chardons prospéraient si bien dans le terreau du parterre, qu’ils en prenaient presque des proportions d’arbustes ; les plantes de bonhomme poussaient, plus raides et plus droites, leurs tiges fleuries ; les orties avaient envahi tout un coin du jardin ; sans doute elles piquaient encore, mais de loin elles faisaient un beau fond de verdure sombre aux couleurs pâles et délicates d’une rose épanouie.
C’était par une radieuse matinée de mai qu’elle avait entrouvert son calice ; la rosée y avait laissé quelques larmes transparentes : la rose semblait pleurer. Autour d’elle tout était si clair, si doux, si lumineux en ce jour de printemps que, lorsqu’elle aperçut pour la première fois le ciel bleu, et qu’elle sentit la brise, et que les rayons éblouissants du soleil traversèrent ses fins pétales d’une lumière ambrée, la rose eût pleuré si elle l’avait pu, non de chagrin, mais du bonheur de vivre. Elle ne pouvait parler, mais elle répandait autour d’elle un suave parfum : ce parfum, c’étaient ses paroles, ses larmes et sa prière.
Mais au pied du rosier, sur le sol humide, un gros vieux crapaud se tenait accroupi ; toute la nuit il avait fait la chasse aux vers et aux moucherons, et, vers le matin, pour se refaire de ses fatigues, il s’était installé dans un coin sombre et frais ; les paupières baissées sur ses yeux glauques de crapaud, il respirait lourdement, gonflant son corps gris sale tout couvert de verrues. Il ne jouissait ni de la matinée, ni du soleil, ni du printemps ; il était repu et il voulait se reposer. Pourtant, lorsque la brise tombait pour un moment et que la senteur de la rose n’était plus emportée au loin et lui arrivait par bouffées, il en éprouvait quelque inquiétude, mais il était trop las pour chercher d’où venait ce parfum.
Depuis longtemps, on ne voyait personne dans le jardin où fleurissait la rose et dormait le crapaud. Cependant, l’an dernier, un petit garçon y avait passé toutes les belles journées de l’été, tandis qu’une grande jeune fille, sa sœur, assise dans l’embrasure d’une fenêtre de la maison, lisait ou travaillait, regardant de temps en temps son petit frère. Il y vint pour la dernière fois à l’automne, le jour même où le crapaud venait de découvrir une fente sous une pierre, dans les assises de la maison, et allait s’y installer pour son sommeil d’hiver. L’enfant pouvait avoir sept ans ; il avait de grands yeux et une grosse tête posée sur un corps malingre. Il aimait beaucoup son jardinet ; en entrant, il s’asseyait sur un vieux banc de bois placé dans une allée sablée, et là se mettait à lire dans le livre apporté avec lui.
« Vassia, veux-tu que je te jette ta balle ? demandait la sœur ; peut-être t’en amuserais-tu…
– Non, Macha, j’aime mieux lire, » répondait l’enfant ; et il lisait longtemps, longtemps. Quand il en avait assez des Robinson, des pirates et des pays inconnus et sauvages, il posait son livre sur le banc et s’enfonçait dans les massifs ; il en connaissait chaque buisson, presque chaque rameau ; il s’accroupissait devant la grande tige de bonhomme, trois fois haute comme lui, toute revêtue de ses feuilles blanchâtres et duvetées ; il suivait des yeux les fourmis qui montaient rapides vers leurs vaches laitières, les pucerons ; il les regardait chatouiller délicatement ces insectes et se régaler de leur suc douceâtre ; il observait l’araignée tendant sa toile ingénieuse, irisée, et guettant le moucheron étourdi, le lézard ouvrant sa large bouche, jouissant du soleil qui scintillait sur ses écailles vertes ; – un jour même vers le soir, il aperçut un hérisson… Dans sa joie, il faillit pousser un cri et battre des mains, mais la crainte d’effrayer le petit animal le retint à temps ; ses yeux brillaient de plaisir en le voyant fouiller, de son petit groin de cochon, les racines du rosier ; comme il se servait drôlement de ses grosses pattes qui ressemblaient à celles d’un ours !
