GREN1
 

À Eugène Demolder.

 

Petit, léger, posé en insecte d’eau sur son drap pâle dans la nuit comme une nappe de mare claire, le garçon écoute. Un doigt l’a réveillé, lui semble-t-il, un doigt humide, frôlant son front.

Ce n’est pas celui de Dieu, parce que Dieu est maintenant trop vieux pour s’occuper des enfants. Le silence le remplace. Dieu est un infirme ne pouvant plus galoper sur le vent, et il a mis le vent à l’écurie où il ronfle quelquefois derrière la porte.

Le grand silence, de son index froid, a réveillé ce garçon qui écoute, étonné, trouvant bien noir ce qu’il n’entend pas.

Posé à quatre pattes, ses membres menus et maigres rigides comme des tigelles de blé, les cuisses longues, les jarrets forts, les pieds fins d’aspect sauteleur, s’amenuisant, il regarde de tous ses yeux, la tête sournoisement baissée, ses cheveux retombant en pluie lourde, lui barrant les tempes de lignes plus sombres que la nuit, et sous ses cheveux ses prunelles fixes brillent, pareilles à deux lumières voilées de crêpe, car ce petit, déshabillé, a pourtant l’air en deuil.

Il vit en état d’animal, allant, venant, mangeant, dormant, sans rien dire. Il possède le coin de la chambre, un coin sale, du côté de la cheminée. Il est là chez lui comme un grillon. L’hiver il a chaud près des cendres. L’été il lui arrive de l’air par le trou du toit. Son lit est une claie d’osier liée solidement à d’anciens bâtons de chaises. On a jeté dessus un paillasson de bruyères et un drap… le même depuis un an. Très avisé, le petit secoue ce drap tous les matins durant que sa mère fait bouillir leur soupe, parce qu’il a remarqué que les puces n’aiment pas la flamme, et toute la vermine se brûle ou se noie dans la marmite.

Mais, cette nuit de juin, ce ne sont pas non plus les puces qui l’ont réveillé. Il a deviné quelqu’un marchant par là-bas, sans faire aucun bruit. Le vent s’est peut-être échappé de l’écurie de Dieu ? Ou bien il y a une fouine ? Ou bien un rat, un de ces gros rats des champs, brun, fourré, avec une queue lisse, en serpent ? Non, personne…

Et le garçon s’avance un peu sur les paumes, sur les genoux, baisse encore la tête, lève la croupe. D’un bond, s’il le faut, il sera debout au milieu de la chambre avec la seule détente, en ressort, de ses deux jarrets repliés. Il sait que la nuit on ne se promène pas à la manière du jour. Le jour les bêtes sont ce qu’elles veulent, mais la nuit elles font ce qu’elles peuvent, et quand les oiseaux ont fermé les yeux, d’autres animaux inconnus leur prennent leurs ailes et vont par bonds extraordinaires, rasant le sol. Il sait cela et d’autres choses encore, ce petit de dix années qu’on laisse traîner sans devoir autour de la maison, n’y rentrant que pour dormir et mangeant n’importe où des sauvageries qui lui font souvent saigner la lèvre.

On n’entend rien ; seulement, vers la palissade en genêts défendant le jardin, – des choux, des raves et un beau plant d’oignons, – la terre a crié ! La terre a une façon de crier vraiment terrible. C’est une muette qui n’émet que des grincements de dents. Si quelqu’un, homme ou bête, fait une chose défendue, elle essaye d’avertir, et, plus fidèle qu’un bon chien, elle ne gâte pas les affaires à coups de gueule inutiles ; un gravier qui roule, du sable qu’on presse, le bruit imperceptible d’une coquille d’escargot s’écrasant lui suffisent.

Et l’on broie toujours n’importe où de très petits os de mort, car la terre en est remplie. Et les petits os de mort protestent.

Quelqu’un venait certainement du côté des légumes.

