CRAP2

Il y avait une fois une rose et un crapaud.

Le rosier sur lequel la rose venait de s’ouvrir avait poussé dans un jardinet qui s’étendait en demi-cercle devant une maison de campagne. Ce jardin était abandonné ; les mauvaises herbes avaient envahi les antiques plates-bandes et les sentiers que personne n’entretenait plus. La grille en bois, faite de barreaux taillés en fer de lance, avait été jadis peinte en vert, mais là aussi le temps avait fait son œuvre : la couleur avait passé, les gamins du village avaient arraché les lances pour jouer aux soldats, et les paysans avaient fait le reste, enlevant les derniers barreaux pour se défendre contre le vieux chien Barbosse, qui était méchant.

Mais cette décadence ne nuisait pas au jardinet ; les montants de la grille étaient enveloppés de houblons qui retombaient en masses vert pâle, étoilées çà et là de fleurs lilas ; des liserons, aux grandes fleurs blanches, s’y épanouissaient, et les chardons prospéraient si bien dans le terreau du parterre, qu’ils en prenaient presque des proportions d’arbustes ; les plantes de bonhomme poussaient, plus raides et plus droites, leurs tiges fleuries ; les orties avaient envahi tout un coin du jardin ; sans doute elles piquaient encore, mais de loin elles faisaient un beau fond de verdure sombre aux couleurs pâles et délicates d’une rose épanouie.

C’était par une radieuse matinée de mai qu’elle avait entrouvert son calice ; la rosée y avait laissé quelques larmes transparentes : la rose semblait pleurer. Autour d’elle tout était si clair, si doux, si lumineux en ce jour de printemps que, lorsqu’elle aperçut pour la première fois le ciel bleu, et qu’elle sentit la brise, et que les rayons éblouissants du soleil traversèrent ses fins pétales d’une lumière ambrée, la rose eût pleuré si elle l’avait pu, non de chagrin, mais du bonheur de vivre. Elle ne pouvait parler, mais elle répandait autour d’elle un suave parfum : ce parfum, c’étaient ses paroles, ses larmes et sa prière.

Mais au pied du rosier, sur le sol humide, un gros vieux crapaud se tenait accroupi ; toute la nuit il avait fait la chasse aux vers et aux moucherons, et, vers le matin, pour se refaire de ses fatigues, il s’était installé dans un coin sombre et frais ; les paupières baissées sur ses yeux glauques de crapaud, il respirait lourdement, gonflant son corps gris sale tout couvert de verrues. Il ne jouissait ni de la matinée, ni du soleil, ni du printemps ; il était repu et il voulait se reposer. Pourtant, lorsque la brise tombait pour un moment et que la senteur de la rose n’était plus emportée au loin et lui arrivait par bouffées, il en éprouvait quelque inquiétude, mais il était trop las pour chercher d’où venait ce parfum.

Depuis longtemps, on ne voyait personne dans le jardin où fleurissait la rose et dormait le crapaud. Cependant, l’an dernier, un petit garçon y avait passé toutes les belles journées de l’été, tandis qu’une grande jeune fille, sa sœur, assise dans l’embrasure d’une fenêtre de la maison, lisait ou travaillait, regardant de temps en temps son petit frère. Il y vint pour la dernière fois à l’automne, le jour même où le crapaud venait de découvrir une fente sous une pierre, dans les assises de la maison, et allait s’y installer pour son sommeil d’hiver. L’enfant pouvait avoir sept ans ; il avait de grands yeux et une grosse tête posée sur un corps malingre. Il aimait beaucoup son jardinet ; en entrant, il s’asseyait sur un vieux banc de bois placé dans une allée sablée, et là se mettait à lire dans le livre apporté avec lui.

« Vassia, veux-tu que je te jette ta balle ? demandait la sœur ; peut-être t’en amuserais-tu…

– Non, Macha, j’aime mieux lire, » répondait l’enfant ; et il lisait longtemps, longtemps. Quand il en avait assez des Robinson, des pirates et des pays inconnus et sauvages, il posait son livre sur le banc et s’enfonçait dans les massifs ; il en connaissait chaque buisson, presque chaque rameau ; il s’accroupissait devant la grande tige de bonhomme, trois fois haute comme lui, toute revêtue de ses feuilles blanchâtres et duvetées ; il suivait des yeux les fourmis qui montaient rapides vers leurs vaches laitières, les pucerons ; il les regardait chatouiller délicatement ces insectes et se régaler de leur suc douceâtre ; il observait l’araignée tendant sa toile ingénieuse, irisée, et guettant le moucheron étourdi, le lézard ouvrant sa large bouche, jouissant du soleil qui scintillait sur ses écailles vertes ; – un jour même vers le soir, il aperçut un hérisson… Dans sa joie, il faillit pousser un cri et battre des mains, mais la crainte d’effrayer le petit animal le retint à temps ; ses yeux brillaient de plaisir en le voyant fouiller, de son petit groin de cochon, les racines du rosier ; comme il se servait drôlement de ses grosses pattes qui ressemblaient à celles d’un ours !