« Rentre, Vassia, mon petit, il fait froid, » dit la sœur.
Et le hérisson, effrayé par le son d’une voix, ramena vivement sa pelisse hérissée sur son front plissé ; il se mit en boule ; l’enfant toucha légèrement les piquants, la petite bête resserra encore son étreinte et se mit à souffler comme une locomotive. Mais plus tard, tous deux firent plus ample connaissance ; l’enfant était si faible, si doux, si tranquille, que les petits animaux du bon Dieu n’en avaient pas peur longtemps ; ils semblaient le comprendre et bien vite s’habituer à lui. Aussi quelle fut la joie du garçonnet quand le hérisson vint boire le lait qu’il lui apportait dans une soucoupe !
Au printemps dont je parle, le petit ne pouvait plus sortir dans son cher jardin. On ne voit plus la sœur à la fenêtre : c’est près du lit de son frère qu’elle est assise. Elle lui fait la lecture, car il est trop abattu pour soulever sa tête de dessus son oreiller, et, maintenant, un livre est un poids trop lourd pour ses frêles mains ; ses yeux aussi se fatiguent vite. Il ne viendra plus dans son parterre favori…
« Macha ! dit-il tout à coup à sa sœur.
– Que veux-tu, mon chéri ?
– Est-ce beau dans notre jardin ? Les roses fleurissent-elles ? »
La sœur se penche, met un baiser sur la joue pâle et essuie furtivement une larme.
« C’est beau, oui, c’est beau. Les roses sont épanouies ; lundi, nous irons les voir ; le docteur t’a permis de sortir… »
L’enfant pousse un soupir, mais ne répond pas ; sa sœur se remet à la lecture.
« Assez, dit-il, je suis fatigué, je voudrais dormir… »
Elle arrangea les coussins et la couverture ; l’enfant se tourna avec effort vers le mur et garda le silence. Le soleil entrait à flots par la fenêtre ouverte sur le jardin ; ses rayons se jouaient, brillant sur le lit, sur le petit corps qui s’y blottissait, illuminant tout de sa lumière, dorant les cheveux coupés courts de l’enfant.
La rose ne savait rien de tout cela ; elle devait le lendemain s’épanouir en plein, et le surlendemain se faner et s’effeuiller. C’est là toute la vie d’une rose, mais, dans cette vie si courte, elle avait encore à passer par bien des épreuves, des angoisses et des tourments.
Le crapaud l’avait aperçue.
Lorsque, de ses yeux méchants, il vit la fleur pour la première fois, quelque chose d’extraordinaire s’agita dans son cœur de crapaud. Il ne pouvait détacher son regard de ces pétales tendres et frais ; il regardait, regardait toujours ; la rose lui plaisait ; il sentait le désir de se rapprocher de cette fleur si belle et si parfumée. Et, pour lui exprimer la sympathie qui l’attirait à elle, il ne trouva rien de mieux que ces paroles :
« Attends ! dit-il de sa voix enrouée, je vais t’avaler… »
La rose tressaillit. Oh ! pourquoi était-elle attachée à sa tige ? Les petits oiseaux gazouillaient autour d’elle, sautant et voletant de branche en branche ; libres, ils s’envolaient loin, très loin… Où allaient-ils ? la rose l’ignorait. Les papillons eux aussi étaient libres… Comme elle leur portait envie ! Si elle l’avait pu, elle aurait pris son essor, fuyant ces yeux sinistres qui la regardaient fixement. Elle ne savait pas que les crapauds guettent aussi les papillons.
« Je t’avalerai, » répétait le crapaud, et il s’efforçait de le dire amoureusement, ce qui était encore plus horrible, et il se rapprochait de la rose…
« Je t’avalerai, » continuait-il sans quitter la fleur des yeux, et la pauvre rose vit avec effroi ses pattes gluantes se cramponner à sa tige. Le crapaud montait avec peine ; après chaque effort, il regardait la fleur qui se balançait là-haut, et la fleur se sentait mourir.