Un voleur ? Pour les oignons, sans doute. Le petit Toniot se leva de son bond habituel, d’un saut d’insecte ou de crapaud, nu des pieds à la tête, le sexe et les oreilles pointant. Il eut l’idée de réveiller son père, le grand Toniot, qui dormait dans leur seconde chambre, sous le fusil de chasse accroché au mur, le grand Toniot si fatigué du dernier affût.

Mais était-ce bien la peine de secouer un homme si fatigué, qui avait fini par aller dormir seul, en dehors de tous les discours ?

Le petit Toniot ne pensait pas à sa mère, parce que, pour lui, l’homme de dix ans, les femmes ne comptaient pas. Il les méprisait. Sa mère le battait, et il riait, silencieusement, derrière elle, car les femmes écartent les doigts pour frapper, ne vous envoient que de l’air à la figure ; ça claque et ça ne fait guère de mal ; tandis que les hommes, ça tape à poings clos ; le grand Toniot frappait très fort ainsi, et il avait beaucoup de respect pour son père, possesseur, en outre, d’un vrai fusil de chasse.

Décidément, c’était le voleur qui venait, celui des oignons. Le petit Toniot ne pouvait plus s’y tromper.

Les osselets de morts protestaient. Tout moite de la sueur d’un mauvais sommeil, le léger corps du garçon se recroquevillait à l’angle d’un coffre de bois vermoulu où on serrait le pain et le lard, ces deux trésors de la maison. Il avait l’aspect d’un petit chat mouillé guettant le gros rat malgré qu’il fût transi, et son instinct de carnassier lui donnait l’âpre désir de flairer la proie. Si elle se montrait beaucoup plus grosse que lui, il saurait bien appeler le grand Toniot discrètement… comme la terre se plaint quand on lui pèse.

De son angle, le petit Toniot n’y voyait plus. La chambre n’avait pas d’autre fenêtre que la porte et le trou de la cheminée. Le jour, le soleil pénétrait par la porte. La lune se réservait le trou de la cheminée pour certains soirs, et elle passait par là des mains blanches, à travers la suie, caressait la bouilloire pendue et la faisait étinceler comme de l’argent.

Cette lune éveillait toujours le petit Toniot, qui l’entendait briller. Ah ! pourquoi n’entrait-elle pas durant qu’il claquait des dents, épeuré au coin de son coffre ? C’est si bon, la lumière ! Et voilà qu’elle ouvrit miraculeusement la porte, la porte fermée au loquet en dedans. Oui, c’était bien la lune, en personne naturelle, une belle femme très blanche à cause de la noirceur de la nuit, une femme toute nue, un peu grasse, les hanches rebondies et pleines ainsi qu’il sied à un astre vivant, la gorge haute et dure, toute sa face voilée de cheveux roux.

Toniot n’avait jamais redouté les bêtes, ni les femelles, mais il fut terrifié par la lune déguisée en femme. Il fit, machinalement, le geste d’écarter ses cheveux noirs sur son front d’enfant têtu, et il vit, dans une inexprimable épouvante, ce geste se répercuter sur le front de la lune comme il aurait pu le voir se réfléchir en un miroir.

Et ce n’était pas la lune, ce grand reflet blanc de lui-même : c’était sa mère. Le petit Toniot n’osa plus bouger.

« Ben, donc ? Quoi que tu fais là, graine de crapaud ? Tu dors donc pas à c’te heure ? »

La femelle, face à face avec son petit, grondait sourdement.

« Je fais point rien, répondit-il, se garant la joue de son coude levé.

– Pourquoi que t’es réveillé, vermine ? Quoi que tu fouines là ? Et ton père, où qu’il est ! T’as réveillé ton père, malheureux ?

– Non, je m’a réveillé, moi, parce que j’ai entendu craquer dans le jardin.

– C’est-y la première fois que ça craque dans le jardin, petit cochon ? La nuit, ça craque partout ! Est-ce que t’as besoin d’attraper tous les bruits qui passent par la queue, espèce de fouinard ?

