BAU

Ce jour-là, en entrant chez Baudelaire, je le trouvai penché sur sa table de travail, sa main droite courant sur le papier avec une activité fébrile : tandis que, de temps en temps, sa main gauche plongeait dans l’épaisse fourrure d’un gros chat angora, paresseusement étendu à côté de son maître sur un coussin mœlleux.

Au bruit que je fis en m’approchant, le chat releva la tête, exprima sa colère par quelques miaulements et, tout en agitant la queue, il quitta le coussin et disparut sous un meuble.

J’avoue que je ne cherchai pas à le retenir, au contraire ; j’encourageai sa fuite en lui faisant entendre de très près, mais simplement pour l’effrayer, le sifflement aigu d’une canne flexible que je tenais dans la main en fagitant dans l’air. Cela suffit, je dois le dire, pour qu’il ne reparût plus.

« Vous n’aimez pas Tibère, me dit Baudelaire en me tendant la main ; mais il ne vous aime pas non plus, ajouta-t-il en souriant.

– J’avoue que je n’aime pas les chats.

– Mon cher ami, les chats, croyez-le bien, ne sont pas aussi bêtes qu’ils en ont l’air, surtout celui-là. Ce gaillard-là comprend toutes les voluptés, et hier encore il m’a donné le réjouissant spectacle de la cruauté la plus raffinée. Figurez-vous qu’il m’a apporté, ici même, une petite souris gentille au possible, qu’il avait prise je ne sais où ; il l’a lâchée dans mon cabinet, et il a mis deux heures pour la tuer… c’est un délicat !

– Et vous avez laissé faire ce monstre ?…

– Mon cher ami, là cruauté est en réalité la seule chose raisonnable qui rapproche l’homme de l’animal.

– Et c’est pour cela sans doute que vous avez donné un nom d’homme à votre chat, car vous l’appelez Tibère !

– C’est plus qu’un nom d’homme, c’est celui d’un empereur. D’ailleurs, Tibère est absolument organisé comme tous les êtres que le destin a faits supérieurs : il n’obéit qu’à ses instincts. Quelquefois il va peut-être un peu loin, mais cela l’amuse tant. »

Et le poète se prit à rire d’un éclat de cette voix stridente et métallique que se rappellent ses amis.

Nous venions de nous mettre à table pour déjeuner, lorqu’on lui apporta une lettre de la part d’une personne qui attendait dans la pièce voisine et qui avait témoigné le désir de lui parler.

Il prit la lettre et se mit à la lire.

Pendant sa lecture j’examinai mon ami;  cette lettre lui faisait éprouver une certaine satisfaction, car son visage prit tout à coup une expression de contentement des. plus intenses. Ses lèvres semblaient s’amincir et son œil vif et mobile lançait d’étranges scintillements.

Il donna l’ordre défaire entrer le visiteur.

À peine le domestique avait-il disparu, que Baudelaire, se tourna vers moi, et d’un air confidentiel il me dit à voix basse :

« Quand l’individu qui va entrer sera là, profitez du temps que je vais mettre à relire cette lettre devant lui, pour l’examiner avec attention… Ce n’est pas un homme ordinaire, ajouta-t-il avec un malicieux sourire ; vous allez voir. »

Au même instant l’étranger parut.

C’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans au plus, solidement charpenté et paraissant jouir d’une santé robuste.

Sans être distingué, son aspect n’était pas vulgaire, et, n’eût été l’ossature accusée et saillante de ses mains, on eût pu se figurer avoir devant soi un homme plutôt habitué au travail intellectuel qu’un ouvrier rompu au travail manuel.

La tête était encore très belle. Cependant, le visage avait conservé les traces accusées de certaines contractions et semblait tourmenté par les rides profondes qui le sillonnaient.

En outre, ce visage était couvert par une barbe blanchissante coupée en brosse. Cette barbe avait surtout attiré mon attention. Elle me faisait l’effet d’avoir vieilli avant l’heure, c’est-à-dire qu’elle paraissait avoir été hâtée par le rasoir, comme celle des hommes qui, par goût ou par nécessité professionnelle, sont obligés à renoncer à cet ornement naturel.