« Mon Dieu, soupirait-elle, si je pouvais au moins mourir d’une autre mort ! »
Et le crapaud montait, montait toujours ; mais là où finissaient les vieilles branches, où commençaient les jeunes pousses, il eut un supplice à endurer ; des épines acérées couvraient les tiges ; les pattes, le ventre déchirés, tout sanglant, il retomba lourdement sur le sol, en jetant à la fleur un regard chargé de haine.
« Je l’ai dit, je t’avalerai, » répéta-t-il.
La soirée avançait ; le crapaud songea à son souper, et il se mit en quête de sa provende ordinaire ; la méchanceté ne l’empêcha pas de se remplir l’estomac, et il résolut de reprendre son ascension vers la fleur tant détestée et tant désirée.
Il se reposa assez longtemps ; le jour vint ; vers midi, la rose avait oublié son ennemi ; complètement épanouie, elle était le plus bel ornement du jardin… Personne n’était là pour l’admirer. Le jeune maître de la maison était étendu sur son lit, sa sœur ne le quittait pas. Seuls, les papillons et les oiseaux voltigeaient autour de la rose, et les abeilles bourdonnantes se posaient dans sa corolle ouverte et en ressortaient chargées de miel. Un rossignol chanta, perché sur le rosier. Comme ce chant ressemblait peu au râle du crapaud ! La rose écoutait le rossignol ; elle était heureuse, il lui semblait qu’il chantait pour elle ; peut-être ne se trompait-elle pas. Elle ne voyait pas son ennemi qui montait inaperçu dans le feuillage. Cette fois, le crapaud ne se ménageait pas ; le sang le couvrait, il se déchirait aux épines, mais bravement il montait toujours. Et voilà qu’au milieu du chant exquis, la rose entendit le crapaud :
« J’ai dit que je t’avalerais et je t’avalerai… »
Les yeux mauvais de l’horrible bête la regardaient fixement de la branche voisine ; il n’avait plus qu’un mouvement à faire pour s’emparer de la rose ; elle se sentait perdue.
Depuis longtemps, le petit barine demeurait immobile dans son lit ; sa sœur, assise à son chevet, croyait que l’enfant dormait. Un livre était ouvert sur ses genoux, mais elle ne lisait pas. Petit à petit, sa tête, fatiguée par les nuits de veille, se pencha ; la jeune fille sommeillait.
« Macha ! » dit tout à coup l’enfant.
Elle tressaillit ; elle rêvait, elle se voyait à la fenêtre comme l’an dernier, son petit frère jouant dans le jardin, et il l’appelait… En ouvrant les yeux, elle le vit pâle et faible dans son lit ; elle poussa un soupir.
« Que veux-tu, mon bien-aimé ?
– Macha, tu m’as dit que les roses fleurissaient au jardin ; puis-je en avoir une ?
– Certainement, mon petit. »
Elle s’approcha de la fenêtre et regarda le rosier ; il n’y avait qu’une rose, mais elle était splendide.
« Il y en a justement une épanouie, comme si c’était pour toi. Comme elle est belle ! Veux-tu que je la mette là, sur la table, dans un verre d’eau ?
– Oui, sur la table, je voudrais bien. »
La jeune fille prit des ciseaux et sortit ; depuis longtemps elle n’avait guère quitté la maison ; le soleil l’éblouit ; le grand air la fit chanceler ; elle s’approcha du rosier au moment même où le crapaud allait se saisir de la fleur rose.
« Ah ! quelle horreur ! » s’écria- t-elle et, saisissant la branche, elle la secoua avec force ; le crapaud tomba à terre et s’aplatit sur son ventre. Dans sa rage, il voulut sauter contre la jeune fille, mais il roula, rejeté d’un coup de pointe de soulier. Il ne s’avisa pas de recommencer, et vit de loin cueillir la fleur et l’emporter.
Quand Macha rentra, la rose à la main, l’enfant sourit, ce qui ne lui arrivait plus ; avec effort, il tendit vers elle sa pauvre main amaigrie.