– J’ai cru que ça venait du côté des oignons ! C’était comme le pied d’un homme !…

– Le pied d’un homme ? Fi’ de garce ! »

Et, avant que le petit Toniot eût songé à lever son coude, la femelle rageusement l’agrippa aux épaules et le poussa vers son lit de bruyères, le coin de bauge d’où le sacré petit marcassin n’aurait pas dû sortir avant le temps. Là, muettement, aveuglément, fermant les poings, cette fois, elle frappa le garçon, toute saisie d’une folie de colère bien qu’il n’eût pas commis de faute.

Absolument nu, l’enfant recevait les coups dans les bons endroits, sans crier, selon sa dédaigneuse habitude, et, cette nuit-là, il lui semblait qu’on le tuerait peut-être s’il se plaignait le moins du monde.

La mère avait l’air ivre.

« Je t’attacherai, vermine, répétait-elle tout bas, serrant les dents et davantage les poings, je t’attacherai par les pattes comme un poulet vendu ! »

Alors, il répondit également à voix basse, devinant qu’il fallait se résigner, obéissant à un ordre donné de plus haut que les coups :

« Ben, quoi ? T’es donc enragée ? Pourquoi que t’as pas de chemise, c’te nuit ? Finis donc, ou tu vas le réveiller. »

La femelle s’arrêta subitement, et rejeta ses cheveux en arrière.

Le petit Toniot l’imita.

Ils se regardèrent du fond de l’ombre où les flancs haletants de la mère mettaient une espèce de lueur. Et chacun ils eurent honte de leur pauvre nudité.

Accroupi sur son drap, tâtant ses petits membres cuisants qui seraient bleuis au matin, le garçon contemplait la femelle d’un regard de curiosité souffrante, protégeant son petit sexe de sa main gauche, car il se doutait bien que si elle frappait encore par là ce serait fini du petit crapaud, qui ferait couac et serait mort.

Ah çà, pourquoi qu’elle se mettait à taper comme un homme, à présent ? Est-ce que les femmes nues ont tous les droits ? Quel mystère venait donc d’entrer dans la chambre avec la clarté d’une peau ? Et il grelottait de frayeur.

« Ah, je suis plus lasse que si je t’avais pondu, fils de hibou ! » murmura la mère, lui tournant le dos pour aller mettre sa chemise.

Ce fut comme si la lune sortait enfin de chez eux. Tout redevint sombre et Toniot respira.
 
GREN8
 

Le grand Toniot était maigre, sale. Il avait la mine triste d’un loup qui s’égueule, se ronge lui-même faute de mieux. Son pantalon de toile bise, devenu vert à cause de ses longs frottements sur les mousses de la forêt et les herbes des talus, glissait lamentablement de ses hanches d’échalas, laissant voir entre sa ceinture et une courte veste rapiécée une belle lanière de cuir fauve qui était la peau même de son propriétaire. (Le petit Toniot, pour imiter son père, se dessinait une pareille lanière au moyen d’une ligature, et il serrait sa ficelle jusqu’au sang afin d’établir nettement la démarcation.) Cet homme ne parlait point. Il tuait des bêtes, taupier de son état. Il tendait des pièges aux renards, aux fouines, aux rats, aux poissons, surtout au gibier, et, comme il n’avait pas de permis de chasse, il prenait quelques précautions, telles que taupes ostensiblement pendues dans le dos de sa veste, en enseigne évidente, et souvent pourries depuis des semaines.