« Rentre, Vassia, mon petit, il fait froid, » dit la sœur.

Et le hérisson, effrayé par le son d’une voix, ramena vivement sa pelisse hérissée sur son front plissé ; il se mit en boule ; l’enfant toucha légèrement les piquants, la petite bête resserra encore son étreinte et se mit à souffler comme une locomotive. Mais plus tard, tous deux firent plus ample connaissance ; l’enfant était si faible, si doux, si tranquille, que les petits animaux du bon Dieu n’en avaient pas peur longtemps ; ils semblaient le comprendre et bien vite s’habituer à lui. Aussi quelle fut la joie du garçonnet quand le hérisson vint boire le lait qu’il lui apportait dans une soucoupe !

Au printemps dont je parle, le petit ne pouvait plus sortir dans son cher jardin. On ne voit plus la sœur à la fenêtre : c’est près du lit de son frère qu’elle est assise. Elle lui fait la lecture, car il est trop abattu pour soulever sa tête de dessus son oreiller, et, maintenant, un livre est un poids trop lourd pour ses frêles mains ; ses yeux aussi se fatiguent vite. Il ne viendra plus dans son parterre favori…

« Macha ! dit-il tout à coup à sa sœur.

– Que veux-tu, mon chéri  ?

– Est-ce beau dans notre jardin ? Les roses fleurissent-elles ? »

La sœur se penche, met un baiser sur la joue pâle et essuie furtivement une larme.

« C’est beau, oui, c’est beau. Les roses sont épanouies ; lundi, nous irons les voir ; le docteur t’a permis de sortir… »

L’enfant pousse un soupir, mais ne répond pas ; sa sœur se remet à la lecture.

« Assez, dit-il, je suis fatigué, je voudrais dormir… »

Elle arrangea les coussins et la couverture ; l’enfant se tourna avec effort vers le mur et garda le silence. Le soleil entrait à flots par la fenêtre ouverte sur le jardin ; ses rayons se jouaient, brillant sur le lit, sur le petit corps qui s’y blottissait, illuminant tout de sa lumière, dorant les cheveux coupés courts de l’enfant.

La rose ne savait rien de tout cela ; elle devait le lendemain s’épanouir en plein, et le surlendemain se faner et s’effeuiller. C’est là toute la vie d’une rose, mais, dans cette vie si courte, elle avait encore à passer par bien des épreuves, des angoisses et des tourments.

Le crapaud l’avait aperçue.

Lorsque, de ses yeux méchants, il vit la fleur pour la première fois, quelque chose d’extraordinaire s’agita dans son cœur de crapaud. Il ne pouvait détacher son regard de ces pétales tendres et frais ; il regardait, regardait toujours ; la rose lui plaisait ; il sentait le désir de se rapprocher de cette fleur si belle et si parfumée. Et, pour lui exprimer la sympathie qui l’attirait à elle, il ne trouva rien de mieux que ces paroles :

« Attends  ! dit-il de sa voix enrouée, je vais t’avaler… »

La rose tressaillit. Oh ! pourquoi était-elle attachée à sa tige ? Les petits oiseaux gazouillaient autour d’elle, sautant et voletant de branche en branche ; libres, ils s’envolaient loin, très loin… Où allaient-ils ? la rose l’ignorait. Les papillons eux aussi étaient libres… Comme elle leur portait envie ! Si elle l’avait pu, elle aurait pris son essor, fuyant ces yeux sinistres qui la regardaient fixement. Elle ne savait pas que les crapauds guettent aussi les papillons.

« Je t’avalerai, » répétait le crapaud, et il s’efforçait de le dire amoureusement, ce qui était encore plus horrible, et il se rapprochait de la rose…

« Je t’avalerai, » continuait-il sans quitter la fleur des yeux, et la pauvre rose vit avec effroi ses pattes gluantes se cramponner à sa tige. Le crapaud montait avec peine ; après chaque effort, il regardait la fleur qui se balançait là-haut, et la fleur se sentait mourir.

« Mon Dieu, soupirait-elle, si je pouvais au moins mourir d’une autre mort ! »

Et le crapaud montait, montait toujours ; mais là où finissaient les vieilles branches, où commençaient les jeunes pousses, il eut un supplice à endurer ; des épines acérées couvraient les tiges ; les pattes, le ventre déchirés, tout sanglant, il retomba lourdement sur le sol, en jetant à la fleur un regard chargé de haine.