« Donne-la-moi, murmura-t-il, je la sentirai. »
Elle lui mit la fleur dans la main, l’aidant à l’approcher de son visage ; il en aspirait le parfum et, souriant d’un air heureux : « Comme c’est bon ! » dit-il. Puis sa figure devint grave, immobile, et il se tut… pour toujours.
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La jeune fille prit la rose et la plaça près du cercueil déjà tout couvert de fleurs ; mais celle-ci, elle l’approcha de ses lèvres et lui donna un baiser. Une larme tomba de ses yeux sur la fleur ; ce fut le moment le plus heureux dans la vie de la rose.
Lorsqu’elle commença à se faner, on la mit entre les feuillets d’un gros vieux livre pour la sécher, et, bien des années plus tard, on me la donna. C’est ce qui fait que j’ai pu vous conter cette histoire.
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(Conte de Vsevolod Garchine, in Bibliothèque universelle et Revue suisse, tome 45, n° 135, mars 1890)
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« Messieurs de la Lyre : Les Nuits de Monsieur Baudelaire, » lithographie d’Émile Durandeau pour le numéro spécimen du Boulevard, 1er décembre 1864.
Ce jour-là, en entrant chez Baudelaire, je le trouvai penché sur sa table de travail, sa main droite courant sur le papier avec une activité fébrile : tandis que, de temps en temps, sa main gauche plongeait dans l’épaisse fourrure d’un gros chat angora, paresseusement étendu à côté de son maître sur un coussin mœlleux.
Au bruit que je fis en m’approchant, le chat releva la tête, exprima sa colère par quelques miaulements et, tout en agitant la queue, il quitta le coussin et disparut sous un meuble.
J’avoue que je ne cherchai pas à le retenir, au contraire ; j’encourageai sa fuite en lui faisant entendre de très près, mais simplement pour l’effrayer, le sifflement aigu d’une canne flexible que je tenais dans la main en fagitant dans l’air. Cela suffit, je dois le dire, pour qu’il ne reparût plus.
« Vous n’aimez pas Tibère, me dit Baudelaire en me tendant la main ; mais il ne vous aime pas non plus, ajouta-t-il en souriant.
– J’avoue que je n’aime pas les chats.
– Mon cher ami, les chats, croyez-le bien, ne sont pas aussi bêtes qu’ils en ont l’air, surtout celui-là. Ce gaillard-là comprend toutes les voluptés, et hier encore il m’a donné le réjouissant spectacle de la cruauté la plus raffinée. Figurez-vous qu’il m’a apporté, ici même, une petite souris gentille au possible, qu’il avait prise je ne sais où ; il l’a lâchée dans mon cabinet, et il a mis deux heures pour la tuer… c’est un délicat !
– Et vous avez laissé faire ce monstre ?…
– Mon cher ami, là cruauté est en réalité la seule chose raisonnable qui rapproche l’homme de l’animal.
– Et c’est pour cela sans doute que vous avez donné un nom d’homme à votre chat, car vous l’appelez Tibère !
– C’est plus qu’un nom d’homme, c’est celui d’un empereur. D’ailleurs, Tibère est absolument organisé comme tous les êtres que le destin a faits supérieurs : il n’obéit qu’à ses instincts. Quelquefois il va peut-être un peu loin, mais cela l’amuse tant. »
Et le poète se prit à rire d’un éclat de cette voix stridente et métallique que se rappellent ses amis.
Nous venions de nous mettre à table pour déjeuner, lorqu’on lui apporta une lettre de la part d’une personne qui attendait dans la pièce voisine et qui avait témoigné le désir de lui parler.
Il prit la lettre et se mit à la lire.
Pendant sa lecture j’examinai mon ami; cette lettre lui faisait éprouver une certaine satisfaction, car son visage prit tout à coup une expression de contentement des. plus intenses. Ses lèvres semblaient s’amincir et son œil vif et mobile lançait d’étranges scintillements.
Il donna l’ordre défaire entrer le visiteur.