Il avait eu sa maison d’héritage, échoué dans cette clairière de bois comme un naufragé dans une île déserte ; il y vivait simplement, attrapant tout ce qui pouvait se dévorer : la femme et le petit n’en pouvaient demander davantage, puisque les gendarmes ne s’en mêlaient point. De temps en temps, il allait vers une ville voisine, très lointaine, vendre quelques paniers de joncs. Sur cinq, il en rapportait toujours un soigneusement rempli de crottin de cheval, histoire de chauffer un peu les légumes du jardin. Il achetait aussi du pain et du lard qu’il posait au milieu du crottin, le tout recouvert d’un vieux journal, rapport aux mouches. Il marchait pieds nus l’hiver et l’été, ses plantes ayant acquis la dureté du fer. On ne savait pas s’il aimait sa femme. Sa femme le détestait du fond de ses entrailles. D’abord, il ne parlait pas, et les femmes ont une horreur superstitieuse des silencieux ; ensuite, il lui avait fait un garçon, et elle eût préféré une fille, c’est-à-dire une alliée, une complice, une créature plus souple, capable d’apprécier toutes les phrases vaines qui s’élancent des bouches exaspérées par les journées de pluie. D’ailleurs, la femelle du grand Toniot se plaignait de lui, avec une abondance de torrent écumeux, aux rares passantes que la Providence daignait lui envoyer le dimanche. Quand les ramasseuses de bois mort, les bergères, les cueilleuses de muguet ou les colporteuses de mercerie s’égaraient jusque chez elle, c’était un flux de discours et de lamentations qui les roulait, bras ballants, d’un bout à l’autre de la maison vidée instantanément de ses deux mâles. Dieu merci, le grand et le petit Toniot pouvaient se sauver, le bois était vaste ; et, pendant ce temps, la rousse femelle, très lasse de la vie de paresse qu’elle menait entre ses deux méchants garçons (« si méchants, Madame, qu’ils claquent du bec, sans jamais rien dire ! »), racontait ses malheurs et comme quoi on ne pouvait plus décemment coucher aux côtés de son homme, tellement il puait la taupe.

Puis, elle achetait un fagot, aimant à dépenser inutilement, des champignons récoltés de la veille, une botte de muguet ou deux sous de fil.

Jamais le grand Toniot ne lui reprochait ça, mais le petit Toniot hochait la tête, méprisant.

Est-ce qu’on n’avait pas le loisir de récolter son bois mort, ses champignons, voire son muguet soi-même ?

Quant au fil, lui, le petit Toniot, savait en fabriquer, avec des brindilles dont il avait maintes fois éprouvé la résistance en tendant des pièges aux oiseaux.

Un dimanche, ce fut un colporteur, au lieu et place de la mercière ambulante, qui vendit du fil à la femme du grand Toniot. Ce jour-là on parla moins haut dans la maison vide… Le colporteur dépliait des étoffes. C’était très intéressant. On aurait entendu une abeille faire du miel, et le grand Toniot, la semaine suivante, s’aperçut qu’on lui volait ses oignons.

« Si c’est possible, cria la femelle se hérissant de tous ses crins, si c’est possible d’accuser un brave colporteur bien en règle avec la police, même qu’il m’a montré son permis de vente ! Il n’a pas besoin de tes oignons, sale hibou ! C’est un monsieur bien propre, mettant des souliers tous les jours et buvant du vin le dimanche. »

Ce qu’elle n’avouait pas, c’est qu’elle avait offert les oignons en échange de quelques autres politesses louches.

Le grand Toniot baissa le front, renifla du côté de la porte. En effet, cela fleurait le vin chez lui, et il n’ajouta rien, chaque parole lui coûtant un effort cérébral. Du reste, quand il guettait une bête en maraude derrière une haie, il n’avait pas la puérilité de la prendre aux discours, lui !

Mais le petit Toniot se promit naïvement de surveiller leurs oignons.

C’est pourquoi, ayant entendu craquer pas loin du jardin, il s’était levé une nuit, tandis que le père dormait sous son fusil accroché, son père, le mâle puant relégué par une femelle devenue extrêmement délicate depuis qu’elle avait envie d’une robe et ne supportait plus le contact irritant d’une chemise sur sa peau brûlante…

Hélas ! le petit Toniot a la fièvre, maintenant, il ne dort pas. Son tour est venu de chasser la grosse bête. Il flaire, il écoute dans le noir. Il se tourne et se retourne doucement sur la bruyère sèche de peur de faire du bruit. Toutes les nuits, il attend quelque chose. Quelque chose ou quelqu’un.

Il ne sait pas au juste. L’index du silence lui fouille le cerveau. Il a calculé que c’est de huit jours en huit jours qu’on entend la terre se plaindre.

