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Tout ce que j’imagine restera toujours au-dessous de la vérité, car il viendra un moment où les créations de la science dépasseront celles de l’imagination.
 
(Lettre de Jules Verne à Charles Lemire.)

 
 

Trente années se sont écoulées depuis la mort du grand romancier populaire et ses livres se vendent toujours et ne cesseront sans doute pas de se vendre d’ici longtemps. Jules Verne, de sa tranquille retraite d’Amiens, a exercé sur son époque l’action la plus puissante et peut-être la moins observée.

On a fini par reconnaître que les penseurs, ou, comme on disait autrefois, les idéologues ont sur les événements et sur les mœurs une influence beaucoup plus directe et beaucoup plus profonde que les hommes d’action, de brutale réalisation. Napoléon, malgré son génie, n’aurait pu, à lui seul, déclencher l’immense renversement social de 93 dont il profita d’ailleurs et dont les véritables inspirateurs furent Voltaire et J.-J. Rousseau. On a répété avec assez de raison que les romans d’Eugène Sue, les Mystères de Paris, les Misères des enfants trouvés qui se vendaient par centaines de mille ont été une des causes déterminantes de la révolution de 48 et ont fourni au socialisme naissant la plupart de ses thèses favorites. Plus près de nous, les théories d’un Karl Marx, si sèches, si dénuées d’ampleur, si pauvres d’idées qu’elles soient, gardent un incontestable prestige sur les foules non évoluées comme les Russes, les Chinois et les prolétaires illettrés de toutes les nations. Le vieil adage latin reste vrai. Mens agitat molem.

L’auteur de Vingt mille lieues sous les mers n’a exercé autour de lui qu’une bienfaisante influence. N’eût-il eu que ce mérite, il a initié plusieurs générations à la connaissance de l’univers et fait mentir la fameuse définition, d’origine allemande d’ailleurs : Le Français est un monsieur décoré qui ne sait pas la géographie. Mais ses livres, traduits dans toutes les langues, et qui d’abord ne semblaient destinés qu’aux adolescents des collèges, ont eu une portée beaucoup plus grande que, peut-être, il ne l’avait cru lui-même. Il a discerné, prédit et décrit l’immense bouleversement social que les découvertes de la science allaient produire dans le monde. Il faut savoir gré au romancier d’avoir eu confiance dans le progrès de l’intelligence humaine. C’est lui qui a écrit cette phrase : Tout ce qu’un homme est capable d’imaginer, d’autres hommes sont capables de le réaliser.

On demeure stupéfait en constatant qu’il n’est pas une des anticipations prédites par le romancier qui ne se soit réalisée à la lettre. Le Nautilus de Vingt mille lieues sous les mers est devenu une réalité et l’on va prochainement construire entre l’Europe et l’Amérique des îles flottantes dont la première idée vient certainement de l’île à hélice. Dans le Château des Carpathes, il a mis au service d’un conte fantastique les principes alors à peine connus du phonographe, du cinéma et de la télévision, dont il avait prévu les incalculables conséquences. Enfin, comme l’ont démontré récemment des ingénieurs allemands et américains, le voyage de la terre à la lune est devenu possible et n’est plus qu’une question d’argent. Jules Verne a justifié pleinement l’assertion de Gérard d’Houville qui écrivait « que bon nombre des plus hardies découvertes sont nées des Mille et une nuits et des Voyages extraordinaires. »
 
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Le « Nautilus » qui n’est autre que le moderne sous-marin.

 

Il est assez curieux de constater que Jules Verne, regardé comme un écrivain futile par les gens superficiels, a toujours été pris au sérieux par les explorateurs et par les savants. Voici ce que dit de lui le capitaine Jean Charcot : « J’ai lu, je relis avec passion les Voyages extraordinaires ; la bibliothèque du Pourquoi pas ? les contient tous et, non seulement je les vois entre les mains des membres de l’état-major, mais ils sont très demandés aux heures difficiles par les hommes de l’équipage. Dans ses lettres, le maréchal Lyautey rapportait la conversation qu’il eut avec un bureaucrate hostile à certaines innovations : « Tout ça, mon général, c’est du Jules Verne. – Mais oui, mon bon monsieur, c’est du Jules Verne, parce que, depuis vingt ans, les peuples qui marchent ne font plus que du Jules Verne. »

Le grand savant Charles Richet a écrit : « Si je fus, comme Wilbur Wright, comme mes amis Bréguet, un passionné de l’aviation, c’est pour avoir lu, relu et médité Cinq semaines en ballon. » Et l’amiral Byrd dira avant de s’envoler vers le pôle Sud : « C’est Jules Verne qui m’y emmène ! »
 
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Jules Verne avait imaginé ce scaphandre, plus moderne encore que les derniers que nous avons inventés.

 

On pourrait allonger à l’infini cette liste des admirateurs du romancier et de ceux dont il a inspiré les découvertes ou les voyages d’exploration. Citons, au hasard du souvenir, Simon Lake, Georges Claude, Boucherot, Remy de Gourmont, Pierre Louÿs, Paul Claudel, Francis Jammes, Alphonse de Chateaubriand, Claude Farrère, Claretie, Brisson, Maurice Barrès.
 
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Louise Michel, qui fut une des inspiratrices de Jules Verne.

 

Une des caractéristiques de cette œuvre immense est son infinie variété, ses prévisions presque prophétiques s’appliquant aux sujets les plus divers. Comme l’a dit un de ses biographes, M. Allotte de la Fuye, il a tout prévu, tout décrit : aérobus, aréotrains, affiches-réclames projetées sur les nuages, journaux servant à chaque abonné une audition mouvante et colorée des faits mondiaux de la présente minute. En ces métropoles de l’avenir, le télégraphe est remplacé par le phono-téléphoto et Jules Verne indique comme agent transmetteur des images optiques le sélénium dont les propriétés conductrices spéciales seront en effet utilisées seize ans plus tard pour la fabrication des premiers appareils de vision à distance.

Il a prévu de nouveaux accumulateurs d’énergie, condensant les rayons solaires, captant l’électricité intérieure du globe, les chutes d’eau, les fleuves, les vents et les marées. Des transformateurs puisant la force vive en ses accumulateurs la restituèrent à leur source première après en avoir obtenu le travail désiré. La restitution du trop-plein des chaleurs estivales égalisera les saisons, l’hiver n’existera plus, etc., etc.

Ce qui fait que les romans de celui qu’on a appelé le démiurge des livres d’étrennes n’ont pas vieilli, c’est que toutes les inventions de leur auteur offrent un côté pratique et réalisable. Ses imaginations sont audacieuses, mais elles ne sont pas chimériques ; et c’est ce que Maurice Donnay, qui est lui aussi un admirateur du romancier, a souligné d’excellente façon.

« Quand j’étais enfant, écrit-il, les gens sérieux avaient coutume de dire que les livres de Jules Verne donnaient des idées fausses à la jeunesse, parce que, sans doute, il avait écrit Vingt mille lieues sous les mers avant les submersibles, le Capitaine Hatteras avant cet autre professeur d’énergie, Nansen, et le Tour du monde en quatre-vingts jours avant qu’un reporter pût l’accomplir en moins de cinquante. » Ah ! les gens sérieux seront toujours bouffons ! Quoi qu’il en soit, il serait bien injuste, celui qui ne ferait pas la place belle dans une histoire littéraire de notre temps à cette sorte de prophète scientifique.
 
 

GUSTAVE LE ROUGE
 

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(in Le Monde illustré, n° 4080, samedi 29 février 1936)