À peine le domestique avait-il disparu, que Baudelaire, se tourna vers moi, et d’un air confidentiel il me dit à voix basse :
« Quand l’individu qui va entrer sera là, profitez du temps que je vais mettre à relire cette lettre devant lui, pour l’examiner avec attention… Ce n’est pas un homme ordinaire, ajouta-t-il avec un malicieux sourire ; vous allez voir. »
Au même instant l’étranger parut.
C’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans au plus, solidement charpenté et paraissant jouir d’une santé robuste.
Sans être distingué, son aspect n’était pas vulgaire, et, n’eût été l’ossature accusée et saillante de ses mains, on eût pu se figurer avoir devant soi un homme plutôt habitué au travail intellectuel qu’un ouvrier rompu au travail manuel.
La tête était encore très belle. Cependant, le visage avait conservé les traces accusées de certaines contractions et semblait tourmenté par les rides profondes qui le sillonnaient.
En outre, ce visage était couvert par une barbe blanchissante coupée en brosse. Cette barbe avait surtout attiré mon attention. Elle me faisait l’effet d’avoir vieilli avant l’heure, c’est-à-dire qu’elle paraissait avoir été hâtée par le rasoir, comme celle des hommes qui, par goût ou par nécessité professionnelle, sont obligés à renoncer à cet ornement naturel.
En effet, les prêtres, les magistrats, les acteurs sont particulièrement tributaires de ce phénomène, quoique peu décevant.
Quant à la tenue de l’individu, elle était des plus simples. Il était vêtu de noir des pieds à la tête, mais très propre et scrupuleusement brossé.
« Monsieur est un de mes meilleurs amis, fit Baudelaire cessant la lecture de la lettre en me désignant au visiteur ; nous pouvons donc parler sans crainte devant lui. »
L’inconnu pour toute réponse s’inclina en signe d’assentiment.
À ce moment, Tibère sortit de sa cachette et vint flairer l’étranger ; sur un mot de son maître, le chat alla se blottir sous un meuble.
« Vous savez ce que contient cette lettre ? fit Baudelaire en s’adressant de nouveau au visiteur. M. X…, un de mes amis, me prie de m’occuper de vous et de vous trouver un emploi.
– Je le savais effectivement, monsieur.
– M. X… me dit également que dernièrement vous étiez commis aux écritures chez un commerçant de la rue Saint-Denis.
– C’est vrai, monsieur. »
Et poursuivant cette conversation qui avait pris la tournure d’un interrogatoire, le poète continua.
« Eh bien ! pourquoi avez-vous quitté le commerçant en question ? » lui demanda-t-il.
L’étranger eut un mouvement d’hésitation pendant lequel ses yeux avaient fixé le parquet. Cependant, après un instant de silence, il répondit en faisant un certain effort de volonté :
« À la suite d’une circonstance… bien malheureuse, » répondit-il en poussant un soupir.
Malgré moi, mon regard s’était porté sur cet homme dont les traits exprimaient une grande lutte intérieure.
« Mais encore, insista Baudelaire, faut-il que je sache la cause…
– Je vais tout vous dire, monsieur, reprit l’inconnu avec résolution. Il y avait six mois que j’étais employé dans cette maison de commerce, et certes je n’avais jamais donné l’occasion d’aucun reproche, lorsque le chef de la maison apprit… que j’avais été au bagne. »
Ces dernières paroles furent accentuées d’une manière navrante. Je portai les yeux sur Baudelaire.
« Ah ! vous sortez du bagne ? dit-il à l’homme sur le même ton qu’il aurait pris pour dire à un ami : – Ah ! vous dansiez hier soir, chez la duchesse ! »
J’avoue que j’éprouvais une émotion tout autre que celle que semblait ressentir le traducteur des œuvres d’Edgar Poe.
« Et, depuis que vous êtes sorti de votre place, comment vivez-vous ?
– Avec les petites économies que j’avais faites… là-bas.
– Je croyais qu’il vous était défendu d’accepter de l’argent des visiteurs ?
– J’avoue, monsieur, que pour garder les quelques pièces de monnaie que l’on nous offre, nous devons tromper la vigilance de nos surveillants.
