BAUDELAIRECHAROGNE

 

Le monument que l’on se propose d’élever, au cimetière Montparnasse, sur le tombeau de Baudelaire, donne de l’actualité au divin poète des Fleurs du Mal, contre lequel M. Brunetière vient de partir lourdement en guerre.

Profitons de la circonstance pour éditer une anecdote fort curieuse, dans laquelle l’auteur d’Une Charogne révèle son puéril et étrange penchant à la mystification. Baudelaire était, en effet, un mystificateur à outrance. Il mystifiait tout le monde : amis, voisins et inconnus.

Une nuit, vers deux heures, comme il rentrait chez lui, – il habitait alors une chambre au cinquième étage dans le quartier Latin, – il entendit, dans l’escalier où il montait à tâtons, un bruit bizarre. On eût dit d’une porte que l’on essayait de forcer.

Retenant son souffle et marchant lentement sur la pointe des pieds, Baudelaire gravit l’escalier. Il arriva ainsi sans bruit au cinquième étage. Il distingua alors, dans l’obscurité, un individu qui s’escrimait aussi consciencieusement qu’inutilement contre la serrure de la porte de sa chambre.

Après avoir contemplé son voleur pendant quelques minutes, le traducteur d’Edgar Poe fit un dernier pas, étendit la main et, frappant amicalement deux ou trois coups sur l’épaule du malfaiteur, toujours occupé, lui dit de sa voix lente et solennelle avec afféterie :

« Monsieur, permettez-moi, quoique je n’aie point l’honneur de vous connaître, de vous présenter quelques observations. »

Abasourdi, le voleur se retourna, les yeux écarquillés.

Baudelaire continua : « La pince-monseigneur, vous ne l’ignorez pas, a été donnée au travailleur pour l’aider à réparer les injustices sociales. C’est un don de la Providence, dont vous mésusez singulièrement, monsieur. Aussi j’estime qu’il est de mon devoir de vous donner une leçon de choses. »

De plus en plus hébété, le malfaiteur regardait Baudelaire sans mot dire. Celui-ci lui prit doucement la pince-monseigneur qu’il serrait dans sa main droite ballante.

« Où attaquez-vous la porte ? dit-il en haussant les épaules. Précisément à l’endroit où le maximum d’efforts produit le minimum d’effet. Vous êtes jeune, monsieur, et inexpérimenté. Regardez-moi travailler. »

Avec gravité et doctoralement, pour ainsi dire, Baudelaire s’escrima à son tour contre la porte de sa chambre. Le hasard voulut qu’il l’ouvrît presque aussitôt.

« Ce n’est pas plus difficile que ça ! ajouta-t-il d’un air dégagé, en remettant cérémo-nieusement la pince-monseigneur au voleur, toujours muet. Maintenant, veuillez me permettre de rentrer chez moi prendre de la lumière afin de pouvoir vous reconduire. L’escalier est très difficile. »

L’auteur des Fleurs du Mal pénétra dans sa chambre et y prit une bougie qu’il alluma. Puis, après être passé devant son voleur « stupide, » en lui disant : « Pardon, monsieur, » il descendit gravement l’escalier, éclairant la marche. Bientôt il frappa au carreau de la loge du concierge, qui tira le cordon. Arrivé sur le seuil de la porte donnant dans la rue, il dit au malfaiteur qui continuait à ne pas desserrer les dents : « Maintenant, monsieur, que j’ai le plaisir de vous connaître, vous voudrez bien me permettre de vous adresser un échantillon d’une pince-monseigneur nouvelle que je viens d’avoir la bonne fortune de découvrir. Pour cela, faites-moi, je vous prie, parvenir dès demain votre adresse. J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur. »

Et, pendant que le voleur, ahuri, détaillait à toutes jambes, le mystificateur remontait à son cinquième étage.

À quelques années de là, Victor Hugo, qui avait peut-être, en matière poétique, presque autant de compétence que M. Ferdinand Brunetière, déclarait que Baudelaire venait, dans ses Fleurs du Mal, de découvrir un « frisson nouveau » – ce qui valait incontestablement mieux qu’une pince-monseigneur nouvelle.
 

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( Anecdote anonyme rapportée dans Le XIXème Siècle, mardi 20 septembre 1892)