NERVAL MURGER BLOG 2

Si l’on admettait un instant que Gérard de Nerval fût mort de misère, – voulant cacher cette misère, – quelle sombre page que l’histoire de la dernière pièce de cent sous de Gérard de Nerval !

Mercredi à midi, il écrivait à un ami d’enfance : « Viens me reconnaître au poste du Châtelet. »

M. Millot se hâta d’aller au poste du Châtelet. Dès qu’il eut réclamé Gérard de Nerval, le pauvre poète, – le pauvre fou –sortit du « violon » accompagné de deux soldats. On ne saurait dépeindre l’impression que ressentit M. Millot à la vue d’un ami si cher dans l’attitude accablée d’un homme qui n’a plus ni feu ni lieu, pas un sou dans sa poche et vêtu comme aux beaux jours de juillet. Or, on était au 24 janvier et la Seine charriait des glaçons.

Un officier de police vint interrompre l’accolade des deux amis. Il crut qu’il était de son devoir de faire un sermon à ce pauvre homme de génie pris entre le froid, la faim, la folie et la mort. Gérard de Nerval écouta patiemment ce long discours comme s’il avait été adressé à un autre et – par simple curiosité littéraire. Ce morceau d’éloquence se terminait par ces mots sacramentel : « Allez et ne vous y, faites plus reprendre. » – Gérard de Nerval inclina la tête et sembla éprouver un coup terrible sous le poids de cette menace.

« Ne vous y faites plus reprendre, murmura Gérard ; mais où irai-je donc quand j’oublierai de rentrer chez moi ? »

L’homme de la police, sans s’en douter, avait fermé à Gérard la dernière porte de la vie.

« Mon cher ami, lui dit M. Millot, avec des larmes dans les yeux, expliquez-moi donc pourquoi je vous retrouve ainsi.

– C’est tout simple, dit Gérard ; j’ai passé la nuit dans un cabaret de la halle rêvant tout éveillé, attendant le jour pour achever mon roman de la Revue de Paris. J’étais là, m’amusant pour la millième fois en philosophe perdu, de tous ces tableaux nocturnes du vieux Paris. C’est toujours la Cour des Miracles, et Pierre Gringoire n’a jamais été à meilleure fête. Mais une querelle est survenue, entre quelques escarpes, qui se reprochaient des peccadilles. La garde a envahi le cabaret, on a mis tout le monde au violon. En vain je me suis récrié : « Qui êtes-vous ? – M. Gérard de Nerval. – Que faites-vous ? – J’étudie. – Avez-vous des moyens d’existence ? » Et on me fouilla. « Je n’en ai plus, dis-je aussitôt, mais j’ai payé le café que j’ai pris tout à l’heure. – Eh bien, vous allez passer la nuit au violon. » Et sans plus, d’explication, on nous jeta pêle-mêle dans cette préface de la prison.

– Mon pauvre Gérard, vous mourez de froid !

– Non, dit le poète, en se secouant, mais j’ai faim.

– Eh bien ! vous allez déjeuner. Voulez-vous venir à la maison ?

– Oh ! non, je ne veux pas aller de ce côté-là, j’irai ce soir entre chien et loup, car depuis que j’ai mis mon manteau au Mont-de-Piété…

– Je comprends, dit M. Millot, vous voulez que nul de vos amis ne sache que vous avez froid ; vous serez toujours un enfant, mon pauvre Gérard.

– Oui, un enfant, vous avez raison. Ces pauvres enfants ! on en a ramassé trois qui étaient avec nous au violon. Si vous saviez quelle insouciance ! On nous disait à tous : « Ne dormez pas, car on vous trouverait au matin morts de froid. » Eh bien, pour ne pas dormir, ces pauvres enfants chantaient, contaient des contes, et jouaient à cache-cache. Moi, j’ai joué avec eux. C’est étonnant. Il y en a un qui chantait une vieille chanson que je n’avais pas entendue depuis plus de vingt ans. J’ai fini par m’endormir, car on s’habitue à vivre partout, mais j’avais bien froid quand je me suis réveillé et j’avais toutes les peines du monde à vous écrire.

– Je vous remercie de vous être souvenu de moi, mon cher Gérard.

– Je voulais écrire à Théophile ou à Houssaye, mais ils sont déjà venus à pareille aventure.

– Voyez-vous toujours votre père ?

– Oui, mais depuis que je n’ai plus de manteau je ne vais plus le voir, dans la peur de lui faire du chagrin.