– Et comment vous y prenez-vous ? demanda curieusement Baudelaire, sans se préoccuper de tout ce que pouvait souffrir cet homme à l’évocation d’aussi terribles souvenirs.
– Nous avons plusieurs moyens, répondit-il ; un des moins usités cependant, mais celui qui intéresse et qui amuse particulièrement le visiteur, se pratique à l’aide d’une souris que nous dressons à rapporter les pièces que l’on nous jette à la dérobée. C’est celui dont je me servais. Nous gardons constamment ces pauvres petites bêtes sur nous, dans nos vêtements, où elles se blottissent tout un jour sans bouger. Et lorsqu’un étranger laisse tomber à notre intention une petite pièce de monnaie, la souris, à un simple appel des lèvres, quitte sa retraite, glisse le long du corps, s’échappe par le bas du pantalon, saisit la pièce de monnaie et, reprenant aussitôt le même chemin, vient nous la donner sous le bras.
– N’est-ce pas que c’est ingénieux ? me dit Baudelaire, qui prenait un grand plaisir à faire causer cet homme. J’aurais bien voulu voir cela, ajouta-t-il.
– C’est bien facile, monsieur.
– Comment ! vous avez encore des souris dressées ?
– Je n’en ai qu’une seule, monsieur, mais elle ne me quitte jamais ; et permettez-moi d’ajouter que c’est ma seule amie, le seul être au monde à qui je ne fasse pas horreur.
– Voulez-vous nous faire assister à l’expérience ?
– Volontiers, monsieur ; veuillez, s’il vous plaît, jeter une pièce de monnaie : un sou, deux sous, une pièce de cinquante centimes, peu importe. »
Je jetai une pièce de dix sous qui roula sur le parquet. Au même instant, l’homme fit entendre un bruit de lèvres, et aussitôt nous vîmes sous le bras gauche l’étoffe se gonfler légèrement ; puis la souris, car c’était elle, descendit rapidement jusqu’au bas du pantalon, et une seconde après, l’intelligent petit animal était sur le parquet ; mais à notre grand étonnement, une fois à terre elle ne bougea plus, et fit mine, au contraire, de vouloir regagner sa retraite.
Son maître, en la voyant hésiter, lui ordonna d’avancer par le bruit des lèvres plusieurs fois répété. La souris obéit et descendit de nouveau.
Mais la pièce de monnaie avait roulé sous un meuble. Au moment où la petite hôte allait s’en emparer, nous l’entendîmes pousser un cri plaintif !…
C’était Tibère, l’affreux Tibère, qui venait de saisir la souris et qui la retenait prisonnière sous sa large et redoutable griffe, le mufle sensuellement collé contre la tête frémissante de l’amie du forçat.
Celui-ci, à la vue du danger que courait la souris, laissa échapper un cri terrible. Son œil s’était injecté tout à coup, son émotion et la colère l’emportaient ; il était blême et menaçant lorsqu’il se tourna vers Baudelaire, pour lui dire :
« Au nom de Dieu ! monsieur, enlevez votre chat ou je le tue ! »
Je voulus m’approcher pour repousser le chat meurtrier. Hélas ! il n’était plus temps : la souris était morte étranglée d’un coup de dents qu’elle avait reçu à la gorge et dont on voyait les traces. Son pauvre petit corps, chétif et délicat, frémissait dans une dernière convulsion ; à son cou avait perlé une goutte de sang, rose et brillante, comme un rubis sur un collier de velours gris. Elle était morte.
Eh bien ! ce drame avait, je vous l’affirme, quelque chose de terriblement émouvant ; et la mort de cet animal infime, pleuré par un forçat, était un spectacle navrant.
Au même instant, l’homme s’était redressé de toute sa taille, et, courant sur Baudelaire, l’œil hagard, les poings levés, je crus qu’il allait l’écraser d’un seul coup. Mais Baudelaire le regarda froidement et dit :
« Et vous, est-ce aussi pour avoir tué que vous avez été mis au bagne ? »
Ces quelques mots suffirent pour arrêter la fureur de cet homme. Sans cela, Dieu seul sait comment il eût vengé la mort de sa souris.