« Je l’ai dit, je t’avalerai, » répéta-t-il.

La soirée avançait ; le crapaud songea à son souper, et il se mit en quête de sa provende ordinaire ; la méchanceté ne l’empêcha pas de se remplir l’estomac, et il résolut de reprendre son ascension vers la fleur tant détestée et tant désirée.

Il se reposa assez longtemps ; le jour vint ; vers midi, la rose avait oublié son ennemi ; complètement épanouie, elle était le plus bel ornement du jardin… Personne n’était là pour l’admirer. Le jeune maître de la maison était étendu sur son lit, sa sœur ne le quittait pas. Seuls, les papillons et les oiseaux voltigeaient autour de la rose, et les abeilles bourdonnantes se posaient dans sa corolle ouverte et en ressortaient chargées de miel. Un rossignol chanta, perché sur le rosier. Comme ce chant ressemblait peu au râle du crapaud ! La rose écoutait le rossignol ; elle était heureuse, il lui semblait qu’il chantait pour elle ; peut-être ne se trompait-elle pas. Elle ne voyait pas son ennemi qui montait inaperçu dans le feuillage. Cette fois, le crapaud ne se ménageait pas ; le sang le couvrait, il se déchirait aux épines, mais bravement il montait toujours. Et voilà qu’au milieu du chant exquis, la rose entendit le crapaud :

« J’ai dit que je t’avalerais et je t’avalerai… »

Les yeux mauvais de l’horrible bête la regardaient fixement de la branche voisine ; il n’avait plus qu’un mouvement à faire pour s’emparer de la rose ; elle se sentait perdue.

Depuis longtemps, le petit barine demeurait immobile dans son lit ; sa sœur, assise à son chevet, croyait que l’enfant dormait. Un livre était ouvert sur ses genoux, mais elle ne lisait pas. Petit à petit, sa tête, fatiguée par les nuits de veille, se pencha ; la jeune fille sommeillait.

« Macha ! » dit tout à coup l’enfant.

Elle tressaillit ; elle rêvait, elle se voyait à la fenêtre comme l’an dernier, son petit frère jouant dans le jardin, et il l’appelait… En ouvrant les yeux, elle le vit pâle et faible dans son lit ; elle poussa un soupir.

« Que veux-tu, mon bien-aimé ?

– Macha, tu m’as dit que les roses fleurissaient au jardin ; puis-je en avoir une ?

– Certainement, mon petit. »

Elle s’approcha de la fenêtre et regarda le rosier ; il n’y avait qu’une rose, mais elle était splendide.

« Il y en a justement une épanouie, comme si c’était pour toi. Comme elle est belle ! Veux-tu que je la mette là, sur la table, dans un verre d’eau ?

– Oui, sur la table, je voudrais bien. »

La jeune fille prit des ciseaux et sortit ; depuis longtemps elle n’avait guère quitté la maison ; le soleil l’éblouit ; le grand air la fit chanceler ; elle s’approcha du rosier au moment même où le crapaud allait se saisir de la fleur rose.

« Ah ! quelle horreur ! » s’écria- t-elle et, saisissant la branche, elle la secoua avec force ; le crapaud tomba à terre et s’aplatit sur son ventre. Dans sa rage, il voulut sauter contre la jeune fille, mais il roula, rejeté d’un coup de pointe de soulier. Il ne s’avisa pas de recommencer, et vit de loin cueillir la fleur et l’emporter.

Quand Macha rentra, la rose à la main, l’enfant sourit, ce qui ne lui arrivait plus ; avec effort, il tendit vers elle sa pauvre main amaigrie.

« Donne-la-moi, murmura-t-il, je la sentirai. »

Elle lui mit la fleur dans la main, l’aidant à l’approcher de son visage ; il en aspirait le parfum et, souriant d’un air heureux : « Comme c’est bon ! » dit-il. Puis sa figure devint grave, immobile, et il se tut… pour toujours.
 

*

 

La jeune fille prit la rose et la plaça près du cercueil déjà tout couvert de fleurs ; mais celle-ci, elle l’approcha de ses lèvres et lui donna un baiser. Une larme tomba de ses yeux sur la fleur ; ce fut le moment le plus heureux dans la vie de la rose.

Lorsqu’elle commença à se faner, on la mit entre les feuillets d’un gros vieux livre pour la sécher, et, bien des années plus tard, on me la donna. C’est ce qui fait que j’ai pu vous conter cette histoire.

CRAP4

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(Conte de Vsevolod Garchine, in Bibliothèque universelle et Revue suisse, tome 45, n° 135, mars 1890)