– Mais votre manteau, il faut le dégager tout de suite. Malheureusement, je n’ai pas cent sous sur moi, mais si vous voulez venir rue Richelieu…

– Non, non, je vous remercie, j’irai au Théâtre-Français à la brune, Verteuil me donnera de l’argent. »

Cependant, les deux amis étaient entrés chez un restaurateur de la rue des Prouvaires. Gérard avait lui-même choisi l’endroit. Il déjeuna tout en parlant de son livre commencé : Le Rêve et la vie.

« Je suis désolé, disait-il tristement. Je me suis aventuré dans une idée où je me perds. Je passe des heures entières à me retrouver. Je n’en finirai jamais. Croyez-vous que je puis à peine écrire vingt lignes par jour ? »

Et sa figure exprimait le désespoir le plus profond.

« Faites autre chose et ne vous tourmentez plus de cela.

– Songez donc que le commencement a paru dans la Revue de Paris. »

Après déjeuner, Gérard accompagna son ami jusqu’au passage Véro-Dodat.

« Je vais, lui dit-il, entrer un instant au café. Après quoi j’irai travailler au cabinet de lecture. »

Et il entra dans le café du passage.

M. Millot revint sur ses pas et retrouva Gérard au café. Cette entrevue l’avait fort affligé, et une fois encore il voulait prier le poète d’aller chez lui.

« Non, dit Gérard, vous m’avez prêté cent sous, c’est plus qu’il ne me faut pour attendre.

– Attendre quoi ? »

À partir de ce moment-là, on perd Gérard de vue, on ne le retrouve qu’au bout de la rue de la Tuerie, dans la rue de la Vieille-Lanterne, pendu, son chapeau sur la tête, mais toujours sans manteau, à la grille d’une odieuse fenêtre.

Il n’y avait que Gérard ou Eugène Sue qui connussent la rue de la Vieille-Lanterne ; c’est une rue où ne passent que les rôdeurs de nuit. Elle n’a pas six pieds de large et elle se termine par un escalier. On y rencontre un logeur à la nuit, peut-être à la corde, où pour quatre sous on prend du café à l’eau et un petit verre. En face, il y a une écurie souterraine où viennent se coucher pêle-mêle, quand la porte reste ouverte, les gens qui n’ont pas de quoi payer leur lit.

L’ogresse du garni que Roger de Beauvoir interrogeait en vrai juge d’instruction nous a dit qu’en voyant Gérard pendu elle n’avait pas reconnu un de ses habitués ; mais elle ajouta qu’on avait frappé à sa porte vers trois heures du matin et qu’elle avait quelque regret de n’avoir pas ouvert, quoique ses lits fussent occupés.

« Vous comprenez, on a son monde, son va-et-vient, on ne s’inquiète pas des gens du dehors ! »

Cette femme la première a vu Gérard pendu. Elle avait bu la goutte avec un apprenti et lui avait dit adieu sur le pas de la porte.

« Qu’est-ce que ce Monsieur fait là-bas ? » dit tout à coup l’apprenti.

Il était revenu sur ses pas tout effrayé.

« C’est, dit-il, un homme qui est gelé ?

– Mais non, dit l’hôtesse en le rassurant, tu vois bien que c’est un Monsieur qui s’est pendu. »

On appela les voisins. Les voisins accoururent, on tint conseil : – faut-il couper la corde ? – c’est défendu ; – si on le soulevait ? – gardez-vous bien d’y toucher ; – mais enfin si cet homme n’est pas mort ?– c’est égal, il n’y a que la police qui puisse dépendre un pendu.

On alla au corps de garde de l’Hôtel-de-Ville chercher quatre hommes et un caporal.

Enfin on coupa la corde, Gérard de Nerval n’était pas mort. On lui parla, il sembla vouloir répondre, on le conduisit au poste, on alla chercher un médecin, on le saigna, mais on avait perdu une demi-heure.

Il était là, souriant comme toujours, mais son cœur ne battait plus.

Il s’était pendu avec la précision mathématique de Pascal. Comme il était sur un escalier entraînant ses pieds de la marche supérieure à la marche inférieure, il avait trouvé l’abîme, – l’abîme de Pascal. – Pour plus de sûreté, il avait apporté une pierre afin que tout retour à la vie lui fût impossible dans les premières douleurs de la mort.

En effet, il aurait pu retrouver du pied la marche d’où il s’était élancé dans l’infini, mais ayant fait glisser la pierre, – son dernier piédestal !  il ne se trouvait plus assez grand pour atteindre la marche.

