NEGRESSE BLONDE
 

Georges FOUREST

 

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Serait-on surpris si je comparais le poète Georges Fourest au poète José-Maria de Hérédia ? Certes, et le premier étonné serait notre spirituel compatriote lui-même.

Rien n’est plus distant des Trophées que la Négresse Blonde, en effet. Cependant, les deux livres ont ceci de commun : les pièces qui les composent étaient notoires, voire célèbres bien avant d’être réunies en un recueil. Avant même d’être publiées dans les Revues – petites ou grandes, éphémères ou durables – du Quartier Latin, toute la jeunesse intellectuelle copiait, et recopiait, apprenait par cœur, déclamait les Pseudo-Sonnets, les Élégies falotes, et surtout l’Épître testamentaire, et célébrait comme un maître humoriste Georges Fourest, oisif. Celui-ci, un peu hautain comme il sied au dernier mousquetaire égaré dans notre siècle sans chevalerie, vivait dans un cercle très restreint d’amis et évitait les cénacles bruyants et enfumés. Il obtint ainsi – sans le rechercher – le comble de la gloire ! On lui vola ses vers ! chose inouïe pour un poète. C’est que son effacement volontaire faisait de lui un personnage mystérieux, du moins si lointain que – semblait-il – jamais il n’assisterait à la récitation de ses œuvres… Donc, à quoi bon se gêner ? Et il eut cette joie d’entendre, d’applaudir et de féliciter, comme en étant l’auteur, le déclamateur de plusieurs de ses Ballades ! Requiescat in mediocritate !

Maintenant, voici que le recueil qui contient toute l’œuvre (1) de Georges Fourest vient de paraître. C’est la Négresse Blonde (Messein éditeur). Le titre indique tout de suite l’intention de l’auteur : il a voulu amuser en s’amusant. Et ce but est atteint avec une désinvolture charmante. Alors que des humoristes cotés ne réussissent qu’à provoquer des haussements d’épaules, tant on sent le labeur sudorifique que leur a coûté leurs réflexions drôles (?) leur langue et leurs vers pénibles, on croit tout de suite en lisant Fourest qu’on était capable d’écrire comme lui. Et c’est peut-être ce qui atténue le délit de larcin que je viens de rappeler. Quant à moi, j’avoue que mon talentueux ami est le seul poète vivant dont je puisse dire de mémoire des pièces entières : Sardines à l’huile, les Petits Lapons, et le Vieux Saint que j’ai portés avec moi en France… et en Belgique !

Que ceux qui commenteront la Négresse Blonde s’abstiennent de commettre des erreurs qui se renouvellent trop souvent ; Fourest n’est pas décadent. Il a seulement fait des vers décadents (voir la signature collective Mitrophane Crapoussin) pour railler les décadents. Il n’est pas vers-libriste ; il croit seulement, avec raison, qu’à certains sujets convient un certain laisser-aller. Fourest est surtout un humoriste classique, d’une versification et d’une syntaxe impeccables. Sa probité littéraire va si loin qu’il s’est plongé dans l’étude des dialectes africains pour parfaire certains sonnets équatoriaux ! Enfin – et je suis heureux de voir Willy l’affirmer aussi, – loin de suivre, les petits humoristes poussifs qui feignent de l’ignorer, il les a précédés comme leur aîné et leur maître.

Mais je ne serai pas moi si je ne découvrais pas dans tout un livre, quelque motif pour égratigner l’auteur, fût-il, comme Georges Fourest, mon labadens au lycée Gay-Lussac et, depuis, mon fidèle ami littéraire. Il y a dans la Négresse Blonde, une pièce culminante : c’est la Singesse. Le sujet, d’une hardiesse inouïe et d’un pessimisme monstrueux, développé dans des strophes d’un lyrisme savoureux (trop savoureux peut-être), aurait dû provoquer un chef-d’œuvre. Pour cela, il aurait fallu que la pièce ne portât pas avec elle sa date ; la thèse – qui est la misanthropie absolue – étant une idée générale et réduite, par l’évocation de Footitt et de Little-Tich, aux proportions d’une simple anecdote. Et le nu de la Vénus quadrumane perd un peu de la beauté que le poète voulait lui donner (car elle en manque, et il est trop artiste pour ignorer cette indigence).

« Vous avez dit : « le nu… » Il y a donc du nu dans la Négresse Blonde ?

– Oui, et beaucoup. Et c’est pour cette raison que, le livre ayant paru le 2 décembre, cet article est imprimé après le 1er janvier. Ainsi, on ne m’accusera pas de l’avoir recommandé comme volume d’étrennes. Vraiment, il n’en est pas digne ! »
 

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(1) Ou presque toutes, car je n’y vois pas : Madrigal pédant, le sonnet Quand parut le matin de la jeune vendange, le poème coppéiste Une vie, et diverses pièces soi-disant décadentes qu’on retrouverait sans doute dans l’ancien Limoges-Illustré. Et qu’est devenu la Ballade sur la famille Trouloyaux ?
 

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(Pierre Halary, in Limoges-illustré, publication bi-mensuelle : artistique, scientifique et littéraire, 15 février 1910 ; illustration extraite de Prochainement Ouverture… de 62 Boutiques Littéraires dessinées par Henri Guilac et présentées par Pierre Mac Orlan, Paris : Simon Kra, 1925)