En effet, les prêtres, les magistrats, les acteurs sont particulièrement tributaires de ce phénomène, quoique peu décevant.

Quant à la tenue de l’individu, elle était des plus simples. Il était vêtu de noir des pieds à la tête, mais très propre et scrupuleusement brossé.

« Monsieur est un de mes meilleurs amis, fit Baudelaire cessant la lecture de la lettre en me désignant au visiteur ; nous pouvons donc parler sans crainte devant lui. »

L’inconnu pour toute réponse s’inclina en signe d’assentiment.

À ce moment, Tibère sortit de sa cachette et vint flairer l’étranger ; sur un mot de son maître, le chat alla se blottir sous un meuble.

« Vous savez ce que contient cette lettre ? fit Baudelaire en s’adressant de nouveau au visiteur. M. X…, un de mes amis, me prie de m’occuper de vous et de vous trouver un emploi.

– Je le savais effectivement, monsieur.

– M. X… me dit également que dernièrement vous étiez commis aux écritures chez un commerçant de la rue Saint-Denis.

– C’est vrai, monsieur. »

Et poursuivant cette conversation qui avait pris la tournure d’un interrogatoire, le poète continua.

« Eh bien ! pourquoi avez-vous quitté le commerçant en question ? » lui demanda-t-il.

L’étranger eut un mouvement d’hésitation pendant lequel ses yeux avaient fixé le parquet. Cependant, après un instant de silence, il répondit en faisant un certain effort de volonté :

« À la suite d’une circonstance… bien malheureuse, » répondit-il en poussant un soupir.

Malgré moi, mon regard s’était porté sur cet homme dont les traits exprimaient une grande lutte intérieure.

« Mais encore, insista Baudelaire, faut-il que je sache la cause…

– Je vais tout vous dire, monsieur, reprit l’inconnu avec résolution. Il y avait six mois que j’étais employé dans cette maison de commerce, et certes je n’avais jamais donné l’occasion d’aucun reproche, lorsque le chef de la maison apprit… que j’avais été au bagne. »

Ces dernières paroles furent accentuées d’une manière navrante. Je portai les yeux sur Baudelaire.

« Ah ! vous sortez du bagne ? dit-il à l’homme sur le même ton qu’il aurait pris pour dire à un ami : – Ah ! vous dansiez hier soir, chez la duchesse ! »

J’avoue que j’éprouvais une émotion tout autre que celle que semblait ressentir le traducteur des œuvres d’Edgar Poe.

« Et, depuis que vous êtes sorti de votre place, comment vivez-vous ?

– Avec les petites économies que j’avais faites… là-bas.

– Je croyais qu’il vous était défendu d’accepter de l’argent des visiteurs ?

– J’avoue, monsieur, que pour garder les quelques pièces de monnaie que l’on nous offre, nous devons tromper la vigilance de nos surveillants.

– Et comment vous y prenez-vous ? demanda curieusement Baudelaire, sans se préoccuper de tout ce que pouvait souffrir cet homme à l’évocation d’aussi terribles souvenirs.

– Nous avons plusieurs moyens, répondit-il ; un des moins usités cependant, mais celui qui intéresse et qui amuse particulièrement le visiteur, se pratique à l’aide d’une souris que nous dressons à rapporter les pièces que l’on nous jette à la dérobée. C’est celui dont je me servais. Nous gardons constamment ces pauvres petites bêtes sur nous, dans nos vêtements, où elles se blottissent tout un jour sans bouger. Et lorsqu’un étranger laisse tomber à notre intention une petite pièce de monnaie, la souris, à un simple appel des lèvres, quitte sa retraite, glisse le long du corps, s’échappe par le bas du pantalon, saisit la pièce de monnaie et, reprenant aussitôt le même chemin, vient nous la donner sous le bras.

– N’est-ce pas que c’est ingénieux ? me dit Baudelaire, qui prenait un grand plaisir à faire causer cet homme. J’aurais bien voulu voir cela, ajouta-t-il.