À en juger par sa figure sereine et souriante, la mort lui était venue doucement, la moindre secousse d’ailleurs eût fait tomber son chapeau.

Ce chapeau sur la tête ! le froid, sans doute, l’avait empêché d’avoir du respect pour la mort.

Comment s’était-il pendu ? Il avait passé autour d’un barreau et avait noué à son cou un simple cordon de tablier, dont les deux bouts pendaient sur sa poitrine. On a dit d’abord que c’était la fameuse jarretière de la duchesse de Longueville que, dans ses accès de folie, Gérard montrait d’un air discret ; mais il faut dire toute la vérité : il n’a pas mis à son cou la jarretière de la duchesse de Longueville.

Gérard avait dans la poche de son habit, car on peut dire qu’il s’est pendu en habit de bal, cet habit qu’il avait fait faire cet été à Munich pour les fêtes de la Cour, cet habit qu’il avait quand il allait bras dessus bras dessous avec Liszt ou avec le ministre de France, M. le Marquis de Ferrière, ci-devant homme de lettres, sous le nom de Samuel Bach, mais toujours homme de beaucoup d’esprit, – Gérard avait dans la poche de son habit une lettre charmante de M. Georges Bell, une carte de M. Charles Asselineau, son passeport en règle pour aller dans l’autre monde ; enfin, la seconde partie à peine ébauchée, quoique imprimée à moitié, de son dernier roman : Le Rêve et la Vie.

C’est l’hiver qui a tué Gérard, c’est ce rude hiver où nous sommes. Il avait engagé son manteau pour vivre, croyant que le printemps allait lui sourire encore ; mais l’hiver lui a jeté un manteau de neige sur les épaules.

Comment a-t-il passé son temps depuis mercredi deux heures jusqu’à vendredi à l’heure de sa mort ?

Il lui restait à peu près trois francs en sortant le mercredi du café du passage Véro-Dodat. Pour lui, dans les mauvais jours, c’était de quoi dîner et coucher ; mais le lendemain, mais cet affreux jeudi qui a été la veille de sa mort  ! A-t-il songé à en finir longtemps d’avance ? C’était un chercheur de grandes choses et un chercheur de riens ; mais le passé le préoccupait plus que l’avenir, sa curiosité de poète et de philosophe trouvait la comédie humaine inépuisable ; il ne parlait jamais de soulever le rideau de l’inconnu et de l’infini. Il aimait la vie en panthéiste qui croit trouver partout l’âme de Dieu et qui répand partout son âme. Quoique sans argent et sans manteau, tout le monde sait qu’il n’avait qu’un pas à faire et en marchant le front haut pour avoir un manteau et de l’argent.

Mais qui sait ? Le froid et la faim ont peut-être une dernière fois atteint, affaibli, humilié cette haute intelligence. Quand, le vendredi matin, il a vu s’éveiller la grande ville, quand le maçon qui va la transformer est passé gaiement devant lui, son pain sous le bras, sa truelle à la main, n’a-t-il pas fait un triste retour sur lui-même ? – Pauvre ouvrier de la pensée, a-t-il dû se dire, voilà où j’en suis arrivé, moi qui n’ai bâti que des chimères. Ces compagnons qui vont là-bas, sans souci de la veille ni du lendemain ; qui tout à l’heure travailleront en chantant ou en devisant entre eux, les voilà pourtant plus avancés que je ne le suis ; car, après tant de recherches et tant de labeurs, je m’aperçois qu’ils ont, sans le savoir, la science de la vie, et que je n’en ai que le regret.

Il était six heures du matin. Sans doute il avait passé la nuit à rôder, n’osant plus entrer dans les cabarets nocturnes par terreur du violon, n’ayant plus de quoi payer son gîte dans un garni. Il devait lui rester deux sous, et il pouvait choisir entre un verre d’eau-de-vie qui l’eût rappelé à lui-même, ou une corde qui l’eût conduit plus loin dans les ténèbres qui l’envahissaient.

Il choisit une corde.

Il était fataliste, il s’est pendu, un vendredi, le vingt-six du mois (deux fois treize), rue de la Vieille-Lanterne, au bout de la rue de la Tuerie.

Mais a-t-il pensé à tout cela ? Je ne le crois pas. Les événements ont leur moralité et leur sens profond dans leur forme pittoresque.
 

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(X, in L’Indépendance belge, repris dans La Presse littéraire, échos de la littérature, des sciences et des arts, 1er février 1855, puis dans Figaro, 11 février 1855)