Gémissements sourds d’une poitrine sur laquelle on pose le genou, profond tressaillement de révolte qui s’éteint en un discret signal, comme la toux d’une très vieille personne sage ; et le cœur de la terre bat dans la poitrine du petit fauve aux aguets, qui se lève enfin, regarde droit devant lui, les narines humant la piste.

D’un souple mouvement de couleuvre, le petit Toniot a gagné la porte sans examiner le lit de sa mère. Il comprend bien que Madame la Lune est sortie. Ce qui demeure là, c’est la chemise de toile évanouie sur la couverture brune, le linceul de celle qui est morte en le mettant au monde une seconde fois sous les coups de ses poings puissants.

Ah ! elle l’a fait homme cette nuit de malheur, et il a bien senti qu’il devenait son ennemi pour toujours.

En chasse !

Et il se glisse dehors dans une clarté bleue très douce qui le baigne, le caresse, l’ondoie de courage. La lune est cachée du côté de la mare où chantent les grenouilles. Oui, la lune est là-bas sur les premières branches du bois. C’est une jolie forme blanche, ronde de partout, qui roule au ras de l’herbe ; elle est voilée d’un épais nuage qui la tient à la ceinture, cherchant à lui manger la tête. Et elle roule, et elle glisse, et toutes les lumières s’échappent de là, des reflets de cheveux roux, de gorge laiteuse. Le petit Toniot rampe et courbe les herbes avec précaution. Il a dépassé le jardin, il est tout près du fossé, devant le bois où il y a comme une alcôve, une ample couche de verdure. Il regarde, il regarde, et il rit silencieusement, malgré que son cœur se serre d’une manière affreuse. Ce qu’il voit, il ne l’oubliera plus, parce que c’est trop drôle ! Il voit une grande grenouille blanche, oui, c’est bien cela, cette flexibilité merveilleuse des cuisses et des bras ouverts, cet étirement élastique et précis de membres si pâles qu’ils en paraissent argentés ! Maintenant il comprend, pourquoi on le traite de crapaud, c’est qu’il est réellement le fils d’une grenouille. II regarde, il regarde, il en a mal à ses yeux qui lui piquent ! Il regardera cela toute sa vie, en dedans de lui, au plein milieu de son cœur, il s’y mirera comme en une source empoisonnée dont les reflets sont à la fois cruels et doux.

Il a vraiment bien assez vu ! Il revient sur ses brisées, le petit fauve, il recule, rentre dans sa tanière. Il va peut-être se recoucher en enfant docile et complice, la tête tournée vers le mur, mais c’est plus fort que lui, l’esprit de la terre, l’ancien pacte conclu d’homme à homme pour se protéger contre l’Ennemie, le pousse plus loin que son lit jusqu’au lit de son père.

« De quoi, garçon, c’est-y que t’es malade ?

– Non, c’est la mère, faut y aller. Lève-t’y tout de suite, papa. »

Il a dit papa comme lorsqu’il était enfantelet, point capable d’une mauvaise action. Et le père se lève, s’ébroue, renâcle :

« De quoi encore? Quoi qu’elle a, la garce ?

– On vole nos oignons, je crois ben ! ajoute le petit Toniot, le ton aussi bas que le front, pris de dégoût devant l’inexplicable crime qu’il explique autant qu’il peut.

– Nom de Dieu ! »

Et le père a décroché le fusil.

« C’est le vendeur de fil, hein ?

– Je sais pas ! Y a un homme.

– Moi, je sais. Reste ici. »

Le petit demeure. Ce n’est plus son affaire. Le père connaît son métier.

Et il va se recoucher, le petit Toniot, tout en se bouchant les oreilles. Il entend tout de même : deux coups, toujours au dedans de lui, dans le tréfond de son être où s’est à jamais peinte la vision de la grande grenouille blanche, de Madame la Lune vautrée par terre sous un nuage inconnu. Il perçoit un cri, deux cris… et il se débouche les oreilles. Ses dents claquent. Qu’est-il arrivé, mon Dieu ? Est-ce qu’elle va revenir furieuse pour le tuer sous ses poings ?