– C’est bien facile, monsieur.

– Comment ! vous avez encore des souris dressées ?

– Je n’en ai qu’une seule, monsieur, mais elle ne me quitte jamais ; et permettez-moi d’ajouter que c’est ma seule amie, le seul être au monde à qui je ne fasse pas horreur.

– Voulez-vous nous faire assister à l’expérience ?

– Volontiers, monsieur ; veuillez, s’il vous plaît, jeter une pièce de monnaie : un sou, deux sous, une pièce de cinquante centimes, peu importe. »

Je jetai une pièce de dix sous qui roula sur le parquet. Au même instant, l’homme fit entendre un bruit de lèvres, et aussitôt nous vîmes sous le bras gauche l’étoffe se gonfler légèrement ; puis la souris, car c’était elle, descendit rapidement jusqu’au bas du pantalon, et une seconde après, l’intelligent petit animal était sur le parquet ; mais à notre grand étonnement, une fois à terre elle ne bougea plus, et fit mine, au contraire, de vouloir regagner sa retraite.

Son maître, en la voyant hésiter, lui ordonna d’avancer par le bruit des lèvres plusieurs fois répété. La souris obéit et descendit de nouveau.

Mais la pièce de monnaie avait roulé sous un meuble. Au moment où la petite hôte allait s’en emparer, nous l’entendîmes pousser un cri plaintif !…

C’était Tibère, l’affreux Tibère, qui venait de saisir la souris et qui la retenait prisonnière sous sa large et redoutable griffe, le mufle sensuellement collé contre la tête frémissante de l’amie du forçat.

Celui-ci, à la vue du danger que courait la souris, laissa échapper un cri terrible. Son œil s’était injecté tout à coup, son émotion et la colère l’emportaient ; il était blême et menaçant lorsqu’il se tourna vers Baudelaire, pour lui dire :

« Au nom de Dieu ! monsieur, enlevez votre chat ou je le tue ! »

Je voulus m’approcher pour repousser le chat meurtrier. Hélas ! il n’était plus temps : la souris était morte étranglée d’un coup de dents qu’elle avait reçu à la gorge et dont on voyait les traces. Son pauvre petit corps, chétif et délicat, frémissait dans une dernière convulsion ; à son cou avait perlé une goutte de sang, rose et brillante, comme un rubis sur un collier de velours gris. Elle était morte.

Eh bien ! ce drame avait, je vous l’affirme, quelque chose de terriblement émouvant ; et la mort de cet animal infime, pleuré par un forçat, était un spectacle navrant.

Au même instant, l’homme s’était redressé de toute sa taille, et, courant sur Baudelaire, l’œil hagard, les poings levés, je crus qu’il allait l’écraser d’un seul coup. Mais Baudelaire le regarda froidement et dit :

« Et vous, est-ce aussi pour avoir tué que vous avez été mis au bagne ? »

Ces quelques mots suffirent pour arrêter la fureur de cet homme. Sans cela, Dieu seul sait comment il eût vengé la mort de sa souris.

Quelques jours avant son départ pour Bruxelles, je rencontrai Baudelaire ; c’était la dernière fois que nous devions nous voir.

« À propos, me dit-il, vous vous souvenez sans doute de la matinée passée avec notre forçat ?

– Parfaitement ; eh bien ?

– Mais vous ne saviez pas que je l’avais fait entrer chez un banquier comme caissier ? »

Et il se prit à rire avec cette convulsion diabolique qui lui était propre et que j’ai déjà signalée.

« Que voulez-vous dire ?

– Parbleu ! je veux dire qu’il est arrivé ce que j’avais prévu : son patron a levé le pied et lui est devenu un honnête homme ; c’est absolument logique, » ajouta-t-il.

Et il me quitta en riant aux éclats.

 
_____

 

(Théodore de Grave, in Almanach du Figaro pour 1877, sous le titre : « Une Matinée chez Baudelaire » ; puis Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, n° 35, samedi 28 août 1880 ; l’article a été repris dans Les Annales politiques et littéraires, n° 489, 25 septembre 1892)