Quelques jours avant son départ pour Bruxelles, je rencontrai Baudelaire ; c’était la dernière fois que nous devions nous voir.
« À propos, me dit-il, vous vous souvenez sans doute de la matinée passée avec notre forçat ?
– Parfaitement ; eh bien ?
– Mais vous ne saviez pas que je l’avais fait entrer chez un banquier comme caissier ? »
Et il se prit à rire avec cette convulsion diabolique qui lui était propre et que j’ai déjà signalée.
« Que voulez-vous dire ?
– Parbleu ! je veux dire qu’il est arrivé ce que j’avais prévu : son patron a levé le pied et lui est devenu un honnête homme ; c’est absolument logique, » ajouta-t-il.
Et il me quitta en riant aux éclats.
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(Théodore de Grave, in Almanach du Figaro pour 1877, sous le titre : « Une Matinée chez Baudelaire » ; puis Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, n° 35, samedi 28 août 1880 ; l’article a été repris dans Les Annales politiques et littéraires, n° 489, 25 septembre 1892)
Après sa mort, Charles Baudelaire fit l’objet de nombreux pastiches. Le plus connu, et sans doute le plus réussi, est le poème Le Chien mort (1), d’Amédée Cloux.
Dans son « Étude bibliographique sur les Œuvres de Charles Baudelaire » (2), le vicomte de Spoelbergh de Lovenjoul signalait un sonnet « inédit », attribué à Baudelaire, paru dans les colonnes du Figaro à la date du 9 juin 1875. Malgré les recherches de Jacques Crépet, l’éditeur des Œuvres complètes de Baudelaire au Mercure de France, il fut impossible d’en trouver trace.
Ce poème, intitulé Le Potage aux hannetons, fut donc considéré comme définitivement perdu ; et il fallut attendre la communication du Dr Paul Fabre, dans sa revue Le Centre médical du 1er janvier 1908, pour le voir enfin reproduit. L’information fut reprise le 16 avril 1909 par les « Échos » du Mercure de France.
Or, n’en déplaise au docteur Fabre, il se trouve que le poème avait déjà fait l’objet d’une republication dans L’Éclat de rire, n° 15, le 10 octobre 1904, où il était passé inaperçu.
Après vérification, nous pouvons confirmer que Le Potage aux hannetons est bien paru dans Le Figaro, mais à la date du dimanche 9 mai 1875, soit un mois avant celle mentionnée dans les Lundis d’un chercheur. C’est cette première publication que nous reproduisons ci-dessous ; ce pastiche est dû à la plume de Gaston Vassy.
Monsieur N
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Voici une véritable curiosité littéraire que nous communique un de nos amis. C’est un sonnet de Baudelaire complétement inédit, et retrouvé par lui. Cela est intitulé : Le Potage aux hannetons.
Ô temps des grands amours, ô jeunesse passée !…
Le petit restaurant était au fond des bois,
Quel calme !… Dans la soupe, aussitôt que versée,
Un lot de hannetons s’abattait chaque fois.
On les sentait craquer sous la dent agacée,
Leurs pattes du palais éraflaient les parois ;
Comme un fil de la Vierge, en la masse écrasée,
Un long boyau filant s’enroulait à nos doigts.
Vous en souvenez-vous, ô ma maîtresse blonde,
Combien l’odeur était âcre et nauséabonde ?
Et ce goût, qui toujours vingt-quatre heures vous suit !…
Ce sont des jours pourtant que je pleure, Madame,
Et leur souvenir tremble au lointain de mon âme,
Comme une pure étoile en l’ombre de la nuit.
Allez donc dîner à la campagne, après ça !
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(1) Il parut dans La Liberté le 15 février 1872, avant d’être repris quelques années plus tard dans Le Gil Blas et La Lanterne.
(2) Lundis d’un chercheur, Paris : Calmann Lévy, 1894.
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Le monument que l’on se propose d’élever, au cimetière Montparnasse, sur le tombeau de Baudelaire, donne de l’actualité au divin poète des Fleurs du Mal, contre lequel M. Brunetière vient de partir lourdement en guerre.