Elle revient, en effet, traînée par le grand Toniot qui la tient aux cheveux.

« P’tit, dit le père d’une voix rauque où semble gémir toute la terre en peine, j’te rapporte de la viande ! »

La grande grenouille blanche est zébrée sur les cuisses des jets de sang qui lui jaillissent de la bouche. Elle fait aller ses jambes et ses bras en des mouvements nerveux imitant ceux de tout à l’heure, tellement les douleurs de l’agonie ressemblent aux joies de la volupté.

Puis elle serre les mâchoires.

La grande grenouille blanche ne chantera plus.
 
GREN9
 

Il est resté tout seul, assez content de lui. Ses journées se passent à guetter des bêtes. Les gendarmes, en lui prenant son père, lui ont laissé le fusil. Sa mère est enterrée très loin. Les bonnes femmes qui s’étaient précipitées, grosses mouches bourdonnantes, pour lui offrir des œufs, du lait, des consolations, s’apitoyer sur sa misère d’orphelin, se sont enfuies parce qu’il leur a témoigné un peu brutalement son horreur des personnes bavardes.

Il fait son petit ménage, secoue son drap, trempe sa soupe. Il a de la place, on a presque tout vendu selon la justice, et quand le curé s’amène, l’air bénisseur, Toniot fiche le camp par la cheminée après avoir verrouillé sa porte. Ah ! mais non, il est le maître chez lui, et ce n’est plus un enfant du catéchisme !

Ayant la chance de ne plus rien devoir à personne sur la terre, il lui paraît inutile de tolérer les menaces du ciel. (D’ailleurs, dès qu’il pleut, il va se coucher, ça lui économise toujours au moins un repas !)

Cependant, les saisons changent. Il faudra qu’il aille chercher les hardes de son père, à la prison, car son pantalon de gamin ne veut pas grandir avec lui. Et il fabrique d’abord deux paniers de jonc, se souvenant de l’équipage que l’on étalait pour se rendre en ville… et y dissimuler deux lapins. Les lapins et les paniers, les uns dans les autres, vaudront probablement cent sous. Une fortune.

Du lard pour six mois.

Il part donc, enfile des tas de sentiers au hasard. Il arrivera toujours et il a tout le temps. Il arrive, en effet ; c’est le jour du marché de la ville. Il parle du grand Toniot, celui qui a tué sa femme… Chose bizarre, tout le monde sait encore de quoi il retourne. Cela l’étonne. Il doit y avoir tant de grands Toniot qui tuent leur femme, n’est-ce pas ? Il apprend que c’est plus rare dans les villes qu’on ne le pense. Dame ! il y a beaucoup plus de… grenouilles que d’hommes, ça se devine, et il faudrait trop de plomb.

Il retrouve la prison et obtient son héritage : le fameux pantalon de toile bise plus vert que jamais, orné d’étoiles rougeâtres, et la vieille veste courte, toute rapiécée. Une âme tendre s’apitoie sur lui : son père, en somme, n’était peut-être pas si coupable ; il avait agi presque selon son droit, et on ne l’aurait sûrement pas condamné aux travaux forcés à perpétuité s’il avait été un monsieur de la ville, au lieu d’être un sauvage coureur de bois et de chasser sans permis. – Alors, tuer une femme, estropier un colporteur, ce n’est pas aussi grave que de manquer de permis de chasse… Ce dernier écho de l’existence civilisée le comble d’une stupeur nouvelle. Tout s’embrouille dans son pauvre cerveau de garçon simple. Il jette ses lapins sur un fumier, n’osant pas les vendre. Ça lui donne le vertige. Il s’imagine qu’il a jeté là son père et sa mère. Il donne ses paniers à n’importe qui, se sauve de la ville comme s’il avait toute la gendarmerie à ses trousses, et il ne respire qu’au milieu des bois. Il lui faut bien vivre sans permis de chasse, pourtant ?

Alors, quoi ? Plus souvent qu’il ira leur fournir des explications sur ses coups de fusil personnels ?

Il découvre un biais. Au lieu de tuer des lapins ou des gens, il pêchera, voilà tout. Le principal est de demeurer libre. Et en songeant à ce qu’il pêchera, il rit silencieusement…

… Car elles chantent toujours, les gueuses ! Dès la tombée de la nuit, on les entend jacasser, coasser, du fond de toutes les mares de la forêt, les mares entourant sa maison, les belles mares, coupes de cristal glauque débordant des mousses, pleines d’une liqueur mystérieuse où se mélange à dose égale le poison des feuilles pourries de l’automne et le plus pur miel des fleurs du printemps, des iris bleus, des nymphéas, des sagittaires roses et des pervenches, de sombres pervenches qui se tressent en nattes pour enlacer les jambes des traqueurs de bêtes.

Oui, oui, elles murmuraient, les gueuses, imploraient, criaient leur douleur éternelle de se chercher un roi, et, tout en formant des rondes immondes, luisantes du plaisir d’être stupides très haut, elles l’importunaient de leurs sinistres vociférations.
 
GREN7
 

De tous les coins du bois, les soirs d’été, s’élevait un concert de malédictions retombant en averse de longs sanglots sur le front de l’orphelin.

Ah ! oui qu’il le savait bien ce qu’il pêcherait ! Puisqu’il faut tuer pour vivre, il vaut mieux tuer sans bruit et que la mort que l’on donne serve à étouffer tout le bruit. Ce qu’il éprouverait de joies à cueillir ces fleurs vivantes des mares troubles, écloses en gueules de folles… qu’il fermerait une à une.

Revenant de la ville, le petit Toniot se sentait désormais un grand Toniot, un peu plus farouche que l’autre, ayant hérité d’une maison déserte et d’un pantalon d’assassin. Et il se redressait, pris d’un respect pour lui-même, en homme qui a trouvé sa voie. Les paniers de jonc ne rapportent guère, les champignons ne durent pas et les oiseaux sont singulièrement méfiants. Le rat des champs fournit un mauvais rôti, dégageant, à la cuisson, une fétide odeur de musc… Tandis que la grenouille… c’est comme du poulet ! Un vrai régal d’amateur ! Il voyait, en un songe béat, les petites cuisses blanches alignées sur la brochette de noisetier, se dorant au feu et tournant avec la docilité de petits pantins, vaguement fantômes. Il en mangerait beaucoup et vendrait le reste. Enfin, il dépeuplerait le pays de ses bestioles énervantes, dont les chansons, moitié prières, moitié jurons, litanies d’hystériques, obsédaient affreusement sa mémoire…

Chaque jour Toniot quitte sa maison où le vent d’hiver a fait des ravages, a emporté la porte et une partie du toit. Ce n’est plus sa maison d’héritage, c’est sa ruine. Il vit là dedans comme un oiseau de nuit s’engouffre à la suite des tempêtes dans le trou d’un vieux mur ou d’un rocher. Il a perdu le goût de la lumière et celui du pain. Il ne secoue sa somnolence qu’au premier appel des grenouilles.

Alors il s’étire à quatre pattes, sauvage sur le sentier de la guerre, flairant le vent. Il rampe, il renifle, il hume les senteurs de la forêt que la tendresse du matin mouille de ses larmes. Si c’est l’automne, cela sent le romarin, le genévrier et le gland de chêne qui sèche en exhalant de petits jets d’amertume. Si c’est le printemps cela sent la sauge, le sureau, et l’églantier tout entier épanoui. Ou les bêtes commencent à fuir, ou elles se mêlent éperdument.

Le seul changement qui s’opère en l’homme, c’est un peu plus de tristesse ou un peu plus de langueur.

Rien ne s’explique et tout ferait tant de chagrin si on y pensait.

Mais Toniot ne pense déjà plus. Il est loin des villes, loin de ses parents, loin de lui-même. Les mares pernicieuses, miroirs ayant réfléchi tous les mystères, l’attirent, le fascinent, l’ensorcellent. Il est le prince des grenouilles qui le hèlent, avec une passion frénétique… sans jamais l’avoir mieux entrevu que le temps de mourir.