Profitons de la circonstance pour éditer une anecdote fort curieuse, dans laquelle l’auteur d’Une Charogne révèle son puéril et étrange penchant à la mystification. Baudelaire était, en effet, un mystificateur à outrance. Il mystifiait tout le monde : amis, voisins et inconnus.
Une nuit, vers deux heures, comme il rentrait chez lui, – il habitait alors une chambre au cinquième étage dans le quartier Latin, – il entendit, dans l’escalier où il montait à tâtons, un bruit bizarre. On eût dit d’une porte que l’on essayait de forcer.
Retenant son souffle et marchant lentement sur la pointe des pieds, Baudelaire gravit l’escalier. Il arriva ainsi sans bruit au cinquième étage. Il distingua alors, dans l’obscurité, un individu qui s’escrimait aussi consciencieusement qu’inutilement contre la serrure de la porte de sa chambre.
Après avoir contemplé son voleur pendant quelques minutes, le traducteur d’Edgar Poe fit un dernier pas, étendit la main et, frappant amicalement deux ou trois coups sur l’épaule du malfaiteur, toujours occupé, lui dit de sa voix lente et solennelle avec afféterie :
« Monsieur, permettez-moi, quoique je n’aie point l’honneur de vous connaître, de vous présenter quelques observations. »
Abasourdi, le voleur se retourna, les yeux écarquillés.
Baudelaire continua : « La pince-monseigneur, vous ne l’ignorez pas, a été donnée au travailleur pour l’aider à réparer les injustices sociales. C’est un don de la Providence, dont vous mésusez singulièrement, monsieur. Aussi j’estime qu’il est de mon devoir de vous donner une leçon de choses. »
De plus en plus hébété, le malfaiteur regardait Baudelaire sans mot dire. Celui-ci lui prit doucement la pince-monseigneur qu’il serrait dans sa main droite ballante.
« Où attaquez-vous la porte ? dit-il en haussant les épaules. Précisément à l’endroit où le maximum d’efforts produit le minimum d’effet. Vous êtes jeune, monsieur, et inexpérimenté. Regardez-moi travailler. »
Avec gravité et doctoralement, pour ainsi dire, Baudelaire s’escrima à son tour contre la porte de sa chambre. Le hasard voulut qu’il l’ouvrît presque aussitôt.
« Ce n’est pas plus difficile que ça ! ajouta-t-il d’un air dégagé, en remettant cérémo-nieusement la pince-monseigneur au voleur, toujours muet. Maintenant, veuillez me permettre de rentrer chez moi prendre de la lumière afin de pouvoir vous reconduire. L’escalier est très difficile. »
L’auteur des Fleurs du Mal pénétra dans sa chambre et y prit une bougie qu’il alluma. Puis, après être passé devant son voleur « stupide, » en lui disant : « Pardon, monsieur, » il descendit gravement l’escalier, éclairant la marche. Bientôt il frappa au carreau de la loge du concierge, qui tira le cordon. Arrivé sur le seuil de la porte donnant dans la rue, il dit au malfaiteur qui continuait à ne pas desserrer les dents : « Maintenant, monsieur, que j’ai le plaisir de vous connaître, vous voudrez bien me permettre de vous adresser un échantillon d’une pince-monseigneur nouvelle que je viens d’avoir la bonne fortune de découvrir. Pour cela, faites-moi, je vous prie, parvenir dès demain votre adresse. J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur. »
Et, pendant que le voleur, ahuri, détaillait à toutes jambes, le mystificateur remontait à son cinquième étage.
À quelques années de là, Victor Hugo, qui avait peut-être, en matière poétique, presque autant de compétence que M. Ferdinand Brunetière, déclarait que Baudelaire venait, dans ses Fleurs du Mal, de découvrir un « frisson nouveau » – ce qui valait incontestablement mieux qu’une pince-monseigneur nouvelle.
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( Anecdote anonyme rapportée dans Le XIXème Siècle, mardi 20 septembre 1892)