Et il ira vers elles, sa gaule sur l’épaule d’où pend un fil (peut-être jadis vendu à sa mère par le colporteur !) et un petit morceau de drap rouge de la longueur d’une langue de femme. Il va sous les ramures, d’un pas méthodique, l’œil froid et fixe, ses cheveux noirs lui barrant le front de lignes dures. Il a l’aspect d’un très vieil homme qui posséderait les yeux perçants d’un jeune animal.

Devant la mare, il les salue de son rire silencieux.

Il ne leur fait point de discours ni aucun don de joyeux avènement. Toutes, en grand déploiement de leur force numérique, se mettent à onduler par bandes larges, et elles font se plisser l’eau comme une soie molle.

Autour d’eux, les arbres contemplent le drame en courbant la tête. Des chevelures éplorées se déroulent, et la lune, qu’on aperçoit de bonne heure quand le ciel est pur, se profile en diadème d’ambre fonçant peu à peu jusqu’à la couleur du sang. Plus tard, ce sera comme la pointe d’une flèche qui s’aiguisera sur l’agonie du jour.

La clameur des grenouilles monte effroyablement, leurs yeux jaunes, gouttes d’or pleurées, s’allument en étoiles. Du milieu de leur sabbat elles lancent des mots humains, elles ont des interjections aiguës ainsi qu’en ont les enfants qui s’amusent à l’excès, ou s’égosillent dans une colère puérile.

Ce sont des petits avortons nés d’amours inavouables, des petits fœtus plongés au bocal universel et qui essayent de briser sa transparence de leurs petites mains désespérées.

Et les voilà qui se pressent les uns sur les autres, les pauvres petits monstres, pour contempler la langue rouge que leur tire l’homme du bout de son fil maudit. C’est la langue de feu de la chimère ! Elles ont fasciné, charmeuses petites sirènes, et, à son tour, il les fascine. La gaule se relève, Le fil fouette l’espace, et on perçoit un atroce cri d’oiseau plumé vif. La grenouille, trop curieuse, est saisie par le double hameçon qui, de loin, a l’air d’une ancre de salut. Elle agite ses petites pattes de derrière comme des jambes de fille qu’on viole…

Le chasseur de grenouilles les cueille une à une, tranquillement.

Il semble les faucher du bout de sa gaule. Il les prendrait toutes si c’était possible de prendre toutes les grenouilles d’une mare où chaque goutte de fange en recèle une prête à naître, et chaque goutte d’eau pure en porte une adulte. Mais la nuit vient.

La lune regarde, reine qui se moque pas mal de ce qui se passe chez ses sujets. Que les grenouilles chantent ou meurent, ça ne l’empêche pas d’être le seul œil de grenouille qui a tout vu depuis le commencement du monde.

Toniot remplit son sac. Un long sac de toile qu’il a taillé dans la dernière chemise de sa mère. Il a les ongles rouges de sang. La pêche terminée, il rentre chez lui, la gaule sur l’épaule, d’où pend le sac, ventre gonflé de petits ventres qui soupirent et expirent encore. Chez lui, c’est l’heure du repas et il allume paisiblement ses fourneaux. Le vent passe, soufflant le feu. La terre gémit, doucement grondeuse.

Non, plus personne ne peut l’empêcher de manger à sa faim, de vivre. Il est libre. À genoux devant le tas des petits cadavres, il les déshabille, leur ôte la double boucle de leurs yeux d’or, leur enlève leur jolie robe de satin vert, leurs mignonnes culottes de velours blanc. Tout cela glisse pêle-mêle comme des vêtements de poupée, et il ne reste plus que les cuissettes nues, très pâles, agitées de frissons nerveux…

… Et les prunelles fixes de l’homme ont une flamme étrange, lueur de convoitise ou de haine, durant qu’au loin les chiens hurlent à la lune, rêvant de mordre la Mort au cul.
 
GREN3
 

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(Rachilde, in Mercure de France, tome XXV, juillet 1900)